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Essai
- Le paradigme de l'Automate ou le dialogue d'Alain et Bernard

Avril 2001
Jean-Paul Baquiast
AUTEUR

Le paradigme de l'automate ou le dialogue d'Alain et Bernard

Chapitre 3 Evolution darwinienne et conscience de soi
Les machines à inventer autoréferrantes

NB: Les * renvoient aux références bibiographiques fournies en fin de texte. Nous nous sommes limités à l'indispensable.

Episode précédent
Définition: L'individu, l'individuation
 

Résumé du Chapitre 3

Nous avons vu au chapitre précédent que, dans la logique de l'évolution darwinienne, deux principaux mécanismes biologiques générateurs d'innovation s'étaient mis en place: les systèmes génétiques et les systèmes nerveux. Ces derniers servent de support à des représentations du monde qui, au sein de certaines espèces, et sous diverses formes symboliques, peuvent s'organiser en panoramas très larges, mémorisant le passé et permettant, à partir du présent, de simuler le futur. Au niveau des individus, et chez l'espèce humaine, nous pourrons appeler cela la conscience. Mais il ne faut pas oublier que ces constructions ne seraient pas possibles, sur le plan individuel, si elles n'avaient pas été forgées par les échanges sociaux, prenant notamment la forme des langages. Or évoquer les langages n'est que de peu d'intérêt si l'on n'étudie pas tout de suite la façon dont les symboles sous-jacents aux langages circulent d'individus à individus au travers des groupes sociaux.
Chez l'homme, très tôt dans l'histoire, les premiers groupes se sont organisés, sous l'effet d'une compétition darwinienne permanente, en structures sociales de plus en plus lourdes. Ces dernières à leur tour ont généré des constructions symboliques de plus en plus ambitieuses, dont les techno-sciences sont des avatars récents. Evoquer les structures sociales et les techno-sciences conduit obligatoirement à évaluer le poids qu'elles font peser sur la formation et le fonctionnement des consciences individuelles. Ceci pose la question des Pouvoirs. Une question plus difficile concerne l'existence éventuelle de formes de conscience sociale distinctes, par leur nature et leurs contenus, des consciences individuelles.

En bonne méthode, il ne faudrait pas analyser séparément les langages, la conscience individuelle et les structures ou super-structures sociales. Il s'agit en effet d'un découpage un peu artificiel dans un mouvement d'émergence dont les composantes se conditionnent les unes les autres. On a dit fort justement qu'il ne peut y avoir de conscience, au moins sous forme étendue, sans langage, et pas de langage pertinent sans structure sociale lui attribuant des fonctionnalités et des contenus.

Cela dit, il est impossible, pour la clarté, de ne pas procéder à ces découpages, dès lors que l'on ne perd jamais de vue les relations croisées entre éléments. Un autre facteur à avoir bien à l'esprit est le fait que si ces attributs, qui paraissent distinguer définitivement l'humanité récente de l'animal, sont apparus et surtout se sont développés avec succès, c'est qu'ils offraient des avantages sélectifs pour la compétition darwinienne. Ces avantages dureront-ils toujours, certainement pas, et c'est précisément là une des questions qu'il faudra aborder.

Le cerveau de l'homme moderne s'est complexifié sous l'effet de causes encore mal élucidées, parmi lesquelles on place généralement en premier le développement des activités à base d'échanges symboliques entre individus. Les symboles ainsi échangés résultaient d'une mise en forme facilement "transmissible" des représentations universellement répandues dans le monde de la cognition animale. L'échange du contenu des représentations ne se fait chez l'animal que de façon rigide, dans le meilleur des cas par des proto-langages et la production de comportements susceptibles d'être imités. Les possibilités d'innovation par manipulation de symboles n'ont bénéficié en fait qu'aux hominiens, leur apportant en retour des capacités de modifier leur environnement sans proportion avec leurs modestes capacités physiques. Nous pourrons parler là, en restant fidèle à notre terminologie, d'une machine à inventer de 3e type, dont l'explosion récente, il n'y a guère que 500 ans, sous la forme des techno-sciences, est en train de bouleverser presque tous les niveaux du biotope.

Il est donc logique de commencer l'analyse de ce 3e type de machine à inventer par l'examen des symboles, servant eux-mêmes de matière première aux échanges langagiers. Traditionnellement, c'est la linguistique qui propose les outils d'analyse nécessaire. Mais la linguistique seule risque de nous entraîner dans des débats difficiles, sinon insolubles, concernant l'apparition du langage, la diversification des langues, les rapports de celles-ci avec les autres activités sociales. Peut-être vaudra-t-il mieux, sans rejeter la linguistique, élargir l'approche à ce que Richard Dawkins a proposé d'appeler des mèmes. Les mèmes pourront alors prendre la forme de comportements codifiés utilisés pour communiquer, d'outils échangés (un chopper ou un biface mériteront sûrement d'être considérés comme des mèmes) et enfin des mots, des phrases, et des "idées".

Il n'est pas mauvais en ce cas de se donner une description commune à l'ensemble des mèmes. Ceux-ci sont des ensembles mixtes comportant: - une base neuronale d'émission ou de réception identifiable à titre permanent ou passager chez les individus associés à l'échange - un support matériel échangé (outils, sons, gestes) - et enfin un réseau d'échange, de plus en plus diffus et technologique, représentant le milieu dans lequel le mème se propage. Les mèmes se présentent alors comme des entités vivantes, ou tout au moins animés d'une forme de vie "artificielle", aujourd'hui simulable très facilement sur ordinateur. On peut les dire égoïstes, en ce sens qu'ils naissent et se propagent en fonction des règles du hasard-sélection bien connues en matière biologique. Ils le font sans intégrer a priori dans leurs contraintes de développement la survie des différents individus ou groupes qui leurs servent de lieu de naissance, qui les hébergent et qui les propagent. Il ne faut évidemment pas, on le voit, réduire le concept de mème à l'équivalent d'"idées toutes faites".

La mémétique, ou science des mèmes, reste encore loin d'être une science, vu le caractère multiforme et fluctuant des objets de son étude. Un point important à préciser est que les mèmes s'enracinent dans les représentations qui constituent la base de la cognitique animale, et qui ne sont pas immédiatement communicables. En ce sens, les mèmes sont plus "primitifs" que les idées rationnelles résultant de nombreux traitements de type scientifique. La mémétique est rendue particulièrement complexe par le fait que les mèmes ne sont pas les seuls acteurs de la socialisation. Il faut aussi considérer les individus dans le cerveau desquels ils prennent naissance, et surtout les groupes sociaux qui sont à la fois produits de leur compétition permanente, et grands faiseurs de mèmes.

Après les mèmes et plus généralement le langage, il sera donc nécessaire d'examiner la conscience. Logiquement, il serait préférable de poser d'abord la question de la conscience collective, puisque la conscience individuelle s'est, semble-t-il, développée sur la base des échanges de mèmes au sein des premiers groupes sociaux. Mais on ne pourrait pas comprendre ce passage à la conscience collective puis individuelle, sans examiner les architectures neuronales de toute conscience, que l'on retrouve évidemment chez l'animal, générant certaines formes de pré-conscience.

