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Essai
- Le paradigme de l'Automate ou le dialogue d'Alain et Bernard

Janvier 2001
Jean-Paul Baquiast
AUTEUR

Le paradigme de l'automate ou le dialogue d'Alain et Bernard

Chapitre 2. Darwinisme et biologie

Chapitre 2, section 1 L'adaptation darwinienne
Avant de lire ce feuilleton, il est conseillé au lecteur de se reporter à nos éléments de définition.
NB: Les * renvoient aux références bibiographiques fournies en fin de texte. Nous nous sommes limités à l'indispensable.

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Résumé du Chapitre 2 Darwinisme et biologie
Pendant des siècles, les hommes ont pensé que le vivant ne pouvait s'expliquer par l'agencement de particules matérielles soumises à des déterminismes mécanistes. Même pour les philosophes et savants ne faisant pas appel aux explications religieuses, le vivant semblait résulter d'un mystérieux élan vital orienté vers une finalité. Charles Darwin et ses successeurs ont radicalement modifié ce point de vue. C'est là, pour reprendre l'expression de Daniel C.Dennett, l'idée dangereuse de Darwin "Darwin est-il dangereux", dont beaucoup de gens n'ont pas encore toujours mesuré la portée, ou accepté les conséquences.

Les innombrables et fructueux développements de cette idée inspirent aujourd'hui l'ensemble des sciences occidentales. La biologie, au sens large, y trouve le principe directeur expliquant la genèse et l'évolution des structures vivantes. La neurologie et les sciences de la connaissance y trouvent également les méthodes à partir desquelles analyser l'apparition de l'esprit et de ses créations les plus ambitieuses, là encore sans faire appel à une explication finaliste ou théologique. Ce sont enfin les sciences et techniques de l'automate, qui utilisent les méthode de la sélection darwinienne simulée sur ordinateur pour faire apparaître à des vitesses record (par rapport aux temps longs de l'évolution biologique) des générations d'artefacts de plus en plus proches des organismes vivants et des cerveaux humains.

L'ensemble de ces sciences montre aujourd'hui une profonde unité d'approche, découlant d'une utilisation commune des grands principes du darwinisme, principes que l'on peut résumer en quelques mots:
- le matérialisme : tout découle de l'agencement de particules matérielles sans intervention d'un deus ex machina quelconque,
- la co-évolution compétitive, entraînant de façon aléatoire l'apparition de solutions nouvelles,  sous l'effet de processus de type algorithmique simples et toujours identiques: symbiose, réplication, génération d'accidents réplicatifs, concurrence pour l'accès aux ressources, survie des solutions disposant de la meilleure adaptation à l'environnement du moment,
- l'absence de finalité et même d'un sens quelconque a priori dans l'émergence des solutions nouvelles. L'adaptation ou fitness résultant de la sélection se constate chez les organismes les plus élémentaires comme chez les plus complexes, dès lors qu'ils survivent à la pression sélective. Cette survivance peut à tout moment se trouver compromise par l'apparition de contraintes nouvelles auxquelles telle ou telle solution se révélera incapable de s'adapter.

Admettre le caractère opérationnel de ces principes explicatifs inspirés du darwinisme n'empêche pas de reconnaître d'une part notre ignorance concernant les modalités précises d'apparition de la vie et des premières structures réplicatives, d'autre part la très grande diversité des solutions vivantes, incluant le fait que certaines filières ou canaux sélectifs favorisent l'émergence de solutions de plus en plus complexes, sous l'effet notamment de la symbiose agrégative qui constitue l'un des processus algorithmiques utilisés par le vivant.

Ainsi, parallèlement à la persistance d'espèces à génomes simples comme les bactéries, sont apparues des espèces à génomes complexes, commandant notamment la construction de systèmes nerveux centraux capables de traitements computationnels impossibles aux espèces plus simples. Ces systèmes nerveux centraux ont conféré des avantages suffisants pour que ces espèces complexes, malgré des facteurs de fragilité plus grands, ne disparaissent pas mais au contraire se développent - ceci bien avant l'apparition de l'homme.

Le darwinisme, ainsi entendu, peut poser le problème, difficile à traiter sans dérives idéologiques, des critères de la bonne adaptation (fitness) et, plus utilement, de l'adaptabilité. On peut penser que, dans les environnements complexes et changeants rapidement, l'adaptabilité est fonction de l'aptitude à générer sur un rythme élevé de nouvelles solutions, au hasard ou de façon partiellement canalisée. Il se trouvera rapidement, en ce cas, une nouvelle solution plus adéquate que les anciennes pour assurer la survie, qui sera donc sélectionnée. Sur le mode imagé, l'on dira que les organismes ou systèmes les plus adaptables devraient fonctionner sur le mode d'une "machine à inventer" performante.

Un premier type de machine à inventer biologique, utilisant ce mécanisme, est identifié depuis la moitié du 20e siècle. Il s'agit de la réplication ADN/ARN commandant la reproduction cellulaire monozygote, complétée par la reproduction sexuée des hétérozygotes, au cours de laquelle les accidents ou combinaisons de réplication donnent naissance à des mutations ou des variations, dont seules les plus aptes survivent. Les gènes et génomes résultant de cette sélection commandent (globalement parlant) toute l'architecture de base des organismes vivants, depuis la bactérie jusqu'à l'essentiel de l'organisation de la structure la plus complexe qui soit, le cerveau humain.

