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15
Janvier 2001
Jean-Paul Baquiast
AUTEUR
Eléments de
définitions :
Information
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Eléments
de définition précédents
Le concept d'information est constamment utilisé,
dans des acceptions différentes et souvent confuses, en ce
qui concerne les systèmes biologiques ou artificiels. En
nous inspirant, en partie, à nouveau de Gérald
Edelman, nous pourrions retenir, pour notre compte, et sans
prétendre épuiser le sujet, les précisions
suivantes:
Une première catégorie d'informations
intéresse les entités susceptibles d'utiliser cette
information dans la perspective de leur survie en compétition
darwinienne. Concrètement, ce type d'information, ainsi défini,
a pris naissance avec l'apparition des structures biologiques réplicatives,
aussi simples soient-elles. L'apparition de la vie s'est caractérisée
par la constitution de molécules et organismes susceptibles
de se reproduire en synthétisant les éléments
nécessaires au sein du milieu chimique. La formule reproductible
permettant cette synthèse a constitué une information,
mémorisée et complexifiée dans la suite du
développement de ces premiers organismes. D'une façon
générale, tout organisme vivant, par son ADN mais
pas seulement par lui, constitue au regard du monde extérieur
non-informatif un immense réservoir d'informations susceptible
de lui permettre de fonctionner et se reproduire - un peu comme
une clef constitue un réservoir d'informations relatives
à la serrure, à la maison et aux divers usages auxquels
elle peut servir. A ce stade, l'organisme vivant utilisateur de
l'information n'a pas besoin d'être conscient de l'existence
de cette dernière, et du rôle qu'elle joue. En revanche,
si des observateurs conscients (ou simplement placés dans
une dimension logique supérieure) déchiffrent cette
information primaire, ils se donnent le moyen d'agir de façon
informée, au lieu et place de l'organisme inconscient, ou
directement sur lui, pour le modifier, par exemple. C'est ce qui
se passe actuellement, avec le décryptage des génomes
par l'homme. C'est, pensons-nous, dans cet esprit que Edgar Morin
parlait, dans son ouvrage La Vie de la Vie La Méthode (Tome
2, Editions du Seuil ,1980) de la "bactérie computante":
"Toute organisation vivante comporte une dimension cognitive,
par exemple pour reconnaître le soi du non-soi".
Une deuxième catégorie d'informations
intéresse les organismes vivants dotés d'un minimum
de système nerveux capable de constituer et mémoriser
des circuits de neurones activés en parallèle et en
sous-produit des circuits élémentaires, fonctionnant
le plus souvent en boucles rétroactives ou feed-back, ré-entrantes
ou non. Les informations en résultant peuvent être
considérées comme produites par le fonctionnement
des fonctions sensori-motrices en contact direct avec le milieu
extérieur. Elles sont le résultat de l'adaptation
de l'organisme aux contraintes de son milieu. On les désigne
généralement par le terme de "représentations",
mais une représentation n'est pas quelque chose de passif.
C'est tout autant un programme computationnel fonctionnant en exploitant
des données mémorisées ou actuelles perçues
par les sens. Les représentations sont innombrables, autant
qu'il y a ou qu'il y a eu d'espèces vivantes. Du point de
vue de l'organisme, elles représentent tout ou partie du
monde extérieur. Elles peuvent jouer un rôle d'alerte
(un peu comme une lampe qui s'allume quand un circuit de freinage
s'échauffe), mais aussi, regroupées et traitées
selon des modalités propre à assurer la meilleure
survie, contribuer à des cartographies ou modèles
d'aide à la décision au profit des organes commandant
le pilotage central coordonné de l'organisme. Vu de l'extérieur,
les systèmes cognitifs et neuro-moteurs relevant du monde
des représentations permettrait d'obtenir des modèles
très précis du milieu dans lequel survit l'organisme.
Ainsi pourrait-on simuler la thermodynamique des courants atmosphériques
au flanc des falaises en observant le fonctionnement des ailes et
du plumage de la mouette. Là encore, la conscience d'être
ainsi informé n'est pas nécessaire pour que le sujet
disposant de telles informations puisse les utiliser utilement.
Les automates actuels, même rustiques, disposent de ces deux
types d'informations. Un animal ou une espèce un tant soit
peu complexe peut accumuler ainsi, dans ses gènes comme dans
son expérience "culturelle" acquise, un très grand
nombre d'informations sur son environnement, lequel environnement
s'en trouve "informé" en contrepartie, mais par l'intermédiaire
de l'activité de l'animal exclusivement. Il ne s'agit pas
d'une information disponible pour d'autres. (sauf si des scientifiques
s'emparent du sujet pour l'observer ou le simuler). La théorie
computationnelle de l'esprit a permis à des cogniticiens
tels que Steven
Pinker d'identifier des centaines ou milliers de traitements
de l'information utiles à la survie des animaux et humains,
sélectionnés au fil des temps par la compétition
darwinienne.
