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Octobre
2000
Jean-Paul
Baquiast
Le paradigme
de l'automate ou le dialogue d'Alain et Bernard
Chapitre 1. Section 1
Parallèlement à la lecture de ce feuilleton, il
est conseillé au lecteur de se reporter
à nos éléments de définitions
, dont nous vous présentons le premier, consacré au
terme d'automate
NB: Les * renvoient aux références bibiographiques
fournies en fin de texte. Nous nous sommes limités à
l'indispensable.
Note à l'attention
des amateurs de réalité virtuelle:
il serait très possible de faire d'Alain et Bernard deux
"avatars" échangeant les propos qui suivent dans une "agora"
en 3 dimensions, où des dossiers informatifs pourraient être
ouverts à la demande par les spectateurs-participants. Ceux-ci
pourraient également interagir en ligne lorsqu'ils ne seraient
pas d'accord avec nos deux héros, ou souhaiteraient compléter
leurs propos. Mais nos faibles moyens techniques ne nous permettent
pas d'adopter encore une telle présentation.
Résumé du Chapitre 1
Alain et Bernard réfléchissent
à la méthode permettant de mieux comprendre la logique
d'évolution du monde des technologies de l'information,
y compris sous ses formes les plus récentes, encore peu
connues, relevant de la robotique et de la vie ou la pensée
artificielle. Ils découvriront vite qu'ils ne peuvent progresser
dans cette compréhension sans rappeler l'état des
connaissances concernant les innombrables automatismes à
l'oeuvre dans le monde vivant, y compris dans les sociétés
humaines. Ceci les renverra inévitablement vers un vieux
débat philosophique: l'esprit humain (et ses créations
matérielles les plus récentes comme Internet et
les automates dits intelligents) résultent-ils d'une intervention
de type divin, orientée vers un but? Sont-ils au contraire
les produits d'une évolution de type algorithmique, dirigée
par la logique de la compétition darwinienne (réplication,
mutation, sélection), dont ils représentent une
branche parmi les autres. Pour y voir un peu plus clair, ils retiennent
la démarche suivante, qui est d'ailleurs devenue progressivement
celle de tous les chercheurs dans les domaine de la vie artificielle :
- présenter les mécanismes
actuellement utilisés ou envisagés par les chercheurs
pour donner de l'intelligence et de la vie artificielles aux
robots et autres automates développés dans l'industrie
et les laboratoires,
- rappeler l'état des connaissances
ou des discussions concernant des mécanismes automatiques
apparemment comparables à l'oeuvre dans la nature, au
triple niveau des systèmes vivants en général,
du cerveau des animaux supérieurs, des organisations
sociales humaines,
- évoquer les convergences possibles
entre le naturel et l'artificiel, susceptibles d'améliorer
les performances respectives des deux types d'automatismes,
- et finalement, essayer de préciser
les conclusions susceptibles d'être retenues concernant
les modalités que prend aujourd'hui la compétition
darwinienne à la surface de la terre, lorsque cette compétition
oppose dorénavant non seulement les gènes et les
mêmes (les idées) mais les futurs cybiontes susceptibles
d'associer gènes et mêmes aux énormes ressources
de la vie et de la computation artificielle.
Pour commencer, Alain et Bernard se
remettent en mémoire ce qu'ils savent déjà
sur la technologie et les applications des automates technologiques.
Ils évoquent d'abord l'état de l'art actuel. L'automate
moderne dispose de nombreuses fonctions qui le rapprochent
d'un organisme vivant. Mais les perspectives dont parlent les
publications spécialisées sont beaucoup plus intéressantes.
La frontière entre machine et organisme vivant, voire entre
machine et homme, semble dans certains cas devenir incertaine.
Le couplage entre l'homme et l'automate est dès aujourd'hui
un fait acquis. Il deviendra systématique dans les prochaines
années, conjuguant le meilleur de l'humain et de l'artificiel.
Par ailleurs, les perspectives de réalisations d'automates
artificiels hyper-intelligents (artelects), font l'objet d'un
nombre croissant d'annonces.
Deux méthodes seront employées parallèlement
pour réaliser de tels automates, l'approche descendante
ou simulation (le chercheur reproduit sous forme artificielle
les mécanismes qu'il voit dans la nature) et l'approche
ascendante ou évolutive (le chercheur laisse l'automate
s'organiser, grâce à la complexité et
la plasticité de ses composants, de manière à
trouver lui même les solutions aux problèmes qu'il
rencontre). L'une et l'autre se heurtent à des difficultés:
dans le premier cas l'impossibilité de percevoir ce qu'il
faudrait reproduire (problème de la déconstruction
ou reverse-engineering), dans le second cas la difficulté
à mettre en place pratiquement les mécanismes de
sélection permettant aux meilleures solutions d'émerger.
Introduction au dialogue.
Alain
Tu me dis, mon cher Bernard, que nous allons
consacrer un certain nombre de numéros de cette Revue à
discuter des automates et du nouveau regard que les développements
de ceux-ci, dans l'industrie et dans les laboratoires de recherche,
nous obligent à porter sur le monde, son passé et
son avenir. Il s'agit d'un vaste programme.
Bernard
Oui, mais à cur vaillant rien
d'impossible. Avant de commencer, il ne serait pas inutile de nous
rappeler à nous-mêmes ce que nous voulons faire, afin
d'éviter les digressions inutiles, et pour mettre un peu
d'ordre dans une matière complexe.
