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Février
2001
Jean-Paul Baquiast
AUTEUR
Le paradigme de l'automate ou le dialogue d'Alain et Bernard
Chapitre 2. Darwinisme et biologie
Chapitre 2, section 3 La machine à inventer
neuronale
NB: Les * renvoient aux références bibliographiques
fournies en fin de texte. Nous nous sommes limités à
l'indispensable.
Episode précédent
Définition: La catégorisation
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Résumé du Chapitre 2 Darwinisme
et biologie Pendant
des siècles, les hommes ont pensé que le vivant
ne pouvait s'expliquer par l'agencement de particules matérielles
soumises à des déterminismes mécanistes.
Même pour les philosophes et savants ne faisant pas
appel aux explications religieuses, le vivant semblait résulter
d'un mystérieux élan vital orienté
vers une finalité. Charles Darwin et ses
successeurs ont radicalement modifié ce point
de vue. C'est là, pour reprendre l'expression
de Daniel C.Dennett, l'idée dangereuse de Darwin
"Darwin
est-il dangereux", dont beaucoup de gens n'ont
pas encore toujours mesuré la portée,
ou accepté les conséquences.
Les innombrables et fructueux développements
de cette idée inspirent aujourd'hui l'ensemble des
sciences occidentales. La biologie, au sens large,
y trouve le principe directeur expliquant la genèse
et l'évolution des structures vivantes. La neurologie
et les sciences de la connaissance y trouvent également
les méthodes à partir desquelles analyser
l'apparition de l'esprit et de ses créations les
plus ambitieuses, là encore sans faire appel
à une explication finaliste ou théologique.
Ce sont enfin les sciences et techniques de l'automate, qui
utilisent les méthode de la sélection darwinienne
simulée sur ordinateur pour faire apparaître
à des vitesses record (par rapport aux temps
longs de l'évolution biologique) des générations
d'artefacts de plus en plus proches des organismes
vivants et des cerveaux humains.
L'ensemble de ces sciences montre aujourd'hui une
profonde unité d'approche, découlant d'une utilisation
commune des grands principes du darwinisme, principes que
l'on peut résumer en quelques mots:
- le matérialisme : tout découle de l'agencement
de particules matérielles sans intervention d'un
deus ex machina quelconque,
- la co-évolution compétitive, entraînant
de façon aléatoire l'apparition de solutions
nouvelles, sous l'effet de processus de type algorithmique
simples et toujours identiques: symbiose, réplication,
génération d'accidents réplicatifs,
concurrence pour l'accès aux ressources, survie des
solutions disposant de la meilleure adaptation à
l'environnement du moment,
- l'absence de finalité et même d'un sens quelconque
a priori dans l'émergence des solutions nouvelles.
L'adaptation ou fitness résultant de la sélection
se constate chez les organismes les plus élémentaires
comme chez les plus complexes, dès lors qu'ils
survivent à la pression sélective. Cette survivance
peut à tout moment se trouver compromise
par l'apparition de contraintes nouvelles auxquelles
telle ou telle solution se révélera incapable de
s'adapter.
Admettre le caractère opérationnel de
ces principes explicatifs inspirés du darwinisme
n'empêche pas de reconnaître d'une part notre ignorance concernant
les modalités précises d'apparition de
la vie et des premières structures
réplicatives, d'autre part la très grande diversité
des solutions vivantes, incluant le fait que certaines
filières ou canaux sélectifs favorisent
l'émergence de solutions de plus en plus complexes,
sous l'effet notamment de la symbiose agrégative
qui constitue l'un des processus algorithmiques utilisés par
le vivant.
Ainsi, parallèlement à la persistance
d'espèces à génomes simples comme les bactéries,
sont apparues des espèces à génomes
complexes, commandant notamment la construction de systèmes
nerveux centraux capables de traitements computationnels
impossibles aux espèces plus simples. Ces systèmes nerveux
centraux ont conféré des avantages suffisants
pour que ces espèces complexes, malgré des
facteurs de fragilité plus grands, ne disparaissent
pas mais au contraire se développent - ceci bien
avant l'apparition de l'homme.
Le darwinisme, ainsi entendu, peut poser
le problème, difficile à traiter sans dérives
idéologiques, des critères de la bonne
adaptation (fitness) et, plus utilement, de l'adaptabilité.
On peut penser que, dans les environnements complexes
et changeants rapidement, l'adaptabilité est
fonction de l'aptitude à générer
sur un rythme élevé de nouvelles solutions,
au hasard ou de façon partiellement canalisée.
Il se trouvera rapidement, en ce cas, une
nouvelle solution plus adéquate que les
anciennes pour assurer la survie, qui sera donc sélectionnée.
Sur le mode imagé, l'on dira que les organismes ou
systèmes les plus adaptables devraient fonctionner
sur le mode d'une "machine à inventer" performante.
Un premier type de machine à inventer biologique,
utilisant ce mécanisme, est identifié depuis
la moitié du 20e siècle. Il s'agit
de la réplication ADN/ARN commandant la reproduction
cellulaire monozygote, complétée par la reproduction
sexuée des hétérozygotes, au cours
de laquelle les accidents ou combinaisons de réplication
donnent naissance à des mutations ou des variations,
dont seules les plus aptes survivent. Les gènes et
génomes résultant de cette sélection
commandent (globalement parlant) toute l'architecture de
base des organismes vivants, depuis la bactérie jusqu'à
l'essentiel de l'organisation de la structure la plus complexe
qui soit, le cerveau humain.
Un deuxième type de machine à inventer naturelle
découle de l'apparition des systèmes nerveux
chez les animaux. Au sein des espèces animales, les
individus, par apprentissage et imitation, se trouvent dotés
grâce à leur système nerveux de véritables
modèles symboliques ou représentations mémorisant
ce qu'ils perçoivent de leur univers, et commandant
des comportements plus diversifiés ou adaptatifs que
ceux résultant de l'hérédité
génétique. Après sélection par
l'expérience, les comportements que commandent ces
représentations, s'étant révélés les
plus aptes à assurer la survie des individus, se
transmettent par imprégnation et imitation au sein
des espèces ou de sous-groupes unis par des échanges
comportementaux homogènes. Chaque espèce se
dote ainsi d'une "culture" propre, qui constitue un monde
à elle s'ajoutant au monde extérieur.
Ces représentations ne sont en principe
pas détachables des circonstances qui les font naître ou qui
les réactivent. Mais chez certaines espèces,
dotées d'un appareillage cérébral
capable d'intégrations plus poussées, elles
se doublent de l'apparition de symboles acquérant
de l'indépendance par rapport à
l'objet représenté, qui peuvent faire l'objet
de mémorisation et retraitement internes aux
individus, de transmissions et enrichissements d'individus
à individus. Ceci donne naissance à ce
que l'on appelle ordinairement les langages, ainsi
qu'à toutes les constructions associant le vivant
et le virtuel que permet l'usage social de ces langages, au
service d'expériences et de réalisations
de plus en plus riches. Les sociétés
humaines offrent évidemment, notamment par leur
expansion démographique et leur culture techno-scientifique, les
exemples les plus impressionnants de telles constructions
influant de plus en plus massivement sur la bio-sphère
et même les équilibres géo-physiques.
Les langages humains (voire les proto-langages animaux)
induisent généralement la conscience de soi et
de l'autre. Ils favorisent donc l'individuation (individuation
des individus et des groupes). Nous aurons donc l'occasion
d'y revenir dans le chapitre 3 consacré à
la conscience et à l'intelligence consciente d'elle-même. Mais
dans un premier temps, il suffit d'étudier
le rôle des représentations et symboles
supportés par les systèmes nerveux comme
l'on étudie le rôle des gênes.
Dans aucun des deux cas, la logique darwinienne
qui inspire leur évolution ne se trouve démentie.
Aucune finalité d'ensemble ne devrait pouvoir être
évoquée. Les facteurs en compétition
changent cependant de nature ou de mode d'action, exigeant
d'autres méthodes d'analyse que celles utilisées
en biologie. Les mutations de l'ADN et des génomes
sont prises de vitesse, au moins chez les organismes
multicellulaires complexes dont l'homme fait partie, par
celles des facteurs culturels et de leurs supports
sociaux et neurologiques.