Les représentations et les symboles qui correspondent aux mèmes et s'échangent par leur biais d'organismes à organismes désignent en général le monde extérieur. Mais il ne s'agit pas d'un hypothétique monde en soi. Il s'agit du monde tel qu'il est perçu par les organes sensoriels et effecteurs des organismes. En fait c'est l'organisme qui sert de médiateur à l'échange des représentations: celui qui décrit le monde et celui à qui s'adresse cette description.

De ce fait peuvent apparaître assez vite, parmi les symboles échangés, notamment sous forme de mèmes, des symboles désignant les organismes eux-mêmes, locuteurs et interlocuteurs. Ainsi peut se constituer la conscience de soi. La conscience de soi, que l'on appelle généralement aussi auto-référence, se présente comme un avantage compétitif majeur, en ce sens qu'elle donne à l'organisme conscient la possibilité d'agréger et mobiliser au profit de sa survie de nombreuses informations endogènes et exogènes qui restaient auparavant confinées dans les sous-systèmes de production.

La conscience de soi (que nous désignerons plus simplement dorénavant du terme de conscience*) est un produit de l'évolution comme les autres : évolution génétique qui a permis la mise en place des systèmes nerveux et des cerveaux, évolution des comportements et des contenus de langages. La conscience de l'homme moderne a intégré le fait qu'à la source de son fonctionnement se trouve une machine, le cerveau, qu'il est devenu prioritaire d'essayer d'analyser et de comprendre, voire de simuler sur ordinateur. Comme cette machine cérébrale est l'apanage du corps individuel, il en est résulté que c'est d'abord autour de la conscience et de la pensée individuelles, que se sont centrées les études relatives à la conscience en général. Ceci ne fut pas sans danger, conduisant à valoriser de façon irréaliste le mythe (ou mème) de l'individu pensant.

Aussi bien, terminerons-nous ce chapitre en examinant ce que l'on peut appeler la conscience collective, ou la façon dont les groupes deviennent auto-référents. On sait que, même si le cerveau est un organe individuel, il ne peut y avoir de conscience et de pensée individuelle en dehors des échanges avec les autres individus au sein des groupes sociaux. C'est vrai pour les animaux, mais l'est encore plus chez l'homme, puisque c'est par la coopération ou la compétition entre individus, à travers les langages, que se sont construites les vastes méga-machines techno-scientifiques modifiant profondément l'environnement terrestre.

Or les sociétés ou groupes acquièrent, comme les individus, des aptitudes plus ou moins étendues à la conscience de soi et à l'autoréférence. Il est nécessaire de les étudier au même titre que les faits de conscience individuels et leurs supports.

Rappelons que chacun de ces ordres de systèmes - langages et mèmes, conscience individuelle, conscience collective - se présente comme une machine à inventer dans le schéma darwinien: réplication, mutation, sélection. Par ailleurs, aucun d'eux n'est évidemment détachable de ses soubassements neuronaux, génétiques et biologiques (au sens des constituants bio-chimiques des cellules et de leurs composants). En aucun cas, notamment, l'étude de la conscience et de ses productions ne doit faire oublier que l'individu humain, comme le groupe humain, obéissent encore pour l'essentiel de leurs comportements hérités des espèces animales dont les grandes lignes sont fixées par l'héritage génétique.

Ajoutons que rien n'interdit de penser que les fonctions spécifiques et originales de l'autoréférence, ou de la conscience, ne puissent prochainement être implantées ou plutôt retrouvées dans des automates intelligents, en s'affranchissant à l'occasion de certaines contraintes héritées de l'évolution de l'espèce humaine, qui limitent la portée de la conscience. L'esprit humain, et les processus conscients, bénéficieront en retour des échanges avec ces artefacts. Le couplage aux cerveaux animaux et humains de machines disposant de formes originales de développement vers l'intelligence laisse entrevoir la perspective de systèmes mixtes ou cybiontes, dont rien a priori ne paraît devoir limiter les capacités d'intelligence et de conscience réfléchie.

Sur le plan notamment de la connaissance dite rationnelle que les hommes peuvent se donner du monde, la conscience, individuelle ou collective, constitue encore, et constituera sans doute longtemps, sinon toujours, un vecteur indispensable. Approfondir voire améliorer et étendre son fonctionnement, en conjuguant les progrès réciproques de l'analyse des cerveaux et des processus cognitifs collectifs, d'une part, l'ajout de prothèses électroniques de plus en plus performantes, d'autre part, modifiera progressivement, non seulement notre conception de l'univers, mais la façon dont celui-ci évoluera, avec ou sans les hommes. La civilisation de demain se trouvera peut-être alors, selon la belle image de Gérald Edelman, en état de "dénouer le nœud du monde".

*Cette acception du mot conscience n'a évidemment rien à voir avec ce que la morale populaire désigne par ce même terme, conscience du bien et du mal (voir éléments de définition).


Chapitre 3, section 3 : La conscience collective

Alain

Tu me disais précédemment quelque chose que je n'avais pas relevé, connaissant ta tendance à l'exagération.
Tu suggérais que, tout en étant mon ami Bernard, tu étais peut-être aussi un composant d'une machine sociétale, plus intelligente ou plus consciente (disais-tu, avec ton habituelle modestie) que les autres, qui s'essayait à prendre le pouvoir sur d'autres machines sociétales, restées au stade du fonctionnement inconscient et peu intelligent.

Il nous faudrait maintenant parler plus précisément de ces machines ou automates sociétaux, identifiables au sein de l'espèce humaine. Mais une première précision s'impose: il n'y a pas que l'espèce humaine pour se structurer en systèmes sociaux fonctionnant sur le mode automatique inconscient. Tous les animaux, et plus largement toutes les populations vivantes, doivent être observés à l'échelle du groupe, avant de l'être à celle de l'individu. Ces groupes ne sont sans doute pas conscients d'eux-mêmes en tant que groupes, mais ils manifestent tous des capacités d'adaptation intelligente à leur environnement, sur le mode darwinien. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle ils ont survécu jusqu'à nous.

Bernard

C'est exact. Nulle part, même dans les espèces complexes comme la nôtre, l'individu ne devrait être étudié isolément. Il ne prend tout son sens qu'au sein de son espèce, d'abord, et au sein des groupes, ensuite, que cette espèce utilise pour s'insérer de façon la plus compétitive possible dans l'environnement. Ainsi, une espèce comme celle des termites peut être considérée comme un automate très compétitif. Les termitières, au degré inférieur, sont également des automates, dont l'organisation programmée, voire peut-être aussi les capacités d'intelligence en vue de réactions à court terme, n'ont pas fini de nous étonner. Nous rejoignons là les approches du holisme ou de l'émergence.

Il est donc obligatoire, dès que l'on prétend observer les sociétés humaines, de les replacer dans cette immense galerie de sociétés animales. Nous avons vu d'ailleurs qu'elles en ont conservé de très nombreux comportements. Ces comportements ont été parfois appelés épigénétiques, selon le mot forgé par E.Wilson, ce qui signifie qu'ils résultent d'une interaction ou co-évolution d'origine très ancienne entre les gènes et les acquis comportementaux (ou "culturels") de chaque espèce ou groupe. Les anthropologues traditionnels ont du mal à admettre cela. Ils n'encouragent pas la recherche du passé biologique des sociétés humaines.