Alain
A toi de nous le dire, puisque tu as eu
l'initiative de ces dialogues. Je peux seulement indiquer en introduction
que nous avons depuis longtemps constaté l'importance grandissante
que prennent les travaux sur les automates (intelligence artificielle,
robotique, vie artificielle). Nous sommes nombreux à regretter
que ces travaux n'aient pas, du moins en France, plus d'importance
encore. Nous regrettons également que le grand public ne
perçoive pas suffisamment comment ces mêmes travaux
se rapprochent de ceux portant sur ce que l'on pourrait appeler
les automatismes naturels, à propos de thèmes aussi
divers que par exemple les mécanismes de la reproduction
(génétique), les neurosciences et plus particulièrement
la conscience (devenue un véritable sujet d'étude
à part entière depuis quelques années) ou,
dans d'autres domaines, le gouvernement des sociétés
(sociologie politique). Or pourtant dans tous ces cas, on trouve
des automatismes à l'oeuvre, qu'il serait indispensable de
rapprocher des automates artificiels. Ceux-ci sont bien plus simples,
mais ils partagent cependant de nombreux traits avec les automatismes
naturels. Cela devrait favoriser les échanges d'idées,
dans les deux sens.
Bernard
Il faut faire remarquer à ceux qui
nous écoutent que nous nous plaçons tous les deux
dans une perspective philosophique résolument matérialiste.
Nous estimons que la vie, l'homme, l'esprit humain et finalement
les machines ou artefacts qu'il produit, s'inscrivent dans les développements
résultant de la compétition darwinienne, en application
de processus algorithmiques simples et répétifs. En
aucun cas, nous ne ferons appel à ce que Dennet * appelle
le "crochet céleste", c'est-à-dire l'explication spiritualiste
qui permet d'éviter de chercher une explication matérielle
aux phénomènes dont la complexité nous effraie.
Il est évident que si l'on refuse
le dualisme corps-esprit ou le dualisme matière-esprit, il
faut absolument étudier les convergences entre ces différentes
branches de l'évolution darwinienne que sont les espèces
vivantes, les cerveaux humains, les idées qu'ils vehiculent
et les machines qu'ils créent. Beaucoup d'automaticiens,
c'est-à-dire de gens venus du monde de l'électronique
et de l'informatique, pensent qu'ils devraient collaborer plus souvent
avec leurs collègues travaillant sur les automatismes naturels
biologiques et sociologiques. Ceci se fait déjà, bien
sûr, notamment dans le domaine dit de la bionique, pour la
simulation des organes sensori-moteurs, et surtout en ce qui concerne
la vie artificielle. Il est par ailleurs évident que,
depuis plus de vingt-cinq ans, les informaticiens et automaticiens
ont développé des architectures ou processus se rapprochant
de ceux de la nature. Citons les réseaux
neuronaux ou neuromimétiques, puis plus récemment
les algorithmes
génétiques. Par ailleurs, les processus de sélection
darwinienne, dont nous allons abondamment parler, sont devenus une
référence quasi obligée. Mais de nombreux autres
champs commencent seulement à faire l'objet d'études
comparatives, sauf dans des articles de journaux cherchant le sensationnel.
Tu as cité à juste titre le cerveau, et le produit
le plus extraordinaire de son activité, la conscience. Autant
les gens de l'automatisme et de l'intelligence
artificielle (IA) sont intéressés par ce que font
leurs collègues généticiens, physiologistes,
neurologistes, chercheurs en sciences humaines - souvent pour s'en
inspirer - autant les autres semblent craindre d'être diminués
par le transfert de connaissances au profit des automaticiens. Cela
tient souvent encore à leur ignorance de l'informatique et
à leur mépris - pas toujours avoué -
pour ce qu'ils considèrent comme des bricolages d'ingénieurs
travaillant dans des garages.
Les travaux en cours ou à développer
n'ont rien de désincarné. Ce ne sont pas de simples
expériences de pensée ou spéculations philosophique.
Il s'agit au contraire d'accélérer les rapprochements
entre le vivant et l'artificiel, dans l'espoir de les enrichir réciproquement.
Si nous estimons pouvoir adopter un point de vue moral, nous pourrons
dire que cela devrait favoriser l'émergence d'une civilisation
plus intelligente et plus consciente d'elle-même, une civilisation
où les technologies et les hommes, notamment, collaboreraient
plus harmonieusement. La complexité du vivant, notamment
du cerveau et du langage, pourrait décourager de tels rapprochements.
En fait, les travaux en cours montrent qu'il n'en est rien. Il est
toujours possible de réaliser des modèles simplifiés,
sans doute en partie trompeurs, mais utiles à l'échange
interdisciplinaire.
Nous-mêmes, qui ne sommes spécialistes
en rien, nous nous bornerons à échanger des considérations
très générales, qui seront certainement pleines
d'erreurs ou de jugements précipités. Mais, comme
nous sommes sur Internet, rien n'empêchera ceux qui ne seraient
pas d'accord avec nous d'intervenir pour corriger nos propos, ce
dont nous tiendrons compte dans la suite des dialogues. Nous nous
sommes convenu d'abord de faire l'état des travaux sur les
automates artificiels ou robots, en n'hésitant pas à
nous projeter dans un futur que certains jugeront lointain:
le cybionte, l'artelect... J'estime pour ma part que ce futur sera
d'autant plus proche que l'on y travaillera plus activement, avec
des approches interdisciplinaires plus convergentes. Ceci fera l'objet
d'un premier chapitre.
