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Novembre
2000
Jean-Paul
Baquiast
Le paradigme
de l'automate ou le dialogue d'Alain et Bernard
Chapitre1, section 2
Avant de lire ce feuilleton, il est conseillé au lecteur
de se reporter à nos éléments de définition.
NB: Les * renvoient aux références bibiographiques
fournies en fin de texte. Nous nous sommes limités à
l'indispensable.
Episode précédent
Chapitre 1 section 2 Les automates des
nouvelles générations
Alain
Mais de quelle façon l'automate peut-il
s'affranchir, si l'on peut dire, du point de vue que lui impose
l'homme, son constructeur, et de ce modèle omni-présent
aujourd'hui, celui de l'ordinateur programmé à l'avance
pour accomplir des tâches déterminées ?
Bernard
De plus en plus (et ceci est tout à
fait original et intéressant) l'automate des récentes
générations peut, grâce à des programmes
"ouverts", fonctionnant sur le mode des "circuits neuronaux auto-complexificateurs"
s'adapter à
des données ou situations nouvelles. Certaines de celles-ci,
si elles se répètent, peuvent produire des réponses
qui s'intègrent aux instructions initiales. Il y a donc l'équivalent
d'une acquisition par l'expérience. C'est un point essentiel,
sur lequel nous reviendrons : l'automate, comme un être
vivant évolué, s'enrichit et se construit à
l'épreuve de l'expérience. Sa mémoire acquiert
l'une des caractéristiques les plus fondamentales du cerveau
humain, la plasticité. Cette dernière elle-même
permet l'invention aléatoire, avec survie des solutions les
mieux adaptées. En découle un caractère essentiel,
présent partout dans les organismes biologiques, l'auto-adaptation
et souvent l'auto-complexification (certains disent aussi l'auto-poiëse)
Rappelons que ces deux mots désignent
le fait pour un système de s'adapter seul aux changements
de son environnement, ou à des environnements de plus en
plus élargis, d'une façon stable et reproductible.
Jusqu'à ces dernières années, cette aptitude
paraissait réservée aux systèmes vivants. Aujourd'hui
l'on peut programmer des systèmes matériels afin de
les rendre auto-complexificateurs.
La mise en évidence de cette aptitude
à l'auto-organisation ou l'auto-complexification est particulièrement
intéressante lorsqu'elle se manifeste dans des sociétés
d'automates (sociétés réelles ou simulées
sur ordinateur). L'on voit alors des automates relativement simples,
dotés d'instructions très réduites, confrontés
les uns aux autres et à un environnement offrant des difficultés
croissantes, créer des structures sociales "holistes", c'est-à-dire
comportant plus de propriétés que chaque individu
n'en a lui-même. Cela fait penser à ce qui se passe
chez les insectes sociaux, les termites, par exemple, ou plutôt
chez l'homme en société.
Alain
Oui, les sociétés humaines
évoluent un peu plus que les sociétés de termites...encore
que...Quelle sont les méthodes utilisées pour atteindre
ce résultat?
Bernard
Ne m'en demandes pas trop. Il faudra consulter
sur Internet la littérature consacrée à ces
questions de l'Evolutionnary Computing. Les outils
et solutions se perfectionnent tous les jours. Disons que le principe
de base est fourni par ce que l'on appelle les algorithmes génétiques,
eux-mêmes supportés par des réseaux neuro-mimétiques.
Dans la programmation génétique, l'on part d'une population
de solutions choisies au hasard ou selon certains critères
assez larges. L'on définit ensuite une fonction de mesure
d'aptitude adaptée au problème à résoudre.
Cette fonction est un système itératif qui sélectionne
en plusieurs passages les solutions les plus aptes, lesquelles sont
autorisées à transmettre leurs caractéristiques
ou "gènes" à la génération suivante.
Les règles de la sélection sont définies par
des opérateurs génétiques: mode de reproduction,
nature des mutations, possibilités de recombinaison ou échange
de gènes entre individus ayant été sélectionnés,
etc. De nouvelles populations sont générées
jusqu'à ce que la solution la plus adaptée apparaisse.
Le système est très souple, et les "solutions candidates"
ne sont pas nécessairement des équations. Toutes les
formes d'expression possibles peuvent en principe être utilisées.
La programmation génétique
présente de nombreux avantages au regard de la programmation
classique. Elle ne nécessite pas une description mathématique
en profondeur du problème auquel elle est appliquée.
Elle peut apporter des réponses à des problèmes
qui paraissaient hors de portée des mathématiques
traditionnelles, ou qui n'étaient pas prévisibles.