Un deuxième type de machine à inventer naturelle découle de l'apparition des systèmes nerveux chez les animaux. Au sein des espèces animales, les individus, par apprentissage et imitation, se trouvent dotés grâce à leur système nerveux de véritables modèles symboliques ou représentations mémorisant ce qu'ils perçoivent de leur univers, et commandant des comportements plus diversifiés ou adaptatifs que ceux résultant de l'hérédité génétique. Après sélection par l'expérience, les comportements que commandent ces représentations, s'étant révélés les plus aptes à assurer la survie des individus, se transmettent par imprégnation et imitation au sein des espèces ou de sous-groupes unis par des échanges comportementaux homogènes. Chaque espèce se dote ainsi d'une "culture" propre, qui constitue un monde à elle s'ajoutant au monde extérieur.

Ces représentations ne sont en principe pas détachables des circonstances qui les font naître ou qui les réactivent. Mais chez certaines espèces, dotées d'un appareillage cérébral capable d'intégrations plus poussées, elles se doublent de l'apparition de symboles acquérant de l'indépendance par rapport à l'objet représenté, qui peuvent faire l'objet de mémorisation et retraitement internes aux individus, de transmissions et enrichissements d'individus à individus. Ceci donne naissance à ce que l'on appelle ordinairement les langages, ainsi qu'à toutes les constructions associant le vivant et le virtuel que permet l'usage social de ces langages, au service d'expériences et de réalisations de plus en plus riches. Les sociétés humaines offrent évidemment, notamment par leur expansion démographique et leur culture techno-scientifique, les exemples les plus impressionnants de telles constructions influant de plus en plus massivement sur la bio-sphère et même les équilibres géo-physiques.

Les langages humains (voire les proto-langages animaux) induisent généralement la conscience de soi et de l'autre. Ils favorisent donc l'individuation (individuation des individus et des groupes). Nous aurons donc l'occasion d'y revenir dans le chapitre 3 consacré à la conscience et à l'intelligence consciente d'elle-même. Mais dans un premier temps, il suffit d'étudier le rôle des représentations et symboles supportés par les systèmes nerveux comme l'on étudie le rôle des gênes. 

Dans aucun des deux cas, la logique darwinienne qui inspire leur évolution ne se trouve démentie. Aucune finalité d'ensemble ne devrait pouvoir être évoquée. Les facteurs en compétition changent cependant de nature ou de mode d'action, exigeant d'autres méthodes d'analyse que celles utilisées en biologie. Les mutations de l'ADN et des génomes sont prises de vitesse, au moins chez les organismes multicellulaires complexes dont l'homme fait partie, par celles des facteurs culturels et de leurs supports sociaux et neurologiques.

Richard Dawkins a suggéré d'appeler "memes" les agents de ces nouvelles évolutions, dont la compétition darwinienne au sein de l'espèce commande la plus ou moins grande fitness ou adaptabilité des groupes humains,  par l'intermédiaire des individus qui les composent. Les memes peuvent être considérés comme des entités neuro-informationnelles circulant au sein des individus et des groupes humains, échappant en partie aux possibilités de prise de conscience dont disposent ces derniers. Nous étudierons dans le chapitre 4 les méga-machines sociales humaines, qui peuvent être considérées d'une certaine façon comme des memes de très grande taille.


Chapitre 2. section 1 L'adaptation darwinienne

Alain

Je vais, comme tu t'y attends sans doute, t'interroger sur les enseignements à tirer de l'évolution des automatismes dans le monde animal. Nous avons parlé précédemment des automates-machines ou technologiques, dont nous avons dit qu'ils étaient en train de se marier avec les hommes pour, peut-être, rendre un peu plus intelligentes les sociétés humaines, qui sont loin de l'être. Mais constamment, les sociologues-éthologues rappellent que les automatismes à l'œuvre au sein des sociétés humaines sont souvent très proches de ceux régnant dans les sociétés animales, et plus généralement dans le monde biologique. On se souvient du fameux "Singe nu" de Desmond Morris*, qui s'est plu à montrer la survivance des comportements simiesques dans les sociétés humaines. Il n'y a d'ailleurs rien d'étonnant, puisque l'humanité est encore, pour l'essentiel, soumise aux règles commandant les comportements de la biosphère, dont elle est issue.

Bernard

Inutile de te dire qu'il est quasiment impossible de faire le tour de tout ce qui a été dit et écrit sur les sociétés animales, même en se limitant aux travaux de ces dernières années. Il faut pourtant essayer d'en retenir quelques idées susceptibles d'éclairer notre réflexion sur l'avenir des automates technologiques, considérés comme des prolongements des hommes, eux-mêmes provenant du monde animal. Nous pouvons affirmer sans risque que le monde du vivant est par excellence le monde des automates, et qui plus est, d'automates infiniment plus évolués que ce que nous pourrions comprendre et, à plus forte raison, imiter. Une simple méduse, par exemple....

Depuis les quelques milliards d'années où il est apparu sur terre, il est indiscutable que le vivant a évolué sur un mode purement automatique, à l'occasion de multiples accidents et catastrophes, dont la science, ou la raison, peuvent a posteriori essayer de reconstituer quelques cheminements, parmi des millions d'autres perdus à tout jamais, ou encore incompréhensibles, voire indétectables à nos moyens d'observations.

