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Essai
- Le paradigme de l'Automate ou le dialogue d'Alain et Bernard

Avril 2001
J.P Baquiast

Eléments de définitions :
L'individu, L'individuation.

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Eléments de définition précédents

logo Revue les automates intelligents - © image : Anne Bedel
 

Eléments de définition précédents  


conscience ; catégorisation ; information  ; darwinisme ; théorie computationnelle de l'esprit ; émergence ; intelligence ; intelligence artificielle
; cybionte ; automate ; paradigme de l'automate

Avertissement: ces définitions n'ont aucun caractère vraiment scientifique, ni même philosophique ou politique.
Elles visent seulement à illustrer les propos parfois sibyllins ou trop rapides de nos deux amis Alain et Bernard. Nous les modifierons éventuellement au fil des discussions.

L'individu. L'individuation

Le problème de l'individu et de l'individuation est un des plus fascinants qu'offre l'étude de l'évolution. Il déborde évidemment le cadre de la biologie pour rejoindre celui de l'ensemble des sciences humaines, mais il concerne aujourd'hui, de plus en plus, la robotique, avec l'apparition d'artefacts et d'agents logiciels évoluant spontanément vers une indépendance croissante. Plusieurs questions nous permettront de commencer à cerner le problème.

L'individu est-il séparable du groupe ou de l'espèce ?

La réponse est clairement non. Il n'est pas possible d'étudier séparément l'individu et l'espèce. L'un et l'autre s'entre-déterminent et co-évoluent. Dans la nature, aucun individu ne peut survivre seul. Mais à l'inverse, aucune espèce ne se présente comme un organisme individuel, auquel les composants (les individus) seraient globalement asservis comme les cellules le sont au sein de l'organisme. Il est bien entendu possible de centrer l'observation, soit sur l'individu, soit sur le groupe ou l'espèce, mais en ce cas il ne faut jamais oublier les relations de co-détermination et co-évolution qui relient les individus, éléments du groupe et le groupe lui-même.

L'évolution ne montre-t-elle pas - chez certaines espèces tout au moins - une autonomie croissante des individus au sein des groupes et des espèces ?

La réponse est oui, sous réserve de ce qui vient d'être dit précédemment. Il est certain que les individus, chez les insectes sociaux, bien que disposant d'une marge d'autonomie dont on découvert récemment l'importance relative, sont plus dépendants de l'espèce que ne le sont les mammifères et, plus particulièrement, les humains. C'est, notamment, la présence d'un système nerveux central, qui permet aux individus des espèces dites supérieures de s'affranchir des conditionnements collectifs génétiques. Mais leurs marges de liberté, même chez l'homme, demeurent étroites. Il faut étudier ces marges soigneusement, au cas par cas, pour préciser en quoi elles consistent exactement.

Les individus au sein d'une espèce se ressemblent-ils tous ?

Ils se ressemblent, dans les grandes lignes, mais cela n'exclut pas des différences individuelles qui, dans certains cas, peuvent provoquer des comportements différents. L'on sait qu'en matière biologique, aucun individu, à l'intérieur d'une espèce, n'est rigoureusement semblable à un autre. Cela tient notamment à la diversification de ses chromosomes. Aujourd'hui, il apparaît que même les jumeaux vrais ou les clones ne sont pas exactement semblables, du fait d'arrangements moléculaires fins se produisant de façon différente dans certaines parties, souvent mal étudiées, de leurs génomes. Mais cette constatation n'a d'intérêt que lorsque ces différences entraînent des différences notables dans les anatomies ou les comportements.

Les mutations, clef de l'évolution, se situent-elles au niveau de l'individu ou à celui de l'espèce ?

Elles apparaissent évidemment au sein des génomes des individus. Cependant, même lorsqu'elles ne sont pas létales, mais favorables à la fitness, elles ne peuvent s'incarner dans des descendances que si l'espèce ou le groupe leur offre un environnement favorable. D'où ce concept de co-évolution, permettant dans certains cas la formation de nouvelles espèces. D'où également l'intérêt d'être attentifs aux individus susceptibles de porter des mutations intéressantes (par exemple dans le domaine de la préservation de la bio-diversité). Les " enfants-prodiges " entrent dans cette catégorie, semble-t-il.*

Les innovations comportementales ou culturelles prennent-elles naissance chez l'individu ou au sein du groupe, voire de l'espèce ?

La réponse est identique à celle faite à la question précédente. C'est toujours l'individu qui invente un nouveau comportement, généralement par essais et erreurs. Ce comportement se propage ensuite au sein du groupe, dans les cas favorable, par imprégnation ou imitation - ce qui peut donner l'impression que l'innovation émane du groupe. Il paraît possible cependant de montrer qu'existe dans certains cas une forme d'innovation collective émanant d'un certain nombre d'individus reliés par un réseau et se comportant globalement de façon homogène, tout au moins au plan statistique (à l'image de ce qui se passe entre groupes de neurones interagissant de façon dynamique stochastique). Ce point serait très important, si des études ultérieures confirmaient la pertinence de l'hypothèse.