Richard Dawkins
a suggéré d'appeler "mèmes" les
agents de ces nouvelles évolutions, dont la
compétition darwinienne au sein de l'espèce
commande la plus ou moins grande fitness ou adaptabilité
des groupes humains, par l'intermédiaire
des individus qui les composent. Les mèmes
peuvent être considérés comme des entités
neuro-informationnelles circulant au sein des individus
et des groupes humains, échappant en partie aux possibilités
de prise de conscience dont disposent ces derniers. Nous étudierons
dans le chapitre 4 les méga-machines sociales
humaines, qui peuvent être considérées
d'une certaine façon comme des mèmes
de très grande taille.
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Chapitre 2, Section 3. La machine à inventer
neuronale
Alain
Si tu emploies ce terme de machine à
inventer neuronale, tu limites obligatoirement ton analyse à
un relativement petit nombre d'organismes vivants, représentant
un faible pourcentage de la matière vivante terrestre, ceux
dotés d'un système nerveux.
Bernard
Si tu veux, encore que, vu d'un autre angle,
nous puissions admettre que le neurone est la chose du monde la
mieux partagée. Dès qu'un organisme multicellulaire
du règne animal dispose d'un minimum de cellules lui permettant
d'entrer en relation avec le monde extérieur, certaines de
ces cellules se spécialisent pour transporter de l'information
entre les autres, de sorte que le rôle de chacune d'entre
elles se trouve optimisé. Dès le début de la
vie organisée, il y avait là une niche fonctionnelle
à envahir, permettant à ces cellules spécialisées
dans le transport et l'échange d'information de vivre en
symbiose avec les autres: "je t'informe et tu me nourris". Nous
trouvons là un des exemples les plus frappants de l'onto-phylogénèse
évoquée lors de notre précédent entretien
(Ni
Dieu ni gènes de Kupiec et Sonigo*). L'écosystème
cellulaire se construit sur le mode darwinien adaptatif, dans le
cadre de la course à la nourriture qui caractérise
les cellules "égoïstes".
Alain
Est-ce que l'on retrouve chez les monocellulaires
et chez les pluricellulaires du règne végétal,
cette fonction de mise en relation des composants de l'organisme?
Bernard
En principe non, pas du moins sous la forme
de systèmes de neurones articulés. Mais les transmetteurs
chimiques et les canaux cellulaires permettant de les transporter
y sont universellement répandus. Je te parie que prochainement,
avec le développement du regard interdisciplinaire résultant
notamment des travaux sur la vie artificielle, les chercheurs proposeront
des modèles de la cognition chez les végétaux
pas très différents de ceux reconnus depuis longtemps
chez l'animal.
Alain
C'est toi qui le dis. Mais revenons à
tes architectures neurales ou neuronales. Comment les inscrire dans
la suite de nos réflexions précédentes?
Bernard
en simplifiant beaucoup, nous dirons que
le système nerveux le plus élémentaire comporte
trois niveaux de circuits de neurones. Nous avons ceux adaptés
à la perception sensorielle proprement dite, ceux transmettant
l'information dédiée aux activités sensori-motrices,
et ceux consacrés aux représentations d'ensemble nécessaires
à la coordination générale. Les neurones affectés
à ces trois fonctions sont évidemment plus ou moins
spécialisés, mais ils travaillent néanmoins
de façon coordonnée, pour rendre l'organisme le plus
réactif, le mieux adapté possible à son environnement
spécifique.
Alain
Les fibres neuro-motrices, constituant le
niveau intermédiaire que tu viens de mentionner, sont sans
doute les moins intéressantes pour notre propos. Cela fait
longtemps que les naturalistes ont étudié, par exemple,
la transmission de l'influx nerveux commandant les mouvements des
cuisses de la grenouille. Je me demande cependant si nous ne devrions
pas nous y arrêter un instant. Est-ce que nous ne devrions
pas discuter par exemple des questions relatives à l'anatomie
et à la physiologie des neurones, aux synapses, aux médiateurs
chimiques, etc.? Le prix Nobel de biologie, en
2000, est allé à un connexionniste du système
nerveux..
Bernard
Il s'agit de questions complexes, en évolution
rapide, mais un peu en dehors de notre propos. Il nous suffira de
savoir que les solutions adoptées par la nature pour assurer
la transmission de l'influx nerveux via l'axone d'une part, les
synapses et les neuro-médiateurs d'autre part, sont d'un
intérêt majeur, non seulement pour la connaissance
neurologique, mais pour l'étude de l'intelligence et de la
conscience. Les codes utilisés, la plasticité synaptique,
la façon dont se construit la mémoire par sélection
de synapses (détection de coïncidence par exemple) font
l'objet de travaux en constants développements. Les neurologues
insistent à juste titre sur le fait que les réseaux
électroniques ou leurs simulations sur ordinateurs doivent
se garder de simplifier le neurone et le tissu neuronal. D'où
la prudence quant aux enseignements que les physiciens pourraient
en tirer en construisant des artefacts. Néanmoins, des études
comparées s'imposeront de plus en plus, notamment quand il
s'agira de comprendre comment l'invention peut émerger des
systèmes nerveux, afin d'essayer de reproduire ces processus
dans nos automates.
Mais il demeure que les vrais mystères
de l'organisation neuronale et de ses contenus se trouvent aux deux
bouts, du côté des organes sensoriels et du coté
des centres intégrateurs des cerveaux.
Alain
nous n'aurons
guère le temps non plus de nous étendre sur ces mystères,
malheureusement... Rien qu'en ce qui concerne le fonctionnement
des organes des sens chez les animaux, et la façon dont ceux-ci
utilisent ces équipements pour réaliser des performances
dont les machines humaines sont encore bien incapables, il y aurait
des milliers d'heures de discussions à programmer.
Bernard
Des milliers d'heures, qui se termineraient
souvent par de vastes points d'interrogations. C'est ce que Steven
Pinker*, notamment a rappelé, relayé plus récemment
par Richard Dawkins dans "Les mystères de l'arc en ciel"*.
nous avons encore beaucoup de choses, sinon tout à apprendre,
relativement à la façon dont sont construits et fonctionnent
les appareillages mis au point par l'évolution au service d'innombrables
espèces animales. Nous pouvons à la rigueur constater
la performance d'ensemble, mais nous sommes encore bien incapables
de comprendre le fonctionnement fin des systèmes, et plus
encore de les reproduire sur des systèmes automatiques.
Alain
Tout a fait d'accord avec toi. Le cas le plus
souvent cité est celui de la navigation sur des milliers
de kilomètres à laquelle se livrent des espèces
migratrices d'ailleurs très différentes. Que voient
ces animaux, que sentent-ils, comment utilisent-ils ces données
primaires, font-ils ou non appel à l'expérience individuelle
en complément des réflexes transmis par l'hérédité?
Sur ces sujets, j'ai retrouvé récemment
un numéro spécial de la Revue
Sciences et Avenir, datant de 1995, et consacré à
l'intelligence animale. Tous les articles de cette publication
mériteraient une lecture attentive* .
Bernard
Chez le grand public, on a tendance à
se focaliser sur les performances des organes des sens chez l'animal,
mais de l'avis des neurologues évolutionnistes, c'est la
façon dont les cerveaux des différentes espèces,
depuis le moucheron jusqu'aux primates, voient ou reconstruisent
l'univers, qui pose véritablement problème. Autrement
dit, que sont les contenus et mode de computation que l'on trouverait,
si l'on cherchait vraiment, à ce que j'avais appelé
l'autre bout des organisations neuronales, c'est-à-dire les
centres intégrateurs constituant ce que l'on appellerait
en informatique l'unité centrale des machines animales.
Alain
Appelons cela globalement le cerveau ou, mieux,
me semble-t-il, le système nerveux central. Mais peut-on
parler du système nerveux de la même façon quand
il s'agit de celui du moucheron, du poulpe ou de l'homme ?