Alain

Je ne sais si les biologistes accepteraient tous cette référence à l'automatisme, même lorsqu'ils refusent toute idée de vitalisme, ou évolution orientée vers un but. Le terme d'automatisme a pour eux quelque chose de réducteur, par rapport à l'infini complexité et diversité du vivant.  La centrale thermo-nucléaire qu'est le soleil fonctionne sur le mode automatique, sans avoir aucune des caractéristique d'un être vivant.  Mais si nous leurs expliquions que, pour nous, un automate évolué devrait être tout à fait capable d'invention, ils se rallieraient peut-être à notre point de vue.

Bernard

En fait, nous devrions parler, à ce stade, non pas de mode automatique, à l'œuvre dans la nature, mais de mode algorithmique. Daniel Dennett, dans un de ses derniers livres, "L'idée dangereuse de Darwin"*, dont la lecture est indispensable, insiste sur le fait que ce sont des algorithmes simples, infiniment répétés, qui ont aboutit aux formes les plus évoluées de la vie sur terre.

Alain

Quels algorithmes?

Bernard

Ceux commandant par exemple l'association ou la co-évolution entre entités en compétition pour la survie, la réplication, la concurrence pour l'accès aux ressources, la génération aléatoire d'accidents ou de variantes lors de la réplication, la sélection de la solution la plus apte, la création de filières ou canaux évolutifs, etc.

Alain

Ces mécanismes ne sont pas venus tout seuls. Ils résultent eux-mêmes d'une évolution naturelle.

Bernard

Je crois que nous pouvons admettre quelques principes de base sur lesquels les scientifiques paraissent s'accorder aujourd'hui, même si les détails de ce qui s'est passé vraiment demeurent encore mystérieux.

Premièrement, la vie est apparue de façon spontanée, par appariement de molécules organiques pré-existantes. Elle a évolué ensuite de façon ininterrompue. Cette évolution se poursuit. La plupart des histoires de la vie rattachent cette évolution à celle, plus ancienne et plus fondamentale encore, du cosmos, à partir du big bang, ou du phénomène auquel on donne ce nom.

Alain

Tu ne vas pas remonter au big bang, quand même?

Bernard

Il faut lire l'ouvrage récent d'un astrophysicien, Michel Cassé, Généalogie de la matière *, qui présente l'intérêt de montrer comment tous les atomes dont nous sommes constitués se sont formés et se forment encore au sein des étoiles, soit pendant la vie de celles-ci, soit au cours de leur fin explosive, sous forme d'étoile à neutrons ou de super-novae. Ce sont non seulement les différents atomes lourds de la chimie minérale, mais également de très nombreuses molécules relevant de la chimie du carbone ou chimie organique. Il semblerait que dans les nuages de poussières interstellaires, à l'abri des radiations cosmiques, existent non seulement de l'eau mais tous les composants de ce que l'on appelle la soupe prébiotique. De là à imaginer que l'on puisse y trouver aussi l'amorce d'un monde à ARN, susceptible d'ensemencer les planètes telluriques comme la nôtre à l'occasion d'événements favorables tels que des chutes de météorites issus de comètes, par exemple...

Alain

C'est la question passionnante des sources de l'exobiologie, ou vie extra-terrestre, que tu évoques là. Cependant, conviens-en, inutile pour nous ici de nous lancer à ce stade de la réflexion dans la cosmologie. Il sera plus utile d'y revenir à la fin de nos entretiens lorsque nous nous interrogerons sur l'avenir des civilisations humaines (ou humanoïdes).

Bernard

Une chose cependant, qui est relative au problème de l'entropie. Je crois qu'il faut revenir d'un mot sur l'évolution du monde physique, sans pour autant faire de cosmologie. Comme tu sais, la cosmologie et la physique n'ont pas encore élucidé le pourquoi et le comment de l'évolution de l'univers, faute sans doute d'avoir élaboré la théorie générale ou théorie du tout, qui décrirait l'univers et ses divers composants, particules et énergie. Cependant (tout au moins dans l'hypothèse de l'univers en expansion) elles estiment que le monde matériel va vers une entropie croissante, c'est-à-dire une augmentation continue du désordre. Au sein de cette évolution vers l'entropie, les organismes vivants (comme peut-être certains mécanismes physiques) seraient seuls créateurs de néguentropie, en prélevant de l'énergie à l'extérieur d'eux-mêmes, afin de construire de l'ordre pour leur compte. Prigogine il y a quelques années a fait beaucoup parler de lui à propos des structures dissipatives loin de l'équilibre*. Ce thème semble un peu passé de mode aujourd'hui, je ne sais pourquoi, mais l'idée demeure. Nous pouvons donc retenir l'hypothèse que la vie crée de l'ordre, l'ordre du vivant, fait de molécules et d'organismes organiques complexes, assemblés à partir d'atomes plus simples et d'une abondante consommation d'énergie - ceci dans une démarche toujours menacée par la mort biologique et thermique, c'est-à-dire par le retour à de la néguentropie. Il y a là une évolution de fait, que nous constatons, mais qui ne répond pas pour autant à une finalité ou à un déterminisme obligé. La vie peut être considérée comme l'une des possibilités auxquelles l'univers peut donner naissance, de même qu'il donne naissance à bien d'autres phénomènes, comme les anneaux autour de certaines planètes, telle Saturne.