Nous examinerons ensuite, dans trois chapitres
successifs, les trois principaux domaines d'automatismes naturels
où il parait indispensable d'avoir ne fut-ce qu'une petite
idée de l'état de l'art et des réflexions des
scientifiques et philosophes travaillant dans ces domaines : la
biologie, la neurologie, la sociologie. A partir de cela, nous pourrons
consacrer un cinquième et dernier chapitre aux conclusions
philosophiques et pratiques découlant d'une approche véritablement
unifiée des automatismes naturels et des automatismes artificiels,
dans la perspective de la poursuite de la compétition darwinienne
et des chances de survie améliorée susceptibles de
bénéficier à ces systèmes symbiotiques
nouveaux.
L'inconvénient (ou l'avantage) de
cette démarche est qu'elle oblige à se mêler
de pratiquement toutes les grandes questions que se posent la science
et la philosophie contemporaines. Ainsi, le risque est grand de
dire plus de bêtises que de choses sensées, avec un
risque supplémentaire: faute de connaissances précises,
nous lancer dans une espèce de science-fiction qui déconsidérera
nos propos aux yeux des gens "sérieux".
Alain
J'assume volontiers le risque. Nous ne visons
pas à rédiger un mémoire pour l'Académie
des sciences, mais à ouvrir un dialogue. Si nous disons des
bêtises, et si certains veulent bien les corriger, tu l'as
dit, Internet est là pour cela. Notre débat sera mis
en ligne à cette fin.
Bernard
Rappelons donc l'objectif principal de notre
travail, pour éviter de nous disperser. Nous reviendrons
chaque fois que possible à cet objectif, même si nos
propos, par la force des choses, partent parfois un peu dans tous
les sens:
- résumer les mécanismes
actuellement envisagés par les chercheurs pour donner de
l'intelligence aux automates technologiques ou robots, dans l'industrie
et les laboratoires. Les technologies en matière d'intelligence
artificielle et de vie artificielle évoluent très
rapidement, presque d'une année sur l'autre. Cette partie
du travail nécessitera donc une mise à jour continue
et, surtout, de la part du lecteur, un effort d'information et
d'actualisation que nous ne pouvons faire pour lui. Les liens
sur Internet que nous fournirons les aideront à se constituer
une documentation personnelle,
- présenter les mécanismes
comparables spontanément à l'oeuvre dans la nature,
au triple niveau des systèmes vivants en général,
du cerveau des animaux supérieurs, des organisations sociales
humaines. N'étant que des généralistes (sauf
peut-être en matière de sciences des organisations),
nous ne ferons que survoler ces matières, mais en essayant
de nous tenir cependant au courant des développements récents,
ou des interprétations qui leurs sont données par
les vulgarisateurs scientifiques. Là encore, l'accès
direct aux laboratoires et auteurs, permis par Internet, sera
indispensable. Répétons une nouvelle fois, pour
ceux qui s'inquiètent des questions philosophiques ou religieuses,
que nous sommes tous les deux des darwinistes convaincus. Notre
bible, s'il en était besoin, est, à peu de choses
près, la somme écrite par Daniel Dennett: Darwin
est-il dangereux?*,
- évoquer l'intérêt
qu'il y aurait à introduire tel ou tel de ces mécanismes
naturels dans les systèmes d'automates technologiques,
afin d'améliorer leurs aptitudes à la compétition
darwinienne sur le mode réplication, erreur, sélection
du plus apte. Réciproquement, nous nous interrogerons sur
l'intérêt d'introduire des automates technologiques
dans les automatismes naturels, afin d'améliorer les aptitudes
à l'intelligence ou la robustesse de ces derniers,
- et finalement, essayer de préciser
les conclusions susceptibles d'être retenues concernant
les modalités que prend aujourd'hui la compétition
darwinienne à la surface de la terre, lorsque cette compétition
oppose dorénavant:
- les gènes en général,
les hommes, leur cerveau, leurs langages et idées (les
"mèmes") fabriqués par certains gènes
spécifiques à notre espèce, ou découlant
de l'action de ces gènes à travers le champ
culturel, d'un côté,
- les cybiontes
(ou synthèses hommes-machines) associant gènes,
hommes et "mèmes" aux énormes ressources de
la vie et de la computation artificielles.
Alain
Tu parles de "mèmes" comme si tout
le monde savait de quoi il s'agit. Peux-tu rafraîchir mon
souvenir?
Bernard
Nous y reviendrons. Disons que c'est un
terme lancé par Dawkins**, suite à ses travaux sur
le gène égoïste. L'idée était dans
l'air, mais Richard Dawkins a eu l'immense mérite de la populariser:
tout ce que produit le cerveau de l'homme, qu'il échange
sous forme de langages et d'idées, se comporte dans le milieu
de la communication humaine comme le font les gènes dans
celui de la reproduction et de la mutation génotypique. Les
mèmes sont donc des entités ayant une certaine consistance
organique, qui se répliquent, se modifient, s'apparient,
et finalement entrent en compétition pour la survie. Un exemple
amusant cité par Dennett est celui des blagues ou histoires
drôles, dont la naissance, la vie et la mort mériteraient
des études approfondies. Mais tout ce qui se crée
dans les réseaux d'échanges entre cerveaux humains
peut entrer dans cette catégorie de "mèmes".