Bernard
Je constate que la neurologie moderne accepte
le fait qu'il y ait une grande homogénéité
dans les différents types de systèmes nerveux, et
une grande continuité dans leur marche vers la complexité,
d'une espèce à l'autre. On retrouve les mêmes
segmentations, par exemple, depuis les insectes jusqu'aux hommes.
L'approche philosophique est la même
en ce domaine que celle prévalant aujourd'hui à propos
de l'évolution du monde en général. On n'estime
plus qu'il y ait de fossé infranchissable entre l'évolution
du monde de la matière non-vivante (énergie et matière)
et celle de la matière vivante. De même, il n'y a pas
de fossé ou mur entre les formes plus ou moins complexes
d'organisation de la matière vivante, y compris en ce qui
concerne les systèmes nerveux et leurs performances. Ceci
dit, le cerveau humain est quand même, dans ses fonctions
associatives, quelque chose de très spécifique, que
nous examinerons ultérieurement à propos de la conscience.
Alain
Nous nous sommes convenus d'examiner le rôle
du système nerveux comme machine à inventer - machine
à inventer de second type, pour reprendre ton expression.
Le terme de second type fait sans doute allusion au fait que l'invention
(et la compétition darwinienne qui s'ensuit) s'y déroule
à des rythmes beaucoup plus rapides, et avec une plus grande
diversité, que l'invention de premier type, celui de la machine
génétique.
Bernard
Exactement. Dans les fibres neuronales longues
reliant les organes des sens ou les organes moteurs des animaux
à leur système central, circulent des impulsions traduisant
la réaction à court terme de l'animal à son
environnement. Dans les cartes cérébrales du système
nerveux central s'associent et se mémorisent les informations
résultant de l'activité du système sensoriel
et moteur. Il en résulte des réseaux temporaires ou
rendus durables par renforcement, qui correspondent à des
représentation du monde acquises par l'animal au cours de
sa vie, éventuellement transmissibles aux autres par imitation
des comportements que ces cartes pilotent. Ces associations fonctionnelles
durables de neurones peuvent être considérées
comme des "objets mentaux", pour reprendre une expression de Changeux*.
Elles commandent ceux des comportements de l'animal acquis lors
de la vie embryonnaire puis lors de l'apprentissage, qui complètent
ceux directement sous commande génétique.
L'étude de ce que l'on appelle à
juste titre l'intelligence animale, ou la cognition animale, est
précisément l'étude de ces milliers de comportements
différents. Il faut d'abord observer l'animal, dans son milieu
naturel si possible, ou en laboratoire. C'est le travail des naturalistes,
comme l'on disait dans le temps, ou des éthologistes. Ces
études sont généralement difficiles. Approcher
l'animal, lorsqu'il n'est pas domestique, demande du temps, des
équipements, de l'argent. Il y a des milieux, par ailleurs,
où l'homme ne peut pratiquement encore pas aller, comme l'océan
profond.
Mais après la phase de l'observation
doit venir celle de la compréhension, de l'explication, voire,
si l'on peut, de la simulation sur un système artificiel.
C'est là qu'il faut faire cette ingénierie inverse
dont nous avons déjà parlé: remonter du résultat
visible, le comportement, au mécanisme invisible qui commande
ce résultat.
Alain
Les revues scientifiques sont pleines de travaux
analysant les capacités cognitives de différentes
espèces....
Bernard
Oui, mais plus ces études progressent,
plus elles découvrent combien les recherches précédentes
avaient gravement simplifié, sous-estimé, la complexité,
la finesse d'adaptation des appareils neuronaux et sensoriels des
animaux -insectes compris, évidemment - pour ne pas parler
des phénomènes de co-évolution entre espèces,
végétales et animales, carnivores et herbivores, etc.
. C'est maintenant le plus souvent sur le plan de la biologie moléculaire
qu'il faut se placer pour comprendre ce qui se passe. Je ne parle
plus là de l'organisation sous commande génétique,
mais des mécanismes adaptatifs acquis par les individus dès
leur naissance, à partir de leurs expériences individuelles
ou sociétales. Dans toutes les espèces, le plan génétique
n'intervient que pour fixer les bases de départ, ou des limites
infranchissables. Cela laisse place à d'innombrables diversifications,
qui touchent à ce que l'on pourrait appeler les nanotechnologies
du vivant.
Alain
J'imagine volontiers que la recherche scientifique
devrait consacrer, pour y voir clair, des milliards de crédits.
Les hommes préfèrent en général, par
pur anthropocentrisme, se persuader qu'il n'y a rien à voir.
Pour eux, les choses intéressantes se passent dans
l'espèce humaine...et encore...pas partout. Ce mépris
du vivant leur donne bonne conscience pour massacrer la biodiversité.
Ils ne se rendent pas compte que chaque espèce qui disparaît,
animale ou végétale, emporte avec elle un secret d'organisation
qui aurait pu nous être précieux. L'homme au sommet
de l'échelle évolutive... quel mythe dangereux!
Bernard
Il ne semble pas discutable que les animaux les plus simples, dès
lors qu'ils disposent d'un système nerveux susceptible de
mettre en mémoire et retraiter les informations fournies
par les organes des sens, élaborent des représentations
du monde : une cartographie de leur environnement et des "artefacts"
ou "modèles" des choses, êtres et phénomènes
le peuplant. Ces cartographies sont sans doute très différentes
d'une espèce à l'autre, très différentes
aussi de la façon dont nous-mêmes, nous nous représentons
le monde.
Nous avons l'impression que le monde autour
de nous est à la fois constant et consistant, identique pour
tous ceux qui y vivent, hommes ou animaux. Certains le voient plus
ou moins différemment, mais les différences seraient
marginales. Par exemple tel animal ne voit pas les couleurs, un
autre au contraire utilise des ultra-sons... mais en gros le monde
reste le même, indépendant de ces nuances, tel que,
finalement à peu de chose près, nous le voyons.
Richard Dawkins, dans son dernier livre, Les mystères de
l'arc en ciel * fait, si j'ai bien compris, une hypothèse
assez différente, et tout à fait étonnante.
Le cerveau de chaque animal - y compris le nôtre - construit
son propre monde, selon les techniques dites du virtuel (reconstruction
en 3 D, réalité augmentée, etc.) La réalité
virtuelle des roboticiens, finalement, ne serait que la redécouverte
d'une pratique généralement répandue chez tous
les animaux: utiliser leurs neurones pour construire le type de
monde qui s'est révélé, par adaptation darwinienne
sur le mode hasard-sélection, le plus apte au maintien de
leur intégrité...
Alain
On retrouve là, en quelque sorte, ce
dont les physiciens quantiques ont réussi depuis 80 ans à
nous persuader. Il n'y a pas de réel en soi, mais seulement
ce que produit l'association observateur-instrument-théorie
scientifique...
Bernard
Oui, mais, à la réflexion, cela
n'a rien d'étonnant. Nos sens, et le monde qu'ils perçoivent,
ne sont pas autre chose que des combinaisons d'atomes et de champs
de forces, que chaque espèce vivante s'est trouvée
obligée d'accommoder à sa manière, au fil des
avatars de son évolution spécifique. On peut penser
aussi que, pour raison d'économie, ces représentations
du monde propres à chaque espèce ne sont mémorisées
qu'à deux conditions: être importantes à la
survie et présenter un caractère répétitif
suffisant. De plus, elles résultent comme nous venons de
le dire de ce que les sens permettent de saisir, c'est-à-dire
qu'elles sont très différentes selon les espèces
animales. Les prédateurs carnivores nécessairement
très mobiles ont besoin de capteurs sensoriels sophistiqués,
de cerveaux capables de croiser les informations recueillies. Leur
vision du monde en sera donc plus riche, et mieux adaptée
à leur survie, que celle d'un herbivore...
Alain
Encore que... si l'herbivore ne se concentre
que sur l'herbe, ses chances d'échapper au carnivore seront
minces...
