| |
Octobre 2000
AUTEUR
Eléments de
définitions :
- Automate
- Paradigme de l'automate
Avertissement: ces définitions
n'ont aucun caractère vraiment scientifique, ni même
philosophique ou politique.
Elles visent seulement à illustrer les propos parfois sybillins
ou trop rapides de nos deux amis Alain et Bernard. Nous les modifierons
éventuellement au fil des discussions.
Automate
Paradigme de l'automate
Automate
Automate : qui se meut par lui-même... Dispositif
assurant un enchaînement automatique et continu d'opérations
arithmétiques et logiques (Larousse).
Artefact: phénomène d'origine artificiel, rencontré
ou produit au cours d'une expérience. Par extension, mécanisme
artificiel produit par l'homme (Larousse).
La définition du mot automate est difficile. Il faut choisir
entre une définition restrictive, qui ne vise que les artefacts
ou machines automates fabriquées par l'homme, et une définition
beaucoup plus large, englobant pratiquement tous les automatismes
naturels, matériels (un processus chimique, géologique,
par ex.) ou vivants (un filament d'ADN, un réflexe, par exemple),
susceptibles de fonctionner seuls, s'entretenir d'eux-mêmes
(par boucles rétroactives), souvent s'enrichir ou se complexifier
spontanément (par boucles d'acquisition). Les automatismes
naturels résultent de la sélection darwinienne, ils
fonctionnent en gros sur le mode algorithmique (voir Dennett*),
et présentent une infinité de dispositifs spécifiques
à chaque espèce vivante, tous cependant hérités
de dispositifs antérieurs plus simples.
Pendant des siècles, les hommes, en prolongement ou en
accompagnement de leurs facultés langagières, ont
développé des outils et machines: le biface, la roue,
l'arme à feu, la machine à vapeur, le moteur à
explosion, l'avion, qui se bornaient à prolonger leurs organes
sensoriels et leurs membres, mais selon des filières technologiques
relevant des arts de l'ingénieur, ne s'efforçant pas,
sauf de très loin, à copier la nature. C'est que les
mécanismes les plus simples de celle-ci ont longtemps été
indéchiffrables pour les technologies de l'époque.
Tout s'y passe en général au niveau de la molécule
(les nanotechnologies) et selon des architectures logiques que la
méthode de la déconstruction (reverse engineering)
ne permet pas de faire apparaître, si l'on ne dispose pas
déjà d'un modèle de référence
réalisé par l'industrie du moment. Même l'ordinateur
primitif, que l'on compare généralement à un
cerveau, est loin d'en être un. Il utilise des méthodes
développées du calcul ancestral sur boulier, sans
références (alors impossibles) au fonctionnement des
neurones.
Aujourd'hui les choses changent, grâce aux progrès
inouïs dont bénéficient les méthodes d'analyse
du vivant. Le fonctionnement de l'oeil de la mouche, par exemple,
en relation avec son système nerveux, commence à devenir
moins mystérieux - sans que tous les questions soient résolues
pour autant. Il devient possible de commencer à s'inspirer
de certaines des solutions du vivant (sans généralement
pouvoir les importer in extenso) dans les domaines les plus simples,
ceux des entrées-sorties des automates par exemple. L'on
sait pourtant que des processus apparemment rodés depuis
des centaines de millions d'années chez les animaux, comme
la marche, posent encore de nombreux défis aux ingénieurs
(Voir Pinker**). Au niveau des processus complexes, comme le pilotage
du développement du phénotype par le génome,
ou la maîtrise du comportement par le système nerveux
central, les progrès de la connaissance sont très
récents, et sont loin d'avoir encore été exploités
pour simuler ou reproduire les mécanismes vivants.
Cependant, les connaissances et réflexions évoluent
si vite que, depuis quelques années, ce qui paraissait relever
de la science-fiction commence à entrer dans le champ du
possible. L'on commence à "voir" fonctionner dans la nature
d'innombrables systèmes opérant sur le mode automatique,
ou mieux encore, sur un mode automatique intelligent (que nous définirons
par ailleurs), sinon, quand il s'agit des fonctions les plus évoluées
des systèmes nerveux centraux, sur un mode automatique conscient.
L'une des idées développées ici, très
répandue chez les automaticiens, est que l'expérience
acquise par la création et l'utilisation d'automates-machines
permet de voir, comprendre et souvent commencer à utiliser
des mécanismes automatiques naturels - et réciproquement.