Alain
Commençons donc par le commencement.
Veux-tu nous dire ce que te suggère le terme d'automate?
Bernard
Tu as de la chance. J'ai lu pas mal de
choses sur les automates et je peux lancer la discussion. Nous sommes
là dans le vaste domaine de recherche concernant ce que l'on
a d'abord appelé l'intelligence
artificielle (IA) et qui relève de plus en plus de ce
que l'on appelle dorénavant la vie artificielle. L'IA est
ancienne. Sur le papier, elle est apparue avant même les premiers
calculateurs. L'idée était d'appliquer des algorithmes
plus ou moins simples à la résolution de probèmes:
calculs proprement dits, mais aussi traduction automatique, jeu
de dames et d'échecs, etc. Je n'entre pas dans les détails.
Il y a de très bons essais de vulgarisation sur ce sujet.
La vie artificielle peut se flatter d'une
ancienneté plus grande encore, avec les automates purement
mécaniques, à base de dispositifs d'horlogerie, du
type des automates de Vaucanson. Mais elle a vraiment décollé
récemment, lorsque, pour des raisons tenant notamment à
la recherche militaire et spatiale, l'on s'est efforcé de
reproduire (simuler, imiter) différentes formes de
vie biologique. Ceci va du plus petit (cellules ou mécanismes
infra-cellulaires relevant de la molécule, y compris dans
ce que l'on appelle désormais les nano-technologies -
par exemple les molécules qui donnent leur mouvement
aux cils d'un protozoaire, et qui peuvent être utilisées
pour propulser des fluides dans un micro-conduit artificiel) au
plus complexe (des organes sensoriels et moteurs entiers, des automates
enfin rassemblant le plus grand nombre possible de fonctions caractéristique
d'un organisme vivant).
Un automate, dans le vocabulaire d'aujourd'hui,
utilisé par le grand public, c'est une machine mécanique
à commande informatique, qui peut accomplir des tâches
pour lesquelles elle a été programmée à
l'avance. L'automate, en principe, peut fonctionner seul, sans intervention
humaine, dans une gamme de comportement spécifiés
à l'avance. Je pourrais aussi bien parler de robot: par exemple
les robots peintres dans les usines automobiles, ou les machines-transferts.
Mais cette définition est de moins
en moins vraie. La tendance est à l'allégement des
"asservissements" imposés aux automates par leurs concepteurs.
Les automates modernes ne peuvent encore véritablement s'affranchir
d'une programmation préalable détaillée, mais
la tendance est là. La plupart disposent d'une marge de liberté
relativement grande. C'est d'abord vrai dans leur comportement.
Ils peuvent s'adapter à de l'imprévu, par exemple
éviter des obstacles placés sur leur chemin. Vus de
l'extérieur, ils ressemblent à des animaux un peu
patauds, mais dotés d'une relative souplesse d'ajustement
au monde extérieur. Par exemple à des tortues
Quand ces automates s'efforcent de simuler des fonctions animales,
ils sont souvent désignés sous le terme d'animats
Mais
bien sûr, ce ne sont pas encore des animaux, bien qu'ils s'en
rapprocheront de plus en plus, par certaines de leurs perforances.
Mais c'est surtout par leur mode de programmation
que ces automates innovent. Ils sont de plus en plus sous commande
d'algorithmes génétiques, susceptibles de se dupliquer
et de se modifier de façon aléatoire, d'être
sélectionnés par une contrainte extérieure
et finalement, de retenir les programmes les mieux adaptés
aux changements de l'environnement.
Le thème de l'automatisme est de
plus en plus à l'ordre du jour. Il ne se passe plus de semaines,
sans que l'on trouve un article sur les automates, que ce soit dans
la presse spécialisée ou dans la grande presse. Il
faut dire que ce sont les jouets japonais qui intéressent
le plus les gens.
Alain
Donc, pour toi, le mot automate désigne
un système fabriqué par l'homme, un artefact. Ce que
nous pourrons appeler un automate-machine, sans que ce terme de
machine ne nous fasse oublier que l'on y trouve de plus en plus
d'électronique et de technologies de pointe. Nous parlerons
aussi d'automates technologiques, d'automates artificiels...
Bernard
Non, pas du tout. Le terme générique
d'automates s'applique, pour moi et pour tous les darwiniens, à
tout ce qui a vu le jour sur la terre, depuis les premières
cellules eucaryotes jusqu'à l'homme et ses constructions
sociales et morales les plus orgueilleuses. C'est ce que je t'ai
proposé d'appeler le paradigme de l'automate. Tout est né
du fonctionnement des algorithmes primitifs, appliqués à
des produits finis de plus en plus diversifiés et complexifiés
par la compétiton Darwinienne. C'est ce que Dennett appelle
l'"idée dangereuse de Darwin", insupportable à la
plupart des hommes qui veulent se trouver une autre essence, d'origine
divine ou relevant d'un mystère à jamais insondable.
