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Essai
- Le paradigme de l'Automate ou le dialogue d'Alain et Bernard

Février 2001
Jean-Paul Baquiast
AUTEUR

Le paradigme de l'automate ou le dialogue d'Alain et Bernard

Chapitre 2. Darwinisme et biologie

Chapitre 2, section 3 La machine à inventer neuronale
NB: Les * renvoient aux références bibliographiques fournies en fin de texte. Nous nous sommes limités à l'indispensable.

Episode précédent
Définition: La catégorisation

Résumé du Chapitre 2 Darwinisme et biologie Pendant des siècles, les hommes ont pensé que le vivant ne pouvait s'expliquer par l'agencement de particules matérielles soumises à des déterminismes mécanistes. Même pour les philosophes et savants ne faisant pas appel aux explications religieuses, le vivant semblait résulter d'un mystérieux élan vital orienté vers une finalité. Charles Darwin et ses successeurs ont radicalement modifié ce point de vue. C'est là, pour reprendre l'expression de Daniel C.Dennett, l'idée dangereuse de Darwin "Darwin est-il dangereux", dont beaucoup de gens n'ont pas encore toujours mesuré la portée, ou accepté les conséquences.

Les innombrables et fructueux développements de cette idée inspirent aujourd'hui l'ensemble des sciences occidentales. La biologie, au sens large, y trouve le principe directeur expliquant la genèse et l'évolution des structures vivantes. La neurologie et les sciences de la connaissance y trouvent également les méthodes à partir desquelles analyser l'apparition de l'esprit et de ses créations les plus ambitieuses, là encore sans faire appel à une explication finaliste ou théologique. Ce sont enfin les sciences et techniques de l'automate, qui utilisent les méthode de la sélection darwinienne simulée sur ordinateur pour faire apparaître à des vitesses record (par rapport aux temps longs de l'évolution biologique) des générations d'artefacts de plus en plus proches des organismes vivants et des cerveaux humains.

L'ensemble de ces sciences montre aujourd'hui une profonde unité d'approche, découlant d'une utilisation commune des grands principes du darwinisme, principes que l'on peut résumer en quelques mots:
- le matérialisme : tout découle de l'agencement de particules matérielles sans intervention d'un deus ex machina quelconque,
- la co-évolution compétitive, entraînant de façon aléatoire l'apparition de solutions nouvelles,  sous l'effet de processus de type algorithmique simples et toujours identiques: symbiose, réplication, génération d'accidents réplicatifs, concurrence pour l'accès aux ressources, survie des solutions disposant de la meilleure adaptation à l'environnement du moment,
- l'absence de finalité et même d'un sens quelconque a priori dans l'émergence des solutions nouvelles. L'adaptation ou fitness résultant de la sélection se constate chez les organismes les plus élémentaires comme chez les plus complexes, dès lors qu'ils survivent à la pression sélective. Cette survivance peut à tout moment se trouver compromise par l'apparition de contraintes nouvelles auxquelles telle ou telle solution se révélera incapable de s'adapter.

Admettre le caractère opérationnel de ces principes explicatifs inspirés du darwinisme n'empêche pas de reconnaître d'une part notre ignorance concernant les modalités précises d'apparition de la vie et des premières structures réplicatives, d'autre part la très grande diversité des solutions vivantes, incluant le fait que certaines filières ou canaux sélectifs favorisent l'émergence de solutions de plus en plus complexes, sous l'effet notamment de la symbiose agrégative qui constitue l'un des processus algorithmiques utilisés par le vivant.

Ainsi, parallèlement à la persistance d'espèces à génomes simples comme les bactéries, sont apparues des espèces à génomes complexes, commandant notamment la construction de systèmes nerveux centraux capables de traitements computationnels impossibles aux espèces plus simples. Ces systèmes nerveux centraux ont conféré des avantages suffisants pour que ces espèces complexes, malgré des facteurs de fragilité plus grands, ne disparaissent pas mais au contraire se développent - ceci bien avant l'apparition de l'homme.

Le darwinisme, ainsi entendu, peut poser le problème, difficile à traiter sans dérives idéologiques, des critères de la bonne adaptation (fitness) et, plus utilement, de l'adaptabilité. On peut penser que, dans les environnements complexes et changeants rapidement, l'adaptabilité est fonction de l'aptitude à générer sur un rythme élevé de nouvelles solutions, au hasard ou de façon partiellement canalisée. Il se trouvera rapidement, en ce cas, une nouvelle solution plus adéquate que les anciennes pour assurer la survie, qui sera donc sélectionnée. Sur le mode imagé, l'on dira que les organismes ou systèmes les plus adaptables devraient fonctionner sur le mode d'une "machine à inventer" performante.

Un premier type de machine à inventer biologique, utilisant ce mécanisme, est identifié depuis la moitié du 20e siècle. Il s'agit de la réplication ADN/ARN commandant la reproduction cellulaire monozygote, complétée par la reproduction sexuée des hétérozygotes, au cours de laquelle les accidents ou combinaisons de réplication donnent naissance à des mutations ou des variations, dont seules les plus aptes survivent. Les gènes et génomes résultant de cette sélection commandent (globalement parlant) toute l'architecture de base des organismes vivants, depuis la bactérie jusqu'à l'essentiel de l'organisation de la structure la plus complexe qui soit, le cerveau humain.

Un deuxième type de machine à inventer naturelle découle de l'apparition des systèmes nerveux chez les animaux. Au sein des espèces animales, les individus, par apprentissage et imitation, se trouvent dotés grâce à leur système nerveux de véritables modèles symboliques ou représentations mémorisant ce qu'ils perçoivent de leur univers, et commandant des comportements plus diversifiés ou adaptatifs que ceux résultant de l'hérédité génétique. Après sélection par l'expérience, les comportements que commandent ces représentations, s'étant révélés les plus aptes à assurer la survie des individus, se transmettent par imprégnation et imitation au sein des espèces ou de sous-groupes unis par des échanges comportementaux homogènes. Chaque espèce se dote ainsi d'une "culture" propre, qui constitue un monde à elle s'ajoutant au monde extérieur.

Ces représentations ne sont en principe pas détachables des circonstances qui les font naître ou qui les réactivent. Mais chez certaines espèces, dotées d'un appareillage cérébral capable d'intégrations plus poussées, elles se doublent de l'apparition de symboles acquérant de l'indépendance par rapport à l'objet représenté, qui peuvent faire l'objet de mémorisation et retraitement internes aux individus, de transmissions et enrichissements d'individus à individus. Ceci donne naissance à ce que l'on appelle ordinairement les langages, ainsi qu'à toutes les constructions associant le vivant et le virtuel que permet l'usage social de ces langages, au service d'expériences et de réalisations de plus en plus riches. Les sociétés humaines offrent évidemment, notamment par leur expansion démographique et leur culture techno-scientifique, les exemples les plus impressionnants de telles constructions influant de plus en plus massivement sur la bio-sphère et même les équilibres géo-physiques.

Les langages humains (voire les proto-langages animaux) induisent généralement la conscience de soi et de l'autre. Ils favorisent donc l'individuation (individuation des individus et des groupes). Nous aurons donc l'occasion d'y revenir dans le chapitre 3 consacré à la conscience et à l'intelligence consciente d'elle-même. Mais dans un premier temps, il suffit d'étudier le rôle des représentations et symboles supportés par les systèmes nerveux comme l'on étudie le rôle des gênes. 

Dans aucun des deux cas, la logique darwinienne qui inspire leur évolution ne se trouve démentie. Aucune finalité d'ensemble ne devrait pouvoir être évoquée. Les facteurs en compétition changent cependant de nature ou de mode d'action, exigeant d'autres méthodes d'analyse que celles utilisées en biologie. Les mutations de l'ADN et des génomes sont prises de vitesse, au moins chez les organismes multicellulaires complexes dont l'homme fait partie, par celles des facteurs culturels et de leurs supports sociaux et neurologiques.