Que peut désigner le terme d'individuation ?

Il s'agit d'un processus fondamental, qui permet l'émergence, au cours de la construction d'un individu, d'une solution unique porteuse d'un éventuel potentiel d'innovation original. Si l'on considère en effet que l'individu, tout au moins chez les animaux supérieurs, est doté de capacités importantes de représentation et d'action, tout ce qui donnera de l'autonomie à cet individu sera une chance de plus pour que se manifestent de nouvelles formes de représentations et actions.

Sur le plan général de l'évolution des espèces, et sur le long terme, nous avons dit que l'on pouvait observer, dans certaines lignes évolutives tout au moins, une poussée générale vers des individus de plus en plus autonomes face aux déterminismes génétiques. On pourra parler de marche vers l'individuation. Celle-ci, rappelons-le, ne peut être imputée à un finalisme ou une téléonomie, mais seulement au résultat du hasard et de la nécessité évolutionnaires. Tout se passe comme si l'apparition d'individus dotés d'outils sensoriels et neurologiques les rendant de plus en plus autonomes, représentait pour certaines espèces un avantage sélectif important. L'avantage s'amplifie lorsque ces individus, dans le cours de leur vie, ont le temps de construire des mémoires collectives permettant de capitaliser et retransmettre une expérience sociale. C'est cet avantage sélectif qui a permis l'émergence des sociétés humaines. Dès que les individus ont acquis, grâce à de premières découvertes, une vie suffisamment longue pour apprendre et transmettre une expérience collective, par l'exemple puis par le langage symbolique, la croissance des sociétés paléolithiques est devenue explosive.

Parallèlement, sur le court terme, au sein d'une espèce donnée, l'individuation se manifeste dès la fécondation, l'embryogenèse et la croissance, jusqu'à l'obtention d'un individu complet enrichi en permanence par ses expériences sociales et individuelles. Nous avons vu que, de temps en temps, les hasards de la génétique, de l'éducation et de l'expérience sociale permettent à certains individus ou certains comportements d'échapper aux règles statistiques intéressant l'espèce, en donnant naissance à de véritables créateurs, susceptibles d'influencer de façon très visible le déroulement de l'évolution. Chez les individus dotés de conscience, l'individuation s'exprime notamment par la conscience de soi. Gerald Edelman** a fait remarquer que la conscience est privative à l'individu qui en est le support. Elle ne peut être ni communiquée ni partagée. La conscience de l'un n'est jamais semblable à celle de l'autre. Lorsque l'individuation d'une conscience très performante s'ajoute à celle d'une anatomie et d'une physiologie elles-mêmes supérieures aux moyennes habituelles, et que le tout s'exprime dans un milieu concurrentiel favorable, ce sont de véritables "mutants" ou "monstres" qui peuvent apparaître. Les résultats de cette individuation entraînent par imitation ou réaction des effets importants sur les populations de leurs semblables. L'on se trouve selon les cas en présence de "génies", de "chefs charismatiques", de "révolutionnaires", de "grands pervers" dont l'influence paraît inexplicable aux profanes, faute qu'ils aient pu mesurer l'écart à la moyenne que représentaient ces individus. Les mêmes phénomènes doivent jouer chez les animaux pour la sélection des dominants. L'influence des individus dominants peut se répercuter au profit des groupes au sein desquels ces individus se manifestent. Grâce à eux, des collectivités minoritaires fortement singularisées, par suite d'événements souvent d'ailleurs indépendants de leur volonté, peuvent faire, comme l'on dit, basculer l'histoire.

Comment s'organisent les rapports entre individus et groupes?

