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Avril
2001
J.P
Baquiast
Eléments de
définitions :
L'individu, L'individuation.
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Eléments de définition
précédents
L'individu. L'individuation
Le problème de l'individu et de l'individuation est un
des plus fascinants qu'offre l'étude de l'évolution.
Il déborde évidemment le cadre de la biologie pour
rejoindre celui de l'ensemble des sciences humaines, mais il concerne
aujourd'hui, de plus en plus, la robotique, avec l'apparition d'artefacts
et d'agents logiciels évoluant spontanément vers une
indépendance croissante. Plusieurs questions nous permettront
de commencer à cerner le problème.
L'individu est-il séparable du groupe ou
de l'espèce ?
La réponse est clairement non. Il n'est pas
possible d'étudier séparément l'individu et
l'espèce. L'un et l'autre s'entre-déterminent et co-évoluent.
Dans la nature, aucun individu ne peut survivre seul. Mais à
l'inverse, aucune espèce ne se présente comme un organisme
individuel, auquel les composants (les individus) seraient globalement
asservis comme les cellules le sont au sein de l'organisme. Il est
bien entendu possible de centrer l'observation, soit sur l'individu,
soit sur le groupe ou l'espèce, mais en ce cas il ne faut
jamais oublier les relations de co-détermination et co-évolution
qui relient les individus, éléments du groupe et le
groupe lui-même.
L'évolution ne montre-t-elle pas - chez certaines
espèces tout au moins - une autonomie croissante des individus
au sein des groupes et des espèces ?
La réponse est oui, sous réserve de ce
qui vient d'être dit précédemment. Il est certain
que les individus, chez les insectes sociaux, bien que disposant
d'une marge d'autonomie dont on découvert récemment
l'importance relative, sont plus dépendants de l'espèce
que ne le sont les mammifères et, plus particulièrement,
les humains. C'est, notamment, la présence d'un système
nerveux central, qui permet aux individus des espèces dites
supérieures de s'affranchir des conditionnements collectifs
génétiques. Mais leurs marges de liberté, même
chez l'homme, demeurent étroites. Il faut étudier
ces marges soigneusement, au cas par cas, pour préciser en
quoi elles consistent exactement.
Les individus au sein d'une espèce se ressemblent-ils
tous ?
Ils se ressemblent, dans les grandes lignes, mais cela
n'exclut pas des différences individuelles qui, dans certains
cas, peuvent provoquer des comportements différents. L'on
sait qu'en matière biologique, aucun individu, à l'intérieur
d'une espèce, n'est rigoureusement semblable à un
autre. Cela tient notamment à la diversification de ses chromosomes.
Aujourd'hui, il apparaît que même les jumeaux vrais
ou les clones ne sont pas exactement semblables, du fait d'arrangements
moléculaires fins se produisant de façon différente
dans certaines parties, souvent mal étudiées, de leurs
génomes. Mais cette constatation n'a d'intérêt
que lorsque ces différences entraînent des différences
notables dans les anatomies ou les comportements.
Les mutations, clef de l'évolution, se situent-elles
au niveau de l'individu ou à celui de l'espèce ?
Elles apparaissent évidemment au sein des génomes
des individus. Cependant, même lorsqu'elles ne sont pas létales,
mais favorables à la fitness, elles ne peuvent s'incarner
dans des descendances que si l'espèce ou le groupe leur offre
un environnement favorable. D'où ce concept de co-évolution,
permettant dans certains cas la formation de nouvelles espèces.
D'où également l'intérêt d'être
attentifs aux individus susceptibles de porter des mutations intéressantes
(par exemple dans le domaine de la préservation de la bio-diversité).
Les " enfants-prodiges " entrent dans cette catégorie, semble-t-il.*
Les innovations comportementales ou culturelles
prennent-elles naissance chez l'individu ou au sein du groupe, voire
de l'espèce ?
La réponse est identique à celle faite
à la question précédente. C'est toujours l'individu
qui invente un nouveau comportement, généralement
par essais et erreurs. Ce comportement se propage ensuite au sein
du groupe, dans les cas favorable, par imprégnation ou imitation
- ce qui peut donner l'impression que l'innovation émane
du groupe. Il paraît possible cependant de montrer qu'existe
dans certains cas une forme d'innovation collective émanant
d'un certain nombre d'individus reliés par un réseau
et se comportant globalement de façon homogène, tout
au moins au plan statistique (à l'image de ce qui se passe
entre groupes de neurones interagissant de façon dynamique
stochastique). Ce point serait très important, si des études
ultérieures confirmaient la pertinence de l'hypothèse.
Que peut désigner le terme d'individuation
?