Richard Dawkins a suggéré d'appeler "mèmes" les agents de ces nouvelles évolutions, dont la compétition darwinienne au sein de l'espèce commande la plus ou moins grande fitness ou adaptabilité des groupes humains,  par l'intermédiaire des individus qui les composent. Les mèmes peuvent être considérés comme des entités neuro-informationnelles circulant au sein des individus et des groupes humains, échappant en partie aux possibilités de prise de conscience dont disposent ces derniers. Nous étudierons dans le chapitre 4 les méga-machines sociales humaines, qui peuvent être considérées d'une certaine façon comme des mèmes de très grande taille.


Chapitre 2, Section 3. La machine à inventer neuronale

Alain
Si tu emploies ce terme de machine à inventer neuronale, tu limites obligatoirement ton analyse à un relativement petit nombre d'organismes vivants, représentant un faible pourcentage de la matière vivante terrestre, ceux dotés d'un système nerveux.

Bernard
Si tu veux, encore que, vu d'un autre angle, nous puissions admettre que le neurone est la chose du monde la mieux partagée. Dès qu'un organisme multicellulaire du règne animal dispose d'un minimum de cellules lui permettant d'entrer en relation avec le monde extérieur, certaines de ces cellules se spécialisent pour transporter de l'information entre les autres, de sorte que le rôle de chacune d'entre elles se trouve optimisé. Dès le début de la vie organisée, il y avait là une niche fonctionnelle à envahir, permettant à ces cellules spécialisées dans le transport et l'échange d'information de vivre en symbiose avec les autres: "je t'informe et tu me nourris". Nous trouvons là un des exemples les plus frappants de l'onto-phylogénèse évoquée lors de notre précédent entretien (Ni Dieu ni gènes de Kupiec et Sonigo*). L'écosystème cellulaire se construit sur le mode darwinien adaptatif, dans le cadre de la course à la nourriture qui caractérise les cellules "égoïstes".

Alain
Est-ce que l'on retrouve chez les monocellulaires et chez les pluricellulaires du règne végétal, cette fonction de mise en relation des composants de l'organisme?

Bernard
En principe non, pas du moins sous la forme de systèmes de neurones articulés. Mais les transmetteurs chimiques et les canaux cellulaires permettant de les transporter y sont universellement répandus. Je te parie que prochainement, avec le développement du regard interdisciplinaire résultant notamment des travaux sur la vie artificielle, les chercheurs proposeront des modèles de la cognition chez les végétaux pas très différents de ceux reconnus depuis longtemps chez l'animal.

Alain
C'est toi qui le dis. Mais revenons à tes architectures neurales ou neuronales. Comment les inscrire dans la suite de nos réflexions précédentes?

Bernard
en simplifiant beaucoup, nous dirons que le système nerveux le plus élémentaire comporte trois niveaux de circuits de neurones. Nous avons ceux adaptés à la perception sensorielle proprement dite, ceux transmettant l'information dédiée aux activités sensori-motrices, et ceux consacrés aux représentations d'ensemble nécessaires à la coordination générale. Les neurones affectés à ces trois fonctions sont évidemment plus ou moins spécialisés, mais ils travaillent néanmoins de façon coordonnée, pour rendre l'organisme le plus réactif, le mieux adapté possible à son environnement spécifique.

Alain
Les fibres neuro-motrices, constituant le niveau intermédiaire que tu viens de mentionner, sont sans doute les moins intéressantes pour notre propos. Cela fait longtemps que les naturalistes ont étudié, par exemple, la transmission de l'influx nerveux commandant les mouvements des cuisses de la grenouille. Je me demande cependant si nous ne devrions pas nous y arrêter un instant. Est-ce que nous ne devrions pas discuter par exemple des questions relatives à l'anatomie et à la physiologie des neurones, aux synapses, aux médiateurs chimiques, etc.? Le prix Nobel de biologie, en 2000, est allé à un connexionniste du système nerveux..

Bernard
Il s'agit de questions complexes, en évolution rapide, mais un peu en dehors de notre propos. Il nous suffira de savoir que les solutions adoptées par la nature pour assurer la transmission de l'influx nerveux via l'axone d'une part, les synapses et les neuro-médiateurs d'autre part, sont d'un intérêt majeur, non seulement pour la connaissance neurologique, mais pour l'étude de l'intelligence et de la conscience. Les codes utilisés, la plasticité synaptique, la façon dont se construit la mémoire par sélection de synapses (détection de coïncidence par exemple) font l'objet de travaux en constants développements. Les neurologues insistent à juste titre sur le fait que les réseaux électroniques ou leurs simulations sur ordinateurs doivent se garder de simplifier le neurone et le tissu neuronal. D'où la prudence quant aux enseignements que les physiciens pourraient en tirer en construisant des artefacts. Néanmoins, des études comparées s'imposeront de plus en plus, notamment quand il s'agira de comprendre comment l'invention peut émerger des systèmes nerveux, afin d'essayer de reproduire ces processus dans nos automates.

Mais il demeure que les vrais mystères de l'organisation neuronale et de ses contenus se trouvent aux deux bouts, du côté des organes sensoriels et du coté des centres intégrateurs des cerveaux.

Alain
nous n'aurons guère le temps non plus de nous étendre sur ces mystères, malheureusement... Rien qu'en ce qui concerne le fonctionnement des organes des sens chez les animaux, et la façon dont ceux-ci utilisent ces équipements pour réaliser des performances dont les machines humaines sont encore bien incapables, il y aurait des milliers d'heures de discussions à programmer.

Bernard
Des milliers d'heures, qui se termineraient souvent par de vastes points d'interrogations. C'est ce que Steven Pinker*, notamment a rappelé, relayé plus récemment par Richard Dawkins dans "Les mystères de l'arc en ciel"*. nous avons encore beaucoup de choses, sinon tout à apprendre, relativement à la façon dont sont construits et fonctionnent les appareillages mis au point par l'évolution au service d'innombrables espèces animales. Nous pouvons à la rigueur constater la performance d'ensemble, mais nous sommes encore bien incapables de comprendre le fonctionnement fin des systèmes, et plus encore de les reproduire sur des systèmes automatiques.

Alain
Tout a fait d'accord avec toi. Le cas le plus souvent cité est celui de la navigation sur des milliers de kilomètres à laquelle se livrent des espèces migratrices d'ailleurs très différentes. Que voient ces animaux, que sentent-ils, comment utilisent-ils ces données primaires, font-ils ou non appel à l'expérience individuelle en complément des réflexes transmis par l'hérédité?

Sur ces sujets, j'ai retrouvé récemment un numéro spécial de la Revue Sciences et Avenir, datant de 1995, et consacré à l'intelligence animale. Tous les articles de cette publication mériteraient une lecture attentive* .

Bernard
Chez le grand public, on a tendance à se focaliser sur les performances des organes des sens chez l'animal, mais de l'avis des neurologues évolutionnistes, c'est la façon dont les cerveaux des différentes espèces, depuis le moucheron jusqu'aux primates, voient ou reconstruisent l'univers, qui pose véritablement problème. Autrement dit, que sont les contenus et mode de computation que l'on trouverait, si l'on cherchait vraiment, à  ce que j'avais appelé l'autre bout des organisations neuronales, c'est-à-dire les centres intégrateurs constituant ce que l'on appellerait en informatique l'unité centrale des machines animales.

Alain
Appelons cela globalement le cerveau ou, mieux, me semble-t-il, le système nerveux central. Mais peut-on parler du système nerveux de la même façon quand il s'agit de celui du moucheron, du poulpe ou de l'homme ?