Bernard
La logique de recueil, traitement, archivage
des informations recueillies par les sens relèvent de ce
que Pinker* appelle la théorie
computationnelle de l'esprit. Les supports de la computation
sont des neurones et non des circuits électroniques, mais
les processus sont identiques. Il est également admis que
ces traitements computationnels se sont développés
sur le mode de l'acquisition adaptative darwinienne: des générateurs
d'aléatoire (mutations ou expériences ) ont fait apparaître
de nouvelles solutions, dans un champ de contraintes données,
à partir desquelles les animaux et espèces dotés
des solutions les plus adéquates se sont trouvées
sélectionnées.
Lorsque la représentation se révèle
profitable à la survie (information relative à un
aliment consommable, par exemple) et lorsqu'elle est fréquemment
réactivée par de nouvelles perceptions, elle est mémorisée
sous forme de relations plus ou moins permanentes entre neurones.
Elle devient ce que l'on pourrait appeler un pré-concept
de référence, ou une cognition. Le pré-concept
est disponible pour comparer de nouvelles perceptions avec le modèle
: s'agit-il de l'aliment consommable déjà identifié
ou d'autre chose ?
Alain
Peut-on parler de concept ou préconcept
chez l'animal?
Bernard
Pourquoi pas? Il faut seulement se souvenir
que la mise en mémoire des données constituant le
pré-concept, l'appel à celui-ci pour évaluer
les nouvelles perceptions, les modifications progressives de ces
pré-concepts et la création de nouveaux liens entre
eux suite à l'expérience, se font inconsciemment chez
l'animal - comme d'ailleurs dans beaucoup de cas chez l'homme, à
commencer par le bébé. Les neuro-sciences cognitives
étudient tout cela, comme le montre un livre récent
de Delacour*. (voir aussi la fiche
de définition consacrée à la catégorisation).
Alain
Quelle est la part du génétique
et de l'acquis dans la constitution de ce monde de représentations
ou pré-concepts?
Bernard
on peut penser
qu'au fur et à mesure des atouts de survie apportés
par certaines représentations, celles-ci deviennent véritablement
spécifiques aux espèces concernées, enrichissant
ainsi le modèle génétique commandant la reproduction
du système nerveux qui leur sert de support. Mais il semble
indiscutable que chaque animal individuel doive réapprendre
par l'expérience à utiliser ce dispositif génétique
acquis, et à le spécifier en fonction de son propre
environnement local. Le spécification est nécessairement
individuelle. Elle reflète l'expérience de chaque
individu, même si celle-ci s'articule autour d'un schéma
commun de représentations, dont le jeune animal se trouve
doté dès sa naissance.
Parler de ceci va nous conduire à
changer brutalement de registre, puisque nous allons aborder le
monde des représentations et, ultérieurement, celui
des langages et des concepts - ce qui nous conduira à dire
un mot de ce que Richard Dawkins a nommé les mèmes.
Alain
Il est clair que pour les chercheurs en robotique
et vie artificielle, les questions posées par l'origine,
les transformations et l'avenir des langages sont au coeur des réflexions
et travaux à conduire, ce qui inclue l'étude des représentations
ou modèles qui fournissent des contenus de sens ou sémantiques
à l'échange par les langages. Mais personnellement,
j'ai toujours éprouvé beaucoup de méfiance
vis-à-vis des linguistes. Non pas que je manque de respect
pour la technicité de leurs travaux, mais parce que je n'en
vois pas toujours l'applicabilité immédiate... Je
dirais la même chose de la logique et des logiciens.. .à
ranger dans la redoutable catégorie des coupeurs de cheveux
en quatre.
Bernard
Tu parles comme beaucoup de jeunes d'aujourd'hui,
qui se refusent aux travaux d'approfondissement, et veulent tout
de suite des résultats pratiques. Ceci dit, tu n'as pas tout-à-fait
tort. Un roboticien, par exemple, n'a qu'une vie. On ne peut lui
demander d'apprendre les fondements de cinquante disciplines amont,
aussi fondamentales puissent-elles être.
Pour en revenir à la linguistrique,
je suis d'accord avec toi. Pour nous, l'étude de plus
de 10.000 langues et dialectes, ou les efforts pour retrouver et
faire revivre des langues anciennes disparues ou en voie de disparition,
seront moins intéressants que les comparaisons susceptibles
d'être faites entre les langages ou proto-langages animaux
et les langages humains. De même, les travaux, (pratiquement
sans issus à mon avis) consistant à comparer les langues
connues, pour en tirer des informations concernant une hypothétique
langue originelle, ou les éventuels gènes de la grammaire
générative, ne peuvent pas nous intéresser
longtemps. Comme l'avait fait remarquer un évolutionniste,
le linguiste procédant à des études linguistiques
comparées obtiendra des résultats certainement très
intéressants, mais qui ne renseigneront pas sur le processus
d'émergence du langage. Il se trouvera dans la situation
d'un spécialiste des termitières qui essaie de comprendre
le pourquoi de leur construction sans avoir appréhendé
les algorithmes génétiques très simples, acquis
par adaptation, auxquels obéissent les termites pour ajouter
leur boulette de terre à celle de leurs collègues.
Alain
nous nous trouvons
là devant ce que nous disions précédemment
sur l'étude comparée des organes des sens chez les
animaux. Ce sont des travaux passionnants, mais que nous ne pouvons
pas évoquer sans perdre totalement le fil de la discussion
qui nous réunit..
Bernard
Soit. Notre fil est simple à résumer.
Nous devons, à notre niveau de non-spécialistes, tenter
de présenter un schéma simple permettant de comprendre
comment, dans la perspective darwiniste, les représentations
(ou catégorisations) du réel que se donnent les animaux
ont pu évoluer vers les langages humains et leurs constructions
les plus complexes, celles de la science.
Alain
Finalement, nous retrouvons là le vieux
dialogue entre l'instinct et l'acquis. Tant qu'elle reste au niveau
de l'instinct, la représentation ne peut constituer un corpus
de connaissances transmissibles et surtout articulables en systèmes
plus complexes, par l'intermédiaire de symboles constituant
un langage.
Bernard
c'est exact.
La représentation n'est évoquée, activée
que lorsque survient l'événement du monde extérieur
auquel elle correspond. En l'absence de cet événement,
elle disparaît dans l'inconscient. C'est là toute la
différence entre le langage humain et le langage animal.
Alain
En quoi le langage humain se distingue-t-il
du langage animal ?
Bernard
Vaste question, à laquelle les linguistes
donnent depuis longtemps des réponses qu'à tort ou
à raison, l'on ne discute plus. Je les résume très
rapidement.
Le langage humain est un système
productif-génératif : il permet de construire un nombre
infini de phrases à partir d'un nombre fini de mots ou morphèmes
(unités de sens). Le mot est choisi arbitrairement
pour désigner la chose perçue ou représentée.
Il faut donc connaître le mot pour savoir ce qu'il désigne.
Ce caractère d'abitraire parait suffisant pour expliquer
l'infinie diversité des langues, qui a correspondu à
l'infinie dispersion des populations primitives.
La phrase, au contraire, peut être
comprise en appliquant des règles de calcul d'ailleurs complexes,
dites règles syntaxiques, qui se retrouvent grosso modo identiques
dans toutes les langues. Le langage humain est ainsi organisé
en double ou triple articulation: le phonème (unité
de son), le morphème (unité de sens) et la syntaxe.
Aucun langage ou pré-langage animal ne présente ces
possibilités.
Enfin, une dernière différence
très importante, tient au rôle du langage. Le langage
animal est uniquement impératif ou injonctif: il indique
une demande ou donne un ordre. Le langage humain est, non seulement
impératif-injonctif, mais aussi déclaratif: quand
je montre et nomme un objet, j'indique que je le vois, j'indique
que je sais le désigner, et je demande aux autres de le regarder.
En communiquant toutes ces informations aux autres, je les informe
sur moi et sur le monde.
Un dernier point enfin est à rappeler:
on admet généralement aujourd'hui que le cerveau humain
dispose d'une capacité innée à apprendre dès
la petite enfance les règles syntaxiques, ce dont les animaux,
même évolués ne sont pas capables.