Alain

Il paraît indispensable en effet de rechercher en permanence les origines épigénétiques de nos comportements sociaux modernes. C'est devenu un lien commun aujourd'hui, chez les chercheurs évolutionnistes, de rappeler que pendant les nombreux millénaires où nos ancêtres survivaient comme chasseurs-cueilleurs, ils ont évolué d'une façon, à la fois génétique et culturelle, qui nous marque encore profondément.

Bernard

...qui nous marque et qui nous handicape souvent aujourd'hui. Mais il est vrai aussi qu'avec l'apparition du cerveau humain moderne, du langage et des premières manifestations de conscience collective, la co-évolution gènes-culture a donné de plus en plus de poids à la culture...culture dont l'évolution s'est révélée très différente, selon les types de sociétés humaines.

Alain

La culture, même primitive, est nécessairement un phénomène collectif. Chez les primates, ou sans doute chez nos ancêtres préhominiens, l'individu ne vivait pas isolé, comme de nombreux animaux qui ne se retrouvent que pour la reproduction. Autour de quoi se sont cimentés ces premiers groupes ?

Bernard

Les hypothèses actuelles suggèrent que l'agrégation de l'individu au groupe, indispensable à la survie de l'un et de l'autre, s'est faite autour du langage, et même de proto-langages comme ceux des signes et gestes. Chez les singes, l'épouillage est considéré, outre sa fonction hygiénique, comme un de ces proto-langages nécessaires à la cohésion sociale. D'autres gestes divers contribuent aussi à ce rôle. Ceci, dit-on, limite la taille des groupes à une petite trentaine d'individus. Au-delà, les relations croisées seraient trop complexes à gérer. Avec le développement des néocortex et des langages parlés, en supposant toujours que le langage soit le facteur de cohésion du groupe, la taille des groupes a pu monter à environ cent-cinquante personnes.

Alain

Parler régulièrement à cent-cinquante personnes, même sous forme de babillage, représente, même aujourd'hui, un exploit. Mais en quoi le langage jouerait-il un rôle si déterminant pour la création et le maintien du groupe.

Bernard

Certaines simulations utilisant des algorithmes génétiques montrent que le groupe, outre divers avantages matériels, offre l'avantage de permettre le partage et la capitalisation des connaissances sur l'environnement. Le geste, d'abord, par exemple le geste exemplaire ou formateur, l'énumération des savoirs par le discours (chants, cérémonies rituelles) servent de support à cette transmission des connaissances.

On peut donc considérer que c'est par un calcul intéressé, et non par altruisme, que les individus acceptent de s'associer à d'autres. Certains chercheurs disent que le langage, avant de servir de véhicule aux échanges de connaissances, permet d'abord aux individus d'afficher leurs compétences, pour montrer aux autres qu'ils peuvent être des partenaires intéressants et fiables. C'est l'hypothèse du langage afficheur, présentée par Jean-Louis Dessalles. Mais, le contrat social une fois constitué, le langage sert évidemment aussi à l'échange de connaissances proprement dit.

Alain

Selon ces hypothèses, on pourrait donc considérer que dès le départ, la constitution des groupes humains a reposé sur une espèce de contrat social conscient. N'est-ce pas un peu préjuger des aptitudes à la conscience de nos ancêtres ?

Bernard

Rien ne nous empêche de penser que de telles associations poussées par l'intérêt se faisaient dans un registre pré-conscient, voire inconscient, comme chez les primates. La part du génétique devait être très forte, expliquant que ces mécanismes auraient été sélectionnés par l'évolution. Même aujourd'hui, nous devons admettre que nos appartenances sociales se construisent largement en dehors de notre volonté consciente.

Alain

Il faut considérer un autre point. Le contrat social, chez les premiers hommes, ne devait pas déborder du petit groupe. Les groupes entre eux semblaient se comporter très violemment, comme le font encore de nombreuses espèces de singes, et bien entendu hélas les hommes modernes*.

Bernard

C'est vrai. Même dans les groupes unis, une dialectique permanente d'affrontement règne entre les membres. Mais, dans la mesure où existent des mécanismes, conscients ou non, d'arbitrage ou de justice de paix, les tensions peuvent se sublimer - sauf ruptures accidentelles, comportements déviants, etc.

Alain

Ceci dit, revenons sur la question de la collectivité auto-référente, autrement dit de la conscience collective. Que faut-il entendre par-là ?

Bernard

Je crois que nous pouvons admettre deux hypothèses qui d'ailleurs ne s'excluent pas.
Première hypothèse : les sociétés humaines, quelles qu'elles soient, n'ont pas de conscience propre. Ce que l'on appellera la conscience collective désignera alors le travail en commun d'un certain nombre d'individus réunis pour parler au nom de la société... une sorte de conseil d'administration. Dans ce cas, tout ce qui améliorera les capacités de prise de conscience intelligente de ces individus bénéficiera à la qualité de la conscience collective.

Deuxième hypothèse : la réunion des individus constituant la société, individus eux-mêmes dotés d'aptitudes à l'intelligence consciente, constitue un ensemble complexe dont émerge des comportements collectifs non contrôlés par les individus. Ce sera d'autant plus le cas que les individus seront reliés en réseaux de communication permettant aux effets d'opinion ou aux actions de masse de se faire sentir, dans des délais très brefs. Ces comportements collectifs surviennent et se déroulent sur un mode automatique. Les individus n'en prennent conscience qu'après coup, et souvent de façon imparfaite. Leurs réactions volontaires sont alors le plus souvent inadéquates. On peut dire en ce cas que le groupe se comporte comme un automate. Certains architectes, par exemple, ont évoqué le thème de la ville-automate. On pourrait en dire autant de toutes les structures sociales, grandes ou petites, durables ou passagères (effets de panique, par exemple).

Alain:

L'entreprise automate, la foule automate, le couple automate...? L'image est tout à fait pertinente. Mais parler d'automate sociétal veut-il dire que nous sommes en face d'un automate sans conscience (faute de disposer d'organes spécifiques à l'auto-référence)? Peut-on au contraire supposer qu'à des niveaux qui nous échappent, le groupe social génère, comme tout organisme complexe, des représentations qui lui servent d'auto-référence? Nous pourrions alors parler d'une véritable conscience collective, non réductible à la somme des consciences individuelles - et peut-être non perceptible par ces dernières.

Bernard:

Je pense qu'il ne faudrait pas établir de barrières hermétiques entre les possibilités de conscience et de décisions volontaires des individus, et les comportements collectifs, assortis d'éventuels faits de conscience collective spécifiques. Dans une décision collective (par exemple intéressant l'urbanisme, la circulation) l'on peut toujours trouver des individus qui ont une certaine vue d'ensemble de la situation et qui prennent, pour le compte des autres citoyens, des décisions qu'ils supposent volontaires.
Mais à l'inverse il est indéniable que les effets de groupe se font sentir obligatoirement, créant des dynamiques non linéaires dont la modélisation et la prévision (du fait de la sensibilité aux conditions initiales) sont pratiquement impossibles. De là à envisager que le groupe puisse disposer d'une personnalité propre, couronnée par une conscience spécifique, éventuellement non transparente aux consciences individuelles, serait un peu excessif. Il existe certainement des représentations collectives, se retrouvant à l'identique dans de nombreux cerveaux individuels. Ces représentations peuvent commander des comportements collectifs. Mais il serait hasardeux de dire, sauf preuve contraire évidemment, qu'elles génèrent une conscience collective. Je parlerais plutôt, au contraire, d'une inconscience collective. Tout ceci est encore mal étudié, et mériterait d'être approfondi. Si je suis dans une foule qui cède à la panique, la conscience personnelle que je peux avoir de la situation se met en phase avec celle des autres personnes, à un niveau de conceptualisation en principe plus sommaire, et je perds une partie de ce que j'appelais mon libre-arbitre. Mais ces phénomènes de mise en phase des consciences individuelles ne sont pas toujours considérés comme négatifs. Des comportements de survie collective, par exemple, peuvent en découler. Par ailleurs, certaines personnes aiment bien abdiquer leur autonomie, de temps en temps tout au moins, au profit d'états de conscience altérés par effet de groupe.