Bernard
Je constate que la neurologie moderne accepte le fait qu'il y ait une grande homogénéité dans les différents types de systèmes nerveux, et une grande continuité dans leur marche vers la complexité, d'une espèce à l'autre. On retrouve les mêmes segmentations, par exemple, depuis les insectes jusqu'aux hommes.

L'approche philosophique est la même en ce domaine que celle prévalant aujourd'hui à propos de l'évolution du monde en général. On n'estime plus qu'il y ait de fossé infranchissable entre l'évolution du monde de la matière non-vivante (énergie et matière) et celle de la matière vivante. De même, il n'y a pas de fossé ou mur entre les formes plus ou moins complexes d'organisation de la matière vivante, y compris en ce qui concerne les systèmes nerveux et leurs performances. Ceci dit, le cerveau humain est quand même, dans ses fonctions associatives, quelque chose de très spécifique, que nous examinerons ultérieurement à propos de la conscience.

Alain
Nous nous sommes convenus d'examiner le rôle du système nerveux comme machine à inventer - machine à inventer de second type, pour reprendre ton expression. Le terme de second type fait sans doute allusion au fait que l'invention (et la compétition darwinienne qui s'ensuit) s'y déroule à des rythmes beaucoup plus rapides, et avec une plus grande diversité, que l'invention de premier type, celui de la machine génétique.

Bernard
Exactement. Dans les fibres neuronales longues reliant les organes des sens ou les organes moteurs des animaux à leur système central, circulent des impulsions traduisant la réaction à court terme de l'animal à son environnement. Dans les cartes cérébrales du système nerveux central s'associent et se mémorisent les informations résultant de l'activité du système sensoriel et moteur. Il en résulte des réseaux temporaires ou rendus durables par renforcement, qui correspondent à des représentation du monde acquises par l'animal au cours de sa vie, éventuellement transmissibles aux autres par imitation des comportements que ces cartes pilotent. Ces associations fonctionnelles durables de neurones peuvent être considérées comme des "objets mentaux", pour reprendre une expression de Changeux*. Elles commandent ceux des comportements de l'animal acquis lors de la vie embryonnaire puis lors de l'apprentissage, qui complètent ceux directement sous commande génétique.

L'étude de ce que l'on appelle à juste titre l'intelligence animale, ou la cognition animale, est précisément l'étude de ces milliers de comportements différents. Il faut d'abord observer l'animal, dans son milieu naturel si possible, ou en laboratoire. C'est le travail des naturalistes, comme l'on disait dans le temps, ou des éthologistes. Ces études sont généralement difficiles. Approcher l'animal, lorsqu'il n'est pas domestique, demande du temps, des équipements, de l'argent. Il y a des milieux, par ailleurs, où l'homme ne peut pratiquement encore pas aller, comme l'océan profond.

Mais après la phase de l'observation doit venir celle de la compréhension, de l'explication, voire, si l'on peut, de la simulation sur un système artificiel. C'est là qu'il faut faire cette ingénierie inverse dont nous avons déjà parlé: remonter du résultat visible, le comportement, au mécanisme invisible qui commande ce résultat.

Alain
Les revues scientifiques sont pleines de travaux analysant les capacités cognitives de différentes espèces....

Bernard
Oui, mais plus ces études progressent, plus elles découvrent combien les recherches précédentes avaient gravement simplifié, sous-estimé, la complexité, la finesse d'adaptation des appareils neuronaux et sensoriels des animaux -insectes compris, évidemment - pour ne pas parler des phénomènes de co-évolution entre espèces, végétales et animales, carnivores et herbivores, etc. . C'est maintenant le plus souvent sur le plan de la biologie moléculaire qu'il faut se placer pour comprendre ce qui se passe. Je ne parle plus là de l'organisation  sous commande génétique, mais des mécanismes adaptatifs acquis par les individus dès leur naissance, à partir de leurs expériences individuelles ou sociétales. Dans toutes les espèces, le plan génétique n'intervient que pour fixer les bases de départ, ou des limites infranchissables. Cela laisse place à d'innombrables diversifications, qui touchent à ce que l'on pourrait appeler les nanotechnologies du vivant.

Alain
J'imagine volontiers que la recherche scientifique devrait consacrer, pour y voir clair, des milliards de crédits. Les hommes préfèrent en général, par pur anthropocentrisme, se persuader qu'il n'y a rien à voir.  Pour eux, les choses intéressantes se passent dans l'espèce humaine...et encore...pas partout. Ce mépris du vivant leur donne bonne conscience pour massacrer la biodiversité. Ils ne se rendent pas compte que chaque espèce qui disparaît, animale ou végétale, emporte avec elle un secret d'organisation qui aurait pu nous être précieux. L'homme au sommet de l'échelle évolutive... quel mythe dangereux!

Bernard
Il ne semble pas discutable que les animaux les plus simples, dès lors qu'ils disposent d'un système nerveux susceptible de mettre en mémoire et retraiter les informations fournies par les organes des sens, élaborent des représentations du monde : une cartographie de leur environnement et des "artefacts" ou "modèles" des choses, êtres et phénomènes le peuplant. Ces cartographies sont sans doute très différentes d'une espèce à l'autre, très différentes aussi de la façon dont nous-mêmes, nous nous représentons le monde.

Nous avons l'impression que le monde autour de nous est à la fois constant et consistant, identique pour tous ceux qui y vivent, hommes ou animaux. Certains le voient plus ou moins différemment, mais les différences seraient marginales. Par exemple tel animal ne voit pas les couleurs, un autre au contraire utilise des ultra-sons... mais en gros le monde reste le même, indépendant de ces nuances, tel  que, finalement à peu de chose près, nous le voyons.
Richard Dawkins, dans son dernier livre, Les mystères de l'arc en ciel * fait, si j'ai bien compris, une hypothèse assez différente, et tout à fait étonnante. Le cerveau de chaque animal - y compris le nôtre - construit son propre monde, selon les techniques dites du virtuel (reconstruction en 3 D, réalité augmentée, etc.) La réalité virtuelle des roboticiens, finalement, ne serait que la redécouverte d'une pratique généralement répandue chez tous les animaux: utiliser leurs neurones pour construire le type de monde qui s'est révélé, par adaptation darwinienne sur le mode hasard-sélection, le plus apte au maintien de leur intégrité...

Alain
On retrouve là, en quelque sorte, ce dont les physiciens quantiques ont réussi depuis 80 ans à nous persuader. Il n'y a pas de réel en soi, mais seulement ce que produit l'association observateur-instrument-théorie scientifique...

Bernard
Oui, mais, à la réflexion, cela n'a rien d'étonnant. Nos sens, et le monde qu'ils perçoivent, ne sont pas autre chose que des combinaisons d'atomes et de champs de forces, que chaque espèce vivante s'est trouvée obligée d'accommoder à sa manière, au fil des avatars de son évolution spécifique. On peut penser aussi que, pour raison d'économie, ces représentations du monde propres à chaque espèce ne sont mémorisées qu'à deux conditions: être importantes à la survie et présenter un caractère répétitif suffisant. De plus, elles résultent comme nous venons de le dire de ce que les sens permettent de saisir, c'est-à-dire qu'elles sont très différentes selon les espèces animales. Les prédateurs carnivores nécessairement très mobiles ont besoin de capteurs sensoriels sophistiqués, de cerveaux capables de croiser les informations recueillies. Leur vision du monde en sera donc plus riche, et mieux adaptée à leur survie, que celle d'un herbivore...

Alain
Encore que... si l'herbivore ne se concentre que sur l'herbe, ses chances d'échapper au carnivore seront minces...