Elle s'adapte à des questions floues ou mal posées.
Elle est bon marché et facile à utiliser. Elle peut
se combiner aisément à d'autres méthodes de
calculs et surtout aux réseaux neuronaux ou neuromimétiques.
Les algorithmes génétiques enfin sont modulables,
adaptables par changement simple de données, transférables
d'un problème à l'autre. Ils conviennent bien, également,
aux ordinateurs à traitement parallèle
Ainsi l'on pourra ne pas imposer d'avance
de stratégies précises à l'automate auto-complexificateur.
On le soumettra au contraire à des stimulus différents
et aléatoires, pour voir comment il réagira.
Alain
Quel est l'intérêt de donner
à l'automate la possibilité de se programmer lui-même?
Ne va-t-il pas un jour échapper à l'homme?
Bernard
Il y a un intérêt majeur à
ce que l'automate devienne capable de se structurer et se développer
lui-même. D'abord pour des raisons d'économies. Il
deviendra très vite coûteux d'introduire dans une mémoire
d'automate toutes les instructions lui permettant de faire face
à des questions complexes. Mais aussi parce c'est ainsi que
fonctionnent les êtres vivants en général. Ils
se construisent en grande partie par essais et erreurs, sélection
darwinienne, apprentissage par imitation, etc. Ces mécanismes
s'expriment soit au plan génétique, soit au niveau
des individus eux-mêmes, dans le cadre des échanges
"culturels". Il faut que, par construction, s'ils veulent survivre,
ils puissent inventer des solutions entre lesquelles la compétition
choisira la plus apte.
Tu vois qu'il devient donc possible de réaliser
des automates dont la mémoire s'organisera d'elle-même
en fonction des problèmes à résoudre. Si l'automate
doit naviguer dans un appartement, sa mémoire et l'ensemble
de ses circuits neuro-moteurs se construira d'une façon différente
de celle qu'elle adopterait pour circuler sur un sol accidenté,
comme celui de la planète Mars, par exemple. L'automate pourra
s'individualiser à l'extrême. De là à
échapper à l'homme, nous en sommes encore loin. Mais
la question se posera un jour.
Alain
Cette idée d'individualisation ou
d'individuation de l'automate est intéressante. Elle
s'oppose à l'idée que la société de
l'information produit en série des machines, des opinions
et finalement, des individus semblables.
Bernard
Tu as tout a fait raison. Nous reviendrons
plus loin sur le problème de l'individuation. Tout démontre
aujourd'hui, contrairement aux idées répandues, que
l'uniformité n'existe nulle part, et en tous cas pas de façon
durable. Les facteurs d'évolution s'incarnent dans des acteurs
se présentant comme des "individus", différents les
uns des autres de façon suffisamment significatives pour
créer du désordre, générateurs de nouvelles
sélections, et donc de nouvelles innovations.
Lorsque les mémoires artificielles
seront devenues "massivement" capables d'enregistrer les données
de l'environnement, et ses propres réactions à ses
données, l'automate pourra commencer à accumuler,
de lui-même, des réponses à des questions aussi
nombreuses que celles rencontrées par un jeune animal, ou
même un nourisson - ceci sans intervention humaine.
Nous verrons qu'il existe actuellement une
convergence très prometteuse entre les sciences du système
nerveux et du cerveau, et celles de l'automate-machine. Les progrès
des neuro-sciences, notamment avec les possibilités de plus
en plus fines d'individualisation du neurone, des connexions interneuronales
et des associations plus ou moins durables ou étendues entre
neurones, se développent en parallèle avec les progrès
réalisés sur les mémoires artificielles. Dans
les deux cas, l'on se retrouve au niveau de la molécule et
de l'atome, où les différences entre le vivant et
l'artificiel sont de moins en moins perceptibles.
Alain:
Ce sont ces points sur lesquels nous allons
revenir ultérieurement, je suppose.
Bernard:
Oui. Nous reverrons, si tu veux, notamment
à propos du génome et plus encore de la conscience,
ce concept d'individu et d'individuation, qui me paraît d'une
très grande importance relativement au regard que les sciences
modernes peuvent jeter non seulement sur les hommes, mais aussi
sur les animaux et tous systèmes biologiques en général.
Pour en revenir aux automates auto-complexificateurs,
leurs développements sont limités par le coût
des recherches, leur relatif manque d'intérêtéconomique
immédiat, et sans doute aussi des réticences intellectuelles.