Alain
tu veux dire
que les hypothèses de Chomsky, concernant, chez l'homme,
le caractère inné de l'aptitude à construire
et comprendre les grammaires génératives, n'est plus
discutée? Je croyais au contraire que beaucoup de linguistes
éminents, par exemple le français Sylvain Auroux*
n'en voulait plus.
Bernard
nous reparlerons
peut-être de Chomsky plus tard. Disons que l'on ne peut nier
pour le moment (c'est-à-dire en l'état des études
comparées d'apprentissage des langues chez l'homme et chez
l'animal), les avantages spécifiques de l'homme, qui paraissent
liés à l'existence d'aires cérébrales
développées consacrées aux facultés
langagières. Ceci ne veut pas dire qu'il existe chez l'homme
des gènes du langage et de la grammaire générative.
Personne n'a pu encore les mettre en évidence dans le génome
humain. Avec le décryptage complet de celui-ci, l'on y verra
sans doute un peu plus clair dans peu de temps.
Il est clair cependant qu'il existe chez
la plupart des animaux, des modes de communication des représentations
correspondant à l'amorce de langages, de type impératif
(formuler une demande, donner un ordre). Leurs représentations,
parce qu'indispensables à la survie, commandent un certain
nombre de comportements physiques, gestuels, posturaux, qui peuvent
s'accompagner de cris. Il existe donc, entre plusieurs animaux vivant
une situation identique et utilisant des pré-concepts communs,
des possibilités de communication correspondant à
des proto-langages. Mais, de même que les représentations
sont spécialisées et ne peuvent être évoquées
en dehors de l'objet extérieur auxquelles elles correspondent,
de même les animaux utilisateurs des protos-symboles, mots
ou gestes ne semblent pas conscients de l'existence ou du rôle
de ceux-ci. Ils ne sen servent donc pas sur le mode déclaratif,
pour se décrire le monde, au-delà de ce seul signal
.
je suppose
qu'il s'agit le plus souvent pour eux de stimuli analogues à
ceux envoyés par le milieu extérieur. Ainsi, les cris
spécifiques d'un goéland signalant une proie attirent
d'autres goélands, mais ceux-ci seraient attirés de
même façon par la perception de phénomènes
du monde extérieur ayant acquis un sens pour eux, par exemple
la vue d'un chalutier remontant son filet. Chaque espèce
utilise différentes sortes de cris et gestes, mais ce sont
les éthologistes qui essayent d'en faire des dictionnaires.
Il est douteux que les animaux puissent considérer ces corpus
comme des outils susceptibles d'être enrichis ou utilisés
pour faire face à des situations nouvelles.
Il en est de même de l'utilisation
occasionnelle de certains objets extérieurs (bâtons,
pierres), utilisation qui n'est pas systématisée et
à partir de laquelle des expériences cumulatives ne
se produisent pas.
Alain
Je crois qu'il faut se méfier de toute
généralisation. Il est très probable que, chez
certaines espèces (primates, oiseaux, mammifères marins),
certains cris, chants ou postures soient expressément utilisées
pour transmettre des contenus cognitifs liés à certaines
situations ou objets bien spécifiques. Ceci réaliserait
un lien entre l'objet perçu, sa représentation dans
le système nerveux, et la communication de cette représentation
au profit d'un congénère, qui nous rapprocherait du
mot tel qu'utilisé dans le langage humain. J'ai entendu des
conférences très intéressantes sur ce sujet
lors de l'Université
de tous les savoirs, émanant des linguistes JacquesVauclair
et Anne Christophe.
Bernard
Certes, mais l'évolutionniste ne peut
cependant s'empêcher de se demander pourquoi les innombrables
espèces utilisant, selon ce modèle, des représentations
utiles pour réagir efficacement dans des situations vitales,
n'ont-elles pas fait le pas de plus qui aurait consisté à
détacher la représentation de son contexte et à
la traiter (de façon computationnelle) afin d'élargir
le champ cognitif de l'individu ou de l'espèce? Est-ce parce
que nulle occasion née du hasard ne s'est rencontrée,
permettant d'implanter un nouveau comportement qui aurait survécu
? N'est-ce pas plutôt parce que les limites organiques et
fonctionnelles des organes des sens recueillant les informations
primaires, comme celles des zones cérébrales les traitant
et les mémorisant, n'ont pas permis le passage de la représentation
au symbole. Chaque représentation, je le répète,
est liée à une situation donnée, et ne peut
pas servir dans une situation, même comparable. Il y a donc
quelque part une barrière d'incompatibilité, comme
l'on dirait en informatique, empêchant de construire des modèles
plus globaux.
C'est d'ailleurs aussi ce qui se passe chez
l'homme pour tout ce qui concerne ses comportements dits inconscients,
qu'il s'agisse des comportements organiques (fonctionnement des
viscères ou du système endocrinien) ou des comportements
dits instinctifs encore nombreux chez nous - sans mentionner les
rêves non conscients. Une situation de stress inconscient
provoquée par la perception d'un changement dans l'environnement
se matérialise bien par une représentation, qui déclenche
une réponse (sécrétion d'adrénaline
par exemple) mais la représentation n'est pas reliée
à un symbole, par exemple le mot stress, qui permettrait
de la traiter dans d'autres registres neuronaux que celui où
elle est activée.
Alain
Peux-tu donner un exemple, pris dans le monde
animal, où une représentation échoue à
générer un symbole, et ne peut donc donner naissance
à l'amorce d'un langage organisé ?
Bernard
Nous pouvons prendre l'exemple un peu puéril
du chat poursuivant une souris. Le chat est un prédateur.
Génétiquement, son appareillage sensoriel et cérébral
a été sélectionné pour identifier des
proies possibles. C'est-à-dire que, lorsqu'il est poussé
par la faim (sécrétions hormonales) ses sens et son
cerveau sont capables d'identifier tout ce qui ressemble à
une souris, mais rien d'autres. C'est le mécanisme de la
catégorisation. Il ne fera
pas attention à un chien (sauf pour s'en méfier, mais
il s'agit d'un autre registre) non plus qu'au mouvement d'une branche
d'arbre. Il dispose donc d'une représentation de la souris
très différente sûrement de celle que nous pouvons
en avoir, mais qui constitue une réalité neurologique
dont la trace pourrait être rendue visible par l'imagerie
cérébrale. Il utilise cette représentation
pour tester ce qu'il voit et ne conserver que les images significatives,
lui signalant l'existence d'une souris véritable.
Cette représentation a-t-elle été
acquise toute formée par la sélection génétique?
Sans doute pas. Le jeune chat a sûrement hérité
d'un modèle grossier de ce type de proies, mais il l'a spécifié,
par apprentissage familial ou essais et erreurs, au cours de sa
vie. Si notre chat était né dans un pays ou les souris
n'existent pas, mais où seuls existent les oiseaux, il ne
serait pas mort de faim pour autant.
Ceci étant, autant que l'on sache,
le mot "souris" correspondant à la représentation
souris, mais détachable de celle-ci, n'existe pas pour le
chat.
Alain
Les chats rêvent. Il est possible de
supposer qu'ils voient parfois des souris dans leurs rêves,
souris qu'ils cherchent à capturer lors de leur sommeil paradoxal.
Donc la représentation peut être indépendante
de toute perception sensorielle effective.
Bernard
Le chat peut rêver de souris, mais seulement
parce que son système cérébral réactive
la représentation stéréotype, ou telle mémorisation
d'expérience. Cependant, la plupart du temps, en période
d'éveil et en l'absence de souris dans le monde réel,
la représentation restera inactivée.
Alain
Sauf peut-être si le chat est pressé
par la faim. En ce cas, nous pouvons supposer que la représentation
mentale d'une souris théorique puisse reprendre de l'activité
dans ses circuits neuro-moteur, et déclencher des comportements
de chasse.
Bernard
Oui, mais les choses s'arrêteront là.
La représentation ne pourra pas servir par exemple à
construire une théorie de la souris, ou bien une image artistique
de la souris, et moins encore à transmettre ces constructions
à d'autres chats.