Bernard
La logique de recueil, traitement, archivage des informations recueillies par les sens relèvent de ce que Pinker* appelle la théorie computationnelle de l'esprit. Les supports de la computation sont des neurones et non des circuits électroniques, mais les processus sont identiques. Il est également admis que ces traitements computationnels se sont développés sur le mode de l'acquisition adaptative darwinienne: des générateurs d'aléatoire (mutations ou expériences ) ont fait apparaître de nouvelles solutions, dans un champ de contraintes données, à partir desquelles les animaux et espèces dotés des solutions les plus adéquates se sont trouvées sélectionnées.

Lorsque la représentation se révèle profitable à la survie (information relative à un aliment consommable, par exemple) et lorsqu'elle est fréquemment réactivée par de nouvelles perceptions, elle est mémorisée sous forme de relations plus ou moins permanentes entre neurones. Elle devient ce que l'on pourrait appeler un pré-concept de référence, ou une cognition. Le pré-concept est disponible pour comparer de nouvelles perceptions avec le modèle : s'agit-il de l'aliment consommable déjà identifié ou d'autre chose ?

Alain
Peut-on parler de concept ou préconcept chez l'animal?

Bernard
Pourquoi pas? Il faut seulement se souvenir que la mise en mémoire des données constituant le pré-concept, l'appel à celui-ci pour évaluer les nouvelles perceptions, les modifications progressives de ces pré-concepts et la création de nouveaux liens entre eux suite à l'expérience, se font inconsciemment chez l'animal - comme d'ailleurs dans beaucoup de cas chez l'homme, à commencer par le bébé. Les neuro-sciences cognitives étudient tout cela, comme le montre un livre récent de Delacour*. (voir aussi la fiche de définition consacrée à la catégorisation).

Alain
Quelle est la part du génétique et de l'acquis dans la constitution de ce monde de représentations ou pré-concepts?

Bernard
on peut penser qu'au fur et à mesure des atouts de survie apportés par certaines représentations, celles-ci deviennent véritablement spécifiques aux espèces concernées, enrichissant ainsi le modèle génétique commandant la reproduction du système nerveux qui leur sert de support. Mais il semble indiscutable que chaque animal individuel doive réapprendre par l'expérience à utiliser ce dispositif génétique acquis, et à le spécifier en fonction de son propre environnement local. Le spécification est nécessairement individuelle. Elle reflète l'expérience de chaque individu, même si celle-ci s'articule autour d'un schéma commun de représentations, dont le jeune animal se trouve doté dès sa naissance.

Parler de ceci va nous conduire à changer brutalement de registre, puisque nous allons aborder le monde des représentations et, ultérieurement, celui des langages et des concepts - ce qui nous conduira à dire un mot de ce que Richard Dawkins a nommé les mèmes.

Alain
Il est clair que pour les chercheurs en robotique et vie artificielle, les questions posées par l'origine, les transformations et l'avenir des langages sont au coeur des réflexions et travaux à conduire, ce qui inclue l'étude des représentations ou modèles qui fournissent des contenus de sens ou sémantiques à l'échange par les langages. Mais personnellement, j'ai toujours éprouvé beaucoup de méfiance vis-à-vis des linguistes. Non pas que je manque de respect pour la technicité de leurs travaux, mais parce que je n'en vois pas toujours l'applicabilité immédiate... Je dirais la même chose de la logique et des logiciens.. .à ranger dans la redoutable catégorie des coupeurs de cheveux en quatre.

Bernard
Tu parles comme beaucoup de jeunes d'aujourd'hui, qui se refusent aux travaux d'approfondissement, et veulent tout de suite des résultats pratiques. Ceci dit, tu n'as pas tout-à-fait tort. Un roboticien, par exemple, n'a qu'une vie. On ne peut lui demander d'apprendre les fondements de cinquante disciplines amont, aussi fondamentales puissent-elles être.

Pour en revenir à la linguistrique,  je suis d'accord avec toi. Pour nous, l'étude de plus de 10.000 langues et dialectes, ou les efforts pour retrouver et faire revivre des langues anciennes disparues ou en voie de disparition, seront moins intéressants que les comparaisons susceptibles d'être faites entre les langages ou proto-langages animaux et les langages humains. De même, les travaux, (pratiquement sans issus à mon avis) consistant à comparer les langues connues, pour en tirer des informations concernant une hypothétique langue originelle, ou les éventuels gènes de la grammaire générative, ne peuvent pas nous intéresser longtemps. Comme l'avait fait remarquer un évolutionniste, le linguiste procédant à des études linguistiques comparées obtiendra des résultats certainement très intéressants, mais qui ne renseigneront pas sur le processus d'émergence du langage. Il se trouvera dans la situation d'un spécialiste des termitières qui essaie de comprendre le pourquoi de leur construction sans avoir appréhendé les algorithmes génétiques très simples, acquis par adaptation, auxquels obéissent les termites pour ajouter leur boulette de terre à celle de leurs collègues.

Alain
nous nous trouvons là devant ce que nous disions précédemment sur l'étude comparée des organes des sens chez les animaux. Ce sont des travaux passionnants, mais que nous ne pouvons pas évoquer sans perdre totalement le fil de la discussion qui nous réunit..

Bernard
Soit. Notre fil est simple à résumer. Nous devons, à notre niveau de non-spécialistes, tenter de présenter un schéma simple permettant de comprendre comment, dans la perspective darwiniste, les représentations (ou catégorisations) du réel que se donnent les animaux ont pu évoluer vers les langages humains et leurs constructions les plus complexes, celles de la science.

Alain
Finalement, nous retrouvons là le vieux dialogue entre l'instinct et l'acquis. Tant qu'elle reste au niveau de l'instinct, la représentation ne peut constituer un corpus de connaissances transmissibles et surtout articulables en systèmes plus complexes, par l'intermédiaire de symboles constituant un langage.

Bernard
c'est exact. La représentation n'est évoquée, activée que lorsque survient l'événement du monde extérieur auquel elle correspond. En l'absence de cet événement, elle disparaît dans l'inconscient. C'est là toute la différence entre le langage humain et le langage animal.

Alain
En quoi le langage humain se distingue-t-il du langage animal ?

Bernard
Vaste question, à laquelle les linguistes donnent depuis longtemps des réponses qu'à tort ou à raison, l'on ne discute plus. Je les résume très rapidement.

Le langage humain est un système productif-génératif : il permet de construire un nombre infini de phrases à partir d'un nombre fini de mots ou morphèmes (unités de sens). Le mot est choisi arbitrairement pour désigner la chose perçue ou représentée. Il faut donc connaître le mot pour savoir ce qu'il désigne. Ce caractère d'abitraire parait suffisant pour expliquer l'infinie diversité des langues, qui a correspondu à l'infinie dispersion des populations primitives.

La phrase, au contraire, peut être comprise en appliquant des règles de calcul d'ailleurs complexes, dites règles syntaxiques, qui se retrouvent grosso modo identiques dans toutes les langues. Le langage humain est ainsi organisé en double ou triple articulation: le phonème (unité de son), le morphème (unité de sens) et la syntaxe. Aucun langage ou pré-langage animal ne présente ces possibilités.

Enfin, une dernière différence très importante, tient au rôle du langage. Le langage animal est uniquement impératif ou injonctif: il indique une demande ou donne un ordre. Le langage humain est, non seulement impératif-injonctif, mais aussi déclaratif: quand je montre et nomme un objet, j'indique que je le vois, j'indique que je sais le désigner, et je demande aux autres de le regarder. En communiquant toutes ces informations aux autres, je les informe sur moi et  sur le monde.

Un dernier point enfin est à rappeler: on admet généralement aujourd'hui que le cerveau humain dispose d'une capacité innée à apprendre dès la petite enfance les règles syntaxiques, ce dont les animaux, même évolués ne sont pas capables.