C'est le mot réciproquement qui est important, car il exprime
un phénomène fondamental, la ré-entrée
permanente des acquis des sciences du vivant et de celles des artefacts
matériels, électroniques ou autres. L'objectif
à terme pourrait être la réalisation de véritables
symbioses entre automatismes mécaniques et automatismes naturels.
Ceci n'aurait rien d'étonnant puisque la logique de l'évolution
a toujours été la symbiose d'éléments
développés jusque là séparément
et qui, par accident, trouvaient moyen d'entrer en coopération.
Cette symbiose, qui donne toute leur grandeur et leur puissance
onirique aux travaux sur les automates, vise bien, dans le champ
des automatismes technologiques, à réaliser des systèmes
capables de se mouvoir, s'alimenter en énergie, se reproduire,
se complexifier, entrer en compétition darwinienne les uns
avec les autres, et surtout, se doter de conscience et d'intelligence,
afin finalement d'inventer plus ou moins vite leur propre environnement,
le tout, en principe, sans appel à un pilotage par l'homme.
Le point de savoir s'ils pourront ou non entrer en compétition
darwinienne avec les hommes, comme les auteurs de science-fiction
l'imaginent complaisamment, méritera d'autres discussions.
Mais en contrepartie, dans ce que nous pourrons appeler le champ
de l'humain, les hommes et les sociétés humaines ne
resteront pas ce qu'ils sont actuellement. Ils s'enrichiront parallèlement
de la confrontation ou de la coopération avec les automates
de plus en plus intelligents, sinon conscients, qui apparaîtront
dans les prochaines décennies.
Un tel objectif s'exprime dans ce que nous appelons le paradigme
de l'automate. Même s'il parait encore irréaliste,
compte tenu de l'état des sciences et techniques actuelles,
la force de ce paradigme est de mettre en lumière les convergences
qui existent ou qui existeront entre humains, animaux et machines,
dès que ces dernières deviendront intelligentes. Plutôt
qu'expliquer en toutes occasions, comme le fait le premier philosophe
venu, que l'homme, l'animal et les automates-machines sont séparés
par des barrières infranchissables -explication qui n'avance
en rien la réflexion et n'intéresse que les cuistres-
le paradigme de l'automate nous fait entrevoir un monde où
coexisteront et coopéreront ce que par paradoxe l'on pourrait
appeler des anthropomates (automates humains), des biomates (automates
vivants non-humains) et des arte-ou artimates (automates machines
ou artefacts). Il s'agit en fait, comme nous en discuterons ultérieurement,
d'une nouvelle forme de compétion darwinienne. Après
celle opposant les gènes, puis les "mèmes", pour parler
comme Dawkins (***), nous avons celle opposant - si l'on peut dire
- les "mèmes" en réseau et sur automates intelligents.
Insistons sur ce point. Ce n'est pas par provocation intellectuelle
que l'on propose d'inclure l'homme et ses idées dans la catégorie
des automates. Ce n'est en tous cas pas par volonté de réduire
l'homme à la machine, en lui faisant perdre progressivement
ses qualités intellectuelles et morales. C'est tout au contraire
dans la perspective d'élever la machine au niveau des capacités
intellectuelles de l'homme-en-société, dont elle est
encore en partie dépourvue aujourd'hui. Mais dans le même
temps, et mieux encore, c'est dans la perspective d'élever
simultanément la portée et la diffusion de l'intelligence
et de la morale humaine, grâce aux possibilités de
l'intelligence artificielle et des réseaux. Le moins que
l'on puisse dire est que cela parait utile, quand l'on constate
le bas niveau de beaucoup des conflits humains. Si le scénario
qui s'esquisse actuellement se précise, deux évolutions
majeures se dérouleront en parallèle et en interaction :
- les automates machines se doteront progressivement de qualités
encore réservées à l'homme (disons, pour
éviter tout "humanisme" aussi dangereux que le "déisme",
réservées aux capacités computationnelles
du cerveau humain en réseau). L'on voit venir le moment
où existeront des automates-machines intelligents, conscients
et dotés de libre-arbitre, au même titre que les
hommes, sinon de façon strictement identique,
- l'observation de l'homme (ou du vivant) éclairée
par la référence à l'automate-machine, mettra
de plus en plus l'accent sur les algorithmes et automatismes fonctionnant
dans les êtres vivants et chez les hommes eux-mêmes,
qu'il s'agisse des individus (les réflexes, l'inconscient)
ou des groupes plus ou moins structurés. Il s'agit d'automatismes,
souvent infiniment subtils et efficaces, mais que nous pouvons
qualifier de primaires, dans la mesure où ils ne sont pas
encore accessibles et mobilisables par la conscience, au sens
du moins que nous donnons à la conscience chez l'individu
humain lui-même.