A ce stade, il faut se demander si l'individu, ou plutôt la conscience individuelle par laquelle il s'exprime, peut-ou non se heurter à une conscience collective. La dialectique de co-évolution entre individus et groupes ou espèces se poursuit à tous les niveaux évolutifs, et bien entendu au sein des sociétés humaines modernes. Il s'agit d'une dialectique supposant des oppositions tout aussi fréquentes que des symbioses. L'individu puise ses forces et sa protection dans le cadre social, mais ne peut atteindre son plein accomplissement qu'en prenant de la distance ou échappant à ce cadre. Ceci est bien connu de l'ensemble des sciences humaines, notamment de la pédagogie, de la sociologie ou des sciences politiques. Il y a donc en permanence des affrontements entre individus et groupes, se traduisant généralement par des arbitrages favorables aux diverses parties. Mais que signifie dans ce cas la notion de groupe, ou celle de conscience collective. Comme nous l'avons indiqué dans un article précédent (conscience collective), il n'est pas réaliste, du moins à ce niveau de nos connaissances, d'imputer celle-ci à un organisme spécifique, le groupe, qui serait doté d'une conscience spécifique à l'instar des individus le composant, ou même selon des modes qui seraient encore mystérieux. Il suffit pour le moment de considérer que la conscience et la volonté collective résultent d'un accord, à un moment donné, entre individus acceptant de fondre leur individualité dans une expression commune. Celle-ci résultent du fait qu'un certain nombre d'individus se sont réunis et ont décidé d'accepter, pour des raisons de meilleure adaptation et survie, de s'amputer d'une part de leur autonomie individuelle au profit de comportements ou décisions régulés par un contrat social. La plupart des évolutionnistes considèrent que l'aptitude au "contrat social" dispose autant de racines génétiques que de sources culturelles. Elle aurait été sélectionnée par l'évolution comme éminemment favorable (dans la suite sans doute de la sélection des comportements dits " altruistes ")

Les sociétés occidentales encouragent en général la progression de l'individualisme, conçu non seulement au sens étroit (l'égoïsme consommateur, par exemple), mais au sens plus noble de la démocratie : que chaque homme ait la possibilité, notamment en termes politiques, professionnels, sociaux, d'exprimer toutes ses virtualités au sein de la cité. On en espère un recul des automatismes hérités des siècles passés, sous forme notamment des fanatismes et violences collectives. Mais cette philosophie tout à fait louable ne doit pas conduire pour autant à privilégier l'individu-roi. Comme nous l'avons indiqué au début, les progrès vers l'autonomie et la conscience de l'individu devraient se faire dans un progrès parallèle des groupes humains et, plus généralement, de l'espèce humaine au sein de l'environnement terrestre. Les mécanismes pour un bon contrat social, assurant l'adaptation de l'homme à son univers, deviennent alors aussi importants que ceux destinés à encourager l'autonomie des individus.

L'individuation a-t-elle des limites?

Ceci dit se pose aujourd'hui un problème de grande importance : jusqu'où pourrait aller, ou devrait aller, cette marche à l'individualisation et à la conscience réfléchie des personnes et des groupes ?
Les progrès des technosciences, notamment la génétique et la robotique, laissent penser qu'est venu le temps où l'homme pourrait se redéfinir lui-même, en associant la réingénierie génétique et la symbiose avec des automates plus ou moins intelligents. Il faut d'abord se demander si cela est possible. A priori, la part des déterminants dépassant très largement les possibilités d'action consciente de l'humanité restera longtemps, sinon toujours supérieure à celle des facteurs maîtrisables par cette dernière. A supposer cependant que l'homme en arrive à pouvoir déterminer volontairement*** une part importante de son avenir et, corrélativement, une part importante de celui de l'environnement terrestre, serait-ce une bonne chose ? On risquerait d'en arriver à une reproduction systématique et conservatrice de l'existant, c'est-à-dire finalement à une sclérose rapide des mécanismes darwiniens d'évolution-sélection . Pour éviter cela, il faudrait réintroduire une part importante d'invention au hasard, en acceptant les conflits pouvant en résulter. On se retrouverait alors dans une situation comparable, à quelques degrés de liberté en plus, à la situation actuelle, où l'homme assiste quasi impuissant au déroulement de mécanismes extérieurs ou intérieurs à la civilisation humaine, sur lesquels il n'a guère de prise.

Ceci étant, et pour terminer par quelques considérations intéressant la robotique évolutive, nous pouvons admettre qu'il sera important, lorsque il deviendra possible de multiplier les automates intelligents, de favoriser toutes les solutions permettant à ceux-ci de s'individualiser les uns par rapports aux autres, ainsi que par rapport à leurs concepteurs humains, pour éviter la génération d'entités toutes semblables, qui assécheraient très vite les capacités d'innovation collective .

*Rappelons que, pour le moment, faute sans doute de connaissances suffisantes concernant les déterminants du développement des individus, il parait difficile de prévoir à l'avance la façon dont tel individu pourra émerger par rapport à ses congénères, ni les conséquences résultant de cette émergence. D'où l'intérêt, dirons les radicaux de l'humanisme, de respecter tous les individus, compte-tenu de leurs potentiels cachés (qu'ils soient jugés par le sens commun comme "normaux" ou "déviants" au regard des normes sociales du moment).
**Gérald Edelman : "Comment la matière devient conscience", éditions Editions Odile Jacob, 2000.
*** Selon des mécanismes dits "de libre-arbitre" liés à la dynamique de l'état électrique des neurones, ou à partir du fonctionnement de modèles de conscience artificielle, dont nous n'avons pas encore de représentations précises. On lira sur ces points les ouvrages de Freeman et de Cardon

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