Alain
tu veux dire que les hypothèses de Chomsky, concernant, chez l'homme, le caractère inné de l'aptitude à construire et comprendre les grammaires génératives, n'est plus discutée? Je croyais au contraire que beaucoup de linguistes éminents, par exemple le français Sylvain Auroux* n'en voulait plus.

Bernard
nous reparlerons peut-être de Chomsky plus tard. Disons que l'on ne peut nier pour le moment (c'est-à-dire en l'état des études comparées d'apprentissage des langues chez l'homme et chez l'animal), les avantages spécifiques de l'homme, qui paraissent liés à l'existence d'aires cérébrales développées consacrées aux facultés langagières. Ceci ne veut pas dire qu'il existe chez l'homme des gènes du langage et de la grammaire générative. Personne n'a pu encore les mettre en évidence dans le génome humain. Avec le décryptage complet de celui-ci, l'on y verra sans doute un peu plus clair dans peu de temps.

Il est clair cependant qu'il existe chez la plupart des animaux, des modes de communication des représentations correspondant à l'amorce de langages, de type impératif (formuler une demande, donner un ordre). Leurs représentations, parce qu'indispensables à la survie, commandent un certain nombre de comportements physiques, gestuels, posturaux, qui peuvent s'accompagner de cris. Il existe donc, entre plusieurs animaux vivant une situation identique et utilisant des pré-concepts communs, des possibilités de communication correspondant à des proto-langages. Mais, de même que les représentations sont spécialisées et ne peuvent être évoquées en dehors de l'objet extérieur auxquelles elles correspondent, de même les animaux utilisateurs des protos-symboles, mots ou gestes ne semblent pas conscients de l'existence ou du rôle de ceux-ci. Ils ne sen servent donc pas sur le mode déclaratif, pour se décrire le monde, au-delà de ce seul signal .

je suppose qu'il s'agit le plus souvent pour eux de stimuli analogues à ceux envoyés par le milieu extérieur. Ainsi, les cris spécifiques d'un goéland signalant une proie attirent d'autres goélands, mais ceux-ci seraient attirés de même façon par la perception de phénomènes du monde extérieur ayant acquis un sens pour eux, par exemple la vue d'un chalutier remontant son filet. Chaque espèce utilise différentes sortes de cris et gestes, mais ce sont les éthologistes qui essayent d'en faire des dictionnaires. Il est douteux que les animaux puissent considérer ces corpus comme des outils susceptibles d'être enrichis ou utilisés pour faire face à des situations nouvelles.

Il en est de même de l'utilisation occasionnelle de certains objets extérieurs (bâtons, pierres), utilisation qui n'est pas systématisée et à partir de laquelle des expériences cumulatives ne se produisent pas.

Alain
Je crois qu'il faut se méfier de toute généralisation. Il est très probable que, chez certaines espèces (primates, oiseaux, mammifères marins), certains cris, chants ou postures soient expressément utilisées pour transmettre des contenus cognitifs liés à certaines situations ou objets bien spécifiques. Ceci réaliserait un lien entre l'objet perçu, sa représentation dans le système nerveux, et la communication de cette représentation au profit d'un congénère, qui nous rapprocherait du mot tel qu'utilisé dans le langage humain. J'ai entendu  des conférences très intéressantes sur ce sujet lors de l'Université de tous les savoirs, émanant des linguistes JacquesVauclair et Anne Christophe.

Bernard
Certes, mais l'évolutionniste ne peut cependant s'empêcher de se demander pourquoi les innombrables espèces utilisant, selon ce modèle, des représentations utiles pour réagir efficacement dans des situations vitales, n'ont-elles pas fait le pas de plus qui aurait consisté à détacher la représentation de son contexte et à la traiter (de façon computationnelle) afin d'élargir le champ cognitif de l'individu ou de l'espèce? Est-ce parce que nulle occasion née du hasard ne s'est rencontrée, permettant d'implanter un nouveau comportement qui aurait survécu ? N'est-ce pas plutôt parce que les limites organiques et fonctionnelles des organes des sens recueillant les informations primaires, comme celles des zones cérébrales les traitant et les mémorisant, n'ont pas permis le passage de la représentation au symbole. Chaque représentation, je le répète, est liée à une situation donnée, et ne peut pas servir dans une situation, même comparable. Il y a donc quelque part une barrière d'incompatibilité, comme l'on dirait en informatique, empêchant de construire des modèles plus globaux.

C'est d'ailleurs aussi ce qui se passe chez l'homme pour tout ce qui concerne ses comportements dits inconscients, qu'il s'agisse des comportements organiques (fonctionnement des viscères ou du système endocrinien) ou des comportements dits instinctifs encore nombreux chez nous - sans mentionner les rêves non conscients. Une situation de stress inconscient provoquée par la perception d'un changement dans l'environnement se matérialise bien par une représentation, qui déclenche une réponse (sécrétion d'adrénaline par exemple) mais la représentation n'est pas reliée à un symbole, par exemple le mot stress, qui permettrait de la traiter dans d'autres registres neuronaux que celui où elle est activée.

Alain
Peux-tu donner un exemple, pris dans le monde animal, où une représentation échoue à générer un symbole, et ne peut donc donner naissance à l'amorce d'un langage organisé ?

Bernard
Nous pouvons prendre l'exemple un peu puéril du chat poursuivant une souris. Le chat est un prédateur. Génétiquement, son appareillage sensoriel et cérébral a été sélectionné pour identifier des proies possibles. C'est-à-dire que, lorsqu'il est poussé par la faim (sécrétions hormonales) ses sens et son cerveau sont capables d'identifier tout ce qui ressemble à une souris, mais rien d'autres. C'est le mécanisme de la catégorisation. Il ne fera pas attention à un chien (sauf pour s'en méfier, mais il s'agit d'un autre registre) non plus qu'au mouvement d'une branche d'arbre. Il dispose donc d'une représentation de la souris très différente sûrement de celle que nous pouvons en avoir, mais qui constitue une réalité neurologique dont la trace pourrait être rendue visible par l'imagerie cérébrale. Il utilise cette représentation pour tester ce qu'il voit et ne conserver que les images significatives, lui signalant l'existence d'une souris véritable.

Cette représentation a-t-elle été acquise toute formée par la sélection génétique? Sans doute pas. Le jeune chat a sûrement hérité d'un modèle grossier de ce type de proies, mais il l'a spécifié, par apprentissage familial ou essais et erreurs, au cours de sa vie. Si notre chat était né dans un pays ou les souris n'existent pas, mais où seuls existent les oiseaux, il ne serait pas mort de faim pour autant.

Ceci étant, autant que l'on sache, le mot "souris" correspondant à la représentation souris, mais détachable de celle-ci, n'existe pas pour le chat.

Alain
Les chats rêvent. Il est possible de supposer qu'ils voient parfois des souris dans leurs rêves, souris qu'ils cherchent à capturer lors de leur sommeil paradoxal. Donc la représentation peut être indépendante de toute perception sensorielle effective.

Bernard
Le chat peut rêver de souris, mais seulement parce que son système cérébral réactive la représentation stéréotype, ou telle mémorisation d'expérience. Cependant, la plupart du temps, en période d'éveil et en l'absence de souris dans le monde réel, la représentation restera inactivée.

Alain
Sauf peut-être si le chat est pressé par la faim. En ce cas, nous pouvons supposer que la représentation mentale d'une souris théorique puisse reprendre de l'activité dans ses circuits neuro-moteur, et déclencher des comportements de chasse.

Bernard
Oui, mais les choses s'arrêteront là. La représentation ne pourra pas servir par exemple à construire une théorie de la souris, ou bien une image artistique de la souris, et moins encore à transmettre ces constructions à d'autres chats.