Alain

Revenons à la vie, et à son origine. Il y a là quelque chose d'extraordinaire à découvrir. J'ai l'impression que tu passes très vite sur le mystère qui continue à envelopper ses origines. Tant que l'on ne pourra pas faire revivre de la vie en éprouvette, si je puis dire, c'est-à-dire créer une molécule spontanément réplicative, l'hypothèse transformiste darwinienne reposera sur une base prêtant le flanc à la critique. Rien que la définition de ce que l'on appellera la vie pose problème, si l'on veut se placer aux premiers moments de celle-ci, alors qu'elle se distinguait à peine des molécules organiques environnantes.

Bernard

Je ne suis pas d'accord avec toi. Il n'est pas nécessaire de savoir comment est apparue la première molécule réplicative pour justifier le darwinisme. Celui-ci constate l'existence des phénomènes de réplication-mutation-sélection, mais ne prétend pas tout expliquer, notamment aux sources de la chimie organique. Ceci dit, il est vrai que le problème de la définition de la vie est effectivement important pour tout le monde, y compris pour les automaticiens. Dans la mesure où ils veulent réaliser des systèmes simulant la vie, ils ont besoin de savoir dans quelles directions travailler. La réponse la plus simple consiste à dire: "la vie est un système chimique auto-entrenu (réplicatif) capable d'évolution darwinienne". (voir La Recherche, n° 336, novembre 2000 pour un dossier complet sur la question)

Cette définition évoque d'emblée le moteur de l'évolution dans la conception darwinienne.

Alain

Conception darwinienne dont tu t'inspires, si je comprends bien, et à laquelle, je dois le dire, je me suis moi-même toujours plus ou moins référé, n'ayant jamais été inspiré par le créationnisme....

Bernard

Exact. Ce moteur de l'évolution est l'invention (ou apparition continue) de nouvelles structures nées des anciennes, auxquelles s'applique la sélection darwininienne, par élimination des inaptes, et conservation des plus aptes. A la base de ceci se trouvent deux mécanismes simples, infiniment renouvelés, de type algorithmique: la réplication à l'identique et les erreurs de réplication. Les réplications et leurs erreurs sont soumises au filtre que représente le milieu, son agressivité, ses changements, ou simplement la compétition des organismes pour l'accès aux ressources, toujours plus rares que ne le sont les consommateurs potentiels. Seules survivent les plus aptes, qu'il s'agisse d'espèces déjà existantes ayant trouvé momentanément une niche environnementale tranquille, ou d'espèces nouvelles nées des erreurs ou mutations, qui se révèlent mieux adaptées que leurs prédécesseurs.

Au tout début, les molécules auto-réplicatives devaient ressembler aux acides ribonucléiques (ARN) qui servent encore aujourd'hui à la transmission du message génétique. C'est le modèle du "monde à ARN", où la vie a pris naissance par l'intermédiaire d'une population de molécules d'ARN capables de s'auto-répliquer et évoluer sur le mode darwinien. Ceci est assez facile à simuler sur ordinateur, semble-t-il. Mais le détail des phénomènes est si complexe que la reproduction en éprouvette n'a jamais encore été faite.

Certains chercheurs compliquent un peu les choses et considèrent que l'on ne peut parler de vie que lorsque apparaissent des vésicules entourées d'une membrane semi-perméable qu'elles ont fabriquée elles-mêmes, et qui se reproduisent en utilisant, grâce à des enzymes, l'énergie et des nutriments extérieurs.

Alain

Je préfère la première définition. La seconde suppose déjà le problème en partie résolu, puisque les vésicules à membranes dont tu parles ressemblaient sans doute beaucoup à des proto-cellules, donc à une vie déjà constituée.

Bernard

Pas nécessairement. Ces proto-cellules ont pu se créer spontanément à partir des composants initiaux, par polymérisation au hasard. C'étaient, si l'on peut dire, des cellules chimiques. Il est vrai qu'aucun modèle biochimique crédible n'a pu encore être proposé pour illustrer cette hypothèse d'apparition. De toutes façons, peu importe pour nous. Nous sommes trop incompétents pour émettre une opinion fondée sur telle ou telle hypothèse. Tout juste pouvons-nous essayer de suivre ce qu'en disent les nombreux biologistes travaillant sur ces questions. En revanche, ce qui nous intéresse directement est le fait de savoir que ceux-ci s'accordent généralement sur le rôle de la sélection darwinienne dès l'apparition des proto-cellules (ou lors de l'évolution des ARN vers les ADN), sélection dont nous venons de résumer les mécanismes.

Alain

J'ai entendu dire que les premières cellules ou bactéries ne se sont pas développées dans l'eau à température et pression ordinaire, mais autour des sources de gaz sulfureux jaillissant dans les fosses océaniques, sous de fortes pressions et de hautes températures.