Alain

Pour toi, tous les comportements sociaux apparaissant comme automatiques au sens le plus mécanique, pourraient être décryptés puis éventuellement contrôlés, en utilisant les outils mathématiques modernes de la mathématique des chaos (* Bergé, Pommeau, Dubois-Gance, Des rythmes au chaos)...un peu comme certains neurologues essayent de le faire avec l'électroencéphalographie des états électriques de populations de neurones (*Freeman).

Bernard

Oui, mais il ne faut pas se dissimuler la difficulté de telles études, vu la multiplicité des interactions entre individus et groupes eux-mêmes très divers. L'opacité des comportements collectifs restera longtemps la règle. Nous n'avons guère de chance, sauf dans des cas très limités, de rencontrer des consciences collectives qui soient la synthèse harmonieuse, créatrice et transparente, des consciences individuelles.

Alain

Il y a une autre difficulté, tenant à la persistance, dans les sociétés humaines, de ce que nous avons identifié comme des comportements épigénétiques, déterminés au moins en partie par des héritages génétiques ou des survivances culturelles fortement ancrées, mais pas toujours évidentes. Dans n'importe lequel des groupes auxquels nous participons, nous apportons un héritage de chasseur-cueilleur, sinon d'animal plus ancien encore. Ceci n'est pas nécessairement compatible avec la survie de ce groupe dans le monde moderne... D'un tel héritage d'ailleurs, nous n'avons pas nécessairement une vue claire, de sorte qu'il nous est difficile d'envisager des conduites mieux adaptées.

Bernard

Oui. L'étude scientifique de tout cela, et des interactions entre déterminismes, s'impose si l'on veut que les sociétés humaines, dotés de plus en plus de moyens techno-scientifiques, ne se comportent pas comme des automates aveugles, broyant l'environnement et courant à leur propre perte. Vaste programme...C'est là, je crois, que la modélisation des systèmes complexes sur des systèmes informatiques et robotiques modernes, pourra aider les diverses sciences humaines à s'attaquer au problème avec des méthodologies renouvelées. Actuellement, ces braves sciences humaines s'enferment dans leur spécificité, et persistent à utiliser des outils de type philosophique ou littéraire qui sont loin des substrats générant les faits qu'elles prétendent étudier.

Je te propose donc pour le moment de partir de l'hypothèse que les sociétés humaines fonctionnent comme des automates passablement idiots - elles sont si idiotes parfois qu'elles réussissent à rendre imbéciles les hommes qui les composent. Ce sont moins aujourd'hui leurs performances, archi-connues et mythifiées, qui nous intéressent, mais leurs dysfonctionnement. Nous nous demanderons ensuite si, suite à des études appropriées, les futurs automates intelligents de demain, associés à des individus acceptant d'accroître leurs performances cognitives grâce à la mise en réseau, pourront leur donner des instruments de pilotage améliorés, et leur éviter les catastrophes vers lesquelles elles paraissent actuellement se précipiter.

Alain

Tout en étant d'accord sur l'intérêt de cette approche, je crois qu'il ne faut pas noircir la situation à l'excès. Aujourd'hui, les marges d'information et d'action à disposition des individus au sein des sociétés ne cessent d'augmenter - ce qui devrait contribuer à diminuer l'idiotie des sociétés humaines, que tu dénonces à juste titre. Nous avons les progrès incessants des sciences en général et de la réflexion politique en particulier. Mais nous avons surtout Internet, que nous avons mentionné précédemment, et qui est présenté dans les médias comme offrant des champs nouveaux de créativité à des individus ou petits groupes jusqu'à présent contrôlés par les pouvoirs en place. Nous avons la possibilité de nous documenter à des vitesses jamais envisageables il y a quelques années. Ainsi, avant de te rencontrer, par l'intermédiaire de mon moteur de recherche préféré, je suis allé visiter les sites de plusieurs scientifiques dont je savais que nous allions parler…Je sais tout sur eux ou presque. Cela devrait nous rassurer sur l'intelligence des organisations. Celles-ci ne ressemblent plus à l'armée prussienne du grand Frédéric.

Bernard

Il est certain que la circulation des connaissances et des idées se fait mieux de nos jours, au bénéfice tout au moins des personnes déjà compétentes. Mais même les dirigeants restent de véritables invalides, quand notamment il s'agit d'orienter les grands choix politiques et économiques. C'est que la complexité des problèmes à résoudre, résultant de la globalisation, de l'expansion démographique, de la diminution des ressources, croît sans doute plus rapidement que les moyens d'information et de réaction disponibles. Nous nous trouvons plus que jamais, comme au moyen-âge ou même aux temps préhistoriques, mais à une autre échelle, dans la position de rouages passifs au sein de vastes machines qui décident à notre place. Ces machines sont elles-mêmes assez ingouvernables, même par ceux qui se disent aux commandes. Les prétendus décideurs suivent plus qu'ils ne précèdent. Si conscience sociale il y a, elle est très pauvre et presque invalide.

Alain

Ce discours très pessimiste et démobilisant est-il crédible. Il y a quand même l'homme et sa liberté, son sens moral, son souci du bien-être de l'humanité, sa volonté de savoir afin de mieux agir. De plus, que fais-tu de toutes les recherches actuelles sur les organisations "apprenantes", sur la gestion des connaissances, etc. (learning organisations, knowledge management, etc.) ?

Bernard

Nous reviendrons ultérieurement sur les travaux concernant les "organisations intelligentes, ou apprenantes", qui constitueront effectivement une piste d'avenir. Mais, en ce qui concerne la conscience et l'intelligence des organisations au sein de la société actuelle, ton optimisme ne convaincra personne.
Le moindre journaliste d'actualité peut te montrer le contraire : comment les organisations humaines, même aujourd'hui, fonctionnent sans aucun souci de l'intérêt général, intérêt de l'humanité ou intérêt de la biosphère. Entreprises prédatrices, mafias criminelles, sectes et intégrismes nous plongent en pleine jungle. Même la démocratie politique et sociale, qui n'intéresse qu'un très petit nombre de pays, laisse proliférer en son sein des éléments destructeurs. Tout le monde prétend éradiquer ces maladies sociales, pourtant elles prospèrent. S'agit-il de mauvaise foi de la part des décideurs, ou plutôt d'incapacité, ce qui serait plus grave. Ainsi se révèleraient des failles dans le gouvernement des organismes, incapables de percevoir et, à plus forte raison, de contrôler leurs propres tendances à l'auto-dégradation.

