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27 Décembre 2001
Jean-Paul Baquiast
AUTEUR
Homo Neandertalensis
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Automates Intelligents
envisage de lancer parmi ses lecteurs un concours d'écriture
de nouvelles mettant en scène sur le mode littéraire des situations
ou des lieux intéressant l'AI, la robotique et les sciences
associées. Les œuvres reçues pourront être publiées sur
le site. Un concours sera organisé ultérieurement, en fonction
du nombre et de la qualité des envois, pour désigner l'auteur
de l'année. Nous vous proposerons dans le prochain numéro
le règlement (très simple, rassurez-vous) de ce projet. En
attendant, nous faisons appel à l'imagination de ceux que
l'idée intéresserait déjà. C'est le cas au sein de la rédaction.
Vous trouverez ci-dessous une première nouvelle, due au clavier
inspiré de J.P.Baquiast.
Automates Intelligents
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Homo Neandertalensis
L'équipe est en effervescence. Toute la journée et toute
la nuit, les ossements et les artefacts découverts la veille ont
été relevés et pointés sur le plan du site. Un début d'identification
a été fait. Manifestement, les préhistoriens se trouvent sur l'emplacement
d'un combat entre représentants de l'espèce Homo Sapiens et de celle
que l'on appelle désormais Homo Neandertalensis (et non plus Homo
Sapiens Neandertalensis). Le spécialiste est formel. Des armes caractéristiques
de deux cultures différentes se trouvent mêlées, la culture du Moustérien,
généralement associée au Neandertal, et celle de l'Aurignacien,
attribuée à Cro-Magnon, un des premiers Sapiens. Les os retrouvés,
brisés comme dans une violente bagarre, seront envoyés pour analyse
de l'ADN au laboratoire de l'université de Marseille.
Le chimpanzé apprivoisé de l'équipe, toujours en éveil,
Koko, semble lui-même pénétré de l'intérêt de la découverte. Il
va et vient, en regardant les hommes d'un air interrogatif.
Elle, la seule fille du groupe, tient en mains un de
ces ossements, avant la mise en caisse. Elle rêve. Ainsi pourrait
se trouver confirmée l'hypothèse extraordinaire selon laquelle Neandertal
et Sapiens se seraient côtoyés pendant près de 200.000 ans, sans
appartenir à la même espèce. L'un et l'autre auraient représenté
des lignées différentes, peut-être incapables de s'interféconder.
Il s'agissait au fond de deux familles d'animaux étrangers les uns
aux autres, en cours d'hominisation sophistiquée, selon des processus
peut-être très éloignés. Le hasard et la nécessité de l'évolution
ont favorisé la survie de l'une, mais cela aurait pu être celle
de l'autre. Précédemment, ces mêmes phénomènes de buissonnement
suivis de sélection ont du se produire, puisque désormais les préhistoriens
ne peuvent plus tracer de ligne directe entre les nombreux spécimens
d'australopithèques et d'hominiens qui sont mis à jour.
Comment se passait cette coexistence entre hommes différents
? C'est la grande question que se pose toute la communauté des anthropologues.
Y avait-il coexistence pacifique, guerre ? S'ignoraient-ils parce
que peuplant des territoires spécifiques. Pourquoi Neandertal a-t-il
cédé la place ?
Elle continue à rêver, son os à la main. Les fragments
mélodiques d'une chanson qu'elle avait beaucoup aimé lui reviennent
en mémoire " Il aurait suffi de presque rien, peut-être quelques
années de moins… ". Et puis sa pensée dérive " J'entends déjà
les commentaires. Comment peut-il encore lui plaire ? ". Elle se
voit dans une troupe de Sapiens. Parmi eux, se trouve un étranger,
plus grand, plus fort que les siens. Il s'est retrouvé un jour dans
la troupe. Les mâles l'ont toléré, sans cependant le laisser s'approcher
des femmes. On l'appelle l'Homme d'en Haut, parce que ses congénères
semblent peupler de hauts plateaux sur lesquels les Cro-magnons
ne s'aventurent qu'avec prudence. L'Homme d'en Haut parle un langage
que nul ne comprend. Néanmoins, par gestes et stéréotypes de comportements,
il peut coexister pacifiquement avec les Sapiens.
Elle, imagine-t-elle, se serait certainement intéressée
à lui. Elle aurait tenté de lui parler. Mais comment aurait-elle
su ce qu'il pensait, ce qu'il aurait pu vouloir lui dire de ses
origines, de ses intentions, de ses sensations?
Au fond, pense-t-elle, elle se serait trouvée dans une
situation analogue ou presque à celle qui résultera de la fréquentation,
très prévisible maintenant, de robots androïdes dotés de conscience
artificielle. Si ces robots passent avec succès le test de Turing,
c'est-à-dire s'ils parlent et réagissent comme des hommes, comment
les distinguer de ces derniers? Mais - situation à laquelle semble-t-il
Turing n'avait pas pensé - si ces robots parlent comme des hommes,
mais ne pensent pas comme des hommes…s'ils développent des
formes de représentations jusque là ignorées des hommes, comment
les comprendre sans les rejeter, comment établir des symbioses fertiles
entre des cultures différentes? Peut-être par l'amour, comme l'envisagent
volontiers les mieux intentionnés des auteurs de science-fiction
?
Ceci dit, assez rêvé. Le jour commence à se lever. Il
faut embarquer dans le pick up et rentrer au camp. Elle se dirige,
suivie de Koko, vers la voiture.
* * * * * *
Quelle est cette douleur qui la traverse ? Elle a été
blessée lors de l'attaque. Les morts, qui n'ont pas été emportés
par les agresseurs, gisent ici et là. L'Homme d'en Haut est parmi
eux, non loin d'elle. Il vit encore. Il la regarde. Elle se souvient
qu'il s'est battu, mieux que ses propres mâles, pour que les agresseurs
ne puissent l'approcher et l'emmener. Mais il n'a pu empêcher le
jet d'une sagaie.
Elle est de plus en plus faible. Elle va s'endormir.
Mais quelque chose d'extraordinaire lui semble passer, entre l'Homme
d'en Haut et elle, dans l'échange du regard, lorsque leurs yeux
à tous deux se ferment.
* * * * * *
Elle ouvre les paupières, non sans mal. Le sang s'écoule
du bas de son corps. Un poids énorme écrase sa poitrine, celui du
pick-up renversé sur elle, dont le conducteur a du s'endormir au
volant. Les membres de l'équipe sont dispersés inertes sur la pente.
Seul Koko a pu sauter à temps. Il s'agite, va et vient en se frappant
la poitrine. Il gémit, semble pleurer.
Elle sent qu'elle va perdre conscience. Koko est venu
tout près d'elle. Il la regarde intensément. Elle tend la main,
la pose sur sa fourrure. Koko semble comprendre. Il prend cette
main dans la sienne, comme s'il pouvait adoucir le passage dans
lequel elle s'engage.
Koko veille désormais. Il n'écoute ni la faim ni la
soif. Nul n'approchera la forme humaine qui repose. Il ne lâchera
pas la petite main qui a tenu la sienne au matin d'un jour qui pour
lui a révélé tant de choses.
Pour en savoir plus sur Homo Neandertalensis, on pourra se reporter
au dossier publié par Sciences et Avenir de janvier 2002 : Neandertal,
l'extraordinaire histoire du 2e homme (voir http://permanent.sciencesetavenir.com/sci_20011217.OBS1550.html).
Automates Intelligents © 2001
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