Mais potentiellement, la démarche n'a pas de limites. Dans
le seul état actuel des technologies, on est loin d'avoir
imaginé, et moins encore expérimenté, les champs
de développement possibles de ce que l'on pourrait appeler
l'automate étendu: celui qui, par exemple, s'organiserait
seul pour récupérer et utiliser toutes les connaissances
dispersées dans les réseaux de gestion de la connaissance
existants, en biologie, en neurologie, en science des organisations...
Ceci dit, les gens qui s'occupent de ces questions sont en très
petit nombre - même aux Etats-Unis, pourtant leaders mondiaux
du domaine.
Alain
Il est exact que l'on pourrait s'étonner,
voire s'indigner, de constater combien les travaux sur les automates
dans les sociétés modernes restent confinés
à quelques passionnés, au sein de laboratoires assez
marginaux - j'exclue évidemment tout ce qui concerne
les grands programmes militaires, spatiaux ou industriels faisant
appel à de nombreux automatismes de production ou de surveillance.
Par ailleurs, les travaux, quand ils existent, se font dans des
directions de recherche spécialisées, par exemple
la reconnaissance vocale, la vision artificielle, le virtuel. Les
grandes synthèses sont encore rares, qui réuniraient
tous les acquis du moment dans un système intégré.
Bernard
Tais-toi, tu me fais bouillir. Quand je
pense à toutes les avancées qui auraient pu se produire
depuis longtemps si l'on avait consacré aux recherches sur
les automates le quart de ce que l'industrie agro-alimentaire investit
chaque année en nouveaux produits de consommation...
C'est bien pour changer cette tendance qu'il
faut essayer de contribuer à rendre les automates intéressants
aux yeux du citoyen.
Alain
Nous avons examiné les automates,
éminents représentants de la vie artificielle, mais
nous n'avons pas encore beaucoup parlé de ce qu'ils contiennent,
ou bien de ce à quoi ils servent. Nous posons en principe
que les automates sont ou deviendront intelligents. Vont-ils donc
récupérer tous les acquis de l'intelligence artificielle?
Bernard
L'intelligence
artificielle est une discipline, ou un ensemble de disciplines,
qui remonte aux premiers temps de l'informatique. Les écoles,
les espoirs, les échecs aussi, ont été innombrables.
Pensons à la traduction automatique de première génération,
à la reconnaissance des formes, aux systèmes-experts,
aux grands modèles proposés par Mac Namara dans la
guerre du Viêt-Nam. Ces solutions, sans avoir véritablement
avorté, se sont révélées beaucoup plus
complexes que l'on n'imaginait, et surtout, hors de portée
des ordinateurs de l'époque, qui étaient de véritables
brouettes.
Aujourd'hui, les choses changent, mais,
si l'on ajoute à l'intelligence artificielle les autres branches
de la cognition, psychologie, linguistique, sciences humaines de
toutes sortes, etc., où l'ordinateur intervient massivement
aujourd'hui (d'où ce terme de cognitique), le domaine à
étudier ne se simplifie pas, au contraire. Mais c'est une
bonne chose.
Alain
Pourquoi?
Bernard
Dans ce que nous avons décidé
d'appeler le paradigme de l'automate, nous avons posé le
principe - philosophique - que tout ce qui se trouve dans la nature,
ou plutôt tout ce que l'homme y observe, y compris lui-même,
peut s'expliquer par des processus algorithmiques computationnels,
sélectionnés par la compétition darwinienne.
La science ne peut en fait aujourd'hui démontrer la justesse
de ce requisit, compte tenu de ses nombreuses limites. Elle ne le
pourra peut-être jamais. Mais peu importe pour le moment.
Ce qui nous importe c'est que se poursuivent en parallèle,
comme nous l'avons déjà dit, la réalisation
de systèmes automatiques de plus en plus proches du vivant,
et l'étude de plus en plus systématique de ce dernier,
en utilisant chaque fois que possible ce que la vie et l'intelligence
artificielle nous aura appris - et réciproquement. Le travail
ne manque pas. La science est condamnée à examiner
les innombrables automatismes naturels existant dans la nature ou
dans la société humaine, ceux notamment qui sont producteurs
de langages, d'opérations logiques et, plus généralement,
de cognition. Il faudra ensuite se demander si les automatismes
artificiels peuvent ou non enrichir et rendre plus intelligents
et plus conscients encore ces processus cognitifs.
Alain
C'est une condamnation qui n'en est pas
une, puisqu'il s'agit d'une garantie d'emploi à vie pour
des millions de chercheurs.