Je crois plus généralement que, sans nier les valeurs spécifiquement humaines, que nous ne saurions pas par quoi remplacer, à ce stade de notre évolution sur terre, il faut quand même relativiser l'image de l'homme que nous propose la société occidentale. Tout ce que nous avons vu lors de nos échanges précédents montre que l'homme moderne s'inscrit dans la continuité évolutive des systèmes matériels et des êtres vivants, dont il conserve une grande partie des déterminismes. Il est loin d'être arrivé, comme certain le croient, au sommet d'une évolution désormais indépassable, doté de tous les avantages d'une intelligence et d'une conscience pleinement développées. Tout au contraire, à tout moment de son histoire, il peut basculer dans des voies évolutives sans issues, susceptibles d'amener la destruction de la civilisation humaine, telle du moins que nous estimons en Occident qu'elle devrait être. Pour le montrer aux yeux de tous, il faudra essayer de regarder avec plus de précision comment fonctionnent les méga-machines humaines.

Alain

Je voudrais revenir sur le rôle des individus, tel qu'il est aujourd'hui, et tel qu'il pourrait devenir dans des sociétés renforçant les compétences individuelles, par une mise en réseau d'inspiration démocratique, c'est-à-dire décentralisée.

Bernard

Je suis convaincu que, pour l'essentiel, les groupes humains, même les plus organisés, fonctionnent sur un mode automatique faisant encore peu appel à la conscience de soi et à l'intelligence (si nous définissons ces caractères, typiquement humains, comme permettant de s'adapter vite et bien aux modifications de l'environnement et aux exigences de la survie).

Alain

C'est effectivement paradoxal dans la mesure où ces groupes sont constitués d'hommes. Ceux-ci y perdraient-ils leurs aptitudes à la conscience et à l'intelligence ?

Bernard

Je ne vais pas prétendre que le groupe n'apporte rien aux individus qui le composent. Nous l'avons dit, sans groupe, il n'y aurait pas d'hommes. C'est vrai d'ailleurs de toutes les espèces vivantes. Les progrès des sciences et des techniques humaines n'ont été rendus possibles que par les synergies apportées par le travail coopératif. Mais le groupe est aussi, dans certains cas, profondément réducteur des capacités d'intelligence dont disposent les individus isolés. Son intelligence globale n'est ni la somme ni même l'égale de celle des individus qui le composent.

Du fait que nous constatons l'existence de groupes puissants, dans les domaines économiques, industriels, idéologiques, nous sommes en droit de nous interroger sur l'importance et le rôle de ce que l'on pourrait appeler leur cerveau. Y a-t-il un pilote dans l'avion, et lequel ? Ne sommes-nous pas en présence de géants par le corps et de nains par la matière grise ? Comme ces entités paraissent déterminer en tout notre avenir individuel et collectif, notre question est particulièrement pertinente. Nous constatons dans les automates sociétaux l'existence de certaines formes d'intelligences, toutes celles qui permettent la maîtrise des sciences et des technologies, par exemple. Mais ces automates disposent-ils des niveaux d'intelligence permettant, par exemple, de gérer efficacement le proto-soi collectif ou le soi-biographique collectif, pour reprendre les termes de Damasio* .

Ceci dit, notre question peut être décomposée en deux sous-questions : les états-majors des organisations auxquelles nous appartenons peuvent-ils apprendre des conduites plus intelligentes ou mieux conscientes? Les individus que nous sommes peuvent-ils jouer un rôle pour accroître l'intelligence et la conscience de soi des organisations et de leurs états-majors ? Ces deux questions pourront sans doute trouver une réponse commune, réponse qui n'est encore qu'une hypothèse de travail : il devrait exister des outils et des procédures, s'inspirant de la science des automates intelligents ou super-intelligents, qui accroîtraient simultanément le niveau de conscience et d'intelligence des états-majors et des individus, au sein des groupes.

Alain

Je suppose que, selon toi, ce sera en analysant les processus sociétaux considérés comme des automatismes primaires, et en leur injectant aux endroits stratégiques des doses d'intelligence et de conscience supplémentaires, que nous pourrons répondre à la question. Souviens-toi pourtant que Mac Namara dans le temps avait essayé de faire cela avec de la programmation stratégique sur ordinateurs. Ce fut un échec lamentable.

Bernard

Exactement. La vraie question est effectivement : comment réaliser cette injection d'intelligence et de conscience ? N'est pas intelligent qui veut. Certes, la compréhension du fonctionnement en réseau, et les nouveaux outils technologiques en découlant, ont fait des progrès depuis Mac Namara. Mais il faudra aux hommes d'aujourd'hui et de demain beaucoup de travail et d'imagination pour trouver des solutions à l'échelle des grands groupes sociétaux, et, surtout, à l'échelle de l'humanité entière. C'est en effet là que se poseront les principaux choix, et que les bonnes décisions devront être prises. L'humanité, comme le dit Michio Kaku*, devra s'organiser très vite afin de passer au stade de la civilisation planétaire, indispensable à la survie, avant d'aborder, beaucoup plus tard, les perspectives d'une civilisation stellaire.

Alain

Au fond, en t'écoutant, je me dis que nous croyons connaître le fonctionnement des groupes sociaux, petits et grands, auxquels nous appartenons : le couple, la famille, le bureau, l'entreprise, la collectivité administrative et politique, mais qu'en fait, nous en ignorons les ressorts les plus importants. Pourtant ce n'est pas faute de les étudier. D'innombrables sciences humaines s'en préoccupent, sans parler des journaux hebdomadaires et des interviews à la télévision.

Bernard

Oui, mais tous ces gens n'ont pas encore bien compris comment fonctionnent, ni les automates artificiels, ni les automates biologiques, ni les automates neurologiques (le cerveau humain conscient, analysé comme un système), et du même coup ils ne voient pas bien les processus plus complexes, de type automatique, à l'œuvre dans les groupes, et qui conjuguent ou superposent ces différents types d'automatismes.

Ils ne voient pas davantage les solutions à envisager, reposant sur les perspectives des nouveaux organismes cybiontes dont nous avons parlé, puisqu'ils ignorent ou refusent de prendre en considérations ces perspectives. Il leur faudrait, chacun dans leur discipline d'abord, mais en se regroupant de façon interdisciplinaire ensuite, étudier les automatismes commandant le fonctionnement et la structuration des groupes humains de la même façon que les automaticiens étudient les autres automatismes, artificiels et naturels. Ils n'exploitent pas les possibilités de ce que nous appelons ici le paradigme de l'automate.

Alain

Pourquoi tous ces sociologues, économistes, psychologues, psychanalystes, politologues, polémologues, juristes, historiens, ne le font-ils pas ? Sont-ils tous idiots et attardés ?

Bernard

Beaucoup le font en fait, surtout dans les universités anglo-saxonnes, où la culture des systèmes et réseaux est beaucoup plus répandue qu'en France. Mais leurs travaux sont encore trop fragmentaires, et peu connus, notamment en Europe latine. De plus, l'interdisciplinarité, qui devrait devenir la science des sciences aujourd'hui, reste encore pratiquement inconnue des chercheurs, vu le compartimentage entre universités, mandarinats, nationalismes culturels, etc. L'on ne voit nulle part de doctorat en interdisciplinarité, ou l'équivalent. Il faudrait des chercheurs en interdisciplinarité comme il y en a en matière d'information sur l'information, face à la prolifération des informations mises en ligne sur le web. Je ne te parle pas des philosophes, tout au moins en France, qui ignorent tout des sciences et ne savent que jouer les doctrinaires ou les divas à France-Culture.