Bernard

C'est possible, en effet. Les bactéries dites hyperthermophiles actuelles vivant autour des "fumeurs" océaniques sont peut-être les descendants de ces premières formes de vie. Mais encore une fois, peu importe. L'essentiel qui nous importe, c'est le mécanisme de réplication-mutation-sélection grâce auquel la vie, sitôt apparue, a commencé à s'étendre et se diversifier. C'est ce mécanisme qui est aujourd'hui de plus en plus utilisé pour construire des automates adaptatifs. Nous avons évoqué hier les algorithmes génétiques, qui ne visent pas à autre chose qu'à reproduire en machine les algorithmes génétiques biologiques. Ceci est extraordinairement important, sur tous les plans, y compris philosophique. Le darwinisme permet d'établir un lien continu entre l'apparition des premiers ARN ou proto-cellules, et celle, aujourd'hui, des automates auto-réplicatifs et auto-adaptatifs - en passant par toutes les espèces vivantes, y compris l'homme. Il faut bien voir que le concept de sélection darwinienne est devenu incontournable, ceci dans l'ensemble des sciences étudiant l'évolution des systèmes, et quels que soient ces systèmes. La sélection darwinienne est la clef quasiment unique permettant d'expliquer l'apparition du nouveau et, quand il y a lieu, du complexe. Outre évidemment la génétique, la neurologie moderne, par exemple, en fait un large usage, comme nous le verrons, pour justifier la création puis la spécialisation des aires, des cartes et des réseaux de neurones dans le système nerveux, ainsi d'ailleurs que leur collaboration éventuelle.

Alain

Je t'entends bien. Mais par tempérament, je n'aime pas tout ce qui ressemble à une pensée unique, soutenue par un effet de mode. Cette explosion moderne de la pensée du vieux Darwin rappelle un peu trop ce qu'au 20e siècle on a fait de la pensée de Marx ou de Freud.

Bernard

Il y a quand même une différence. Avec les thuriféraires de Marx et même de Freud (ou de Lacan), nous avions affaire à des gloses à l'infini prétendant s'imposer sans confrontation avec l'expérience, voire contre les preuves expérimentales. Ce n'est pas le cas avec Darwin. Les chercheurs darwiniens modernes se bornent à constater expérimentalement que Darwin avait pressenti beaucoup de mécanismes qui se révèlent pertinents aujourd'hui, même si Darwin ne pouvait en avoir de son temps une idée précise. Je pense en particulier au code génétique. Nous pouvons saluer les capacités d'anticipation de Darwin, sans en faire un gourou dont l'influence nous aveuglerait face à l'expérience.

Les évolutionnistes modernes posent l'hypothèse que, depuis les origines de la vie, des mécanismes algorithmiques, identiques ou comparables, bien que s'exerçant sur des substrats profondément différents, ont orienté la genèse et les développements des organismes biologiques, hommes compris, sans intervention divine. Ces mécanismes relèvent de lois physiques de même nature, finalement, que celles permettant, en chimie, de passer d'un atome léger à un atome lourd. Inutile de préciser que cette affirmation, relativement à l'origine matérialiste et surtout algorithmique de la vie n'est pas acceptée par tous. Il s'agit pour nous quasiment d'une évidence, mais sans doute pour 90% de l'humanité, il s'agit d'une hérésie. Ces gens trouvent le monde si compliqué, ou si parfait, ou si exactement fait pour conduire à l'émergence de l'homme (le principe anthropique) qu'ils veulent y voir le doigt de Dieu, ou d'un esprit supérieur (ce que Dennett appelle le "sky-hook").

Alain

Dennett insiste sur le fait que, même lorsqu'ils ne font pas appel à Dieu, les hommes ont une telle peur de ce que sous-entend le darwinisme, c'est-à-dire l'absence d'une marche rassurante et nécessaire vers un progrès quelconque, qu'ils inventent toutes sortes de mauvaises raisons pour ne pas y faire appel.

Bernard

C'est vrai, mais pourtant les chercheurs de bonne foi finissent toujours à revenir au schéma darwinien. Il n'y a pas de raison pour le moment de remettre en cause le mécanisme qui est prêté aujourd'hui à l'évolution, et qui repose entièrement sur le darwinisme généralisé.

Alain

Rappelle moi une nouvelle fois ce mécanisme.

Bernard

Le moteur évolutif, d'après cette hypothèse, découle de l'apparition, selon des scénarios divers, de nouvelles formes, structures, systèmes (la variation), qui entrent en compétition les uns avec les autres (la compétition). Les plus aptes à résister à la pression compétitive survivent et se développent (l'amplification). Les autres disparaissent. Ces trois principes, variation, compétition et amplification n'obéissent à aucune finalité ou téléologie. L'évolution ne définit même pas de ligne privilégiée, par exemple vers la complexité, ou vers la symbiose. Aujourd'hui, nous l'avons vu, le prévivant (prion, virus) côtoie le biologique, l'homme côtoie toutes les autres formes de prévie et de vie. Nul n'est capable de dire qui des uns ou des autres dispose des meilleures chances de survie. Ceci veut dire aussi que tout peut arriver - y compris, ce qu'envisagent d'ailleurs en terme d'opportunités les modèles scientifiques actuels, la disparition des systèmes vivants et intelligents tels que nous les connaissons.

Alain

C'est cela qui déplaît aux gens.

Bernard

Oui. Ce qui déplaît, c'est ce que Antoine Danchin appelle "l'opportunisme absolu de l'évolution".

