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31 décembre
2010
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Qui allouera
les crédits nécessaires aux recherches scientifiques
du futur
Démocratisation ou militarisation de la science ?
Dan
Hind, dans son livre The Return of the Public, publié
aux éditions Verso, 2010 (voir la revue NewScientist
du 11 décembre 2010, p. 26) plaide pour un minimum de contrôle
démocratique dans l'allocation des crédits de recherche,
notamment quand ils proviennent de l'argent des contribuables.
Il rappelle ce que l'on a trop souvent tendance à oublier
: les fonds publics, notamment ceux destinés à la
science fondamentale, sont pour l'essentiel alloués non à
des chercheurs (relativement) indépendants, mais aux laboratoires
travaillant sous contrat pour les Etats et les grandes entreprises
(«corporate power»). Dans ces conditions, le moins que
l'on puisse dire est que les processus de décision n'ont
jamais fait l'objet d'une grande transparence ni d'une grande ouverture,
y compris dans les pays se prétendant démocratiques.
Il ne serait jamais venu à l'idée de personne de prétendre
interroger le grand public sur ses besoins subjectivement ressentis.
Il fallait faire confiance à ce qu'en pensaient une étroite
minorité de technocrates et d'experts suffisamment habiles
pour s'attirer le soutien des décideurs politiques.
On dira qu'il en a toujours été ainsi, par la force
des choses. Une société démocratique, qui par
exemple soumettrait au vote des citoyens les grandes orientations
de recherche, se heurterait immédiatement au conservatisme
économique des uns et à l'étroitesse d'esprit
des autres. On le voit encore aujourd'hui. On peut craindre que
des référendums sur de grands programmes, intéressant
par exemple l'exploration spatiale, les neurosciences observationnelles
ou la physique des hautes énergies, concluent à leur
inutilité.
Par ailleurs, aussi élitistes ou technocratiques qu'aient
été les décisions de financement des recherches,
il ne serait pas crédible d'affirmer que le grand public
n'en ait rien retiré en termes de services rendus. Internet
et la téléphonie mobile, les transports publics, la
météorologie (pour ne citer que ces exemples) ont
beaucoup apporté aux populations, y compris dans les pays
pauvres, même s'il s'agit ici pour beaucoup de retombées
civiles de programmes militaires.
Dan Hind ne le nie pas. Il propose cependant divers mécanismes
permettant d'élargir la consultation des citoyens relativement
à ce que des recherches scientifiques financées plus
largement en fonction de leurs impacts sociaux pourraient leur apporter.
D'après lui, si déjà 10 à 20% des crédits
de recherche globaux étaient alloués selon ces méthodes,
de grands progrès pourraient en découler.
Les processus à mettre en place ne sont pas évidents.
Cependant l'accès d'un nombre croissant de personnes aux
outils de la communication et du débat en groupe pourraient
faciliter la démarche. En bénéficieraient notamment
la défense de l'environnement de proximité, une meilleure
distribution des sources d'énergie reproductible, des thérapies
visant plus à la prévention des maladies qu'au traitement
de l'anxiété, et bien d'autres thèmes faciles
à imaginer.
Une évolution toute différente,
particulièrement inquiétante
Ceux qui plaident comme Dan Hind aujourd'hui pour une plus grande
démocratie dans l'allocation des crédits de recherche,
ne devraient pas cependant méconnaître les importants
changements survenus ces dernières années, changements
qui semblent s'accélérer. On pourrait les qualifier
d'inquiétants, car ils vont dans un sens tout opposé.
Ces changements ont pour noms militarisation et financiarisation.
Les Etats consacrent de plus en plus aujourd'hui leurs crédits
de recherche à des objectifs militaires. Ceci a toujours
été, mais sans doute pas au point atteint désormais.
Quant aux grandes entreprises, elles font de moins en moins de recherches
scientifiques car elles les jugent non rentables à court
terme. Et quand elles en font, c'est soit pour susciter des besoins
de consommation de type élitiste, quels qu'en soient les
impacts économiques ou environnementaux, soit pour améliorer
leurs propres instruments de spéculation financière.
Si les grands Etats continuaient à affecter à la recherche
militaire les sommes considérables qu'ils y consacrent aujourd'hui,
même diminuées de 10%, comme le voudrait Dan Hind,
il ne faudrait pas s'étonner de voir les conséquences
en résultant sur les orientations de recherche.
L'exemple le plus frappant est celui des Etats-Unis. Comme il vient
d'être rappelé récemment dans la discussion
du budget 2011/2012 américain, ce pays dispose d'un budget
militaire supérieur à celui de tous les autres états
du monde. Une partie de ce budget est consacré à des
dépenses de fonctionnement (entretien de plusieurs centaines
de bases dans le monde, financement des guerres extérieures),
mais une part importante s'investit soit dans des systèmes
d'armes développés par des industriels sous contrat
du Département de la Défense, soit dans des crédits
de recherche alloués à la Darpa (l'Agence de recherche
avancée du Pentagone). Celle-ci publie tous les ans une liste
d'appels d'offres montrant la grande variété des domaines
ciblés. Pratiquement toutes les sciences fondamentales, celles
qui nous intéressent ici, sont concernées.
