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14 Juin 2001
Jean-Paul Baquiast
AUTEUR
Le paradigme de l'automate ou le dialogue d'Alain
et Bernard
Chapitre 4, section 4 : Conclusion
Avant de lire ce feuilleton, il est conseillé au lecteur
de se reporter à nos éléments de définition
NB: Les * renvoient aux références bibiographiques
fournies en fin de texte. Nous nous sommes limités à
l'indispensable.
Episode précédent
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Résumé du Chapitre 4
L'humanité vient avec le robot (plus
précisément le robot évolutif) de "redécouvrir"
la logique de l'évolution naturelle biologique :
reproduction, mutation, sélection, amplification.
On la qualifie généralement de logique darwinienne.
Cette "redécouverte" a été
largement due aux développements actuels des recherches
sur la vie et l'intelligence artificielle, qui a permis
de simuler avec des moyens de plus en plus puissants les
phénomènes biologiques. On peut en simplifiant
distinguer, sous ce terme général de robot
évolutif, une approche d'ensemble, centrée
sur les processus, celle des algorithmes génétiques,
et une approche spécialisée, centrée
sur les organismes, celle des systèmes multi-agents
massifs pouvant évoluer dans des boucles d'auto-évaluation-auto-contrôle.
Dans l'un et l'autre cas, on dispose désormais d'outils
pour comprendre, mais aussi pour compléter voire
remplacer, les processus biologiques de l'évolution
et les produits de cette évolution, les organismes
vivants, y compris les organismes conscients.
L'humanité va appliquer rapidement ces logiques,
grâce à l'informatique et aux réseaux,
dans tous les domaines de la recherche et de l'innovation
techno-scientifique, faisant exploser les rythmes évolutifs
naturels. Ceci se produira dans le champ de la vie et de
l'intelligence artificielle, mais aussi sous forme d'interventions
dans les grands mécanismes évolutifs darwiniens:
génétique et biologie, neuro-psychologie et
cognition, sciences sociales et politiques.
On verra sans doute se multiplier les symbioses entre artefacts
et structures biologiques et sociales.
Il est même probable que les limites actuelles de
décidabilité des sciences fondamentales (par
exemple en matière de cosmologie) reculeront avec
l'apparition d'intelligences artificielles partiellement
affranchies des contraintes du cerveau biologique hérité
de l'évolution animale.
On pourrait appeler cette synergie explosive l'évolution
artificielle, pour la différencier de celle s'étant
produite pendant plusieurs milliards d'années sous
l'emprise des mécanismes naturels.
Mais évolution artificielle ne voudra pas dire évolution
entièrement dirigée par l'homme. Il faut bien
voir que, comme l'évolution naturelle, l'évolution
artificielle ne devrait pas en principe être contrôlée
a priori, sous peine de s'éteindre immédiatement.
Autrement dit, elle ne pourra pas s'inspirer d'une finalité
décidée par des régulateurs. Ce sera
seulement après coup que le succès récompensera
certaines solutions innovantes au détriment d'autres,
et marquera une direction.
Il sera possible néanmoins d'essayer d'introduire
des critères sélectifs au sein des systèmes
multi-agents du futur, notamment grâce aux procédures
d'auto-évaluation et auto-contrôle évoquées
ci-dessus. Ces critères pourront s'inspirer de "valeurs"
considérées à l'époque comme
importantes. Mais rien ne garantira l'efficacité
de ces valeurs pour l'adaptabilité à plus
long terme.
En fait, s'opposant au conservatisme de la reproduction
à l'identique, le mutant (ou plutôt le mutant
artificiel) et ce qu'il découvrira sur le mode hasard-nécessité,
deviendront la recette de survie de l'humanité et
des formes de vie supérieures, dans un environnement
s'étendant progressivement à l'extra-terrestre.
Nous sommes, pour reprendre le mot de Michio Kaku, au seuil
de la civilisation galactique (sans aucune certitude d'y
arriver). Mais refuser de muter donnerait en tous cas l'assurance
de n'arriver à rien.
Toutes les formes de pensée ou d'action collective
qui n'ont pas encore intégré ce nouveau paradigme,
ou qui ne prennent pas en compte ses développements,
apparaissent déjà obsolètes : philosophies,
sciences, politiques publiques, structures économiques
et sociales, morales individuelles
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Bernard
L'humanité vient avec le robot (plus
précisément le robot évolutif) de "redécouvrir"
la logique de l'évolution naturelle biologique : reproduction,
mutation, sélection, amplification. On la qualifie généralement
de logique darwinienne.
Alain
C'est cette logique que tu avais appelée
la machine à inventer naturelle.
Bernard
Oui.