Alain

Il y a pourtant tous les jours de nouvelles structures qui apparaissent, qui émergent, comme on dit.

Bernard

Dans cette optique de la compétition darwinienne généralisée, le concept d'émergence est effectivement intéressant pour nous. Il signifie qu'à certains moments ou lieux, suite à des essais et erreurs se produisant de façon que l'on qualifiera d'aléatoire (encore qu'elles soient déterminées par des prémices bien définies), il apparaît du nouveau, qui entre en compétition avec l'ancien. Mais ce qui émerge n'est pas nécessairement ce qui attire le plus notre attention.

Pour prendre un exemple actuel, nous sommes sensibles au fait qu'émergent actuellement, au sein de l'espèce humaine, la société de l'information, les réseaux, les robots qui représentent des mutations importantes dans les schémas jusqu'alors plus lents de reproduction des sociétés. Mais nous ne remarquons pas ce qui émerge au sein des sociétés de bactéries ou virus, sauf lorsque des épidémies nous le signalent.

Les modalités de création du nouveau, ou innovation, sont multiples (associations entre atomes, mutations génétiques, expériences comportementales, catastrophes naturelles, inventions de l'intelligence théorique). Peu importe. De même, le nouveau peut être énorme ou minuscule, peu importe. Ce qui importe, c'est le nouveau qui, une fois apparu, résiste à la pression de sélection tendant à l'éliminer, et qui se reproduit à son tour, en conquérant souvent de nouvelles niches ou nouveaux espaces très importants. Il peut le faire dans des niches tranquilles où la pression de sélection est faible, mais aussi dans des niches très encombrées, s'il sait trouver une voie nouvelle. Il se reproduit et se développe, jusqu'à créer, en cas de succès renouvelé et persistant, de nouvelles filières de développement d'où surgiront de nouvelles occasions d'innovation. Répétons-le, aucune finalité d'ensemble, et bien entendu aucune morale d'ensemble, ne régulent ces évolutions. Chaque système émergent peut se donner des finalités ou des morales pour protéger son développement et ses chances de survie, mais lesdites valeurs ne sont que relatives à ce système. C'est ainsi.

Dans le cours de ces filières évolutives multiples, à un certain moment, certaines solutions innovantes s'imposent, se généralisent, provoquant une sorte de saut paradigmatique, pour parler comme les épistémologistes. A ce moment là, les observateurs extérieurs, s'il y en a, disent qu'ils ont constaté l'émergence d'une solution nouvelle de grande ampleur, autour de laquelle peut se réorganiser une partie des autres évolutions. Voilà ce qu'est l'émergence (nb : ne pas confondre avec le sens donné à ce mot par les chercheurs du domaine de la vie artificielle)

Alain

Tu ne parles pas de l'émergence de la complexité. C'est pourtant ce concept qui est constamment utilisé pour démontrer que l'homme se situe au terme d'une longue marche vers un "progrès" définissable, notamment, en termes d'augmentation de la complexité.

Bernard

Je crois qu'il faut se dire que nous ne pouvons parler de complexité qu'en nous mettant à la place d'un observateur bien déterminé, observant un point bien déterminé avec des instruments bien déterminés. L'univers était-il plus complexe à ses débuts qu'aujourd'hui? La vie bactérienne est-elle plus complexe que la vie des animaux? La société humaine est-elle plus complexe aujourd'hui qu'il y a 1000 ans? La réponse est "oui, mais seulement au regard de certains critères que nous devons définir".

Alain

Pourtant, on peut montrer que différents niveaux de complexité sont apparus successivement, en se superposant.

Bernard

C'est en tous cas, pour l'homme d'aujourd'hui, une approche utile sur le plan opérationnel, pour construire des systèmes artificiels, en essayant d'analyser les systèmes naturels. Nous pouvons retenir à cet égard la définition de la complexité donnée par Gerald Edelman*: "Le plus ou moins grand nombre de relations ou connexions entre sous-ensembles et composants d'un système global, composants eux-mêmes aussi diversifiés et autonomes que possible". Les niveaux de complexité croissante ainsi entendue se sont superposés, mais le niveau supérieur, qui intègre les autres, n'a pas exclu les niveaux inférieurs, ou précédents, qui continuent à avoir une existence propre, tout en informant les niveaux au-dessus d'eux. Ces niveaux inférieurs conservent de ce fait une aptitude plus ou moins grande à la compétition darwinienne, pour leur compte. C'est ainsi que si les bactéries participent à l'organisation de l'animal évolué, ou même entrent ou sont entrées en symbiose avec lui, elles continuent à se battre pour leur propre compte, au sein des animaux et ailleurs, par exemple dans les glaces du pôle ou la lave des volcans. C'est vrai aussi, on le voit maintenant, à l'occasion des travaux sur les prions, dont les uns sont pathogènes, et vivent leur vie à travers les milieux de culture que nous leur offrons généreusement, tandis que d'autres prions ne le sont pas, et restent sagement à leur place dans nos cellules..., où l'on ne sait d'ailleurs pas encore trop à quoi ils servent ...

Alain

Tu cites la symbiose. C'est un phénomène très important.