Quel mal à cela, nous dira-t-on ? La science dans son ensemble
finira par en bénéficier...
C'est là précisément que l'on se trompe.
D'une part les projets de recherche visent essentiellement la guerre,
c'est-à-dire la destruction de l'adversaire. D'autre part,
les chercheurs et les laboratoires qui s'y consacrent sont tenus
par des accords de confidentialité stricts. Ils ne peuvent
pas publier et faire discuter librement leurs résultats.
La censure a toujours existé, mais, au prétexte de
la lutte anti-terrorisme, elle semble s'aggraver. Quand le public
entend mentionner certaines de ces recherches, c'est en conséquence
d'une politique de communication bien contrôlée. Il
s'agit généralement de décourager des recherches
analogues pouvant être financées par les laboratoires
civils. Si la Darpa le fait, à quoi bon faire la même
chose en moins bien ? Il s'agit aussi de recruter des chercheurs
à l'extérieur, attirés par les opportunités
de carrière pouvant en découler, dès qu'ils
auront accepté de perdre leur indépendance.
Un point encore plus important à souligner concerne les domaines
objets des recherches de la Darpa. Certaines d'entre elles concernent
la réalisation de véhicules terrestres ou aériens,
drones, robots divers, capables de réaliser des missions
difficiles, de façon autonome. Il n'y a là rien de
particulièrement inquiétant, d'autant plus que les
augmentations de capacités (enhancement) se retrouveront
un jour dans le domaine civil. Beaucoup plus sujettes à caution
sont les recherches visant à transformer l'humain pour le
rendre plus apte au combat, s'il s'agit d'un combattant ami, ou
pour l'annihiler s'il s'agit d'un présumé ennemi.
On retrouve là un domaine faisant aujourd'hui l'objet de
multiples discussions : celui de l'homme augmenté, post-humain
ou transhumain. Les forums philosophiques qui discutent de ces perspectives
recensent régulièrement les différentes méthodes
permettant d'obtenir de tels hommes augmentés ou modifiés.
Les unes consistent à réaliser des prothèses
de plus en plus performantes multipliant les potentialités
sensorielles ou musculo-squelettales du corps humain. D'autres interviennent
sur les nombreux médiateurs chimiques responsables de l'attention,
de la veille, de la résistance aux stress, de la douleur,
de l'imagination, de l'agressivité.
D'autres enfin vont plus loin. A partir d'analyses du comportement
des cortex sensoriels, moteurs et associatifs du cerveau humain,
réalisées en particulier grâce aux outils de
plus plus sophistiqués de l'imagerie cérébrale
fonctionnelle, elles proposent soit de connecter directement sur
le cerveau telle ou telle des prothèses évoquées
ci-dessus, soit de modifier passagèrement ou même durablement
le fonctionnement des aires cérébrales ainsi identifiées.
Dans ce cas, il s'agit d'obtenir du cerveau et donc de l'individu
- un comportement global conforme aux objectifs recherchés.
Les neurosciences participant à ces recherches n'en sont
pas encore à envisager en pratique la réalisation
de modules externes (électroniques, éventuellement
télécommandés) greffables durablement dans
les cerveaux, mais elles s'en rapprochent à grand pas. Le
fantasme du cerveau artificiel cher à des futurologues tel
que Ray Kurzweil, qui remplacerait le cerveau humain ou que l'on
implanterait dans un robot autonome afin d'y télécharger
l'essentiel des bases neurales et donc des mémoires d'un
humain, n'est peut-être pas si loin. On voit qu'ainsi vont
converger les recherches visant à réaliser des humains
de plus en plus «augmentés» et des robots de
plus en plus aptes à interagir avec des humains, du fait
qu'outre leurs capacités propres, ils auraient acquis celles
d'entrer en symbiose physique avec les corps et les cerveaux de
ces humains.
Mais de quels humains augmentés s'agira-t-il ?
Les organismes et chercheurs participant aux recherches visant à
l'augmentation de l'humain font grand cas des bénéfices
thérapeutiques pouvant en résulter pour les personnes
atteintes de divres handicaps. Mais on ne doit pas se faire trop
d'illusions. Rares seront celles pouvant bénéficier
d'équipements et d'appareillages valant 500.000 dollars l'unité.
Plus rares encore seront les systèmes de protection sociale
acceptant d'en assurer le financement. Le poids prédominant
des crédits et des maîtres d'ouvrage militaires dans les
recherches et développements contribuant à l'apparition
des hommes augmentés se déploieront pour l'essentiel
dans le domaine du champ de bataille, entendu au sens large, ce
qui inclura de plus en plus le combat urbain et la sécurisation
des lieux et résidences que l'on estimera devoir protéger.
Ceci
aura plusieurs conséquences.