Alain

Tu es dur. Ne manifestes-tu pas quelque jalousie, parce que France Culture ne t'invite jamais, non plus que moi d'ailleurs.

Bernard

J'en conviens, et d'ailleurs nous n'avons qu'à nous en prendre à nous-mêmes, parce que nous ne faisons pas assez d'efforts pour populariser nos brillantes idées!

Alain

Plus sérieusement, ne penses-tu pas que le développement des publications et échanges scientifiques sur Internet, l'accès de plus en plus facile des profanes ou des gens d'autres disciplines aux travaux des laboratoires spécialisés, va sans doute encourager des espèces de Yahoo de la science à proposer des synthèses, qui seront autant d'opportunités à de nouvelles hypothèses et de nouvelles recherches.

Bernard

Espérons-le. C'est en tous cas l'une des conclusions que nous pourrons recommander demain. Mais revenons aux travaux que nous pourrions conseiller de réaliser, dans le cadre de sciences humaines rénovées, pour tenter d'éclaircir, en nous inspirant du paradigme de l'automate, l'organisation et le fonctionnement de la société humaine, et des multiples groupes la constituant.

Alain

Tu n'as peur de rien. Tu te rends compte de l'ampleur du programme. Il faudra traiter de tout : entreprises, administrations, pouvoirs politiques, associations, mais aussi religions, sectes, groupes dits informels, etc., incluant tous les regroupements auxquels peuvent se livrer ces différentes entités ?

Bernard

C'est vrai qu'il y a du travail à faire. Mais je te donnerai deux réponses. La première est pragmatique. Dans la mesure où ces groupes existent, et conditionnent notre comportement et notre avenir, nous pouvons nous-mêmes les étudier systématiquement, ne fut-ce que pour tenter à notre échelle de les faire évoluer dans le sens que nous souhaiterions. Par ailleurs, pour relayer nos propres efforts de citoyens, il y a suffisamment de chômeurs involontaires dans les sciences humaines pour qu'ils s'utilisent à cela, quitte à ce que les Pouvoirs Publics dépensent un peu plus de crédits de recherche. La seconde réponse s'inspirera de notre paradigme de l'automate. Des méthodes et outils nouveaux, inspirés des technologies de l'automate intelligent, des algorithmes évolutionnaires, des mathématiques du chaos, permettront certainement de faciliter le travail, en mettant en valeur ce qui nous intéresse le plus, les effets globaux.

Alain

Comment vois-tu le programme de ces études ?

Bernard

Je vois trois grandes directions, évidemment complémentaires. Les études s'inspireront des méthodes utilisées par les sciences de l'information et de l'automatisme, appliquées aux machines ou au vivant (cerveau) . L'on conjuguera l'analyse in vivo et la simulation en laboratoire, sur machines " intelligentes":

La première tâche consistera en analyses de système et réalisations de typologie, en termes de supports et de contenus informationnels. Le champ est potentiellement illimité, puisque tout groupe, quelles que soient sa taille et sa pérennité, peut relever de l'analyse de système - ainsi bien entendu que les groupes globaux, dont l'humanité dans son ensemble constitue l'entité la plus souvent évoquée, pratiquement inanalysable avec les méthodes actuelles compte tenu de sa complexité.

Alain

Parler d'analyse de système me fait peur. N'est-ce pas risquer les dégâts de la mathématisation à outrance. Rappelle-toi que récemment, les chercheurs de l'INSEE ont contesté, à juste titre, l'abus des modèles mathématiques dans les sciences économiques...

Bernard

Aujourd'hui, la modélisation peut se faire sans abuser des mathématiques, ou plutôt des formes les plus linéaires de la mathématisation. Il existe des logiques floues, des mathématiques de la stochastique et du chaos, qui sont encore dans l'enfance, et qu'il faudra développer. Par ailleurs, la modélisation peut faire un large usage de l'image ou du multimédia en réseau, dans des prototypes faisant par ailleurs un large appel à l'analogique, à la sensibilité et plus généralement à l'humain. Les enseignants commencent à comprendre cela, quand ils construisent avec leurs élèves des prototypes de systèmes sociaux fonctionnant à petite échelle: par exemple un simili-gouvernement, conseil d'administration, syndicat, etc. Il y aura beaucoup à imaginer dans ces directions.

La seconde démarche consistera à cibler l'analyse et la simulation sur les mécanismes déterminant l'aptitude à la survie en ambiance de compétition darwinienne : apprentissage, prise de décision, invention, flexibilité, attractivité, compétition.. .mais aussi mécanismes induisant des comportements bloquants ou auto-destructeurs. Ils s'agira, pour employer une autre terminologie, d'étudier les systèmes de pouvoirs et contre-pouvoirs.

Pour terminer, enfin - terminer, façon de parler, car rien ne sera jamais terminé - il nous faudra réaliser l'esquisse de modèles-types reposant sur l'introduction de composants hyper-intelligents aux endroits stratégiques, et d'architectures de systèmes permettant d'optimiser l'action de ces composants. Nous devrons à ce stade nous interroger sur la façon dont l'action individuelle modifie ou non les grands équilibres entre pouvoirs. L'on s'efforcera évidemment le plus tôt possible, de tester ces modèles dans la vraie vie, fut-ce à échelle réduite, comme je le disais précédemment.

Alain

Donnons-nous des exemples de ce que tu proposes, en commençant par ce que je vois à peu près bien, l'analyse de système.

Bernard

Je crois qu'il faudrait reprendre, dans l'analyse des systèmes sociaux, les concepts et les outils méthodologiques des sciences du cerveau. Les spécialistes (sauf peut-être les psychanalystes, toujours en retard d'un train) ont depuis longtemps renoncé aux approches psychologiques pures, pour rechercher ce qui correspond, au niveau des neurones, groupes de neurones et zones cérébrales, aux différentes activités sensorielles et cognitives. L'imagerie cérébrale, l'électroencéphalographie, donnent des représentations de plus en plus précises, et objectives, de ce qui se passe quand nous percevons, parlons, pensons.

Il faudrait étendre cela aux échanges et interactions entre individus humains au sein des groupes sociaux. Il va devenir relativement facile d'identifier et observer de tels échanges, en les traitant comme des objets matériels.

Alain

Cela ne nous conduit-il pas à évoquer de nouveau le concept de mèmes, dont nous avons abondamment parlé précédemment?

Bernard

Les mèmes représentent une forme simplifiée d'échanges entre cerveaux, mais précisément, comme il s'agit d'une forme simplifiée, il peut être utile de commencer les analyses par eux. Nous pouvons en effet considérer un même comme une suite d'informations, une espèce d'algorithme, identifiable au moment où il circule dans la société sur les réseaux de communication interindividuels: la parole, l'écrit, l'image, etc. Mais c'est aussi, dans les cerveaux des individus émetteurs et récepteurs, comme dans les cerveaux de ceux qui l'ont mémorisé, une certaine configuration de liens synaptiques, en relation avec différentes zones cérébrales susceptibles de lui donner un sens - sens d'ailleurs pouvant être différent selon les individus, tout en comportant sans doute un tronc commun à tous.

Alain

J'entends bien, mais quel serait l'intérêt d'étudier de telles entités, à supposer qu'il soit réaliste d'envisager ces études, lesquelles, vu le nombre des mèmes et des cerveaux affectés, pourraient nécessiter des centaines d'années d'IRM et d'interprétation ?