Bernard

Oui. La complexité peut résulter de l'apparition par mutation de nouveaux éléments qui s'opposent aux précédents. Mais elle peut aussi résulter d'un phénomène constant en évolution, qui est l'appariement ou symbiose. C'est ainsi, dit-on, que les précurseurs des mitochondries se sont introduits dans les proto-cellules, au début de la vie, leur donnant la possibilité de mieux capter l'énergie et les nutriments. Cela, c'est bien connu. L'on retrouve ces couches superposées créatrices de complexité, notamment par symbiose, dans le système nerveux central de l'homme, cortex, système limbique, cerveau reptilien…, par exemple.

Alain

Oui, et au-delà de l'individu, dans les relations de celui-ci avec les autres individus, via les réseaux d'échanges d'informations, les bases de connaissance, etc.

Bernard

L'on peut ainsi dire que l'univers nous apparaît fonctionner sur le mode de la machine à inventer inconsciente…

Alain

Qu'est-ce encore que ce nouveau concept, la machine à inventer?

Bernard

Si je parle de machine à inventer, c'est seulement pour rappeler que l'invention n'est pas une activité spécifiquement humaine, exigeant des laboratoires, des chercheurs, des crédits. L'évolution invente en permanence, sur le mode automatique de la sélection darwinienne. Tu vas me reprocher de t'imposer une nouvelle banalité, et de taille. Je ne suis pas certain que tu aies raison. Si nous considérons le mécanisme de l'innovation dans l'univers comme une machine à inventer, fonctionnant sur le mode automatique, nous pourrons essayer d'approfondir la description de cette machine, de ses moteurs, de ses produits. C'est d'ailleurs ce qu'a fait Darwin. Mais aujourd'hui, il est possible d'affiner l'analyse, ou même l'introduire dans de nombreux secteurs où nul ne pensait à le faire jusqu'à présent.

Alain

Nous pourrons aussi nous inspirer de ces idées quand nous voudrons construire des automates-machines aptes à l'invention automatique.

Bernard

Exact. C'est bien ce qui se fait déjà, avec les processus générateurs d'aléatoire ou d'"aléatoire canalisé" dans les algorithmes génétiques de la vie artificielle.

Alain

Ceci dit, le darwinisme lui-même a eu ses dérives...

Bernard

Nous allons y venir. Mais avant, revenons sur un terme constamment utilisé par les darwinien, qui est l'"adaptation", ou, pour reprendre le terme anglais, la "fitness". Celle-ci ne se préjuge pas a priori. Elle se constate a posteriori, à l'usage. La fitness ne résulte pas d'une plus grande ou moins grande antériorité, d'une plus grande ou moins grande complexité. Le virus, plus simple que la blatte, est aussi adapté qu'elle à la survie. La blatte, juqu'à nouvel ordre (comme d'ailleurs le virus) se révèle aussi adapté aux besoins de sa propre survie que ne l'est l'homme, avec toute sa science.

Alain

C'est quoi, être adapté? Peut-on trouver des critères à la bonne adaptation? Je trouve la démarche assez dangereuse politiquement. Si quelque veut t'éliminer, il expliquera que tu n'es plus adapté. En fait, comme tu l'as dit toi-même, l'adaptation (ou l'inadaptation) se constate. Si tu es encore là, ni mort ni en voie de disparition, c'est que, d'une certaine façon, tu es adapté au milieu qui est le nôtre. Mais il n'est pas facile d'expliquer pourquoi.

Bernard

Je crois que l'on peut creuser un peu quand même le thème de la fitness. Au-delà de la constatation de fait, qui ressemble à une La Pallissade, consistant à dire que les êtres qui survivent sont plus ou moins bien adaptés, l'on peut essayer d'envisager les mécanismes donnant la meilleure chance de résister à des changements de l'environnement obligeant à se changer soi-même (l'adaptation ou la mort). Que fait précisément le mécanisme darwinien type? Il génère a priori, par des mutations ou modifications aléatoires, de nombreuses gammes de solutions nouvelles, parmi lesquelles les contraintes de sélection environnementales retiennent les plus adéquates à la survie. Plus un organisme se montre capable d'offrir rapidement des variantes originales, plus il a de chances de survivre. C'est ce qui ennuie les biologistes avec les virus, notamment celui du HIV. Il mute plusieurs fois par jour - ou même par heure, je ne sais pas bien...Comment faire un vaccin dans ces conditions?

Alain

La palme de l'adaptabilité, face à d'hypothétiques changements menaçants de l'environnement, ira donc aux organismes les plus inventifs, ou les plus flexibles.

Bernard

Oui, mais faisons attention à cette précision: l'invention résultant de la mise en œuvre automatique des algorithmes darwiniens n'a pas seulement pour effet d'aider les organismes existant à se maintenir. Elle a surtout pour effet de faire émerger de nouveaux organismes, par mutation ou dérive génétique, susceptibles de coloniser de nouveaux milieux jusque-là fermés à la vie. Ces nouveaux organismes remplacent les anciens. C'est ainsi que de nouvelles formes de vie ont envahi tous les milieux terrestres, avec des formes buissonnantes. Certaines de ses formes ont abouti, comme l'on sait, aux animaux dits supérieurs, et à l'homme, mais d'autres, répétons-le, à de nouvelles formes de virus ou bactéries. Nous avons peut-être déjà sans le vouloir envoyé certaines de celles-ci dans les planètes voisines, avec nos engins spatiaux. Elles sont sans doute en train d'essayer d'y être plus confortables, en mutant frénétiquement..

