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Essai
- Le paradigme de l'Automate ou le dialogue d'Alain et Bernard

16 Janvier 2001
AUTEUR

Eléments de définitions :
La catégorisation

logo Revue les automates intelligents - © image : Anne Bedel
 

Eléments de définition précédents  


information  ; darwinisme ; théorie computationnelle de l'esprit ; émergence ; intelligence ; intelligence artificielle
; cybionte ; automate ; paradigme de l'automate

Avertissement: ces définitions n'ont aucun caractère vraiment scientifique, ni même philosophique ou politique.
Elles visent seulement à illustrer les propos parfois sibyllins ou trop rapides de nos deux amis Alain et Bernard. Nous les modifierons éventuellement au fil des discussions.


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Eléments de définition précédents

logo Revue les automates intelligents - © image : Anne Bedel Les sciences cognitives modernes visent à décrire et expliquer les comportements intelligents, en marquant un tournant dans les méthodes anciennes (le tournant cognitif). Ces méthodes anciennes consistaient à recourir soit à l'introspection soit au béhaviorisme. L'introspection partait de l'idée que chaque individu disposait d'un accès privilégié à ses états de conscience, ce qui lui permettait d'en parler objectivement - ce qui s'est révélé particulièrement faux. Le béhaviorisme, à l'inverse, voulait limiter ses observations aux entrées-sorties objectivement analysables provenant de ce qu'il considérait comme une boîte noire, les états intérieurs du sujet, dont il se refusait à parler. Or, sauf à simplifier outrageusement, ce sont les mécanismes internes à cette boîte noire qui nous intéressent : pourquoi, face à un stimulus donné, la boîte noire délivre-t-elle des réponses éventuellement différentes ?

La question concerne non seulement les comportements intelligents humains, mais tous ceux identifiables dans le règne animal, dès lors qu'existent des appareils sensoriels et cérébraux pouvant se répartir les tâches de percevoir et d'interpréter. La catégorisation, produit de la coopération entre ces deux types d'appareils, est vitale pour chaque espèce animale : en présence de la réception d'un signal intéressant tel objet de l'environnement, faut-il, par exemple, que s'enclenche un processus de fuite ou de rapprochement ?

Pour étudier objectivement le contenu de la boîte noire, en l'absence de méthodes d'observations directes fines de type imagerie cérébrale à haute résolution, les sciences cognitives doivent recourir à la simulation : comment un système quelconque compréhensible par l'homme (pour simplifier, un ordinateur) obtiendrait-il le même résultat ? Il faut déterminer rigoureusement la tâche effectuée par l'agent observé, et les contraintes à respecter (analyse fonctionnelle). On recherche ensuite l'algorithme répondant le mieux à cette exigence fonctionnelle, puis pour finir les caractères physiques permettant (en vraie grandeur) à l'agent d'obtenir le résultat étudié. L'algorithme, aujourd'hui, peut être programmé de façon descendante, à partir de l'idée que s'en fait le programmeur, ou de façon ascendante, en laissant des "algorithmes génétiques" proposer la meilleure solution, après mutation-sélection simulée en machine.

Dans la pratique, ceci conduit d'abord à analyser la perception. Mais le mot est ambigu, recouvrant deux éléments distincts qu'il convient précisément de traiter différemment : la réception par l'organe sensoriel d'un signal en provenance de l'environnement, et l'interprétation de ce signal en le rapportant à une catégorie déjà connue du cerveau. Même si ces deux opérations sont souvent corrélées, elles sont logiquement indépendantes. Il est donc utile de les distinguer.

Cette distinction a été faite depuis longtemps, mais la perspective cognitiviste moderne tend à montrer que la catégorisation n'est pas seulement un processus conscient (qui serait en ce cas réservé aux animaux dotés de conscience). Elle intervient en amont, au cours du processus perceptif proprement dit. Dès réception des signaux sensoriels, le cerveau analyse ce qu'il reçoit, à très grande vitesse, et procède à des catégorisations inconscientes, dont découlent des comportements pouvant être vitaux pour l'animal (la fuite, par exemple).

Chez l'homme, les mêmes mécanismes fonctionnent, et c'est tant mieux pour notre survie. Si nous devions attendre les analyses beaucoup plus lentes de la raison consciente (tel phénomène est-il, après mûre réflexion et computations, dangereux ou non ?), nous serions souvent en grand danger de mort (voyez la conduite automobile).