Ceci dit, les automates biologiques et humains sont évidemment
plus compliqués que les automates artificiels crées
aujourd'hui par l'homme. Je dis aujourd'hui, car les automaticiens
ne désespèrent pas de voir prochainement des
automates artificiels apparaître et compléter les automates
naturels, voire se substituer à eux. D'où la distinction,
effectivement encore acceptable aujourd'hui, entre automates naturels
et automates machines ou artificiels.
Chapitre 1. §1. La vie artificielle. Qu'est-ce
qu'un automate aujourd'hui?
Alain
Les recherches et développements
concernant la vie artificielle sont très nombreux aujourd'hui,
allant là encore du plus petit au plus grand. Nous en trouverons
de nombreux exemples sur Internet. Ce qui nous intéresse
plus particulièrement ici, je suppose, ce sont les robots
ou automates les plus spectaculaires, de
type humanoïde. Il s'agit de mécaniques fort complexes,
même lorsque leur volume est réduit. Avec les progrès
de la miniaturisation, l'on peut faire tenir beaucoup de fonctions
dans un petit volume.
Un robot, ou, pour parler comme toi, un
automate-machine, est un système composite (mécanique
et électronique) comportant plusieurs parties travaillant
en synergie. C'est exact qu'il est possible de comparer grossièrement
ses fonctions à ce que l'on trouve dans le règne animal.
Comme nous l'avons dit, une technique, la bionique, déjà
ancienne, s'efforce d'ailleurs d'imiter (simuler) ce qu'elle voit
chez l'animal (par exemple l'écho-location chez la chauve-souris)
en vue d'en faire des systèmes automatiques (en l'espèce
le sonar).
Bernard
Je t'interromps pour ce qui n'est peut-être
pas un simple détail. Beaucoup de scientifiques disent qu'ils
ne découvrent l'existence d'un dispositif biologique chez
l'animal que lorsqu'ils ont inventé (souvent d'ailleurs au
hasard et sans savoir ce qu'ils cherchaient exactement) l'outil
technologique. Auparavant, leur il ne savait pas voir. Axel
Kahn*** , dans son dernier ouvrage, en donne un exemple assez remarquable,
qu'il faudrait méditer. Pendant des millénaires, les
hommes se sont interrogés, et ceci jusqu'au début
du 20e siècle, sur
la façon dont la petite semence pouvait produire un organisme
adulte complexe. Ils ne l'ont compris que lorsque le concept de
programme, développé pour les ordinateurs dans les
années 1940, a été exploité par la génétique.
Je reviendrai sur ce point, si tu permets, un peu plus tard.
Alain
Un automate moderne s'organise autour d'une
plate-forme qui assemble les différentes parties et leur
donne l'unité organique nécessaire. Ces parties sont
- des entrées-sorties sensorielles
et mécaniques qui permettent de saisir celles des caractéristiques
de l'environnement sur lesquelles elles sont ajustées et
d'agir sur elles. L'on a par exemple des cellules photo-électriques
pour remplacer la vision, des palpeurs pour détecter les
obstacles proches, des roues ou mieux des pattes articulées
pour se déplacer, des pinces ou autres "actuateurs" pour
manipuler les objets extérieurs, etc. Tout ceci vise à
remplir les mêmes fonctions que les organes des sens et
les membres de l'animal. Ces entrées-sorties comportent
aussi des moyens de communication avec l'extérieur, précieux
pour mettre l'automate en relations avec d'autres, ou avec des
réservoirs de données: par exemple des émetteurs-récepteurs
radio, infra-rouges...,
- des réseaux électroniques
et des moteurs, alimentés par des sources d'alimentation
internes ou externes, qui assurent le fonctionnement d'ensemble
des entrées-sorties et des parties mécaniques, grandes
dévoreuses d'énergie. Certains chercheurs commencent
à expérimenter des automates capables de puiser
eux-mêmes leur énergie dans leur environnement. C'est
le cas du robot Chew-chew, qui n'a rien d'un gadget, malgré
son nom,
- une unité centrale de traitement
de l'information, ou calculateur central, connectée à
des mémoires de travail, qui rassemble et synthétise
les informations en entrée, coordonne les informations
ou les ordres en sortie,
- des programmes informatiques et un ou
plusieurs systèmes d'exploitation, mémorisés
dans le calculateur central, qui commandent le fonctionnement
de ces diverses sous-parties.
Bernard
Je te prends sur le fait de parler de programmes
et de calculateurs comme un informaticien de la vieille époque.
Nous l'avons rappelé en introduction, ce sont évidemment
d'abord les programmes injectés par l'homme qui rendent l'automate
apte à se comporter avec une autonomie plus ou moins grande,
laquelle permet, dans une certaine mesure, de le comparer à
un organisme vivant. Il réagit par des instructions pré-programmées,
dont le nombre pourrait être théoriquement illimité,
à des situations prévues à l'avance. Mais nous
avons dit que ces calculateurs ne sont pas seulement remplis
d'instructions entrées à l'avance par le technicien.
Ils peuvent apprendre à s'autoprogrammer. De plus en plus,
c'est le robot qui construit lui-même ses propres instructions,
selon les méthodes des algorithmes génétiques.
Le robot génère des hypothèses de départ,
souvent au hasard, et c'est l'expérience qui retient les
plus aptes à la survie. Si elles réussissent vraiment,
elles se renforcent et s'enrichissent à l'usage. Ces instructions
ressemblent, très grossièrement, à ce que sont
les instructions transmis par l'hérédité chez
l'animal, celles qui découlent de ce que l'on appelle la
programmation génétique, sélectionnées
dans la cadre de la lutte pour la vie.