Il s'agit d'un processus fondamental, qui permet l'émergence,
au cours de la construction d'un individu, d'une solution unique
porteuse d'un éventuel potentiel d'innovation original. Si
l'on considère en effet que l'individu, tout au moins chez
les animaux supérieurs, est doté de capacités
importantes de représentation et d'action, tout ce qui donnera
de l'autonomie à cet individu sera une chance de plus pour
que se manifestent de nouvelles formes de représentations
et actions.
Sur le plan général de l'évolution
des espèces, et sur le long terme, nous avons dit que l'on
pouvait observer, dans certaines lignes évolutives tout au
moins, une poussée générale vers des individus
de plus en plus autonomes face aux déterminismes génétiques.
On pourra parler de marche vers l'individuation. Celle-ci, rappelons-le,
ne peut être imputée à un finalisme ou une téléonomie,
mais seulement au résultat du hasard et de la nécessité
évolutionnaires. Tout se passe comme si l'apparition d'individus
dotés d'outils sensoriels et neurologiques les rendant de
plus en plus autonomes, représentait pour certaines espèces
un avantage sélectif important. L'avantage s'amplifie lorsque
ces individus, dans le cours de leur vie, ont le temps de construire
des mémoires collectives permettant de capitaliser et retransmettre
une expérience sociale. C'est cet avantage sélectif
qui a permis l'émergence des sociétés humaines.
Dès que les individus ont acquis, grâce à de
premières découvertes, une vie suffisamment longue
pour apprendre et transmettre une expérience collective,
par l'exemple puis par le langage symbolique, la croissance des
sociétés paléolithiques est devenue explosive.
Parallèlement, sur le court terme, au sein d'une
espèce donnée, l'individuation se manifeste dès
la fécondation, l'embryogenèse et la croissance, jusqu'à
l'obtention d'un individu complet enrichi en permanence par ses
expériences sociales et individuelles. Nous avons vu que,
de temps en temps, les hasards de la génétique, de
l'éducation et de l'expérience sociale permettent
à certains individus ou certains comportements d'échapper
aux règles statistiques intéressant l'espèce,
en donnant naissance à de véritables créateurs,
susceptibles d'influencer de façon très visible le
déroulement de l'évolution. Chez les individus dotés
de conscience, l'individuation s'exprime notamment par la conscience
de soi. Gerald Edelman** a fait remarquer que la conscience est
privative à l'individu qui en est le support. Elle ne peut
être ni communiquée ni partagée. La conscience
de l'un n'est jamais semblable à celle de l'autre. Lorsque
l'individuation d'une conscience très performante s'ajoute
à celle d'une anatomie et d'une physiologie elles-mêmes
supérieures aux moyennes habituelles, et que le tout s'exprime
dans un milieu concurrentiel favorable, ce sont de véritables
"mutants" ou "monstres" qui peuvent apparaître. Les résultats
de cette individuation entraînent par imitation ou réaction
des effets importants sur les populations de leurs semblables. L'on
se trouve selon les cas en présence de "génies", de
"chefs charismatiques", de "révolutionnaires", de "grands
pervers" dont l'influence paraît inexplicable aux profanes,
faute qu'ils aient pu mesurer l'écart à la moyenne
que représentaient ces individus. Les mêmes phénomènes
doivent jouer chez les animaux pour la sélection des dominants.
L'influence des individus dominants peut se répercuter au
profit des groupes au sein desquels ces individus se manifestent.
Grâce à eux, des collectivités minoritaires
fortement singularisées, par suite d'événements
souvent d'ailleurs indépendants de leur volonté, peuvent
faire, comme l'on dit, basculer l'histoire.
Comment s'organisent les rapports entre individus
et groupes?
A ce stade, il faut se demander si l'individu, ou plutôt
la conscience individuelle par laquelle il s'exprime, peut-ou non
se heurter à une conscience collective. La dialectique de
co-évolution entre individus et groupes ou espèces
se poursuit à tous les niveaux évolutifs, et bien
entendu au sein des sociétés humaines modernes. Il
s'agit d'une dialectique supposant des oppositions tout aussi fréquentes
que des symbioses. L'individu puise ses forces et sa protection
dans le cadre social, mais ne peut atteindre son plein accomplissement
qu'en prenant de la distance ou échappant à ce cadre.
Ceci est bien connu de l'ensemble des sciences humaines, notamment
de la pédagogie, de la sociologie ou des sciences politiques.
Il y a donc en permanence des affrontements entre individus et groupes,
se traduisant généralement par des arbitrages favorables
aux diverses parties. Mais que signifie dans ce cas la notion de
groupe, ou celle de conscience collective. Comme nous l'avons indiqué
dans un article précédent (conscience
collective), il n'est pas réaliste, du moins à
ce niveau de nos connaissances, d'imputer celle-ci à un organisme
spécifique, le groupe, qui serait doté d'une conscience
spécifique à l'instar des individus le composant,
ou même selon des modes qui seraient encore mystérieux.