Alain
On en revient à la questions que tu posais précédemment: qu'est-ce qui a permis, chez certains animaux, et  notamment les pré-hominiens, le passage aux symboles, à partir du monde de représentations dont ils disposaient? Pourquoi et comment en sont-ils venus aux gestes codifiés, aux cris codifiés (mots) et aux outils codifiés, c'est-à-dire finalement aux différents éléments d'un langage collectif. ?

Bernard
C'est bien là le grand mystère de l'origine du langage, que les travaux de simulation sur des populations d'automates nous aideront peut-être à résoudre prochainement. Il existe de nombreuses hypothèses, mais pratiquement pas de preuves - au moins de preuves que nous soyons en état de voir avec notre équipement intellectuel actuel encore limité. Nous ne savons pas comment le langage est apparu - ni même dans quels espèces animales ou préhominiennes (apparemment disparues depuis) il s'est développé. On consultera à ce sujet un numéro très intéressant de Sciences et Avenir: La Langue d'homo erectus. Quel langage parlait-on il y a 100.000 ans*. Richard Dawkins a également consacré le dernier chapitre de son livre Les mystères de l'arc en ciel, à cette question*.

Il semble indéniable qu'il a fallu aux premiers hominidés utilisateurs du langage disposer d'une capacité cérébrale associative leur permettant de faire correspondre aux représentations inconscientes dont leur cerveau était rempli, un certain nombre de gestes ou cris susceptibles de représenter au 2e degré ces mêmes représentations, afin de les traiter dans des registres non liés à l'expérience immédiate.

Au plan informatique, le schéma est facile à reproduire, par exemple chez un robot. Une information primaire déclenche un signal secondaire, qui est stocké dans une base de données où d'autres signaux, correspondant à d'autres informations, sont également stockés, modifiés, comparés et réutilisés pour construire des modèles théoriques. Mais un tel montage n'est facile à réaliser que pour un informaticien connaissant déjà le langage. Ce ne l'est pas du tout pour un animal ignorant. Le vrai défi de la robotique moderne sera précisément d'obtenir des artefacts capables de générer un langage qui leur soit propre, sans intervention directe de leur constructeur.

Nous nous plaçons évidemment ici dans l'hypothèse darwinienne la plus orthodoxe. Si ces capacité cérébrales associatives, et l'usage qui en était fait pour la pensée abstraite et la communication, se sont développés chez les hominiens, c'est parce qu'ils apportaient des avantages compétitifs considérables. Il y a donc eu mutation des gènes commandant l'organisation cérébrale, notamment les liens réentrants entre sous-systèmes fonctionnels. Ces mutations se sont accompagnées d'autres mutations, concernant la station debout, l'appareil phonateur, la main, etc. Mais il est difficile de dire quelles sont les mutations qui ont joué un rôle d'entraînement.

Alain
Il est probable que tout a co-évolué en même temps.

Bernard
Le concept de co-évolution est effectivement retenu par Dawkins. La taille du cerveau, les autres modifications corporelles, se sont développées en même temps que se développaient les usages cognitifs, à partir d'un fait générateur peut-être survenu par hasard et de façon très insignifiante. On retrouve des phénomènes semblables dans les technologies modernes. Dans le monde de l'Internet, les progrès incessants des composants (loi de Moore) et de la complexité du réseau, génèrent des usages de plus en plus ambitieux, et donc gourmands en ressources.

Alain
Et lycée de Versailles...

Bernard
et vice-versa, en effet. Ceci ne veut pas dire qu'il y ait un gène ou des gènes du langage, spécifiques, comme le disent Chomsky et les chomskiens. En fait le développement des aires du langage (aire de Broca) a commencé chez l'australopithèque comme le montrent l'examen de son crâne. Il s'est installé chez homo habilis et erectus, jusqu'à s'épanouir chez le néandertalien et le sapiens sapiens. Il s'agissait donc de parties du cerveau qui correspondaient au développement progressif d'activités présymboliques, notamment de gestes et d'outils, accompagné peut-être d'identifications non encore accompagné de nommage.

Alain
Que veux-tu dire?

Bernard
on peut très bien admettre que l'enseignement collectif de ce qui était consommable ou pas pouvait se faire en montrant tel type de larve ou fruit, accompagné de telle grimace, avant même que des mots bien définis aient été inventés pour représenter ces objets. De même, la manipulation d'une pierre de type chopper, taillée ou choisi intentionnellement, équivaut à elle seule à tout un discours valant mode d'emploi. .

Mais la question n'est pas là. Pourquoi ces mutations si utiles à la survie ne sont pas apparues plus tôt, chez d'autres espèces ou chez d'autres hominidés. Y a t-il eu un phénomène traumatisant particulier ayant rendu ce type d'échange de symboles parlé indispensable à certaines lignées, par exemple aux homos erectus ? on s'interroge également sur le caractère progressif ou brutal des mutations, encouragées par les comportements favorables qu'elles induisaient.

On a rappelé que le geste de désignation, pour soi et pour son voisin, destiné à attirer l'attention sur un fait nouveau, fut probablement à l'origine des langages vocaux. Désigner signifie identifier, c'est-à-dire déjà séparer, prénommer et proposer ce nom à l'autre. Cela peut aussi signifier l'identification du moi et du toi. C'est moi qui te désigne quelque chose. Le geste suppose en principe l'existence d'une main et d'un doigt suffisamment mobile, mais les primates n'en sont pas totalement dépourvus. Si donc un premier erectus a eu l'idée de nommer un objet, en se nommant lui-même implicitement, c'était parce que son cerveau lui rendait l'opération possible, suite à une mutation dans les aires associatives, fut-elle minime .

Alain
L'expérience donne sans cesse l'occasion de faire des associations. La plasticité du cerveau permet de réaliser celles-ci sans que des mutations intéressant l'architecture des faisceaux neuronaux, toujours complexes à envisager, soient nécessaires. Pourquoi parler de mutation dans le cas du langage?

Bernard
Effectivement. Mais alors se pose à nouveau la question que j'évoquais. Pourquoi d'autres espèces n'ont-elles pas inventé avant les hominiens, sinon le langage parlé vocal, mais des langages de gestes ou de cris plus ou moins structurés?

Alain
D'abord, elles l'ont peut-être fait, sans que nous l'ayons remarqué. C'est peut-être encore le cas des mammifères marins, dont l'on sait finalement fort peu de choses. Mais la réponse au "pourquoi pas avant ?" peut sans doute être recherchée du côté d'un grand événement traumatisant ayant imposé le recours à des solutions radicalement nouvelles, ce qui aurait donné leur chance aux tentatives de proto-langages restées jusqu'alors sans suite, parce que non véritablement utiles, vu l'existence de moyens de survie traditionnels suffisants.

Bernard
Il est vrai que les changements des comportements puis des génomes ont pu se faire très vite. Un ou deux milliers d'années ont peut-être suffit. Prenons deux hypothèses. La première concerne l'extinction massive qu'aurait subie les hominiens voici quelque 70.000 ans, suite à une éruption géante ayant refroidi radicalement le climat - hypothèse confortée par le fait que la génétique des populations humaines semble faire remonter la divergence des génomes actuels à une époque anormalement récente. On peut imaginer que dans ces conditions extrêmes, les survivants aient pu avoir besoin du langage pour mieux s'adapter à un environnement bouleversé. L'événement est un peu récent  cependant pour expliquer l'apparition du langage, si l'on considère que l'utilisation des outils et du feu, trouvant vraisemblablement leurs sources dans les mêmes changements neuronaux que le langage vocal, furent bien antérieurs (400.000 ans, sinon plus).