Bernard
Si nous arrivons à décrypter
certaines formes d'intelligence ou de cognition que nous n'aurions
pas encore identifiées, à l'oeuvre, par exemple, dans
une société animale, ou dans un groupe humain complexe
(il en existe beaucoup encore que nous cotoyons, voire que nous
fréquentons, sans comprendre grand chose à ce qui
s'y passe), nous aurons intérêt à reproduire
ou simuler ces formes de cognition puis à les introduire
dans les automates artificiels, afin d'enrichir ces derniers et
d'étendre leurs aptitudes à la polyvalence. Nous sommes
donc, en principe, condamnés à reprendre toutes les
études sur les sciences humaines et sociales, et pas seulement
sur la cognitique.
Alain
Il est impensable de demander aux automaticiens
de faire tout ce travail.
Bernard
Bien sûr. C'est à chacun des
chercheurs dans les diverses sciences humaines de faire l'effort
de travailler en liaison avec les automaticiens purs et durs, et
en liaison entre eux. Malheureusement, ce monde est divisé
en chapelle irréductibles, qui n'ont pas encore bien compris
les bénéfices de l'interdisciplinarité et du
travail coopératif en réseau. Manquent également
les incitations budgétaires (ou commerciales) qui pourraient
pousser de jeunes chercheurs à investir de concert.
Par ailleurs, les difficultés que
nous avons évoquées concernant la façon de
reproduire en machine le fonctionnement du corps biologique, en
citant Steven Pinker*, se retrouvent quand il s'agira d'analyser
et simuler la façon dont fonctionne l'esprit. La linguistique
en offre un exemple souvent cité. Non seulement écouter
et parler représente un énorme défi pour un
automate, mais encore plus interpréter les sens des mots
et des phrases, construire des articulations syntaxiques, etc. Certaines
solutions simples sont en cours de développement, dans des
systèmes industriels par exemple. Elles font l'essentiel
de la littérature spécialisée. Ce sont de premiers
pas à ne pas négliger, mais elles sont loin d'épuiser
les problèmes.
Alain
Ce que tu dis sur la linguistique me fait
penser aux discussions d'il y a quelques années entre Chomsky
et les évolutionnistes darwiniens. Je crois me souvenir que
Chomsky ne pouvait pas admettre que les structures cérébrales
capables d'apprendre au jeune enfant à parler en quelques
mois aient été formées par adaptation darwinienne,
c'est-à-dire en fait par une espèce d'Evolutionnary
Computing naturel avant la lettre. Mais il n'a jamais été
capable de montrer quelle autre solution a pu intervenir (en dehors
d'un Deus ex machina qu'il refusait par ailleurs). Ceci laisse donc
la voie libre aux automaticiens de demain pour réaliser des
machines évolutives capables d'apprendre à manipuler
le langage de la même façon que le jeune enfant, et
non par utilisation de syntaxes et dictionnaires réalisés
par des programmeurs humains.
Bernard
Oui, ce sera un exploit au moins aussi grand
que celui de la synthèse artificielle de la vie, ou la réalisation
de consciences elles-aussi artificielles. Mais il y a autre chose
que nous devons examiner aujourd'hui. Il s'agit des relations actuelles
et futures entre les machines ou artefacts, et les ingénieurs
ou utilisateurs qui s'intéressent à elles.
Alain
La relation de l'automate à l'homme
est simple. L'automate dépend de l'ingénieur qui l'a
construit et qui participe à son apprentissage. Plus généralement,
c'est l'homme qui lui fournit l'énergie dont il se nourrit.
S'il n'y a plus d'homme pour mettre le courant électrique,
il n'y a plus d'automate.
Bernard
C'est vrai, mais la constatation doit aller
plus loin. Plutôt qu'opposer dans le propos l'homme et l'automate,
il va falloir s'habituer à les associer. C'est un point de
vue auquel l'on ne pense pas encore assez. L'automate, aujourd'hui,
n'est jamais totalement séparable de l'homme. Il fonctionne
dans un environnement complexe d'interfaces homme-machine où
l'homme et l'automate conjuguent leurs possibilités. C'est
vrai de tous les mécanismes, mais c'est particulièrement
important dans le domaine de l'automate, où celui-ci tend
de plus en plus à se rapprocher des fonctions de l'homme.
L'on distingue généralement un pilote d'avion de son
avion, mais il sera de plus en plus difficile de distinguer un homme
des automates avec lequel il coopère et s'interface.
Les interfaces homme-machine simples sont
déjà présents partout. Ce sont eux qui permettent
de communiquer facilement, ergonomiquement, avec la machine. La
reconnaissance vocale ou la reconnaissance de forme en entrée,
la synthèse vocale ou l'image animée en sortie, fournissent
déjà des solutions qui, il y a quelques années,
auraient stupéfié le public. Les jeux, mais aussi
tous les dispositifs électroniques quotidiens, portables,
ordinateurs embarqués sur automobiles, utilisent ces techniques...