Alain
Les programmes informatiques numériques
commandant le fonctionnement des automates sont très différents
des programmes réflexes, sous commande génétique
ou acquis par l'imitation et le conditionnement, dont disposent
les animaux, même si leur mode d'élaboration présente
quelques similitudes.
Bernard
Oui, mais cependant, il est intéressant
de constater qu'ils entraînent les mêmes effets:
- sur le très court terme, emprisonner l'automate ou l'animal
dans des comportements définis à l'avance et peu susceptibles
de s'adapter à des contraintes nouvelles, non prévues
initialement
- mais au contraire, sur le long terme, au long des générations,
pouvoir évoluer sous la contraite des mutations et des sélections.
Les actions réflexes, acquises par
l'hérédité ou par l'habitude, et dont les commandes
sont transmises par des circuits nerveux dédiés ou
spécifiques, constituent l'essentiel de la gamme de comportement
des animaux et des hommes. Les actions réflexes se déroulent,
en principe, sans interférence de la volonté, et,
parfois, sans entraîner de prise de conscience. Elles sont
en nombre considérable, et d'une grande diversité.
Les automates ont bien moins de possibilités. Néanmoins,
l'accroissement continu de la taille de leurs mémoires, et
surtout la flexibilité de leurs composants (réseaux
neuromimétiques, programmation évolutive) permet de
stocker une quantité croissante d'instructions commandant
des actions analogues à celles qui dans l'ordre du vivant,
relèvent du réflexe. Le fonctionnement d'un automate
moderne, est impressionnant à voir. Ses gestes, ses paroles
(quand il parle), les opérations logiques auxquels il procède
ont de quoi surprendre le spectateur naïf. Pour ce dernier,
un tel automate ressemble beaucoup à un être vivant,
dont il a les mêmes réactions.
Par ailleurs, l'automate moderne n'est pas
commandé par les seuls programmes dont il a été
doté à la construction, ou dont il s'est doté
lui-même par apprentissage. Il peut aussi recevoir, en
cours de fonctionnement, des instructions nouvelles d'un tuteur
humain ou pilote extérieur, qui d'ailleurs sera parfois un
autre automate. Ces instructions peuvent n'être que temporaires,
mais elles peuvent également modifier ou reconfigurer la
mémoire en profondeur. Ceci ressemble un peu à l'éducation
que reçoit un jeune plongé dans sa société.
Si ces instructions arrivent en temps réel dans l'unité
centrale de commande de l'automate, transmises par radio notamment,
celui-ci réagira aux événements de façon
aussi rapide, sinon plus rapide et fiable, que ne le ferait un être
vivant. La chose est particulièrement intéressante
quand l'automate est chargé d'explorations en environnements
distants ou dangereux (par exemple dans l'espace). Nous sommes là,
il est vrai, dans le domaine de la symbiose homme-machine, dont
nous reparlerons ultérieurement.
Alain
Je crois qu'il faut se méfier, à
ce stade de notre réflexion, des comparaisons entre êtres
vivants et automates. Les neurologues et autres biologistes
insistent sans arrêt sur le fait que les organismes vivants,
même lorsqu'ils ressemblent à des robots, ne sont pas
des ordinateurs.
Bernard
Il ne faut pas s'en méfier. Il faut
au contraire y insister lourdement. Ceci dit, rien n'est simple.
Il est certain que les gens sérieux, ceux qui refusent l'intervention
divine, pour s'en tenir à la sélection darwinienne,
n'ont pas pour autant mis à jour tous les algorithmes à
l'origine de la vie, qu'elle soit primitive ou complexe. Si cela
était le cas, nous aurions résolu le problème
de l'origine de la vie et celui de la complexifiction génétique.
Ceci dit, les darwiniens et néodarwiniens, tels Dennett,
par exemple, insistent sur le fait que, depuis les origines de la
vie, ce sont des algorithmes simples qui ont permis la réplication
puis la reproduction, les mutations, etc.
D'autres comme Pinker **** considèrent que seule la "théorie
computationnelle de l'esprit" peut expliquer la genèse
des phénomènes nerveux. Mais aucun darwininen et défenseur
de l'IA ne te dira que les êtres vivants sont des machines
à cartes perforées ou des IBM 1401, bien que l'on
constate cependant une convergence rapide entre l'informatique moderne
et ce qui se passe dans la nature.
Les premiers automates étaient construits
par extrapolation des architectures et fonctionnements connus depuis
maintenant un demi-siècle dans les premiers ordinateurs.
Ces automates disposaient de mémoires et circuits tout à
fait classiques, utilisant en général des nombres
binaires et des langages de programmation analogues à ceux
de n'importe quel ordinateur. Leurs compteurs, leurs instruments,
étaient des systèmes adaptés aux opérations
arithmétiques et logiques que pratique l'informatique et
l'automatisme depuis bientôt cinquante ans. Mais les automaticiens,
suite aux travaux théoriques des créateurs de l'intelligence
artificielle, se sont efforcés de trouver d'autres architectures
et modes de fonctionnement, s'affranchissant des contraintes des
calculateurs actuels, et se rapprochant de ce que nous croyons pouvoir
identifier dans la nature, par exemple dans les génomes ou
les circuits nerveux. Nous y reviendrons. Même dans les premiers
automates joueurs de dames ou d'échecs, l'on s'est efforcé
de ne pas programmer bêtement tous les coups de l'univers
des possible (ce qui d'ailleurs aurait demandé des millénaires
de travail), mais d'introduire des paris et des raccourcis anticipant
ce que ferait le joueur humain en compétition.