Une autre hypothèse que j'ai toujours trouvée très séduisante, mais qui n'a jamais été prise au sérieux (sous prétexte que l'on n'a pas retrouvé de fossiles adéquats) est celle du singe aquatique. Des hominiens auraient été obligés de vivre a moitié immergé dans des zones littorales, et auraient développé différentes adaptations, station debout confirmée, utilisation de la main et de la voix pour communiquer. L'auteur de cette hypothèse plaçait l'événement à plusieurs millions d'années avant le présent, mais on pourrait imaginer un événement de même nature, bien que de moindre ampleur, s'étant situé plus récemment.

Une fois explicité, à tort ou à raison, l'émergence par adaptation darwinienne des premiers symboles codifiés utilisés dans la cohésion collective, tout le reste peut en découler sans grande difficultés méthodologiques. Les différents symboles primaires porteurs de significations ont pu s'agréger en symboles plus complexes par agglutination, se relier par des phrases syntaxiques (correspondant d'ailleurs à la transposition des comportements actifs élémentaire de la vie quotidienne : je (sujet) fais (verbe) quelque chose (complément d'objet) quelque part (complément de lieu). De même la numération et le calcul. De même enfin l'écriture, qui se borne à affecter un symbole secondaire plus pratique à mémoriser au symbole primaire qu'est le mot parlé.

Alain
Quoi qu'il en soit, il ne fait pas de doute que nous puissions considérer le langage comme le produit essentiel de la machine à inventer neuronale - du moins chez l'homme et seulement après que les représentations mentales inconscientes, et autres catégorisations, aient pris une permanence et une consistance telles que le symbole devait quasi automatiquement en découler....

Bernard
En effet. Contrairement  aux représentations  et à la cognition encapsulée, le langage est un processus essentiellement collectif et constructif. Il n'a pas de sens sans la communication entre individus ayant pour objet la description et la reconstruction du monde. Mais de ce fait aussi le langage est l'outil de l'émergence du concept de "soi" et de celui de l'"autre". Comme nous le disions tout-à-l'heure, si je désigne et nomme à ton attention un objet du monde, je me désigne aussi comme l'acteur de cette désignation, et je te reconnais un statut équivalent au mien. Nous devenons partenaires d'une action collective nous permettant de reconstruire le monde au service de nos finalités de survie.

Les mêmes effets ont découlé de l'invention et de la généralisation des différentes "prothèses", comme nous dirions aujourd'hui, complétant les moyens du corps humain: les outils, le feu, les armes. Toutes ces innovations sont apparues à une certaine époque de l'évolution des groupes humains, et ont permis à ces groupes de disposer subitement de moyens très puissants et nouveaux non seulement pour améliorer leurs conditions de survie immédiate, mais aussi leur cohésion, laquelle a favorisé notamment leur dispersion dans l'espace.

Ceci dit, rappelons-nous que, même si ces innovations se sont révélées importantes  pour l'espèce humaine, le processus de leur apparition et de leur extension n'a pas dérogé au principe darwinien de hasard-sélection. Nous ne sommes pas en présence de l'accomplissement d'un dessein caché visant à l'émergence de l'esprit et de la conscience.

Alain
Il reste que le langage et les outils, comme nous l'avons dit, ont généré des faits de cognition et de conscience d'une toute autre ampleur que ceux observables chez les espèces animales même les plus proches de nous.

Bernard
Oui, mais nous ne devons pas considérer cela comme marquant un changement dans la nature de l'évolution. Il est d'ailleurs probable que la conscience de soi s'est d'abord concrétisée sur le plan collectif, comme conscience de nous, de notre tribu. La conscience du moi individuel n'a dû venir que plus tard, et encore en incarnation de forces collectives, comme celles dotant le chaman ou le chef de pouvoirs sur le groupe. Après les gènes codant pour la production de nouveaux organismes biologiques sont apparus les mots codant pour la production de nouveaux comportements - d'où la tentation légitime de comparer les processus génétiques et les processus "mèmétiques", pour parler comme les disciples de Dawkins.

Alain
Il faudra bien cependant que nous examinions  les modèles neurologiques modernes permettant d'expliquer l'émergence de formes de conscience de soi de plus en plus aptes à servir l'individuation des groupes et des individus humains. Le point de vue courant est que le langage est au service de la pensée, et que la pensée est au service du libre-arbitre créatif de l'homme, que celui-ci soit un philosophe, un savant ou un simple citoyen. Sommes nous là en présence d'un mythe hérité des temps religieux? Ces idées reflètent-elles au contraire quelque chose de consistant au plan de l'organisation neurologico-physiologique, qu'il faudrait analyser avec plus de précision?

Bernard
nous allons le faire dans notre prochaine conversation, où nous parlerons évidemment de la conscience, chez l'homme comme d'ailleurs chez les animaux, ne fut-ce que pour mieux situer l'intelligence et la conscience artificielles. Mais, aujourd'hui, je te propose de laisser de côté ce thème, particulièrement complexe, de la conscience, afin d'examiner le rôle moteur spécifique qu'allaient prendre dans l'évolution de la vie terrestre, dès leur apparition au sein des systèmes nerveux, les représentations mentales et leurs correspondants au sein des langages et des constructions langagières. Ceci nous permettra, soit dit en passant, d'évacuer le point de vue anthropocentriste - d'autant plus douteux qu'il est en fait spiritualo-centriste, faisant du libre-arbitre humain la source quasi-unique de création dans le domaine de la connaissance.

Alain
Quelle est ta solution de rechange?

Bernard
Ce n'est pas la mienne, mais, je me répète, celle de Dawkins, qui nous permet de retrouver les processus darwiniens d'adaptation auxquels nous nous sommes habitués - et dans lesquels, nous le verrons à l'occasion, pourront prendre place les automates intelligents susceptibles d'émerger spontanément, en dérivation et en symbiose de nos contenus cognitifs actuels.

Alain
Tu fais vraiment de Dawkins une sorte de pape de l'évolutionnisme moderne, avec ces autres papes que nous avons déjà cités, Dennett, Pinker... et autres anglo-saxons, soit dit en passant.

Bernard
Ne crois pas que je courre à tout prix derrière les évolutionnistes anglo-saxons. Nous avons de très bons chercheurs chez nous en ce domaine. Mais force est de reconnaître que ces trois que tu viens de mentionner, par exemple, ont eu 15 ans d'avance, au moins en termes de vulgarisation pour le grand public,  sur ce que racontaient les auteurs continentaux en matière de génétique et d'évolution.

Alain
que fais-tu d'Edgar Morin, Francisco Varela et bien d'autres?

Bernard
J'ai toujours considéré Morin comme une espèce de pape, mais je trouve que sur la fin, il s'est trop dispersé. Il n'a pas su, à mon avis, exploiter et faire reconnaître les nombreuses intuitions géniales présentes dans ses ouvrages (La Méthode). Mais revenons aux mèmes de Dawkins, si tu veux bien.

Rappelons nous d'abord que, même pour l'auteur du "Gène égoïste", l'histoire de l'évolution n'est pas faite seulement par les gènes, leurs erreurs de réplication, leurs conflits. Comme tu le sais, un certain nombre de modifications contribuant à la fitness (susceptibles d'ailleurs de s'inscrire à terme dans le génome) ont été identifiées comme provenant du comportement des individus au sein des espèces, et notamment de l'évolution de leur appareil cognitif - celui qui permet les catégorisations et les comportements adaptés en résultant. La condamnation du Lamarckisme, c'est-à-dire de l'hérédité des caractères acquis par des individus au cours de leur vie, au sein d'une espèce, n'est plus aussi absolue qu'elle l'était au milieu du 20e siècle. La culture comportementale d'une espèce donnée, même primitive, n'est pas entièrement instinctive, c'est-à-dire programmée par les gènes. Elle résulte de l'expérience cognitive acquise par certains individus, produisant de nouveaux comportements, éventuellement des échanges de symboles. Les phénomènes bien connus par ailleurs de diffusion: imprégnation, mimétisme, permettent la généralisation au sein de l'espèce des éléments comportementaux se révélant favorables à la survie. Il n'est pas abusif alors de parler de culture, bien que le terme soit discuté par les puristes.