Alain
Je sens que tu penses à la belle
Ananova.com, la speakerine
virtuelle qui communique de l'information écrite sous
forme parlée, en synthèse vocale accompagnée
d'une visualisation ma foi fort agréable... encore qu'elle
ne soit pas très souriante, pour le moment du moins...
Bernard
Dans quelques temps, les serveurs d'information
ne manqueront pas de te proposer une Ananova (féminine ou
masculine d'ailleurs) adaptée à l'image qui te motivera
le plus. Elle sélectionnera ce que tu souhaites entendre,
te le dira de la façon la plus efficace possible, et s'enrichira
progressivement, en contact exclusif avec toi, si bien que tu finiras
par oublier qu'il s'agit d'un simple interface de type agent intelligent,
pour y voir quasimment un alter ego. C'est là un domaine
très importants de recherche et de production, qui relève
de la réalité virtuelle.
Mais je ne pensais pas seulement aux simples
interfaces homme-machine. Je pensais aux véritables systèmes
homme-machine, ceux où l'homme et l'automate se conjuguront
pour multiplier leurs performances. Les systèmes homme-machine
ne sont pas des "idées en l'air", mais peuvent être
analysées comme des entités réelles, y compris
dans leur composantes biologiques. L'homme peut, dans cette perspective,
être considéré comme un outil accroissant, presque
à l'infini, et sans délais, les capacités de
l'automate, y compris dans le domaine où ce dernier est pauvre,
au plan de l'intelligence.
Ceci est vrai dans les innombrables applications
où l'homme utilise l'automate pour accroître sa propre
efficacité. L'on pense généralement aux tâches
de type industriel, mais n'oublions pas non plus les automates logiciels
qui permettent, par exemple, d'explorer les données et informations
en ligne sur les réseaux. Nous retrouvons là le domaine,
déjà évoqué, de l'Intelligence Artificielle
(IA). Les moteurs de recherche sur Internet, les systèmes
d'analyse sémantique de textes, les programmes de traduction
automatique et bien d'autres développements de l'IA ne prennent
tous leur sens qu'avec des hommes intelligents capables de suppléer
à leurs lacunes. L'on retrouve dans cette approche toutes
les applications que l'on qualifiait dans la dernière décennie
d'assistées par ordinateur (AO, diagnostic, enseignement...
assisté par ordinateur). Mais s'agit-il alors de prothèses
virtuelles ajoutées à notre cerveau, ou d'aptitudes
à l'intelligence conférées à l'ordinateur?
Inutile pour le moment de développer
ces perspectives, qui sont bien connues aujourd'hui. Retenons que
la société de l'information est le nouvel environnement
biologique où vont se développer les hommes et leurs
associés automates de demain.
Mais il y a plus, et certains diront, il
y a plus inquiétant...
Alain
Inquiétant?
Bernard
Tu as entendu parler du concept d'homme
symbiotique, pour parler comme Joël de Rosnay**, ou cybionte:
des connexions nerveuses directes entre l'homme et l'automate transforment
l'automate en une véritable prothèse qui peut augmenter,
théoriquement sans limites, les capacités de l'homme.
Des expériences sont menées actuellement pour connecter
directement aux nerfs ou au cerveau des caméras ou des
microphones destinés à remplacer l'il (ou
à lui offrir de nouvelles performances) ou l'oreille.
L'on essaye également d'implanter des micro-électrodes
dans certaines zones de cerveaux animaux
et même humains.
Ceci ne fera que se développer, avec des solutions de moins
en moins invasives (n'exigeant pas d'opérations chirurgicales
toujours assez déplaisantes).
Parallèlement et en sens inverse,
si l'on peut dire, l'on commence à interconnecter
des neurones isolés, cultivés in vitro, à
des mémoires électroniques, pour leur permettre
d'échanger des impulsions et voir comment ces composants
différents, biologiques et électroniques, pourront
coopérer à l'avenir. Les perspectives ouvertes sont
considérables. Du neurone isolé, l'on passera vite
à la chaîne de neurones puis à des fragments
entiers de matière neuro-cérébrale. Le neurone
est intéressant parce que l'on découvre qu'il a beaucoup
plus de capacités de régénération et
d'interconnexion in vitro que l'on imaginait.
N'oublions pas enfin qu'avec le génie
génétique, l'on pourra fabriquer des cellules ou des
organismes comportant les fonctions ou synthétisant les produits
les mieux aptes à communiquer avec les puces électroniques,
les réseaux opto-électroniques et autres composants
physiques.