Ceci étant, ton observation en appelle
une autre: l'extraordinaire difficulté de reproduire avec
des technologies électroniques et mécaniques ce que
le vivant a mis au point au cours de centaines de millions d'années
de compétition darwinienne, en utilisant des solutions biologiques
toutes différentes.
Dans l'ouvrage très agréable à lire que je
citais, Comment fonctionne l'esprit, Steven Pinker **** a donné
de nombreux exemples de telles difficultés. Quoi de plus
simple pour un homme que mettre un pied devant l'autre et progresser
sans tomber? Mais comment simuler cela sur une machine? La meilleure
solution serait de "déconstruire" ou analyser à l'envers
(reverse engineering) la façon dont procède l'homme,
pour essayer de reconstruire sur un automate des mécanismes
équivalents. Mais l'analyse à l'envers se heurte à
l'opacité tenant à notre ignorance des mécanismes
biologiques détaillés en oeuvre, dans les muscles,
les nerfs, les centres de l'équilibre, le cerveau lui-même
qui coordonne le tout en relation avec les autres sens...Même
si certains dispositifs se révèlent à l'observation
scientifique (comme le rôle de l'oreille interne et du nerf
vestibule dans les informations relatives au mouvement et à
l'équilibre), les reproduire avec des technologies comme
celles de la centrale à inertie utilisée en navigation
aérienne, avec des dimensions et des coûts acceptables,
reste une gageure technologique. Les ingénieurs y arrivent
quand même, avec des résultats plus ou moins fiables,
mais que de temps et d'efforts!
Alain
Il faut se demander si ces efforts valent
la peine?
Bernard
Bien sûr. La société
industrielle et scientifique ne peut pas se permettre d'investissements
inutiles. Dans une perspective de moyen ou long terme, je répondrais
que l'investissement est utile, voire indispensable. Il produira
d'abord des machines de plus en plus performantes susceptibles de
venir en secours ou complément des hommes quand ceux-ci ne
pourront pas intervenir dans tel ou tel milieu. Mais par ailleurs,
comme nous l'avons déjà remarqué, cet investissement
permettra d'analyser en détail, et donc de mieux maîtriser,
réparer ou améliorer les processus naturels. Dans
de nombreux cas, l'automate viendra au secours du biologique quand
il sera défaillant. C'est déjà le cas en ce
qui concerne les prothèses pour non-voyants ou non-entendants.
Bientôt l'on disposera de véritables organes artificiels,
légers et fiables (coeurs, poumons, etc.)
Il y a un dernier point que nous n'avons
pas mentionné, qui est important, c'est, chez l'automate
moderne, la redondance des solutions et l'aptitude à s'auto-réparer.
Chacun sait que cette faculté est très présente
dans les organismes vivants. C'est même le cas concernant
des organes complexes comme le cerveau. Ce n'était pas le
cas , par contre, dans les premiers automates-machines, où
la panne était fatale. Mais aujourd'hui les constructeurs
prévoient un certain nombre de circuits ou processus de secours,
en cas d'incident, et il arrive que l'automate choisisse lui-même
la meilleur solution de dépannage. C'est ce qui se passe,
paraît-il, dans certains satellites...
Alain
Est-ce que ces robots et automates modernes,
avec le luxe de dispositifs qu'ils accumulent, peuvent encore être
considérés, en gros, comme des ordinateurs. Est-ce
qu'ils ne sont pas déjà, au contraire, des systèmes
d'une autre génération?
Bernard
Nous allons parler tout à l'heure
des générations véritablement nouvelles d'automates,
en cours de développement. Mais il s'agit encore souvent
de prototypes de laboratoires. Pour le moment, ceux que nous avons
évoqués, aussi sophistiqués en apparence soient-ils,
n'en restent pas moins pour l'essentiel des ordinateurs ou machines
de Turing améliorées, et se heurtent donc aux limites,
bien connues, des modèles numériques et du calcul
analytique que les programmeurs leur imposent. Les progrès
que ces automates manifestent tiennent surtout à leurs composants,
dont le rendement ne cesse de s'améliorer d'une année
sur l'autre en application de la loi de Moore.
Alain
Jusqu'au jour, annoncé de plus en
plus dans les revues techniques, où le silicium rendra l'âme...ce
qui imposera d'autres technolgies, encore je crois bien aléatoires,
comme l'ordinateur quantique ou à ADN...
Bernard
Ne m'en parles pas...Au point où
nous en sommes arrivés, nous pouvons sans doute dire que
les machines automates que nous venons de mentionner disposent de
ressources potentiellement illimitées au niveau des entrées-sorties
sensorielles, bien au delà (compte tenu des progrès
prévisibles) des performances de l'homme livré à
lui-même. Elles peuvent donc saisir du monde des aspects qui
jusqu'à présent nous échappaient (que l'on
pense à l'exploration déjà signalée
des milieux hostiles, hautes énergies, océan profond,
spatial). Elles ont également des possibilités de
mise en mémoire et de traitement de l'information sans limites
théoriques - y compris en ce qui concerne les délais
de réponse.
