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L'amarsissage
réussi du robot Curiosity(1), qui vient d'être
annoncé par la Nasa ce 6 août, est un exploit remarquable
qu'il faut saluer.
Il pose cependant une question qui devrait être cruciale pour
tous les Européens: pourquoi les Américains et pas
nous ? Qu'ont-ils de plus que nous?
On dira qu'une telle question ne devrait même pas être
évoquée. Le succès de la Nasa devrait être
celui de l'ensemble de l'humanité. Certes, mais qui en ce
cas incarne le succès de l'humanité, sinon les Etats-Unis
? Demandez aux Chinois ce qu'ils en pensent. Ils consentent des
sacrifices importants pour avoir le plus tôt possible, eux
aussi, un robot sur Mars. On ne peut pas séparer les succès
scientifiques de ceux qui en sont les premiers responsables, les
pays et les civilisations qui les rendent possibles.
L'une des premières image reçue après l'amarsissage
de Curiosity
On voit à droite une des roues du robot, ainsi qu'à
gauche quelques cailloux du sol martien. La surexposition du haut
de l'image est due au soleil
Or
l'Europe, représentée par l'Agence spatiale européenne
(ESA), malgré des réalisations non négligeables
dans l'espace, et plus particulièrement concernant l'exploration
de Mars (la sonde Mars Express, le futur robot Exomars prévu
pour 2018...) est loin derrière la Nasa, tant en termes d'ambitions
que de moyens. C'est le concept même d'Europe, puissance capable
de hauts faits scientifiques, qui en est éclipsée,
au détriment de l'image d'une Europe déchirée
par les compétitions politiques et économiques.
Mais
pourquoi l'Amérique et pas l'Europe ?
En termes de produit national et de populations, les deux ensembles
continentaux sont très comparables. Pour eux, le coût
d'un projet tel que le Mars Science Laboratory (Curiosity), soit
à peu près $2,5 milliards, est globalement négligeable,
au regard de ce qu'ils dépensent par ailleurs. Pourquoi donc
l'Amérique consacre-t-elle donc 10 à 20 fois à
l'espace les crédits que les pays européens, tous
réunis, y consacrent. Rappelons que le budget de la Nasa,
malgré des réductions imposées par Barack Obama,
est à peu près de $20 milliards, contre environ 5
pour l'ESA. De plus, le département de la défense
américain affecte à l'espace militaire des sommes
(difficiles à estimer) qui sont sans doute 50 fois supérieures
à celles des pays européens. Or dans l'espace les
investissements sont nécessairement duals, profitant autant
aux civil qu'au militaire.
Alors
pourquoi ce manque d'intérêt européen pour l'espace
?
Plusieurs raisons y concourent. En les énonçant, on
fait apparaître ce qui est et demeurera le vrai drame de l'Europe,
dans la compétition en cours entre grands ensembles géostratégiques,
au sein d'un monde appauvri.
L'histoire.
Depuis 80 ans, les dépenses techno-scientifiques, militaires
et civiles, ont été à la base du développement,
puis de la domination, de la puissance américaine. Elles
le demeurent, malgré la crise. L'opinion le sait et continue
à se passionner pour l'aventure américaine. Les pays
concurrents s'efforcent de suivre ce chemin, mais ils ont d'immenses
retards à rattraper.
La
guerre des symboles (soft-power). Depuis 80 ans également,
la puissance américaine s'est incarnée aux yeux des
citoyens du monde, par de grands récits où l'espace
jouait un rôle central. Ce furent le film puis la télévision,
aujourd'hui relayés par Internet. Il suffit de voir le soin
que met la Nasa à faire connaître sa "narrative"
dans toutes les langues, sur tous les réseaux.
Le
drapeau. L'Amérique peut déployer ses couleurs,
où qu'elle aille dans le monde ou dans l'espace. Tout le
monde les identifie. L'Europe serait bien en peine de faire de même.
Le drapeau européen ferait irrésistiblement penser
aux querelles de Bruxelles. Il serait d'ailleurs inévitablement
doublé des couleurs de tel ou tel Etat membre. Dans l'espace,
ceci se traduit par le fait qu'une compétition permanente
oppose les grands pays spatiaux européens, ainsi évidement
que leurs industriels, pour la course à de rares crédits
et contrats.
Le
manque de leader représentatif. Barack Obama, malgré
les justes critiques qu'il suscite, est toujours capable, comme
le serait n'importe quel président américain, de féliciter
la Nase de ses succès et, au-delà, de féliciter
l'Amérique, en termes aptes à susciter l'enthousiasme.
Imagine-t-on Van Rompuy, ou Barroso faire de même ?
La
philosophie véritablement anti-scientifique des Européens.
L'Europe, qui fut le berceau de la révolution des Lumières,
se caractérise aujourd'hui par le doute, la peur, l'ironie,
l'incompétence, voire la malveillance, la remontée
des guerres de religions, face aux grands enjeux de la technique
et de la science. Aucun gouvernement n'est capable d'évoquer
ces questions de façon positive, en dehors des banalités
d'usage. Ceci se traduit notamment en ce qui concerne les orientations
universitaires des étudiants européens.
* * * * * * * *
Est-ce à dire que l'Europe, face à
l'Amérique et aux grands émergeants, restera condamnée
à la médiocrité scientifique, que ce soit dans
l'espace ou ailleurs ? Ne pourra-t-elle compter que sur les trop
faibles forces des Etats-membres (le CNES en France) laissés
à eux-mêmes ?
Des retours de destin sont toujours possibles.
Mais pour le moment nous ne voyons pas lesquels...
(1) Cette mission scientifique devrait durer
au moins deux ans. Rappelons que ce mini laboratoire volant a été
lancé le 26 novembre 2011 de Cap Canavéral en Floride,
parcourant quelque 570 millions de kilomètres avant son arrivée
sur Mars.
Signalons aussi que, de son côté, le robot Opportunity
(présent aussi sur mars, à quelque 3000 km de distance
de Curiosity), dont la mission avait débuté le 25
janvier 2005 pour durer 30 mois, est toujours actif !