La priorité étant la reproduction de l'expérience acquise par les générations précédentes, généralement transmise par les adultes aux petits, la culture d'une espèce tend à être conservatrice. Mais l'environnement peut changer, des individus peuvent se mettre à innover, par accident, en élargissant leur champ cognitif, et les nouveaux comportements en résultant créent des pressions de sélections nouvelles, d'où peuvent émerger finalement de nouvelles espèces ou sous-espèces.

Alain
je suppose que, lorsque une espèce devient capable d'ajouter à son vieux stock de réflexes des comportements secondaires  plus fins, adaptés  à un environnement particulier, elle devient aussi capable de modifier plus rapidement son environnement.

Bernard
c'est la raison pour laquelle Dawkins a pris très tôt en compte cette question de l'innovation par les échanges comportementaux entre individus au sein des espèces. Ceci dit, pour lui, les modèles ou stéréotypes comportementaux nouveaux ainsi échangés demeurent des moteurs d'évolution aussi "égoïstes" que les gènes. Selon sa thèse, ces échanges s'organisent, au sein de chaque espèce, autour de modules répétitifs, qu'il a qualifié de  mèmes. Ces  mèmes lutteraient entre eux pour survivre, par sélection darwinienne, indépendamment de l'intérêt des espèces et des individus qui les hébergent. Il peut s'agir de comportement non verbalisés, comme ceux participant aux grands instincts vitaux, recherche de nourriture, reproduction. Mais, chez l'homme, il s'agira aussi d'éléments informationnels plus ou moins complexes, à base de contenus sémantiques (les mots)  et de règles syntaxiques (leur articulation en raisonnements élémentaires).

ces différents mèmes, non verbalisés et verbalisés, se conjugueront tout en s'opposant. Cela donnera naissance à ce que nous pourrions appeler une véritable "soupe" de concepts, idées, idéologies, théories préscientifiques ou scientifiques. Les mèmes se battent entre eux, dans cette soupe, en profitant notamment des canaux de diffusion que leur offre la société humaine, sans trop se soucier des intérêts vitaux de ceux qui les hébergent.

L'hypothèse des mèmes a eu un succès considérable, particulièrement chez les scientifiques anglo-saxons. Dennett a expliqué que les faits de conscience résultent de conflits darwiniens entre mèmes, conflits desquels émerge à tout moment un vainqueur, celui qui prend la parole à ce moment. Susan Blackmore*, dans un ouvrage malheureusement non encore traduit, a construit une véritable théorie de la mémètique. Hors la mémètique, pas de salut.

Alain
je dois dire que je trouve cela assez séduisant. Les changements évolutifs provenant d'innovations au niveau des comportements au sein d'une espèce donnée - au sein de ce que l'on pourrait appeler sa "culture", par référence à ce qui se passe chez l'homme - obligent à prendre en considération le rôle des mèmes dans l'évolution.  Ne vient-il pas assez vite un moment où, chez certaines espèces, notamment chez l'homme, la plus grande partie de l'invention prend son origine dans les conflits darwiniens entre mèmes, sur le mode réplication, mutation, sélection. De ce fait, ce ne sont plus les génomes qui servent de champs de bataille à ces conflits. Ce sont  les systèmes nerveux des individus, et plus particulièrement leurs cerveaux.

Bernard
Leur cerveau et toutes les prothèses modernes complétant celui-ci, sous la forme des moyens de computation, mémorisation, transmission fournis aux hommes modernes par la technologie.

Alain
je comprend bien la problématique des mèmes, lorsqu'il s'agit des hommes. Il suffit de réfléchir au rôle des idées dites reçues dans la constitution de l'opinion publique. Mais je vois moins bien ce qui ressemblerait à cela chez l'animal. En quoi une espèce animale peut-elle produire des mèmes à partir du système nerveux des individus la composant?

Bernard
L'expérience, dans un système nerveux animal, est mémorisée sous forme de chaînes de connexions  synaptiques entre neurones, à base de médiateurs chimiques, chaînes qui se sont constituées dès le stade embryonnaire, sous commande génétique, ou lors de la vie de l'individu.. Nous avons dit précédemment  qu'il s'agissait de représentations du monde extérieur mémorisant les expériences multiples acquises par une espèce ou un individu.

Si un accident survient à l'une de ces représentations, chez un animal donné, le comportement de celui-ci sera modifié, plus ou moins durablement. Cette modification comportementale aura beaucoup de chance de se transmettre par mimétisme, la plupart des animaux s'imitant facilement, soit dans le sens géniteurs-descendants, soit entre adultes. Un mème aura ainsi pris naissance. Le fait qu'il soit apparu dans le champ des comportements plutôt que dans celui des langages ne modifiera pas l'essentiel de son rôle.

Alain
Peux-tu donner l'exemple d'un tel "accident" se traduisant par la naissance d'un mème comportemental?

Bernard
nous pouvons imaginer que le premier de ces accidents consiste en un rapprochement inopiné entre perceptions sensorielles, qui se confirme par l'expérience et donne naissance à un nouveau comportement. Si celui-ci apporte un avantage compétitif, il entraînera un ensemble de modifications durables tant pour l'animal que pour son environnement.

Le principal moteur apparaît devoir être le comportement exploratoire, par essais et erreurs, présent dans toutes les espèces (au moins à l'intérieur de leurs niches écologiques). Les jeunes sont les plus actifs en matière d'exploration, mais les adultes le restent longtemps, parfois leur vie entière. L'on cite depuis des années le cas des mésanges ayant appris en Grande Bretagne à percer la capsule des bouteilles de lait - du temps où existaient encore des bouteilles de verre déposées par le laitier à la porte des cottages.

Dans la tête de la première mésange  ayant inventé cette façon de s'alimenter, s'est probablement produit un rapprochement inopiné entre l'image de la capsule et l'image de quelque chose d'assez mou pour pouvoir être percé. Ou alors une réaction positive forte à la vue de la crème à travers la bouteille a fait oublier à la mésange l'obstacle de la capsule, mémorisé jusqu'alors dans son système nerveux comme infranchissable. L'information relative à l'infranchissabilité de la capsule aurait alors été purement et simplement effacée. Ceci aurait immédiatement libéré le réflexe de trouer ladite capsule avec le bec, réflexe jusqu'ici inhibé face à des surfaces répertoriés comme trop résistantes. Les autres mésanges, pas bêtes, ont aussitôt imité la première. Le mème était lancé dans le petit monde des mésanges anglaises

Alain
tu es très bon, réincarné en mésange anglaise. Je m'y croirais...

Bernard
Qui dit exploration par essais et erreurs signifie que le système sensoriel peut se tromper, et envoyer dans le système moteur des informations non pertinentes. Mais, même en ce cas, les erreurs de comportement en résultant peuvent se révéler bénéfiques, et faire l'objet de transmission par imitation. C'est de cette façon, en faisant des erreurs de jugement, sanctionnés par l'expérience, que les jeunes s'éduquent au cours de leur apprentissage, et que les espèces s'adaptent à de nouvelles pressions compétitives - quand elles s'y adaptent. Si tu creuses la littérature des spécialistes, tu trouveras d'innombrables exemples où des espèces différentes, insectes, oiseaux, poissons, mammifères, inventent de nouveaux comportements, explorent de nouvelles niches, à partir de simulations opérées au sein de la repr&ea