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06 août 2012
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

Mars : pourquoi l'Amérique
et pas l'Europe ?

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Le cratère Gale (image ESA)
Le cratère Gale (image ESA)

L'amarsissage réussi du robot Curiosity(1), qui vient d'être annoncé par la Nasa ce 6 août, est un exploit remarquable qu'il faut saluer.
Il pose cependant une question qui devrait être cruciale pour tous les Européens: pourquoi les Américains et pas nous ? Qu'ont-ils de plus que nous?
On dira qu'une telle question ne devrait même pas être évoquée. Le succès de la Nasa devrait être celui de l'ensemble de l'humanité. Certes, mais qui en ce cas incarne le succès de l'humanité, sinon les Etats-Unis ? Demandez aux Chinois ce qu'ils en pensent. Ils consentent des sacrifices importants pour avoir le plus tôt possible, eux aussi, un robot sur Mars. On ne peut pas séparer les succès scientifiques de ceux qui en sont les premiers responsables, les pays et les civilisations qui les rendent possibles.


L'une des premières image reçue après l'amarsissage de Curiosity
On voit à droite une des roues du robot, ainsi qu'à gauche quelques cailloux du sol martien. La surexposition du haut de l'image est due au soleil

Or l'Europe, représentée par l'Agence spatiale européenne (ESA), malgré des réalisations non négligeables dans l'espace, et plus particulièrement concernant l'exploration de Mars (la sonde Mars Express, le futur robot Exomars prévu pour 2018...) est loin derrière la Nasa, tant en termes d'ambitions que de moyens. C'est le concept même d'Europe, puissance capable de hauts faits scientifiques, qui en est éclipsée, au détriment de l'image d'une Europe déchirée par les compétitions politiques et économiques.

Mais pourquoi l'Amérique et pas l'Europe ?
En termes de produit national et de populations, les deux ensembles continentaux sont très comparables. Pour eux, le coût d'un projet tel que le Mars Science Laboratory (Curiosity), soit à peu près $2,5 milliards, est globalement négligeable, au regard de ce qu'ils dépensent par ailleurs. Pourquoi donc l'Amérique consacre-t-elle donc 10 à 20 fois à l'espace les crédits que les pays européens, tous réunis, y consacrent. Rappelons que le budget de la Nasa, malgré des réductions imposées par Barack Obama, est à peu près de $20 milliards, contre environ 5 pour l'ESA. De plus, le département de la défense américain affecte à l'espace militaire des sommes (difficiles à estimer) qui sont sans doute 50 fois supérieures à celles des pays européens. Or dans l'espace les investissements sont nécessairement duals, profitant autant aux civil qu'au militaire.

Alors pourquoi ce manque d'intérêt européen pour l'espace ?
Plusieurs raisons y concourent. En les énonçant, on fait apparaître ce qui est et demeurera le vrai drame de l'Europe, dans la compétition en cours entre grands ensembles géostratégiques, au sein d'un monde appauvri.

L'histoire. Depuis 80 ans, les dépenses techno-scientifiques, militaires et civiles, ont été à la base du développement, puis de la domination, de la puissance américaine. Elles le demeurent, malgré la crise. L'opinion le sait et continue à se passionner pour l'aventure américaine. Les pays concurrents s'efforcent de suivre ce chemin, mais ils ont d'immenses retards à rattraper.

La guerre des symboles (soft-power). Depuis 80 ans également, la puissance américaine s'est incarnée aux yeux des citoyens du monde, par de grands récits où l'espace jouait un rôle central. Ce furent le film puis la télévision, aujourd'hui relayés par Internet. Il suffit de voir le soin que met la Nasa à faire connaître sa "narrative" dans toutes les langues, sur tous les réseaux.

Le drapeau. L'Amérique peut déployer ses couleurs, où qu'elle aille dans le monde ou dans l'espace. Tout le monde les identifie. L'Europe serait bien en peine de faire de même. Le drapeau européen ferait irrésistiblement penser aux querelles de Bruxelles. Il serait d'ailleurs inévitablement doublé des couleurs de tel ou tel Etat membre. Dans l'espace, ceci se traduit par le fait qu'une compétition permanente oppose les grands pays spatiaux européens, ainsi évidement que leurs industriels, pour la course à de rares crédits et contrats.

Le manque de leader représentatif. Barack Obama, malgré les justes critiques qu'il suscite, est toujours capable, comme le serait n'importe quel président américain, de féliciter la Nase de ses succès et, au-delà, de féliciter l'Amérique, en termes aptes à susciter l'enthousiasme. Imagine-t-on Van Rompuy, ou Barroso faire de même ?

La philosophie véritablement anti-scientifique des Européens. L'Europe, qui fut le berceau de la révolution des Lumières, se caractérise aujourd'hui par le doute, la peur, l'ironie, l'incompétence, voire la malveillance, la remontée des guerres de religions, face aux grands enjeux de la technique et de la science. Aucun gouvernement n'est capable d'évoquer ces questions de façon positive, en dehors des banalités d'usage. Ceci se traduit notamment en ce qui concerne les orientations universitaires des étudiants européens.

* * * * * * * *

Est-ce à dire que l'Europe, face à l'Amérique et aux grands émergeants, restera condamnée à la médiocrité scientifique, que ce soit dans l'espace ou ailleurs ? Ne pourra-t-elle compter que sur les trop faibles forces des Etats-membres (le CNES en France) laissés à eux-mêmes ?

Des retours de destin sont toujours possibles.
Mais pour le moment nous ne voyons pas lesquels...

(1) Cette mission scientifique devrait durer au moins deux ans. Rappelons que ce mini laboratoire volant a été lancé le 26 novembre 2011 de Cap Canavéral en Floride, parcourant quelque 570 millions de kilomètres avant son arrivée sur Mars.
Signalons aussi que, de son côté, le robot Opportunity (présent aussi sur mars, à quelque 3000 km de distance de Curiosity), dont la mission avait débuté le 25 janvier 2005 pour durer 30 mois, est toujours actif !

Pour en savoir plus :
http://www.nasa.gov/externalflash/mars/curiosity_news3.html
http://www.esa.int/esaCP/index.html



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