Alain
On en revient à la questions que tu
posais précédemment: qu'est-ce qui a permis, chez
certains animaux, et notamment les pré-hominiens, le
passage aux symboles, à partir du monde de représentations
dont ils disposaient? Pourquoi et comment en sont-ils venus aux
gestes codifiés, aux cris codifiés (mots) et aux outils
codifiés, c'est-à-dire finalement aux différents
éléments d'un langage collectif. ?
Bernard
C'est bien là le grand mystère
de l'origine du langage, que les travaux de simulation sur des populations
d'automates nous aideront peut-être à résoudre
prochainement. Il existe de nombreuses hypothèses, mais pratiquement
pas de preuves - au moins de preuves que nous soyons en état
de voir avec notre équipement intellectuel actuel encore
limité. Nous ne savons pas comment le langage est apparu
- ni même dans quels espèces animales ou préhominiennes
(apparemment disparues depuis) il s'est développé.
On consultera à ce sujet un numéro très intéressant
de Sciences et Avenir: La Langue d'homo erectus. Quel langage parlait-on
il y a 100.000 ans*. Richard Dawkins
a également consacré le dernier chapitre de son livre
Les mystères de l'arc en ciel, à cette question*.
Il semble indéniable qu'il a fallu
aux premiers hominidés utilisateurs du langage disposer d'une
capacité cérébrale associative leur permettant
de faire correspondre aux représentations inconscientes dont
leur cerveau était rempli, un certain nombre de gestes ou
cris susceptibles de représenter au 2e degré ces mêmes
représentations, afin de les traiter dans des registres non
liés à l'expérience immédiate.
Au plan informatique, le schéma est
facile à reproduire, par exemple chez un robot. Une information
primaire déclenche un signal secondaire, qui est stocké
dans une base de données où d'autres signaux, correspondant
à d'autres informations, sont également stockés,
modifiés, comparés et réutilisés pour
construire des modèles théoriques. Mais un tel montage
n'est facile à réaliser que pour un informaticien
connaissant déjà le langage. Ce ne l'est pas du tout
pour un animal ignorant. Le vrai défi de la robotique moderne
sera précisément d'obtenir des artefacts capables
de générer un langage qui leur soit propre, sans intervention
directe de leur constructeur.
Nous nous plaçons évidemment
ici dans l'hypothèse darwinienne la plus orthodoxe. Si ces
capacité cérébrales associatives, et l'usage
qui en était fait pour la pensée abstraite et la communication,
se sont développés chez les hominiens, c'est parce
qu'ils apportaient des avantages compétitifs considérables.
Il y a donc eu mutation des gènes commandant l'organisation
cérébrale, notamment les liens réentrants entre
sous-systèmes fonctionnels. Ces mutations se sont accompagnées
d'autres mutations, concernant la station debout, l'appareil phonateur,
la main, etc. Mais il est difficile de dire quelles sont les mutations
qui ont joué un rôle d'entraînement.
Alain
Il est probable que tout a co-évolué
en même temps.
Bernard
Le concept de co-évolution est effectivement
retenu par Dawkins. La taille du cerveau, les autres modifications
corporelles, se sont développées en même temps
que se développaient les usages cognitifs, à partir
d'un fait générateur peut-être survenu par hasard
et de façon très insignifiante. On retrouve des phénomènes
semblables dans les technologies modernes. Dans le monde de l'Internet,
les progrès incessants des composants (loi de Moore) et de
la complexité du réseau, génèrent des
usages de plus en plus ambitieux, et donc gourmands en ressources.
Alain
Et lycée de Versailles...
Bernard
et vice-versa,
en effet. Ceci ne veut pas dire qu'il y ait un gène ou des
gènes du langage, spécifiques, comme le disent Chomsky
et les chomskiens. En fait le développement des aires du
langage (aire de Broca) a commencé chez l'australopithèque
comme le montrent l'examen de son crâne. Il s'est installé
chez homo habilis et erectus, jusqu'à s'épanouir chez
le néandertalien et le sapiens sapiens. Il s'agissait donc
de parties du cerveau qui correspondaient au développement
progressif d'activités présymboliques, notamment de
gestes et d'outils, accompagné peut-être d'identifications
non encore accompagné de nommage.
Alain
Que veux-tu dire?
Bernard
on peut très
bien admettre que l'enseignement collectif de ce qui était
consommable ou pas pouvait se faire en montrant tel type de larve
ou fruit, accompagné de telle grimace, avant même que
des mots bien définis aient été inventés
pour représenter ces objets. De même, la manipulation
d'une pierre de type chopper, taillée ou choisi intentionnellement,
équivaut à elle seule à tout un discours valant
mode d'emploi. .
Mais la question n'est pas là. Pourquoi
ces mutations si utiles à la survie ne sont pas apparues
plus tôt, chez d'autres espèces ou chez d'autres hominidés.
Y a t-il eu un phénomène traumatisant particulier
ayant rendu ce type d'échange de symboles parlé indispensable
à certaines lignées, par exemple aux homos erectus
? on s'interroge également sur le caractère progressif
ou brutal des mutations, encouragées par les comportements
favorables qu'elles induisaient.
On a rappelé que le geste de désignation,
pour soi et pour son voisin, destiné à attirer l'attention
sur un fait nouveau, fut probablement à l'origine des langages
vocaux. Désigner signifie identifier, c'est-à-dire
déjà séparer, prénommer et proposer
ce nom à l'autre. Cela peut aussi signifier l'identification
du moi et du toi. C'est moi qui te désigne quelque chose.
Le geste suppose en principe l'existence d'une main et d'un doigt
suffisamment mobile, mais les primates n'en sont pas totalement
dépourvus. Si donc un premier erectus a eu l'idée
de nommer un objet, en se nommant lui-même implicitement,
c'était parce que son cerveau lui rendait l'opération
possible, suite à une mutation dans les aires associatives,
fut-elle minime .
Alain
L'expérience donne sans cesse l'occasion
de faire des associations. La plasticité du cerveau permet
de réaliser celles-ci sans que des mutations intéressant
l'architecture des faisceaux neuronaux, toujours complexes à
envisager, soient nécessaires. Pourquoi parler de mutation
dans le cas du langage?
Bernard
Effectivement. Mais alors se pose à
nouveau la question que j'évoquais. Pourquoi d'autres espèces
n'ont-elles pas inventé avant les hominiens, sinon le langage
parlé vocal, mais des langages de gestes ou de cris plus
ou moins structurés?
Alain
D'abord, elles l'ont peut-être fait,
sans que nous l'ayons remarqué. C'est peut-être encore
le cas des mammifères marins, dont l'on sait finalement fort
peu de choses. Mais la réponse au "pourquoi pas avant ?"
peut sans doute être recherchée du côté
d'un grand événement traumatisant ayant imposé
le recours à des solutions radicalement nouvelles, ce qui
aurait donné leur chance aux tentatives de proto-langages
restées jusqu'alors sans suite, parce que non véritablement
utiles, vu l'existence de moyens de survie traditionnels suffisants.
Bernard
Il est vrai que les changements des comportements
puis des génomes ont pu se faire très vite. Un ou
deux milliers d'années ont peut-être suffit. Prenons
deux hypothèses. La première concerne l'extinction
massive qu'aurait subie les hominiens voici quelque 70.000 ans,
suite à une éruption géante ayant refroidi
radicalement le climat - hypothèse confortée par le
fait que la génétique des populations humaines semble
faire remonter la divergence des génomes actuels à
une époque anormalement récente. On peut imaginer
que dans ces conditions extrêmes, les survivants aient pu
avoir besoin du langage pour mieux s'adapter à un environnement
bouleversé. L'événement est un peu récent
cependant pour expliquer l'apparition du langage, si l'on
considère que l'utilisation des outils et du feu, trouvant
vraisemblablement leurs sources dans les mêmes changements
neuronaux que le langage vocal, furent bien antérieurs (400.000
ans, sinon plus).