Dans le cybionte de demain, l'homme fournira
à l'automate les capacités qui lui manquent, notamment
au plan cognitif, le rendant ainsi plus compétitif dans la
bataille de l'évolution. Si la proportion homme/automate
dans cet espèce de pâté d'alouette qu'est l'interface
homme-machine s'inversait au profit de la machine, ce serait l'homme
qui pourrait dans certains cas devenir, véritablement cette
fois-ci, un complément ou prothèse de l'automate.
Alain
J'entends bien. Tu peux toujours lancer
cette affirmation. Tu auras ton petit effet dans un salon. Mais
n'anticipes-tu pas trop?
Bernard
Moi, je constate une chose: sans que personne
ne l'aie décidée explicitement, la technologie des
automates non-vivants et celle de leurs interfaces avec l'homme
est en train de se perfectionner rapidement. Nous sommes dans un
train qui ressemble beaucoup à celui du génie génétique.
Les deux démarches d'ailleurs, nous venons de le voir et
nous y reviendrons, se conjugueront bientôt. De nombreux philosophes,
mêlés d'auteurs de science fiction, commencent à
crier gare. L'on voudrait interdire ou limiter les recherches, en
vertu du principe de précaution, mais rien n'y fait - et
c'est tant mieux, sous de nombreux aspects. La machine scientifico-technique,
entraînant les cohortes d'humains conditionnés par
elle, est en marche, et génère à un rythme
qui ne fera que s'accélérer quantités de formes
et structures nouvelles. Ce n'est ni bien ni mal. Pour le moment,
l'éthique n'a rien à y voir. C'est plus tard, quand
il s'agira de savoir ce que nous ferons de tout ceci, qu'il faudra
se poser des problèmes d'éthique.
Alain
Tu m'effraies vraiment, quand je t'entends
parler ainsi. Alors qu'aujourd'hui, le discours politique est à
la multiplication des comités d'éthiques, des retours
à la vraie nature, etc... Ces perspectives de l'automate,
si elles sont exposées sans nuances par des passionnés
(dans ton genre, n'est-ce pas ?) vont faire se lever des légions
de nouveaux José Bové. Ils brûleront les laboratoires.
Déjà les nouvelles speakerines électroniques
(sur le style de la belle Ananova dont nous avons parlé)
commencent à faire sérieusement peur.
Bernard
Ce que je veux dire est qu'il ne faut pas
se poser de problèmes d'éthique à l'égard
de choses qui n'existent pas encore. Si par précaution, l'on
décide de ne rien faire, il ne se passera effectivement rien,
et l'on en restera au moyen-âge. Mais peut-on seulement décider
de ne rien faire?
Ceci dit, tu as raison, relativement à
la communication entre les chercheurs et le public. Il va falloir
prochainement prendre en compte, concernant le développement
des automates, la relation avec celui-ci. Les prophètes de
catastrophe ne manqueront pas, pour essayer de traumatiser les foules,
et se donner à l'occasion un peu de notoriété
médiatique.
Il faut bien voir par ailleurs que, souvent,
trop souvent, sous le paravant de l'éthique, se cachent des
intérêts conservateurs qui cherchent à survivre.
Alain
A l'inverse, les tenants de l'accélération
des recherches cachent d'autres intérêts, ceux des
firmes voulant commercialiser le vivant ou produire de l'électronique,
par exemple...
Bernard
Tout ceci mérite discussion. Ceci
dit, a priori, je préfère celui qui veut avancer à
celui qui ne veut pas bouger...
Nous pouvons mentionner enfin une perspective
de recherche, concernant les cybiontes, que l'on cite rarement :
celle consistant à interfacer des systèmes automates
non-vivants avec des animaux. Il s'agirait de réaliser ce
que l'on pourrait appeler des cybiontes
animaliens. Cette perspective pourra poser moins de problèmes
éthiques que lorsqu'il s'agira d'interfacer l'homme et l'automate.
Alain
Encore que...tu verras les défenseurs
des animaux et de leur intégrité manifester...Animals
Rights Watch...
Bernard
Je ne sais si ce seront les défenseurs
des animaux qui manifesteront, ou les défenseurs d'une certaine
idée figée de l'homme, selon laquelle ce dernier est
le seul siège possible de l'intelligence. Pourquoi en effet
refuserait-on de donner plus de conscience, d'intelligence ou de
langages aux animaux, dès lors que ceci se ferait dans un
respect accru des êtres hybrides qui résulteraient
de ces essais ? En effet, l'objectif ultime que pourraient
se donner des travaux sur les cybiontes animaliens serait de conférer
la parole (une certaine forme d'expression, sinon de parole) à
ce qui, chez l'animal, dans son cerveau, mais pas exclusivement
dans son cerveau, dans ses habitudes sociétales, par exemple,
recèlerait des formes d'intelligences et d'aptitude à
la communication différentes des nôtres, avec lesquelles
nous pourrions envisager de coopérer sur un pied - espérons-le
- d'égalité.