Il suffit pour le moment de considérer que la conscience
et la volonté collective résultent d'un accord, à
un moment donné, entre individus acceptant de fondre leur
individualité dans une expression commune. Celle-ci résultent
du fait qu'un certain nombre d'individus se sont réunis et
ont décidé d'accepter, pour des raisons de meilleure
adaptation et survie, de s'amputer d'une part de leur autonomie
individuelle au profit de comportements ou décisions régulés
par un contrat social. La plupart des évolutionnistes considèrent
que l'aptitude au "contrat social" dispose autant de racines génétiques
que de sources culturelles. Elle aurait été sélectionnée
par l'évolution comme éminemment favorable (dans la
suite sans doute de la sélection des comportements dits "
altruistes ")
Les sociétés occidentales encouragent
en général la progression de l'individualisme, conçu
non seulement au sens étroit (l'égoïsme consommateur,
par exemple), mais au sens plus noble de la démocratie :
que chaque homme ait la possibilité, notamment en termes
politiques, professionnels, sociaux, d'exprimer toutes ses virtualités
au sein de la cité. On en espère un recul des automatismes
hérités des siècles passés, sous forme
notamment des fanatismes et violences collectives. Mais cette philosophie
tout à fait louable ne doit pas conduire pour autant à
privilégier l'individu-roi. Comme nous l'avons indiqué
au début, les progrès vers l'autonomie et la conscience
de l'individu devraient se faire dans un progrès parallèle
des groupes humains et, plus généralement, de l'espèce
humaine au sein de l'environnement terrestre. Les mécanismes
pour un bon contrat social, assurant l'adaptation de l'homme à
son univers, deviennent alors aussi importants que ceux destinés
à encourager l'autonomie des individus.
L'individuation a-t-elle des limites?
Ceci dit se pose aujourd'hui un problème de
grande importance : jusqu'où pourrait aller, ou devrait aller,
cette marche à l'individualisation et à la conscience
réfléchie des personnes et des groupes ?
Les progrès des technosciences, notamment la génétique
et la robotique, laissent penser qu'est venu le temps où
l'homme pourrait se redéfinir lui-même, en associant
la réingénierie génétique et la symbiose
avec des automates plus ou moins intelligents. Il faut d'abord se
demander si cela est possible. A priori, la part des déterminants
dépassant très largement les possibilités d'action
consciente de l'humanité restera longtemps, sinon toujours
supérieure à celle des facteurs maîtrisables
par cette dernière. A supposer cependant que l'homme en arrive
à pouvoir déterminer volontairement*** une part importante
de son avenir et, corrélativement, une part importante de
celui de l'environnement terrestre, serait-ce une bonne chose ?
On risquerait d'en arriver à une reproduction systématique
et conservatrice de l'existant, c'est-à-dire finalement à
une sclérose rapide des mécanismes darwiniens d'évolution-sélection
. Pour éviter cela, il faudrait réintroduire une part
importante d'invention au hasard, en acceptant les conflits pouvant
en résulter. On se retrouverait alors dans une situation
comparable, à quelques degrés de liberté en
plus, à la situation actuelle, où l'homme assiste
quasi impuissant au déroulement de mécanismes extérieurs
ou intérieurs à la civilisation humaine, sur lesquels
il n'a guère de prise.
Ceci étant, et pour terminer par quelques considérations
intéressant la robotique évolutive, nous pouvons admettre
qu'il sera important, lorsque il deviendra possible de multiplier
les automates intelligents, de favoriser toutes les solutions permettant
à ceux-ci de s'individualiser les uns par rapports aux autres,
ainsi que par rapport à leurs concepteurs humains, pour éviter
la génération d'entités toutes semblables,
qui assécheraient très vite les capacités d'innovation
collective .
*Rappelons que, pour le moment, faute sans doute
de connaissances suffisantes concernant les déterminants
du développement des individus, il parait difficile de prévoir
à l'avance la façon dont tel individu pourra émerger
par rapport à ses congénères, ni les conséquences
résultant de cette émergence. D'où l'intérêt,
dirons les radicaux de l'humanisme, de respecter tous les individus,
compte-tenu de leurs potentiels cachés (qu'ils soient jugés
par le sens commun comme "normaux" ou "déviants" au regard
des normes sociales du moment).
**Gérald
Edelman : "Comment la matière devient conscience", éditions
Editions Odile Jacob, 2000.
*** Selon des mécanismes dits "de libre-arbitre" liés
à la dynamique de l'état électrique des neurones,
ou à partir du fonctionnement de modèles de conscience
artificielle, dont nous n'avons pas encore de représentations
précises. On lira sur ces points les ouvrages de
Freeman et de Cardon
Automates Intelligents © 2001
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