Ils présentent surtout le caractère d'être
hérités d'un très ancien passé, depuis
les premières cellules réplicatives jusqu'aux animaux,
notamment des primates, ou plus récemment les hommes primitifs,
tels les chasseurs-cueilleurs. Si ces automatismes ont été
conservés jusqu'à nos jours lors des schémas
évolutifs suivis par l'humanité, c'est qu'ils rendaient
plus de services qu'ils ne produisaient d'inconvénients.
L'espèce humaine (et le reste de la vie avec elle) entrent
cependant aujourd'hui dans une époque où les anciens
réflexes, commandés par d'anciennes structures génétiques,
cérébrales et idéologiques (mémetiques,
au sens de Dawkins), peuvent s'avérer dangereuses, tant
pour les individus que pour les groupes sociaux. Or les travaux
sur les automates-machines intelligents contribueront à
ce que ces automatismes anciens deviennent à leur tour,
au moins en partie, mieux connus, mieux évaluables, et
peut-être, plus facilement modifiables, en tant que de besoin.
Ceci signifiera un accroissement de l'intelligence et de la conscience
globale - pour le plus grand bien, espérons-le, des civilisations
futures et de la vie en général.
Dans les deux cas, il faut se persuader que seul, le perfectionnement
des technologies permettra de progresser. Les neuro-chirurgiens
sont les premiers à en témoigner. Les hypothèses
les plus brillantes sur le fonctionnement du système nerveux
ne débouchent pas tant qu'une technologie n'est pas apparue
permettant de tester les hypothèses (par exemple les technologies
d'imagerie cérébrale). Nous avons là un exemple
très significatif en faveur de ce que l'on pourrait appeler,
d'une façon plaisante, le retour en force d'un matérialisme
pur et dur. C'est la raison pour laquelle les réserves
mises aux possibilités de progrès technologique par
une opinion publique mal informée paraissent particulièrement
insupportables, d'un simple point de vue philosophique.
Nous reviendrons plus en détail et ultérieurement,
dans la définition consacrée à l'intelligence,
aux caractères permettant de pouvoir qualifier un automate
d'intelligent.
* Daniel Dennett. Darwin est-il dangereux. Odile Jacob 2000
** Steven Pinker. Comment fonctionne l'esprit. Odile Jacob 2000
***Richard Dawkins. Le gène égoïste. 1976-1989
Odile Jacob 1996 - The extended phenotype, Oxford Univ. Press
1982 - L'horloger aveugle 1986 Laffont 1989 - Sur Dawkins
http://www.world-of-dawkins.com/
Le paradigme de l'automate
paradigme: ensemble des problèmes étudiés
et des techniques propres à leur étude (Larousse).
Reprenons l'idée présentée dans la page consacrée
à l'automate. Le terme d'automate est connoté de façon
négative dans le langage courant. Est dit "automatique" ce
qui fonctionne de façon asservie et sans faire appel au jugement
intelligent et conscient de lui-même - ce que l'on peut
qualifier d'automatisme primaire. De tels automates se rencontrent
partout, notamment dans les processus industriels ou les systèmes
d'armes.
On associe souvent aussi l'automate à l'ordinateur, en expliquant
que celui-ci ne peut en aucun cas fournir des comparaisons applicables
à l'anatomie ou au fonctionnement des systèmes nerveux.
C'est vrai, mais la question n'est plus là. La question est
dorénavant de savoir comment l'automate-machine, ne disposant
encore que de peu de degrés de liberté, pourra acquérir
une intelligence, une sensibilité et même une conscience
le rapprochant de ce dont est doté à cet égard
le vivant et l'humain. Il s'agira alors d'un automate intelligent
et, espérons-le, conscient. Comme l'on sait, les perspectives
ouvertes aujourd'hui par la programmation génétique
et la compétition darwinienne entre populations d'automates
soumis à des contraintes sélectives, sont extrêmement
stimulantes.
Parallèlement, comme indiqué ci-dessus, l'introduction
de potentiels d'intelligence et de conscience dans les automates-machines
fera plus clairement apparaître ce qui relève encore
de l'automatisme réflexe ou inconscient dans les mécanismes
du vivant et de l'humain (chez l'individu ou au sein des groupes
d'individus, mâle-femelle, parents-enfants, troupes, tribus,
sociétés de toutes tailles et toutes natures). Les
développements intéressant l'automate-machine intelligent
puis conscient permettront d'éclairer les mécanismes
naturels ayant permis l'introduction ou le renforcement des aptitude
à l'intelligence et à la conscience dans les systèmes
vivants, afin dans un second temps de favoriser leur propagation
dans les domaines de la vie qui leur échappent encore.