Une troisième catégorie d'informations
est constituée de celles des deux précédentes
catégories qui sont ou deviennent accessibles à la
conscience, notamment en étant susceptibles de balayage ou
d'activation par le noyau dynamique thalamo-corticale qui est le
cur de la conscience primaire dans les hypothèses d'Edelman.
Ces informations, en fonction de la fréquence avec lesquelles
elles sont utilisées, en réponse aux sollicitations
du milieu, et des compétitions s'établissant entre
elles, deviennent progressivement des pré-concepts ou concepts.
On les désigne généralement du terme de symbole.
Un symbole est un ensemble d'information extrait d'une représentation
interne à un organisme, et véhiculé d'organisme
à organisme en vue de générer des représentations
identiques. Le monde des symboles rejoint (à des nuances
près) celui des memes, concept inventé par Richard
Dawkins. Les symboles servent alors à représenter
de façon générique les constantes statistiques
du milieu, et peuvent faire l'objet d'échanges entre organismes
réunis par des activités concourantes supposant la
coopération, par exemple la cueillette, la chasse ou la construction
d'abris. Le langage proprement dit, gestuel et verbal, en découle.
La conscience du soi et du fait d'être conscient, une fois
émergée à ce niveau, donne une consistance
rapidement accrue à la création d'informations de
ce dernier type. Les informations dans ce cas cessent d'être
privatives à ceux qui les détiennent dans leurs systèmes
nerveux et corporels. Elles deviennent mutualisables, cumulatives,
transmissibles et archivables sans autres limites que celles des
réseaux et supports externes qui les stockent ou les transforment.
Le récit, le livre, le film, l'ordinateur constituent aujourd'hui
les relais extrêmement puissants de la mutualisation.
Rappelons enfin pour terminer que les grammaires et
les liens plus ou moins formalisés liant ces concepts (syntaxes,
règles prérationnelles puis rationnelles et enfin
scientifiques) constituent dorénavant des mondes virtuels
parallèles au monde réel, en interaction constante
avec lui par le biais des activités matérielles et
des actions symboliques des groupes humains utilisateurs de langages.
Les automates actuels, n'étant pas encore capables de conscience,
ne peuvent intervenir que comme des média passifs dans la
création et l'échange de ces deux dernières
catégories d'informations, mais l'ambition est bien de les
faire progressivement adopter des rôles plus actifs. Nous
reviendrons dans des définitions ultérieures sur les
concepts de meme, langage et science.
Le concept d'information nous donne aussi l'occasion
d'évoquer la question de l'inconscient: circuits sensori-moteurs
ou associatifs agissant sur le comportement d'un organisme, mais
non susceptibles d'être atteints par la conscience. On rejoint
sans doute là en partie le monde des "représentations"
existant dans les systèmes nerveux des animaux. Parler de
l'inconscient est une autre façon d'aborder les relations
entre l'intelligence et la conscience, déjà amplement
évoquées ici. Mais ceci présente aussi l'intérêt
d'évoquer ce que la psychologie, notamment freudienne, met
sous ce mot.
Les êtres vivants, y compris l'homme, hommes
individuels ou groupes sociaux (ainsi bien entendu que les automates
actuellement produits par l'homme), fonctionnent en majeure partie
sur le mode inconscient. Bien peu de fonctions, en effet, sont accessibles
à la conscience et moins encore, sont susceptibles d'être
étudiées et commandées de façon scientifique,
afin de rentrer ultérieurement dans le champ des ressources
mobilisables par la conscience. Quel est donc l'intérêt
du concept d'inconscient, si général qu'il ne semble
pas présenter de caractère opératoire?
En fait, le bon sens et l'observation montrent qu'il
existe, chez l'animal et chez l'homme, différents niveaux
d'inconscients. Pour schématiser, nous pourrons distinguer
:
-
les sous-systèmes ou fonctions qui
sont et resteront toujours sans doute, non seulement inconscients,
mais isolés, tournant en circuits fermés, sans
entraîner, sauf cas particuliers, d'effets sensibles sur
le comportement global de l'organisme. A la limite même,
aucun "senseur" ou capteur ne manifestera jamais leur existence.
De tels ensembles existent en grand nombre chez les êtres
vivants complexes. Il semblerait qu'une bonne partie de l'activité
du cerveau génère de tels traitements inconscients,
dont certains seulement se révèleraient lors des
rêves, et qui se neutraliseraient ou s'amortiraient d'eux-mêmes
au bout d'un certain temps. L'on peut imaginer aussi que certains
événements résultant d'expériences
vécues par les sujets sont mémorisés, sans
autres conséquences pratiques. Dans certains cas, la
pathologie, notamment au niveau des transmissions nerveuses
ou aires cérébrales, peut isoler des fonctions,
ce qui s'accompagne éventuellement, redondance mise à
part, de dégâts plus ou moins importants. Dans
de nombreux cas, hors pathologie, la permanence d'isolats informationnels
inconscients s'explique sans doute parce qu'il ne s'était
pas révélé nécessaire, dans le cadre
de la compétition darwinienne pour la survie, de mettre
ces sous-systèmes en relation avec le reste de l'organisme.