La première est que ce seront les Etats ayant les moyens
de financer les recherches correspondantes qui bénéficieront
de ces «augmentations d'humains». Il ne s'agira en fait
dans les prochaines décennies que des Etats-Unis, suivis
sans doute d'assez loin par la Chine.
Au sein de ces Etats, ce ne seront pas tous les citoyens ou résidents
qui tireront profit des protections correspondantes. Il ne s'agira
que des minorités politiques et économiques constituant
ce qu'il faut bien désormais nommer les riches et les puissants.
Si le monde devient de plus en plus dangereux, ces riches et ces
puissants se «bunkériseront» dans les espaces
jugés les plus «habitables».
Nous voyons bien ainsi se dessiner le processus conduisant à
séparer, et de ce fait à opposer, quelques millions
ou dizaines de millions de personnes disposant de toutes les capacités
résultant de l'accaparement des ressources de la nature,
de la science et de l'argent. En face d'eux demeureront les milliards
d'humains actuels, réduits pour certains d'entre eux au statut
de pré-humains. Le problème, pour les premiers, sera
que malgré toutes leurs capacités ils ne seront peut-être
pas capables de s'imposer aux marées montantes, pas du tout
décidés à se laisser éliminer. De guerres
de plus en plus meurtrières pourront en résulter.
N'insistons pas.
L'encadré suivant se propose d'illustrer les propos précédents,
en prenant l'exemple récent du programme SCENICC développé
par la Darpa
SCENICC,
la vision augmentée du futur combattant américain
Après
plusieurs années de guerres unilatérales, dites
du faible au fort (ou guerres de 4e génération),
le Pentagone a compris que les puissants moyens représentés
par des programmes lourds tel que celui de l'avion de combat
dit "du XXIe siècle", le F35 de Lockeed Martin,
ne suffisaient pas à protéger les militaires
engagés sur le terrain. Face à des ennemis connaissant
bien ce terrain et disposant de l'appui de la population,
il faut des armes capables d'augmenter de façon écrasante
les capacités sensorielles physiques et cognitives
du simple combattant. Il en sera de même dans les futurs
combats de rue qui opposeront sur le sol national les forces
de l'ordre à des foules révoltées [ndlr
: certaines de ces armes ont déjà été
évoquées dans nos colonnes].
Le système SCENICC en constitue une nouvelle version.
Et là, on est bien loin du litre de vin rouge distribué
aux fantassins de la guerre de 14-18 avant l'assaut.
Avec SCENICC, il s'agit de doter le combattant d'une vision
à 360°, disposant d'une portée d'au moins
1 km et suffisamment discriminante pour faire la différence
entre la canne d'un simple berger et l'AK 47 d'un «insurgé»
- étant admis qu'il n'était plus diplomatiquement
défendable de permettre à chaque fantassin ami
d'éliminer a priori tous les civils pouvant être
des combattants dissimulés dans un rayon de 1 km.
C'est dans ce but hautement humanitaire que la Darpa vient
de lancer un appel d'offres pour la réalisation d'un
système baptisé Soldier
Centric Imaging via Computational Cameras effort,
ou SCENICC. Le système disposera d'un ensemble de caméras
ultra légères, montées sur le casque
mais néanmoins capables de donner une vision tout azimut
et en 3D. Le «boy» pourra littéralement
voir derrière lui, zoomer sur les points suspects,
disposer d'une vision binoculaire stéréoscopique
le tout en gardant les mains libres et la possibilité
de communication verbale.
Pour commander l'ensemble, le système disposera d'une
unité centrale intelligente, capable de mémoriser
des instructions, le souvenir de scènes antérieures
et tout ce dont peut avoir besoin le militaire pris dans le
feu du combat. Bien entendu, cette unité centrale sera
connectée à une arme portative puissante, du
style Terminator ++, capable d' « acquérir »
les objectifs, suivre les trajectoires des projectiles et
évaluer leurs impacts. Il s'agira donc de mettre en
place une aire de compétences, véritablement
post-humaines, dite Full Sphere Awareness". Le
tout ne devra pas peser plus de 700 g, et disposer d'une batterie
de grande capacité, éventuellement rechargeable
par le moyen d'un capteur solaire.
C'est la mise en réseau qui fait la force des combattants
modernes. Inutile donc de préciser que chaque soldat
équipé du système SCENICC se comportera
comme un noeud (node) au sein d'un réseau reliant chacun
d'eux à tous les autres et à divers dispositifs
de cartographie et de modélisation du champ de bataille
alimentés par des capteurs terrestres ou aériens
de type drone. Ce sera un véritable espace virtuel
de combat commun au sein duquel chaque combattant sera un
élément non pas passif (comme dans l'ancienne
armée du Roi de Prusse) mais proactif. L'ensemble aura
nom NETT WARRIOR.
Ce programme devrait associer des industriels tels que Raytheon,
Rockwell Collins et General Dynamics. Il ne sera pas pleinement
opérationnel avant 3 ou 4 ans, mais des éléments
utilisables devraient être livrés dans les prochains
mois.
Nous n'avons pas d'informations précises sur son coût.