Bernard

En principe, l'intérêt serait considérable. Considérons un slogan politique ou commercial, se répandant dans la société sur des supports variés, et entrant en compétition darwinienne avec d'autres sur ces supports. Etre capable de dire, ne fut-ce que grossièrement, à quels contenus cognitifs il se heurte dans la tête des gens, pourquoi dans certains cas il provoque un rejet, pourquoi dans d'autres cas il entre en sympathie ou résonance avec certaines représentations propres à telle ou telle personne, et provoque de proche en proche un engagement plus ou moins complet de ladite personne, "envahie" ou "contaminée" par ce slogan, serait tout à fait instructif...

Alain

N'est-ce pas ce que cherchent à faire les publicitaires ou les chargés de communication politique, en cherchant le mot ou l'argument qui leur apportera des acheteurs ou des adhésions? De telles études me font un peu peur. Plus que jamais, elles donneront naissance à des entreprises de mise en condition des individus.

Bernard

Le risque existe, mais il sera atténué si précisément les dits individus participent, aussi démocratiquement que possible, à ces études. Ce sera alors pour eux un moyen de se mieux connaître eux-mêmes, afin précisément d'échapper aux conditionnements.

De toutes façons, il faudra faire appel à des chercheurs aussi indépendants que possible des intérêts économiques du moment ? Aujourd'hui, les études d'impact des slogans publicitaires ou politiques se font de façon très orientée et peu scientifique, laissant place à toutes sortes de dérives possibles. Il faudra entreprendre de façon systématique l'analyse des mécanismes neurologiques et des traitements d'informations dans les différentes parties du cerveau concernées par l'échange des messages et séries d'informations. Evidemment, tout se mêle dans une personnalité, les déterminismes sociobiologiques comme les acquis culturels, ce qui ne facilite pas les analyses. Mais, en travaillant sur un nombre d'individus suffisants, il devrait être possible d'obtenir certains résultats statistiques intéressants, susceptibles d'être raffinés ultérieurement.

Alain

Peut-on espérer une objectivité suffisante, de type scientifique, dans des études qui tendraient à démonter les mécanismes de mise en condition des individus par les méga-machines sociétales, et qui viseraient, in fine, à accroître les possibilités de prise de conscience et d'intervention des individus sur ces mêmes méga-machines?

Bernard

C'est tout le problème. Qui décide de quoi, dans le progrès des sciences en général, et de la connaissance sociale en particulier ? Si nous sommes soumis à des phénomènes de dynamique de masse, que pouvons-nous y faire. Si, par ailleurs, certains individus disposent de pouvoirs sur les autres, par le biais des réseaux d'information, il serait naïf de croire qu'ils vont les abandonner.

Alain

Alors ?

Bernard

Je pense qu'en fait, les choses sont plus compliquées qu'il n'y paraît. Je crois vraiment, pour ma part, que le développement des technologies de l'intelligence artificielle (pour parler simple) va conduire de lui-même, et sans que personne ne le décide, à la mise en évidence progressive des phénomènes sociétaux qui nous déterminent ? Cette mise en évidence, à son tour, générera des prises de conscience individuelles susceptibles de faire apparaître de nouveaux agents intelligents dont le potentiel "révolutionnaire" , sur le mode de la mutation-sélection, se révèlera progressivement.

Alain

C'est sur le renforcement de l'individu, ou plutôt de l'individuation, que tu mets tes espoirs ?

Bernard

Exactement, dans la mesure où l'on entend par individuation l'accroissement - essentiellement du fait du progrès technique - du nombre d'agents, individus ou petits groupes, dotés de moyens de plus en plus puissants pour s'informer, prendre conscience d'eux-mêmes et, finalement, agir, de façon, soit coordonnée, soit anarchique.

Aucun de ces agents, en lui-même, ne disposera de moyens lui permettant de prétendre qu'il est mieux placé que les autres pour décrire le monde. Mais leur multiplication aura deux conséquences : d'abord briser le monopole de la représentation et du discours qui avait échu aux méga-structures sociales, et d'autre part, créer une situation de compétition darwinienne entre systèmes de représentations, qui provoquera nécessairement, à terme, l'émergence de nouveaux concepts, de nouvelles idées et finalement de nouvelles forces, dont on peut espérer qu'elles seront mieux représentatives de la complexité du monde.

Alain

Tout cela est bien abstrait. Peux tu donner un exemple de ce à quoi tu fais allusion ?

Bernard

Prenons notre propre cas. Nous sommes (pensons-nous) libres, intelligents, et bien à l'abri des mises en conditions primaires qui sévissent sur les hommes des sociétés moins développées. Mais, si tu y réfléchis, tu verras que tu es, d'ores et déjà, en grande partie, instrumentalisé par des processus quasi-automatiques, bien antérieurs à la science des automates, processus dont l'intelligence globale dépasse à peine celle d'un grand singe, et qui pourtant fonctionnent comme des donneurs d'ordre limitant sérieusement ton libre-arbitre. Ces processus existent sous des formes à peine modifiées depuis la nuit des temps des sociétés humaines. Il y a tout lieu de croire qu'ils sont la transposition, au niveau de ces sociétés, de processus pas très différents apparus dans le monde animal: dominance et pouvoir, par exemple.

Ce que je te propose, plutôt que de discuter comme un Sartre ou un Raymond Aron en termes de liberté, c'est d'examiner ces forces qui nous conditionnent, ou cherchent à nous conditionner, comme s'il s'agissait d'automates, d'automates sociétaux ou …mais alors d'automates bien particuliers, d'automates sociétaux ou mégamachines sociétales, pour reprendre le mot de Lewis Mumford*. Ces machines sont faites d'individus, avec des neurones produisant des idées, elles sont faites de contenus informationnels externes transmis par l'éducation ou par les réseaux, elles sont faites d'équipements mécaniques et investissements matériels extrêmement contraignants.

Imaginons que nous puissions analyser une société comme la nôtre avec d'immenses caméras à résonance magnétique, inspirées de l'imagerie cérébrale, caméras capables de détecter tous les composants d'une méga-machine sociale, comme le lobby de l'automobile, par exemple. Nous verrions alors notre pauvre société enserrée dans une véritable toile d'araignée de produits issus d'elle et pénétrant partout, aussi bien sous forme d'idées toutes faites entrées dans nos cerveaux que de résidus de déchets pétroliers dans les décharges industrielles, ou de CO2 en excès dans l'atmosphère. La même chose apparaîtrait sous des formes différentes à propos des dizaines d'autres méga-machines qui nous mobilisent et nous déterminent.

Je t'en donne deux autres exemples, qui sévissent l'un comme l'autre dans nos sociétés modernes: le lobby automobile, très proche de celui du pétrole, et le fanatisme religieux. Si tu analyses comment se manifestent et comment fonctionnent ces automates économico-sociologiques, tu trouveras d'innombrables hommes et groupes, des équipements, des objets multiples, des flux financiers et économiques, des documents écrits ou mis en mémoire d'ordinateur, des messages échangés en permanence sur divers média, d'interminables discussions avec arguments ou "idées" échangés, des objets mentaux dans les cerveaux des gens, des médiateurs chimiques générant des pulsions et réflexes dans leur inconscient, etc., etc.. Des infrastructures lourdes, fortement structurantes, font partie de ces systèmes et leur donnent, si l'on peut dire, leur coquille extérieure. Le lobby automobile, par exemple, est constamment réactivé par l'existence des autoroutes, qui sont là pour des siècles. Les fanatismes religieux obéissent à des déterminants moins visibles, mais également structurants, liés par exemple à la géopolitique.