Alain
Tu continues à faire de la science-fiction.
Ceci dit, pour aller dans ton sens, j'ajouterais qu'il ne faudrait
pas se limiter alors au dialogue avec les espèces proches
de l'homme, grands singes ou dauphins. L'on pourrait peut-être
apprendre beaucoup de choses d'espèces vivantes auxquelles
l'on pense moins rarement, tout au moins quand il s'agit d'intelligence
symbolique. Peut-être faudrait-il explorer aussi les richesses
du monde végétal... encore que chez eux, le système
nerveux central, si l'on peut dire, paraît reposer uniquement
sur des échanges chimiques.
Bernard
En fait, l'on retrouvera un vieux problème
philosophique, celui de savoir si l'homme peut capter des formes
d'intelligences différentes de la sienne. En extrapolant,
demandons nous si l'homme, face à des machines automates
hyper-intelligentes se développant par auto-création
générative, loin des schémas de la neurologie
moderne, saurait s'ouvrir à leurs productions.
Alain
De même que nous ne saurions sans
doute pas voir des formes d'intelligence extra-terrestres.
Bernard
Le seul remède pour éviter
l'enfermement dans nos conceptions et paradigmes actuels, se serait
d'encourager un anarchisme méthodologique aussi radical que
possible.
Dieu merci, les progrès des machines
automates ne sont pas en train de s'arrêter. Pouvons-nous
mentionner à cette occasion les projets relatifs aux systèmes
hyper-intelligents du scientifique américain De Garis, qui
a travaillé pour l'industrie japonaise, puis maintenant
pour les Belges..
Alain
Je suppose qu'il ne se trouve pas beaucoup
d'automaticiens pour prendre cela au pied de la lettre. D'autant
plus, si j'ai bien lu les articles de l'intéressé,
que les technologies qu'il envisage restent couvertes par un épais
secret... industriel, je suppose.
Bernard
Peut-être. Quoiqu'il en soit, selon
lui, dans 30 à 50 ans, peut-être avant, les laboratoires
auront produit des automates disposant de telles ressources et surtout
de telles possibilités d'auto-apprentissage et d'auto-complexification,
qu'ils auront toutes possibilités d'échapper aux contrôles
humains - surtout si des hommes les aident à le faire. De
Garis prédit certaines difficultés politiques de ce
fait, ceux des hommes n'ayant pas suffisamment évolués
risquant de se trouver dominés par les automates hyper-intelligents
et leurs alliés humains. C'est vrai que peu de gens ne prennent
au sérieux ces perspectives, au moins quand elles sont présentées
comme devant se concrétiser dans un délai de quelques
dizaines d'années.
Moi, je suis persuadé que nos enfants
verront cela, avant d'être devenus des vieillards blasés.
Ce ne sera peut-être pas la Cam-brain
de De Garis qui touchera la mise, mais des systèmes analogues.
De passives, enfermées dans
leurs instructions de départ, les unités centrales
de l'automate deviendront actives, capables d'inventer en associant
librement les informations résidentes ou acquises. L'automate,
avec ses organes effecteurs, sera capable de tester les hypothèses
que sa mémoire centrale pourra générer à
un rythme ne connaissant ni fatigue ni distractions. Il se perfectionnera
ainsi sans cesse, accumulant de nouvelles connaissances qui lui
serviront instantanément de plates formes pour de nouvelles
hypothèses et de nouvelles expérimentations.
Derrière tout cela, il y aura évidemment
des hommes, qui se passionneront pour ces nouveaux développements,
et auxquels il ne sera pas question de dire : "attendez, les
ayatollahs ne sont pas d'accord".
Nous nous trouverons en présence
du rêve de tout savant (et de tout homme de la rue normalement
constitué): disposer d'une machine à inventer toujours
disponible, jamais en grève, dépourvue de tout état
d'âme, et produisant de l'innovation à grande échelle.
L'on peut espérer d'ailleurs que
la puissance heuristique de telles machines outrepassera très
vite les possibilités de contrôle du cerveau humain
laissé à lui-même. Le grand nombre des hypothèses
qui seront générées rendra difficile l'appréciation
a priori de leurs retombées possibles, et les choix à
faire. Mais surtout, la formulation automatique des hypothèses
s'affranchira inévitablement des logiques très restrictives
qui s'imposent aujourd'hui aux chercheurs pour de multiples raisons.
