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5 avril 2011
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Japon - Fin
d'un mode de vie
Avertissement pour le monde
Beaucoup de
choses ont changé depuis notre dernier numéro. La
question qui nous intéressera le plus dans les prochaines
semaines sera celle du nucléaire, à commencer par
l'accident majeur ayant frappé la centrale japonaise de
Fukushima Daiichi et ses conséquences qui, à ce
jour, sont vraiment sombres. Le nier ne rendrait service à
personne. Nous ne voudrions pas cependant aborder ce sujet avec
précipitation, d'autant plus qu'il sinsère
dans un débat devenu mondial, concernant lavenir
du nucléaire, nucléaire civil et, pourquoi pas,
nucléaire militaire.
Durant ce
mois davril et suivants, nous allons nous employer à
présenter et discuter les différents arguments échangés
aujourdhui, en France et en Europe. Nous présenterons
progressivement des éléments de cette réflexion
sur nos sites en ligne, y compris sur nos blogs (Le Monde,
Médiapart) où ils peuvent être discutés.
Mais revenons aux premiers commentaires, nécessairement
hâtifs, que nous ont inspiré la situation critique
du Japon. Ceux-ci ont été mis en ligne le 01/04,
sous la forme d'un simple article. Nous le reprenons ici avec
de légères modifications.
1. La catastrophe
de Fukushima a mis en évidence l'excessive dépendance
du pays au nucléaire pour satisfaire les besoins en électricité.
Mais ceci peut difficilement être reproché aux autorités
car le Japon ne dispose ni de pétrole, ni de gaz, ni de
charbon en quantités suffisantes. Toutes sont importées.
Son hydroélectricité (par barrage) est marginale
et très dépendante de la météorologie.
La situation géographique du territoire, déjà
très saturé en activités diverses, ne permettrait
qu'un appel restreint aux énergies renouvelables.
2. Ceci admis,
et comme on le constate désormais, la gestion du nucléaire
- qui supposerait une armature publique qui ne soit pas celle
du profit et appliquée par des équipes bien formées
et permanentes, a été confiée (sous l'influence
américaine initiale) par un Etat faible et corrompu à
des sociétés privées n'ayant pas privilégié
les procédures de long terme qui supposent la redondance
et l'interconnexion des solutions de sécurité. Il
en est de même du réseau électrique, dont
les normes différentes ne permettent pas aujourd'hui de
soulager la demande du nord à partir des ressources du
sud (séparation entre le réseau de Tokyo et le réseau
d'Osaka-Kobe).
3. Malgré
ces fragilités structurelles, et depuis trente ans, le
gouvernement a laissé agir un libéralisme économique
échevelé misant tout sur l'électricité,
sans prévoir ni modération ni solution de secours.
Aujourd'hui, la réduction de la production d'électricité
imposée à la région de Tokyo par la compagnie
Tepco dépasse 20%, sûrement davantage prochainement.
Ni les entreprises ni les citoyens, ni plus généralement
le mode de vie n'ont été préparés
pour faire face à cette éventualité. Un géographe
précise : "Au Japon, tout dépend de l'électricité,
à commencer par l'adduction en eau potable et l'épuration
des eaux usées. A l'intérieur des logements, les
ampoules, les réfrigérateurs, les congélateurs,
les chauffe-eaux et les machines à laver sont devenus indispensables.
Il faut y ajouter les fours, les plaques chauffantes, les aspirateurs,
les fers à repasser, les écrans, la hi-fi et les
ordinateurs. Dans les immeubles, les portes de garage, les volets
roulants, les ascenseurs, les éclairages collectifs ne
fonctionnent plus en cas de panne. Il en est de même en
ville des transports en commun, des feux de circulation, des éclairages,
des guichets bancaires, des caisses de magasins, des cuisines
de restaurant. Au plan collectif, le fonctionnement des usines,
des administrations et des hôpitaux ne peut être assuré
durablement avec une production d'électricité réduite
même par tranches".
D'ores et
déjà, une ruée est prévue sur les
groupes électrogènes de diverses tailles. Mais les
stocks sont limités, ces matériels coûtent
cher et, surtout, polluent énormément. A Tokyo,
l'été, le climat est chaud et humide. La climatisation
est généralisée. Le recours aux générateurs
diesels va rendre l'atmosphère irrespirable.