Tout ceci pèse et se mélange dans la définition du comportement d'ensemble de la société globale, d'une façon pratiquement inconnue, mais qu'il serait bon de connaître, si l'on voulait développer, par exemple, une meilleure participation démocratique aux grandes décisions économiques, ou une contestation écologique avertie.

Aux beaux temps de la société industrielle triomphante, nul n'était en mesure de tenir le discours simple que je viens de résumer. Les gens comme toi et moi étaient embrigadés dans des systèmes rigides de croyance économique, ne laissant aucune part au doute et à la prise de recul critique. A plus forte raison, nul n'avait les moyens d'entreprendre une étude tant soit peu scientifique de l'emprise des monopoles industriels. Il en était de même quelques décennies plus tôt, lorsque les sociétés européennes étaient sous l'influence des religions. Dans le monde moderne, malheureusement, la plupart des ressortissants des pays pauvres, faute de moyens d'information et de réflexion, ne peuvent échapper, faute de moyens adéquats, aux conditionnements primaires dont nous commençons à nous débarrasser.

Alain

Qui me garantira que, lorsque j'aurai mené des études supposées scientifiques du monde économique et social qui me conditionne, j'aurai échappé aux conditionnements en question et acquis suffisamment de pouvoir pour me transformer en acteur ?

Bernard

Si des centaines de personnes font comme toi, dans le plus grand désordre possible afin d'éviter la pensée unique, nous verrons apparaître une nouvelle complexité dans l'espace des représentations, d'où nécessairement découleront de nouvelles idées, de nouvelles actions et sans doute de nouveaux équilibres offrant un rôle accru aux acteurs individuels.

Alain

La question qui se pose déjà à nous est de savoir si les automates technologiques et les réseaux que nous avons évoqués précédemment vont ou non améliorer notre aptitude à l'intelligence et à la conscience. Certains disent qu'il s'agit là d'une nouvelle machine à mettre les esprits indépendants sous le contrôle des maîtres actuels de la société de l'information. Les ennemis des technologies de l'information t'expliqueront que tu es déjà conditionné par les fabricants de machines électroniques, de réseaux, de capteurs divers, sinon par des forces plus obscures se cachant derrière tout cela.

Bernard

Certes, il y a un danger. Mais il semble quand même indiscutable que la multiplication et la diversification des idées ne peut que servir la connaissance en particulier et la démocratie en général. On peut dire la même chose de l'intelligence sociale et de l'intelligence individuelle. Plus tu fais entrer dans ton cerveau d'idées diverses, éventuellement contradictoires, plus tu accrois ton aptitude à un comportement rationnel, même si ton esprit ne dispose pas d'un discriminateur lui permettant de dire : là est la vérité, et là est l'erreur. Le débat social, comme le débat au cœur des cerveaux individuels, résulte de l'affrontement darwinien, sur divers théâtres de confrontations, de systèmes physiques d'informations et de contenus sémantiques ou idées dont seuls survivent les plus aptes à s'adapter au milieu constitué par les cerveaux et les corps à travers lesquels ces systèmes transitent, ainsi qu'aux contraintes de l'environnement s'imposant à ces corps.

C'est ce que Dennett* explique, dans son traité sur la conscience. Il n'y a pas un maître à penser qui siège au sommet de mon cerveau et qui juge les idées défilant devant lui, afin d'adopter la meilleure. Il y a seulement des conflits entre multiples systèmes d'informations, engrammes, objets mentaux, conscients (transparents les uns aux autres) ou inconscients (opaques). Les uns sont archivés en mémoire plus ou moins durablement, les autres entrent en permanence par la voie des organes sensoriels et de communication. Les plus compétitifs de ces objets, ici et maintenant, l'emportent et se parent, faute de mieux, du glorieux nom de pensée consciente et réfléchie. Même si ce processus d'élaboration de la conscience réfléchie nous paraît faire une part excessive au hasard et à la nécessité, c'est le seul concevable (sauf à demander la vérité à d'hypothétiques révélations divines) . La même logique s'applique au niveau des consciences collectives.

Alain

Pour toi, les travaux sur l'Internet, l'intelligence artificielle, la robotique et autres technologies, dès lors qu'ils seront pris en mains par des individus ou petits groupes décidés à s'en servir pour améliorer leurs compétences d'agents intelligents répartis, contribueront à cette évolution de la société dans le sens d'une plus grande conscience collective ?

Bernard

Je n'en doute pas, mais ces mêmes travaux pourront aussi conduire à l'amélioration de la gouvernabilité collective. Il ne suffira pas d'être conscients, il faudra agir, en mobilisant les ressources des techno-sciences, face aux défis internes et externes, résultant de l'expansion brutale de l'espèce humaine. C'est ce que nous commençons à voir à propos de la lutte contre le réchauffement global, par exemple. Il faudrait de plus en plus de personnes compétentes et actives pour empêcher Mr Bush Jr et les lobbies minoritaires mais puissants qu'il représente de définir seuls notre avenir. Les politiques déplorent, à juste titre, l'ingouvernabilité du monde moderne. C'est parce que, précisément, ils n'ont pas compris qu'ils devaient susciter les contre-pouvoirs susceptibles d'encourager la prise de décisions plus adaptées aux besoins collectifs tels que les définissent les experts
Aussi vastes et réactifs que soient les cerveaux des dirigeants (quand ils ne sont pas enténébrés par l'auto-satisfaction ou la paranoïa), aussi riches les systèmes d'information et d'aide à la décision dont ils disposent aujourd'hui, ils ne peuvent prétendre saisir qu'une infime réalité tant de la mégamachine que du milieu complexe dans laquelle elle se meut, s'ils ne s'appuient pas sur des réseaux de nouveaux agents décidés à intervenir eux-aussi dans la gouvernance globale.

Alain

J'en conclu qu'il va falloir que nous discutions ultérieurement des façons selon lesquelles les technologies et méthodes de l'intelligence en réseau pourraient éventuellement améliorer l'intelligence des gouvernants et de leurs mandants.


Auteurs cités (signalés par * dans le texte)
Pierre Bergé, Yves Pommeau, Monique Dubois-Gance Des rythmes au chaos Editions, Odile Jacob 1994
Alain Cardon, Conscience artificielle et systèmes adaptatifs, Eyrolles, 1999
Antonio Damasio, Le sentiment même de soi, Editions Odile Jacob, 1999

Richard Dawkins, Le gène égoïste, Armand Colin , 1990
Daniel C. Dennett, La conscience expliquée, Editions Odile Jacob, 1991-1993
Jean-Louis Dessalles  (voir notre article)
Gerald Edelman, Comment la matière devient conscience, Odile Jacob, 2000
Walter Freeman, How brains make up their minds , Phoenix, 1999

Jean Guilaine et Jean Zammit, Le sentier de la guerre, Seuil, 2000
Michio Kaku, Visions - Comment la science va révolutionner le XXIe siècle, Albin Michel, 1999

La suite dans un prochain numéro:
 chapitre 4. Hommes et automates

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