Alain

Je vois ce que tu veux dire. Si tu réussis à t'adapter à de nouveaux milieux en inventant une nouvelle solution, tu risques de disparaître sous la concurrence de cette nouvelle solution, si celle-ci se révèle mieux adaptée que toi. C'est ce que disent les grincheux à propos de nos futurs automates intelligents. Ils représenteront à notre égard des espèces de mutations nous permettant de faire des choses impossibles à présent. Mais ils se heurteront sans doute à nous et nous élimineront, si nous ne réussissons pas à nous adapter à eux.

Bernard

On peut présenter les choses un peu différemment. Je dirais plutôt que nos futurs automates intelligents verront le jour (associés ou non à des hommes sous forme de cybiontes) avec le statut d'incidents de réplication de la société humaine. Ces incidents pourront ou non se révéler favorables à cette dernière. L'on peut présumer que ceux de ces "incidents" se révélant mortels pour celle-ci disparaîtront, faute de milieu support. Le temps n'est pas encore venu où l'on verra des robots pouvoir vivre entièrement sans les hommes, par exemple dans l'espace intersidéral (encore que l'on y vienne très vite...). Mais en attendant ne survivront dans de bonnes conditions que les automates pouvant aider l'humanité à se sortir des problèmes qu'elle va devoir affronter, et qui, sans eux, pourraient la faire disparaître. Il est clair cependant que, dans cette future alliance ou symbiose, l'humanité elle-même sera obligée d'évoluer sur de nombreux points.

Cela dit, le problème que tu poses est celui de l'égoïsme, étudié depuis 20 ans par Richard Dawkins* en ce qui concerne la compétition darwinienne que se livrent, non seulement les espèces, mais, en leur sein, les gènes composant leur génotype. Nous y reviendrons.

Alain

Nous évoquions les dérives droitières ou même fascisantes du darwinisme.

Bernard

Oui. La question est incontournable. Les meilleures théories scientifiques sont toujours détournées à des fins partisanes ou intéressés. Il faut donc accepter la discussion. Il est bon de préciser que, pour nous, le principe de la sélection darwinienne que nous avons décrit, cette "idée dangereuse de Darwin", selon Dennett, n'a rien à voir avec les darwinismes dégénérés, sociologiques ou économiques, qui chantent les louanges du libéralisme comme le meilleur moyen de faire triompher les forts sur les faibles, afin d'assurer les meilleures chances de survie.

Alain

Certes. Mais le darwinisme rappelle quand même une évidence : si l'on veut survivre, il faut être le mieux adapté, pour résister à la compétition ambiante. Etre le mieux adapté n'est pas nécessairement être le plus gros ou le plus brutal. C'est, si je t'en crois, être le plus inventif. Or n'est pas inventif qui veut. Les minorités, les exclus, c'est-à-dire finalement les inadaptés du moment, peuvent-ils être inventifs, pour essayer de se rattraper?

Bernard

Tu poses la question en termes de volonté consciente. Peut-on décider d'être plus inventif, d'être plus intelligent, mieux conscient, etc. ? C'est une question que ne peuvent se poser que les êtres susceptibles de produire une image d'eux-mêmes dans leur environnement, c'est-à-dire d'héberger une conscience ou une proto-conscience. Nous ne discutons pas de cela aujourd'hui. Les organismes dont nous parlons, soumis à la sélection darwinienne, n'ont a priori pas cette capacité, faute de disposer des moyens mentaux nécessaires. Pour eux, la compétition darwinienne s'exerce de façon très brutale. Les inadaptés sont éliminés - sauf si des changements dans leur environnement transforment leur inadaptation d'aujourd'hui en atout pour demain.

Mais, avant de discuter des effets de la compétition darwinienne sur les organismes proprement dits, ou mieux encore les espèces, je crois qu'il faut regarder les effets de cette compétition au regard des composants de ces organismes, ceux qui portent leurs patrimoines reproductifs, et qui subissent directement les effets des mutations sélections.

Alain

Tu veux parler des gènes

Bernard

Des gènes, d'abord, bien sûr, mais aussi des "memes", dont nous avons dit un mot dans notre précédent entretien.

Auteurs cités (signalés par * dans le texte)
Michel Cassé. Généalogie de la matière. Retour aux sources célestes des éléments Editions Odile Jacob 2000
Jean-Pierre Changeux, L'homme neuronal, Fayard 1983

Antonio Damasio, Le sentiment même de soi, Editions Odile Jacob 1999
Richard Dawkins, Le gène égoïste, Armand Colin 1990
Daniel C. Dennett, La conscience expliquée, Editions Odile Jacob 1991-1993
Daniel C.Dennett, Darwin est-il dangereux? Editions Odile Jacob 1995-2000
Gerald Edelman, Comment la matière devient conscience, Odile Jacob 2000
Axel Kahn, Et l'homme dans tout cela ? NiL éditions 2000
Desmond Morris, Le singe nu
Steven Pinker, Comment fonctionne l'esprit, Odile Jacob 1999


La suite du chapitre 2,
prochain numéro: section 2, La machine à inventer génétique
numéro suivant: section 3, La machine à inventer neuronale

 

Jean-Paul Baquiast

 

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