Il s'impose
alors de mettre en place une politique stricte de restriction
de la consommation au profit des usages les plus urgents et essentiels.
Mais la société japonaise moderne, malgré
la grande discipline native de ses citoyens, n'y est pas préparée
[quelle société l'est d'ailleurs, au sein de nos
mondes "développés" ?]. C'est ainsi par
exemple que les commerces se sont longtemps refusés à
supprimer les enseignes lumineuses omniprésentes.
4.
Alors qu'il faudrait consacrer des efforts considérables
à la sécurisation du nucléaire et à
l'adoption de normes comportementales tenant compte de ressources
électriques réduites, le Japon affronte déjà
d'autres conséquences de la catastrophe de Fukushima. Il
s'agit d'abord des retombées radioactives qui vont sans doute
s'étendre à une grande partie du territoire et compromettre
une partie de l'agriculture et de la pêche, sans mentionner
les conséquences à plus long terme sur la santé
de la population.
Une autre conséquence porte sur l'arrêt ou la perturbation
des exportations de composants industriels et électroniques,
d'une part, de certains produits finis d'autre part, fabriqués
au Japon. Beaucoup de lignes maritimes se refusent désormais
à utiliser la baie de Tokyo. Ceci retentira sur les fabrications
et les ventes provenant des filiales de firmes japonaises installées
à l'étranger, dont les bénéfices assuraient
jusqu'à présent l'essentiel des surplus commerciaux
et de l'épargne nationale.
Certes, le Japon dispose de confortables réserves placées
à l'étranger. Mais en dehors de sources susceptibles
d'assurer leur remplacement, ces épargnes devront être
rapatriées et risquent de disparaître rapidement
devant l'urgence des dépenses à consentir. Reconstruire
une industrie exportatrice sur des bases nouvelles, alors qu'aujourd'hui
le monde entier cherche à se rendre autonome des exportations
extérieures, supposerait une inventivité dont on
ne voit pas les traces dans le Japon actuel, déprimé
depuis longtemps.
5. Une telle
accumulation de difficultés, analogues à celle que
rencontre un pays en guerre, supposerait une solide organisation
politico-administrative, capable d'apporter de l'ordre et du dynamisme
aux vertus citoyennes dont les Japonais ne manquent pas. Mais
de quel type devrait être cette organisation ? S'appuyer
sur le modèle de celle en place dans l'Empire du Soleil
Levant jusqu'en 1945 ? Sur le type chinois ? Sur un modèle
européen, inspiré de celui ayant assuré le
redressement de la France et de l'Allemagne après la guerre
? Nous ne ferons pas ici de recommandations. Disons seulement
que le bas niveau actuel de l'administration japonaise, l'incompétence
et l'irrésolution des cercles gouvernementaux, la pénétration
des maffias (peu connue à l'extérieur) exigeraient
un changement radical.
La société japonaise saura-t-elle puiser dans ses
ressources profondes pour adopter les remèdes nécessaires
? On le saura vite.
Pourquoi,
diront nos lecteurs, s'étendre dans cet article sur les
difficultés que va nécessairement devoir affronter
le Japon, comme si les sociétés européennes
n'étaient pas elles-mêmes en proie à des crises
tout aussi graves, pour les mêmes raisons fondamentales
? Parce que précisément, l'examen de conscience
que la catastrophe de Fukushima impose au Japon doit nous inciter
à faire le nôtre.
Que ce soit
en France, en Allemagne, en Grande Bretagne ou dans les autres
Etats européens, les gouvernements, les cercles d'influence,
les partis politiques sont-ils prêts à faire sans
attendre ce que le Japon n'a pas fait : dresser des scénarios-catastrophes,
mettre en place des plans de secours, commencer en profondeur
à se débarrasser des comportements les plus délétères,
des spéculations les plus dangereuses et ce faisant associer
systématiquement les citoyens aux débats ?
La réponse
est évidemment non. Mais si rien n'est fait, nous risquons
de découvrir rapidement, tout autant sinon davantage que
les Japonais, que nous serons incapables de faire face à
telle ou telle des catastrophes et agressions que l'avenir nous
promet inévitablement. La nature nous réserve à
tous, notamment avec le réchauffement climatique, des surprises
aussi meurtrières que celle du séisme et du raz
de marée japonais.