Elles présentent enfin une caractéristique
importante, c'est d'être physiquement mobiles et fonctionnellement
décentralisables et polyvalentes. Ceci veut dire que leurs
capacités ne sont pas liées nécessairement
à des équipements lourds ou à de grandes organisations
économiques et politiques, réservant l'accès
des fonctions nobles à des "têtes pensantes" ou à
des élites. Elles ne sont pas davantage condamnées
à travailler toujours dans le même environnement, et
pour faire la même chose. En principe (en principe seulement,
évidemment) l'automate-machine peut descendre très
bas dans les hiérarchies sociales humaines, offrant des possibilités
d'information intelligente et de calcul stratégique à
des gens qui en étaient jusqu'ici dépourvus. L'on
en trouvera de plus en plus dans les voitures, l'équipement
ménager, par exemple. De tels automates pourront compléter
l'effet décentralisateur de l'Internet, autre forme d'automate
dont nous allons parler bientôt.
Alain
L'automate "portable" mettra à disposition
de l'individu de base, selon toi, des ressources de calcul et d'action
disponibles localement, de même que le micro-ordinateur l'a
fait dans le domaine de l'accès aux informations? Et ceci
pour faire ce que voudra cet individu de base...y compris des sottises
(comme sur Internet d'ailleurs).
Bernard
Oui, mais c'est surtout sur la mise en réseau
de ces machines qu'il faudra attirer l'attention. Certes, le progrès
des composants électroniques et des logiciels accroîtront
sans limite prévisible les performances des machines isolées
- sans limites prévisibles puisque l'on prévoit déjà,
comme tu le disais tout à l'heure, que les composants à
base de silicium ayant atteint leurs limites, d'autres technologies
viendront les remplacer. Mais ces machines ne prendront tout leur
intérêt qu'interconnectées en réseau.
Les réseaux, ce sont des moyens de télécommunications,
des ordinateurs ou des automates reliés à ces réseaux,
et des hommes derrière l'ensemble.
Les réseaux à haut débit
sont très importants, quand on parle d'intelligence. Ils
permettent de rapprocher des informations ou des acteurs qui jusque
là restaient isolés les uns des autres. Ils génèrent
donc des associations nouvelles d'informations et d'idées
- ce qui est, semble-t-il, l'activité principale du cortex
associatif dans le cerveau humain. Les associations sont essentielles
pour construire des modèles de plus en plus riches de la
réalité. Elles se concrétisent souvent en hypothèses,
que l'on peut ensuite vérifier par la pratique. Nous nous
trouvons en face d'une forme essentielle d'invention, l'invention
symbolique. Les automates commenceront à devenir véritablement
révolutionnaires quand ils seront connectés les uns
les autres en réseaux hétérogènes.
Alain
En réseaux hétérogènes?
Tu veux dire en réseaux qui rassembleront des automates aux
fonctions très différentes? C'est un peu ce qui se
produit déjà avec l'explosion actuelle de la société
de l'information, la multiplication des cyber-entreprises, les individus
qui prennent la parole et se regroupent grâce aux micro-ordinateurs
couplés à des téléphones portables,
les objets mêmes qui deviennent réactifs, grâce
aux puces implantées partout. N'oublions pas non plus, dans
le domaine de l'information, les centaines de millions ou de milliards
de pages sur le web, les centaines de milliers de messages échangés
chaque jour dans les listes de diffusion et autres courriers électroniques,
le travail coopératif à l'échelle mondiale,
la saisie et la mise à disposition de toutes les connaissances
de l'humanité via les langages et supports documentaires
modernes, les moteurs de recherche, les agents intelligents, etc.
etc..., sans oublier le cyber-sexe, évidemment, gros argument
de vente pour Internet.
Bernard
Certes, mais pour le moment, ces réseaux
de la société de l'information nous apparaissent constitués
davantage d'hommes et de données que d'automates. Cependant
des logiciels automates y sont déjà très actifs,
sans que l'on sache toujours bien pour qui ils travaillent. Mais
avant de nous demander comment vont évoluer les réseaux
avec le perfectionnement de leurs composantes automatiques, nous
devrons revenir sur les nouvelles générations d'automates-machines,
qui essayent de s'affranchir des contraintes du calcul numérique
sur ordinateur, pour ressembler davantage à des systèmes
biologiques. Nous parlerons aussi des cybiontes.
Ce sera l'objet de notre prochain entretien
* Daniel C. Dennett, Darwin est-il dangereux?,
1995 Odile Jacob 2000.
NB.:Nous préparons pour un prochain numéro une fiche
de lecture concernant Dennett
** Richard Dawkins. Le gène égoïste. 1976-1989
Odile Jacob 1996 - The extended phenotype, Oxford Univ. Press
1982 - L'horloger aveugle 1986 Laffont 1989 - Sur Dawkins
http://www.world-of-dawkins.com/
*** Axel Kahn, Et l'homme dans tout cela ? NiL éditions
2000
****Steven Pinker Comment fonctionne l'esprit, Odile Jacob 1999
La suite au prochain numéro: Chapitre 1, section
2. Les automates des nouvelles générations
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