Une autre hypothèse que j'ai toujours
trouvée très séduisante, mais qui n'a jamais
été prise au sérieux (sous prétexte
que l'on n'a pas retrouvé de fossiles adéquats) est
celle du singe aquatique. Des hominiens auraient été
obligés de vivre a moitié immergé dans des
zones littorales, et auraient développé différentes
adaptations, station debout confirmée, utilisation de la
main et de la voix pour communiquer. L'auteur de cette hypothèse
plaçait l'événement à plusieurs millions
d'années avant le présent, mais on pourrait imaginer
un événement de même nature, bien que de moindre
ampleur, s'étant situé plus récemment.
Une fois explicité, à tort
ou à raison, l'émergence par adaptation darwinienne
des premiers symboles codifiés utilisés dans la cohésion
collective, tout le reste peut en découler sans grande difficultés
méthodologiques. Les différents symboles primaires
porteurs de significations ont pu s'agréger en symboles plus
complexes par agglutination, se relier par des phrases syntaxiques
(correspondant d'ailleurs à la transposition des comportements
actifs élémentaire de la vie quotidienne : je (sujet)
fais (verbe) quelque chose (complément d'objet) quelque part
(complément de lieu). De même la numération
et le calcul. De même enfin l'écriture, qui se borne
à affecter un symbole secondaire plus pratique à mémoriser
au symbole primaire qu'est le mot parlé.
Alain
Quoi qu'il en soit, il ne fait pas de doute
que nous puissions considérer le langage comme le produit
essentiel de la machine à inventer neuronale - du moins chez
l'homme et seulement après que les représentations
mentales inconscientes, et autres catégorisations, aient
pris une permanence et une consistance telles que le symbole devait
quasi automatiquement en découler....
Bernard
En effet. Contrairement aux représentations
et à la cognition encapsulée, le langage est
un processus essentiellement collectif et constructif. Il n'a pas
de sens sans la communication entre individus ayant pour objet la
description et la reconstruction du monde. Mais de ce fait aussi
le langage est l'outil de l'émergence du concept de "soi"
et de celui de l'"autre". Comme nous le disions tout-à-l'heure,
si je désigne et nomme à ton attention un objet du
monde, je me désigne aussi comme l'acteur de cette désignation,
et je te reconnais un statut équivalent au mien. Nous devenons
partenaires d'une action collective nous permettant de reconstruire
le monde au service de nos finalités de survie.
Les mêmes effets ont découlé
de l'invention et de la généralisation des différentes
"prothèses", comme nous dirions aujourd'hui, complétant
les moyens du corps humain: les outils, le feu, les armes. Toutes
ces innovations sont apparues à une certaine époque
de l'évolution des groupes humains, et ont permis à
ces groupes de disposer subitement de moyens très puissants
et nouveaux non seulement pour améliorer leurs conditions
de survie immédiate, mais aussi leur cohésion, laquelle
a favorisé notamment leur dispersion dans l'espace.
Ceci dit, rappelons-nous que, même
si ces innovations se sont révélées importantes
pour l'espèce humaine, le processus de leur apparition
et de leur extension n'a pas dérogé au principe
darwinien de hasard-sélection. Nous ne sommes pas en présence
de l'accomplissement d'un dessein caché visant à l'émergence
de l'esprit et de la conscience.
Alain
Il reste que le langage et les outils, comme
nous l'avons dit, ont généré des faits de cognition
et de conscience d'une toute autre ampleur que ceux observables
chez les espèces animales même les plus proches de
nous.
Bernard
Oui, mais nous ne devons pas considérer
cela comme marquant un changement dans la nature de l'évolution.
Il est d'ailleurs probable que la conscience de soi s'est d'abord
concrétisée sur le plan collectif, comme conscience
de nous, de notre tribu. La conscience du moi individuel n'a dû
venir que plus tard, et encore en incarnation de forces collectives,
comme celles dotant le chaman ou le chef de pouvoirs sur le groupe.
Après les gènes codant pour la production de nouveaux
organismes biologiques sont apparus les mots codant pour la production
de nouveaux comportements - d'où la tentation légitime
de comparer les processus génétiques et les processus
"mèmétiques", pour parler comme les disciples de Dawkins.
Alain
Il faudra bien cependant que nous examinions
les modèles neurologiques modernes permettant d'expliquer
l'émergence de formes de conscience de soi de plus en plus
aptes à servir l'individuation des groupes et des individus
humains. Le point de vue courant est que le langage est au service
de la pensée, et que la pensée est au service du libre-arbitre
créatif de l'homme, que celui-ci soit un philosophe, un savant
ou un simple citoyen. Sommes nous là en présence d'un
mythe hérité des temps religieux? Ces idées
reflètent-elles au contraire quelque chose de consistant
au plan de l'organisation neurologico-physiologique, qu'il faudrait
analyser avec plus de précision?
Bernard
nous allons le
faire dans notre prochaine conversation, où nous parlerons
évidemment de la conscience, chez l'homme comme d'ailleurs
chez les animaux, ne fut-ce que pour mieux situer l'intelligence
et la conscience artificielles. Mais, aujourd'hui, je te propose
de laisser de côté ce thème, particulièrement
complexe, de la conscience, afin d'examiner le rôle moteur
spécifique qu'allaient prendre dans l'évolution de
la vie terrestre, dès leur apparition au sein des systèmes
nerveux, les représentations mentales et leurs correspondants
au sein des langages et des constructions langagières. Ceci
nous permettra, soit dit en passant, d'évacuer le point de
vue anthropocentriste - d'autant plus douteux qu'il est en fait
spiritualo-centriste, faisant du libre-arbitre humain la source
quasi-unique de création dans le domaine de la connaissance.
Alain
Quelle est ta solution de rechange?
Bernard
Ce n'est pas la mienne, mais, je me répète,
celle de Dawkins, qui nous permet de retrouver les processus darwiniens
d'adaptation auxquels nous nous sommes habitués - et dans
lesquels, nous le verrons à l'occasion, pourront prendre
place les automates intelligents susceptibles d'émerger spontanément,
en dérivation et en symbiose de nos contenus cognitifs actuels.
Alain
Tu fais vraiment de Dawkins une sorte de pape
de l'évolutionnisme moderne, avec ces autres papes que nous
avons déjà cités, Dennett, Pinker... et autres
anglo-saxons, soit dit en passant.
Bernard
Ne crois pas que je courre à tout prix
derrière les évolutionnistes anglo-saxons. Nous avons
de très bons chercheurs chez nous en ce domaine. Mais force
est de reconnaître que ces trois que tu viens de mentionner,
par exemple, ont eu 15 ans d'avance, au moins en termes de vulgarisation
pour le grand public, sur ce que racontaient les auteurs
continentaux en matière de génétique et d'évolution.
Alain
que fais-tu d'Edgar Morin, Francisco Varela
et bien d'autres?
Bernard
J'ai toujours considéré Morin
comme une espèce de pape, mais je trouve que sur la fin,
il s'est trop dispersé. Il n'a pas su, à mon avis,
exploiter et faire reconnaître les nombreuses intuitions géniales
présentes dans ses ouvrages (La Méthode). Mais revenons
aux mèmes de Dawkins, si tu veux bien.
Rappelons nous d'abord que, même pour
l'auteur du "Gène égoïste", l'histoire de l'évolution
n'est pas faite seulement par les gènes, leurs erreurs de
réplication, leurs conflits. Comme tu le sais, un certain
nombre de modifications contribuant à la fitness (susceptibles
d'ailleurs de s'inscrire à terme dans le génome) ont
été identifiées comme provenant du comportement
des individus au sein des espèces, et notamment de l'évolution
de leur appareil cognitif - celui qui permet les catégorisations
et les comportements adaptés en résultant. La condamnation
du Lamarckisme, c'est-à-dire de l'hérédité
des caractères acquis par des individus au cours de leur
vie, au sein d'une espèce, n'est plus aussi absolue qu'elle
l'était au milieu du 20e siècle. La culture
comportementale d'une espèce donnée, même primitive,
n'est pas entièrement instinctive, c'est-à-dire programmée
par les gènes. Elle résulte de l'expérience
cognitive acquise par certains individus, produisant de nouveaux
comportements, éventuellement des échanges de symboles.