N'oublions pas en effet que l'immense majorité des dispositifs
biologiques et sociétaux observables dans le monde
actuel fonctionnent sur des modes automatiques inconscients et,
souvent d'ailleurs, de ce fait, mal élucidés par la
connaissance scientifique. L'homme lui-même, qu'il soit considéré
à titre individuel ou au sein des groupes sociaux, est fait
d'une très grande part d'inconscient et d'inconnu. Capter
puis connecter à des circuits conscients les informations
relatives à l'activité inconsciente des êtres
vivants et des hommes ne pourra qu'étendre le champ de la
connaissance scientifique consciente. Nous pouvons supposer que
ces anciens automatismes, jusqu'ici utiles puisque conservés
par l'évolution, pourraient devenir nuisibles dans la civilisation
actuelle. En tous cas, il ne sera pas inutiles d'essayer de mieux
les connaître, afin d'en faire l'inventaire et l'évaluation.
Mais, comme l'indique Gérald Edelman*, la réalisation
d'un automate conscient pourra faire plus que nous éclairer
sur les automatismes inconscients à l'oeuvre dans les systèmes
vivants. Elle pourra nous éclairer sur notre propre conscience,
en faisant apparaître ce qui restait encore dans l'ombre,
ou en en donnant des versions différentes.
Notons tout de suite qu'il apparaîtra peut-être
dans certains cas dangereux, à supposer que cela devienne
un jour possible, de rendre conscients tous les processus de la
nature. La conscience encourage parfois le conservatisme. Le non-conscient
favorise au contraire l'innovation sur le mode chaotique ou aléatoire.
Il faut donc le répéter. Ce que nous appelons ici
le paradigme de l'automate ne veut pas dire que nous proposons de
réduire l'homme et le vivant à l'automate-machine
primaire, mais au contraire d'essayer de propager, dans l'ensemble
du monde terrestre, des processus intelligents bénéficiant
du meilleur des automatismes-machines évolués, auxquels
s'ajouteront les ressources de l'intelligence et de la conscience
humaines. De ceci pourront peut-être émerger des morales
aux ambitions plus ou moins élevées, déjà
à l'uvre chez le vivant et l'homme, mais aujourd'hui
encore insuffisamment développées.
Il est évident que, dans le climat de peur de la technologie
qui prévaut en France dans les milieux intellectuels, toute
démarche, et en particulier la nôtre ici, envisageant
des relations futures entre hommes et automates, sera accusée
de vouloir subordonner les premiers aux seconds. L'on parlera certainement
d'ivresse technologique, voire d'une entreprise commerciale subtile,
visant à remplacer les hommes par les produits de l'industrie.
Nous espérons que nos lecteurs nous feront grâce de
ces soupçons.
Rien en effet n'interdit de penser qu'à terme (plus ou
moins lointain, ou plus ou moins proche, selon le désir que
la civilisation en aura), le monde terrestre sera peuplé
d'automates intelligents et conscients résultant de symbioses
diverses entre hommes, êtres vivants non humains et machines,
sans sacrifier en rien aux valeurs actuelles et futures de l'humanisme
C'est du moins l'ambition que l'on peut se donner, ambition qu'il
est tout à fait permis d'ailleurs de discuter, mais avec
bonne foi, et sans accuser a priori l'interlocuteur de réductionnisme.
Nous avons déjà fait observer que le paradigme de
l'automate se transpose particulièrement bien dans l'approche
des questions découlant aujourd'hui de la génétique
et du génie génétique . Là aussi, il
est question de créer de nouvelles fonctions, voire de nouveaux
êtres, en décryptant et réutilisant des automatismes
naturels. L'on craindra ou l'on valorisera de la même façon
les progrès de la génétique et ceux de l'automatisme.
De plus, dès maintenant, certains développements se
rejoignent et s'interfécondent. A l'avenir, ils convergeront
dans la réalisation (ou plutôt dans l'émergence)
de cybiontes animaux ou humains , dont il n'y a aucune raison de
dresser a priori des portraits effrayants.
* Gérard Edelman, Comment la matière
devient conscience, Odile Jacob 2000.
Consulter
la fiche de lecture
|
|