Les conditions de la compétition changeant, de tels choix,
devenus irréversibles (l'évolution ne se remontant
pas à l'envers), peuvent se révéler désastreux
pour les espèces ou les individus qui en souffrent. Ils
peuvent en mourir. La psychanalyse a l'ambition de faire remonter
à la conscience les souvenirs traumatisants enfouis,
mais rien ne prouve qu'elle y réussisse vraiment, car
elle ne peut agir, en principe, sur les connexions neuronales.
Certaines drogues au contraire, jouant le rôle de médiateurs
chimiques, paraissent pouvoir être efficaces, mais elles
agissent comme des marteaux-pilons. Dans les réseaux
ou automates hyper-complexes actuels et surtout futurs, nous
ne devrons pas exclure l'apparition de noyaux susceptibles de
rester momentanément ou durablement inconscients aux
ingénieurs ayant crée les robots. Ce sera, nous
l'avons dit, une manifestation d'indépendance des futurs
automates dont l'homme, s'il sait travailler avec eux, devrait
pouvoir bénéficier. D'ores et déjà,
les grands réseaux informationnels tels qu'Internet et
les milliards de pages virtuellement connectables fonctionnent
en partie sur le mode de l'inconscient, sinon de l'inconnaissable.
-
les sous-systèmes ou fonctions qui sont
fonctionnellement reliées les unes aux autres, mais sans
qu'aucune information précise n'en avertisse le niveau
conscient (sauf peut-être quand des liaisons cessent de
se faire comme prévu par le schéma fonctionnel,
ce qui peut générer des messages d'alerte émergent
à la conscience, voire des processus conscients de réparation).
Il s'agit là essentiellement du domaine des organes vitaux
dont le fonctionnement plus ou moins bon n'est pas directement
perceptible. Là encore, l'évolution a fait des
choix. Steven Pinker fait remarquer que nous sommes conscients
des troubles stomacaux, parce qu'il était vital d'éviter
de s'empoisonner aux temps primitifs. Nous ne percevons pas
au contraire l'hypertension artérielle, peut-être
parce que peu d'individus atteignaient l'âge où
celle-ci pouvait se révéler dangereuse!
-
les sous-systèmes ou fonctions en relations
fonctionnelles généralisées et ré-entrantes,
dont la mutualisation peut donner lieu ou non à des phénomènes
de conscience (par exemple dans le cadre du processus de balayage
évoqué par Edelman sous le concept de noyau dynamique
de réseaux de neurones). Il s'agira en ce cas de données
passant selon les besoins du statut inconscient au statut conscient,
et réciproquement. En principe, que ce soit chez l'homme
ou chez l'automate, il paraîtra souhaitable d'étendre
le plus loin possible le champ des sous-systèmes ou données
accessibles à la conscience, sous réserve des
phénomènes d'évitement de saturation et
d'oubli sélectif qui sont indispensables au bon fonctionnement
de cette dernière. Pour simplifier, l'on dira qu'il serait
optimum de pouvoir connaître (ou se remémorer)
tout ce dont on a besoin sur le moment, en laissant le reste
des autres millions ou milliards d'informations dont dispose
le système en réserve accessible (stand by) si
nécessaire.
L'une des perspectives les plus intéressantes
en matière d'automates intelligents associés à
l'homme (cybionte
ou simple appareillage symbiotique) sera l'élargissement
de la portée de la conscience pouvant résulter de
l'introduction judicieuse de tels automates dans des processus jusqu'ici
inconscients. Le grand problème, pour ne pas parler de l'échec
de la psychanalyse, est, nous venons de le voir, son incapacité
à explorer et surtout à "renormaliser" des schémas
inconscients dont la persistance peut s'avérer létale.
La pharmacologie ne fait pas beaucoup mieux, jusqu'à ce jour.
Les progrès de l'exploration fonctionnelle du cerveau par
l'imagerie médicale ouvrent au contraire beaucoup de perspectives.
L'on peut espérer par ailleurs que l'automatisme, associé
le cas échéant à la génétique,
pourra porter remède à certains grands dysfonctionnement
sensori-moteurs ou cérébraux. Plus simplement, quand
on y réfléchit, de telles performances de la mécanique
sont déjà très répandues, bien qu'encore
très rustiques. Pour rester dans l'exemple précédent,
un appareil de prise de tension permet à un hypertendu de
prendre conscience de son état et d'y remédier, alors
qu'aucun indicateur physiologique précis ne l'informe de
sa pression sanguine (au contraire des multiples indicateurs naturels,
plus ou moins utiles, qui lui indiquent une surcharge stomacale).
© Automates Intelligents 2001
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