Les phénomènes bien connus par ailleurs de diffusion:
imprégnation, mimétisme, permettent la généralisation
au sein de l'espèce des éléments comportementaux
se révélant favorables à la survie. Il n'est
pas abusif alors de parler de culture, bien que le terme soit discuté
par les puristes.
La priorité étant la reproduction
de l'expérience acquise par les générations
précédentes, généralement transmise
par les adultes aux petits, la culture d'une espèce tend
à être conservatrice. Mais l'environnement peut changer,
des individus peuvent se mettre à innover, par accident,
en élargissant leur champ cognitif, et les nouveaux comportements
en résultant créent des pressions de sélections
nouvelles, d'où peuvent émerger finalement de nouvelles
espèces ou sous-espèces.
Alain
je suppose que,
lorsque une espèce devient capable d'ajouter à son
vieux stock de réflexes des comportements secondaires plus
fins, adaptés à un environnement particulier,
elle devient aussi capable de modifier plus rapidement son environnement.
Bernard
c'est la raison pour laquelle Dawkins a pris
très tôt en compte cette question de l'innovation par
les échanges comportementaux entre individus au sein des
espèces. Ceci dit, pour lui, les modèles ou stéréotypes
comportementaux nouveaux ainsi échangés demeurent
des moteurs d'évolution aussi "égoïstes" que
les gènes. Selon sa thèse, ces échanges s'organisent,
au sein de chaque espèce, autour de modules répétitifs,
qu'il a qualifié de mèmes. Ces mèmes
lutteraient entre eux pour survivre, par sélection darwinienne,
indépendamment de l'intérêt des espèces
et des individus qui les hébergent. Il peut s'agir de comportement
non verbalisés, comme ceux participant aux grands instincts
vitaux, recherche de nourriture, reproduction. Mais, chez l'homme,
il s'agira aussi d'éléments informationnels plus ou
moins complexes, à base de contenus sémantiques (les
mots) et de règles syntaxiques (leur articulation en
raisonnements élémentaires).
ces différents
mèmes, non verbalisés et verbalisés, se conjugueront
tout en s'opposant. Cela donnera naissance à ce que nous
pourrions appeler une véritable "soupe" de concepts, idées,
idéologies, théories préscientifiques ou scientifiques.
Les mèmes se battent entre eux, dans cette soupe, en profitant
notamment des canaux de diffusion que leur offre la société
humaine, sans trop se soucier des intérêts vitaux de
ceux qui les hébergent.
L'hypothèse des mèmes a eu
un succès considérable, particulièrement chez
les scientifiques anglo-saxons. Dennett a expliqué que les
faits de conscience résultent de conflits darwiniens entre
mèmes, conflits desquels émerge à tout moment
un vainqueur, celui qui prend la parole à ce moment. Susan
Blackmore*, dans un ouvrage malheureusement non encore traduit,
a construit une véritable théorie de la mémètique.
Hors la mémètique, pas de salut.
Alain
je dois dire
que je trouve cela assez séduisant. Les
changements évolutifs provenant d'innovations au niveau des
comportements au sein d'une espèce donnée - au sein
de ce que l'on pourrait appeler sa "culture", par référence
à ce qui se passe chez l'homme - obligent à prendre
en considération le rôle des mèmes dans l'évolution.
Ne vient-il pas assez vite un moment où, chez certaines
espèces, notamment chez l'homme, la plus grande partie de
l'invention prend son origine dans les conflits darwiniens entre
mèmes, sur le mode réplication, mutation, sélection.
De ce fait, ce ne sont plus les génomes qui servent de champs
de bataille à ces conflits. Ce sont les systèmes
nerveux des individus, et plus particulièrement leurs cerveaux.
Bernard
Leur cerveau et toutes les prothèses
modernes complétant celui-ci, sous la forme des moyens de
computation, mémorisation, transmission fournis aux hommes
modernes par la technologie.
Alain
je comprend bien
la problématique des mèmes, lorsqu'il s'agit des hommes.
Il suffit de réfléchir au rôle des idées
dites reçues dans la constitution de l'opinion publique.
Mais je vois moins bien ce qui ressemblerait à cela chez
l'animal. En quoi une espèce animale peut-elle produire des
mèmes à partir du système nerveux des individus
la composant?
Bernard
L'expérience, dans un système
nerveux animal, est mémorisée sous forme de chaînes
de connexions synaptiques entre neurones, à base de
médiateurs chimiques, chaînes qui se sont constituées
dès le stade embryonnaire, sous commande génétique,
ou lors de la vie de l'individu.. Nous avons dit précédemment
qu'il s'agissait de représentations du monde extérieur
mémorisant les expériences multiples acquises par
une espèce ou un individu.
Si un accident survient à l'une de
ces représentations, chez un animal donné, le comportement
de celui-ci sera modifié, plus ou moins durablement. Cette
modification comportementale aura beaucoup de chance de se transmettre
par mimétisme, la plupart des animaux s'imitant facilement,
soit dans le sens géniteurs-descendants, soit entre adultes.
Un mème aura ainsi pris naissance. Le fait qu'il soit apparu
dans le champ des comportements plutôt que dans celui des
langages ne modifiera pas l'essentiel de son rôle.
Alain
Peux-tu donner l'exemple d'un tel "accident"
se traduisant par la naissance d'un mème comportemental?
Bernard
nous pouvons
imaginer que le premier de ces accidents consiste en un rapprochement
inopiné entre perceptions sensorielles, qui se confirme par
l'expérience et donne naissance à un nouveau comportement.
Si celui-ci apporte un avantage compétitif, il entraînera
un ensemble de modifications durables tant pour l'animal que pour
son environnement.
Le principal moteur apparaît devoir
être le comportement exploratoire, par essais et erreurs,
présent dans toutes les espèces (au moins à
l'intérieur de leurs niches écologiques). Les jeunes
sont les plus actifs en matière d'exploration, mais les adultes
le restent longtemps, parfois leur vie entière. L'on cite
depuis des années le cas des mésanges ayant appris
en Grande Bretagne à percer la capsule des bouteilles de
lait - du temps où existaient encore des bouteilles de verre
déposées par le laitier à la porte des cottages.
Dans la tête de la première
mésange ayant inventé cette façon de
s'alimenter, s'est probablement produit un rapprochement inopiné
entre l'image de la capsule et l'image de quelque chose d'assez
mou pour pouvoir être percé. Ou alors une réaction
positive forte à la vue de la crème à travers
la bouteille a fait oublier à la mésange l'obstacle
de la capsule, mémorisé jusqu'alors dans son système
nerveux comme infranchissable. L'information relative à l'infranchissabilité
de la capsule aurait alors été purement et simplement
effacée. Ceci aurait immédiatement libéré
le réflexe de trouer ladite capsule avec le bec, réflexe
jusqu'ici inhibé face à des surfaces répertoriés
comme trop résistantes. Les autres mésanges, pas bêtes,
ont aussitôt imité la première. Le mème
était lancé dans le petit monde des mésanges
anglaises
Alain
tu es très
bon, réincarné en mésange anglaise. Je m'y
croirais...
Bernard
Qui dit exploration par essais et erreurs
signifie que le système sensoriel peut se tromper, et envoyer
dans le système moteur des informations non pertinentes.
Mais, même en ce cas, les erreurs de comportement en résultant
peuvent se révéler bénéfiques, et faire
l'objet de transmission par imitation. C'est de cette façon,
en faisant des erreurs de jugement, sanctionnés par l'expérience,
que les jeunes s'éduquent au cours de leur apprentissage,
et que les espèces s'adaptent à de nouvelles pressions
compétitives - quand elles s'y adaptent. Si tu creuses la
littérature des spécialistes, tu trouveras d'innombrables
exemples où des espèces différentes, insectes,
oiseaux, poissons, mammifères, inventent de nouveaux comportements,
explorent de nouvelles niches, à partir de simulations opérées
au sein de la repr&ea |