Comment le mécanisme de catégorisation inconscient peut-il fonctionner si vite, sinon si bien, en nous fournissant des conclusions perceptives se révélant la plupart du temps utiles ? La neurologie explique que les systèmes perceptifs sont organisés sur un mode modulaire. Les opérations de calcul ou computationnelles intervenant entre la réception des signaux sensoriels à l'état brut et la perception consciente se déroulent dans des cartes neuronales que l'on dit "encapsulées", c'est-à-dire automatiques et fermées aux influences éventuelles provenant du reste de l'appareil neuronal associatif. Cette encapsulation est à la base des illusions sensorielles, notamment visuelles. Tout en sachant, dans l'expérience de Müller-Lyer, que les segments de droite sont égaux, nous persistons à les voir inégaux, parce que notre "raison" ou ce qui en tient lieu, ne peut commander la bonne interprétation au mécanisme d'interprétation de la perception opérant en amont. La cognition animale fonctionne essentiellement sur ce modèle. Mais ceci ne veut pas dire que les cartes cognitives encapsulées sont toutes programmées génétiquement (câblage génétique). Certaines le sont, d'autres peuvent s'être constituées, sur une base neuronale génétiquement acquise, par une spécification individuelle résultant de l'éducation et de l'expérience de l'animal lui-même.

Il est évident, tant chez l'homme que chez l'animal, qu'une telle encapsulation, ou impossibilité de reprogrammer les bases de la catégorisation, c'est-à-dire finalement les bases de la cognition, est indispensable à la survie. Si chacun pouvait voir le monde en fonction de critères purement individuels, aucune activité collective ne serait possible. Mais en contrepartie, il arrive que les illusions de perception peuvent provoquer des comportements inadaptés. Les facultés de la cognition consciente peuvent alors reprendre les commandes, et rectifier le comportement. C'est évidemment le cas chez l'homme, mais également chez certains animaux. Par exemple, le phénomène dit de la permanence de l'objet montre qu'un chat ou un chien peut suivre par la pensée le déplacement d'un objet momentanément caché, et le retrouver sous sa cache. Il ne fait donc pas confiance aux messages immédiats de son regard…et il a raison.

La perception catégorielle a pour principal effet d'appauvrir les signaux sensoriels reçus en permanence, afin d'en distinguer les traits essentiels et pouvoir les rapprocher de la catégorie type inscrite en mémoire. Ce qui intéresse par exemple un prédateur, ce n'est pas la couleur exacte du pelage de sa proie, mais la conformité de ce qu'il voit avec la représentation, acquise depuis longtemps par renforcement, de ce que doit être cette proie possible afin d'enclencher un comportement de chasse. L'appauvrissement se fait, comme toutes les opérations sur les informations saisies à partir des entrées sensorielles par les cartes encapsulées, en temps réel et sans prise de conscience du sujet.

Mais les cogniticiens vont plus loin, et montrent que, dans certains cas, le processus de catégorisation inconscient ne se fait pas en deux étapes (saisie de données en nombre, puis appauvrissement et interprétation), mais en une seule. Il est vraisemblable que dans beaucoup de cas, l'appareil sensoriel procède lui-même à l'appauvrissement de données qu'il saisit, sans doute par une espèce d'apprentissage rétroactif : les sens perdent l'aptitude à saisir des informations qui, avec l'expérience, ont été rejetées comme inutiles par le reste de l'appareil cognitif. Ceci a été prouvé notamment dans le domaine du langage parlé ou musical chez l'homme, ou l'oreille ne discrimine plus des discontinuités qui n'apparaissent pas nécessaires à la compréhension globale du sens. Il y aurait donc une grande plasticité, due à l'adaptation sélective, dans les capacités des entrées-sorties sensorielles, compte-tenu de l'éducation ou expérience du sujet.

On pourrait conclure provisoirement sur les phénomènes de la catégorisation, chez l'animal ou dans la partie inconsciente du psychisme humain, en disant qu'il existe en effet des niveaux sensori-neuronaux distincts, intervenant tout au long du processus (modularité). Mais, selon sans doute les espèces et certainement selon les expériences de chaque sujet, il peut y avoir aussi un certain relativisme. Ce relativisme se traduirait par des contaminations ascendantes (les perceptions sensorielles contaminent la représentation finale, voire la conscience que l'on en prend) ou descendantes (la représentation catégorielle que l'on a en mémoire déforme, en l'appauvrissant ou en l'enrichissant, la perception sensorielle brute). Il s'agit de différences propres à l'infinie diversité du vivant, qu'en principe l'on ne retrouvera pas dans la réalisation des systèmes d'identification et de catégorisation des automates, sauf à laisser ceux-ci s'éduquer eux-mêmes par auto-apprentissage compétitif, auquel cas ils pourront récupérer une part de flou propre au vivant et se rapprocher d'autant des organismes biologiques.

Bibliographie sommaire
Jacques Dubucs : IHPST (CNRS/Paris I)  - Calculer, percevoir et classer (article)
Richard Dawkins : Les mystères de l'arc en ciel, Bayard, 2000
Jean Delacour : Introduction aux neurosciences cognitives, Collection Neurosciences et cognition, DeBoeck, Université
Steven Pinker : Comment fonctionne l'esprit ,Odile Jacob, 2000

Automates Intelligents © 2001

 

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