Je reviendrai sur ce point important ultérieurement. Disons
qu'aujourd'hui, l'anarchisme méthodologique, prôné
par Paul Feyerabend pour revivifier la créativité
de la science fondamentale, est en butte à l'académisme,
à la recherche du profit immédiat, et plus simplement
à l'étroitesse d'esprit de bien des scientifiques.
Si nos automates hyper-intelligents (couplés à des
hommes eux-mêmes, supposons-le, très intelligents)
acquièrent un minimum d'autonomie par rapport au reste des
humains, l'on peut penser qu'ils s'affranchiront de ces contraintes
et relanceront une innovation tous azimuts, susceptible éventuellement,
pourquoi pas, de remettre en question les fondements de la science
actuelle.
En fait, les hommes évolueront parallèlement
aux automates intelligents. Leurs progrès se répercuteront
sur l'efficacité des systèmes homme-machine: l'inter-connectivité
entre les systèmes neuro-moteurs de l'homme et de l'automate
ne cessera de s'accroître. Elle fonctionnera dans les deux
sens, l'homme instruisant l'automate et l'automate instruisant l'homme.
Alain:
N'oublie pas le scepticisme du public auquel
s'adresseront inévitablement les chercheurs. Aujourd'hui,
la société scientifique en est venue, beaucoup plus
vite que les promoteurs de l'IA ne l'imaginaient il y a seulement
15 ans, à poser le problème de l'intelligence, sinon
de la conscience, des automates. Mais j'entends déjà
la réaction de ceux qui nous écouteraient: "Vous faites
de la science fiction, ou bien vous êtes de dangereux irresponsables!".
Autant des perspectives fondées sur le développement
de technologies actuelles, autour des réseaux multimedia,
par exemple, intéressent tout le monde, autant ce qui concerne
les sciences et techniques de l'automates hyper-intelligent paraît
relever du lointain futur, et donc n'intéressent que quelques
passionnés. Comment faire prendre le sujet au sérieux?
Bernard:
Il est certain que les aspects les plus
spectaculaires de l'intelligence, par exemple élaborer et
discuter de nouvelles hypothèses ou théories scientifiques,
élaborer des stratégies complexes, créer des
uvres d'art, ne sont pas à la portée des automates
- tant du moins que ceux-ci ne sont pas interfacés avec des
hommes ou des cybiontes. L'on ne dispose pas encore de systèmes
automates capables de libre invention. Mais pour combien de temps ?
Je suis persuadé que si l'on investissait sérieusement
- comme on le fait pour la conquête de l'espace, par exemple
- afin de réaliser des automates inventeurs et créateurs,
l'on y arriverait très vite.
Alain
En fait, l'automate de demain ne devra pas
seulement être intelligent. Il devra pouvoir, comme un être
vivant, s'alimenter,
se reproduire, se complexifier seul. Or là, nous sommes encore
loin du compte. S'agit-il de véritables murs de la connaissance
ou de la technique, que la civilisation actuelle n'est pas capable
de franchir? Dispose-t-on au contraire de pistes prometteuses pour
avancer dans tous ces domaines à la fois?
Bernard
Je suis persuadé qu'il y a des pistes,
et même que ces pistes sont là, grandes ouvertes sous
nos yeux, mais qu'en général, hormi quelques précurseurs,
nous ne les voyons pas.
*Steven Pinker Comment fonctionne l'esprit, Odile Jacob 1999
**Par cybionte on désigne une association, selon des proportions
variables, et sous toutes formes imaginables, entre des êtres
vivants et des automates-machines. Le terme n'est pas à confondre
exactement avec celui de cyborg. Aujourd'hui, il existe toute une
mode artistique ou culturelle, dans la suite du body-art, visant
à transformer l'individu en automate ou pseudo-automate,
y compris par des implants. L'on obtient des cyborgs. Le phénomène
est moins superficiel qu'il peut apparaître. Il montre la
facilité avec laquelle les nouvelles générations
se glisseront , notamment par l'art et les jeux du virtuel, dans
le dialogue avec les automates. A signaler aussi dans cette direction
le succès des travaux sur l' "artificial life" où
se retrouvent parfois les excès du communautarisme naïf
à l'américaine : nous serions entourés
d'une nature artificielle vivant d'une vie propre (robots, virus
informatiques, ou autres "animés") avec laquelle nous devons
coexister pacifiquement.
La suite au prochain numéro
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