Alain
Les hommes n'ont pas attendu l'invention
des robots pour mettre ce mécanisme en évidence dans
les processus naturels.
Bernard
C'est vrai. Cependant la logique darwinienne
de l'évolution n'a été comprise par la science
que récemment. Après que Charles Darwin en ait posé
les premiers principes, ce fut seulement au milieu du 20e siècle,
avec les découvertes de la génétique moléculaire,
que le mécanisme s'incarna dans une représentation
compréhensible par tous, et que résume le mot à
jamais célèbre de Monod : le hasard et la nécessité.
De plus, le Darwinisme s'est heurté
et se heurte encore parfois à d'innombrables objections.
S'il est à peu près admis en génétique,
son application aux autres sciences, par exemple les sciences sociales,
est toujours contestée.
En fait, ce n'est que depuis une quinzaine
d'années, avec précisément l'apparition de
l'intelligence artificielle évolutionnaire, que les choses
commencent à changer.
La " redécouverte " du darwinisme
a été largement due aux développements actuels
des recherches sur la vie et l'intelligence artificielle, qui ont
permis de simuler avec des moyens de plus en plus puissants les
phénomènes biologiques.
On peut en simplifiant distinguer, sous ce
terme général de robot évolutif, une approche
d'ensemble, celle des algorithmes génétiques, centrée
sur les processus, et une approche spécialisée, centrée
sur les organismes, celle des systèmes multi-agents
je
dirais pour être plus précis des systèmes massivement
multi-agents pouvant évoluer loin de l'équilibre dans
des boucles d'auto-évaluation-auto-contrôle.
Alain
Pourquoi distingues-tu les algorithmes génétiques
des systèmes multi-agents ?
Bernard
La méthode des algorithmes génétiques
nous donne le moyen, très général, de faire
évoluer les composants d'un système en vue d'améliorer
son adaptation à un problème donné. Il s'agira
par exemple, dans la vie courante, d'optimiser un logiciel de gestion
de stocks en évitant de faire appel à une programmation
a priori qui serait bien trop lourde pour être envisageable..
Alain
Ou de mettre en concordance les horaires
des TGV avec ceux des TER. IL paraît que c'est un problème
diabolique, dont sont chargés les "horairistes"
de la SNCF
Bernard
Cela fait bien 20 ans que cette méthode,
conjuguée avec l'utilisation des réseaux neuronaux
ou connexionnistes, s'efforce d'imiter les processus d'adaptation
darwinienne du vivant.
Bien que relativement traditionnel,
le domaine des algorithmes génétiques ne cesse de
s'étendre. C'est grâce à eux, notamment, que
les robots peuvent apprendre à s'adapter sans exiger la présence
constante des programmeurs. Mais, encore une fois, il ne s'agit
que de processus. L'approche par le système final change
l'ambition de la vie artificielle. Il s'agira à terme de
réaliser des entités artificielles se comportant comme
des organismes vivants, y compris sur le plan des intentionnalités,
de l'auto-contrôle, voire de la conscience
Alain
Ce sont ces entités que tu qualifies
de systèmes multi-agents.
Bernard
On peut aussi les appeler, comme je te disais,
des réseaux ou des systèmes massivement multi-agents.
De quoi s'agit-il ? Les recherches dans ce domaine se développent
rapidement. Les agents, dans ces systèmes, sont des logiciels
simples, facilement construits et générés par
reproduction automatique. Ils incarnent les fonctionnalités
multiples dont on a voulu doter le système. Les agents s'efforcent
d'atteindre leurs buts en s'organisant et se regroupant au mieux,
via leurs capacités de communication. Ils réalisent
par leurs actions et réactions la mise en activité
du système entier. Grâce à leur travail en synergie,
s'ils sont suffisamment nombreux, ils donnent aux systèmes
des caractères adaptatifs et dynamiques leur permettant de
représenter des phénomènes complexes comme
des sociétés biologiques ou humaines, des écosystèmes
de grande taille, des systèmes générateurs
de sens et de conscience artificielle.
Alain
Les agents se comportent-ils comme des neurones
dans un cerveau biologique ?
Bernard
D'une certaine façon, oui. Mais ils
se comportent aussi comme les différents organes d'un organisme
vivant. Ils incarnent des modules d'interface, de communication,
d'action, de connaissances, etc. Le point essentiel, qu'il faut
bien comprendre, est que le comportement d'un système multi-agents
massif, du fait des interactions permanentes entre agents, ne peut
être calculé de façon déterministe, comme
celui d'un système mécanique fut-il complexe. Nous
ne sommes plus dans les systèmes fermés, mais dans
les systèmes ouverts, dotés de comportements non réguliers,
instables, non prévisibles, adaptatifs voire créateurs.
Leur structure interne est auto-organisatrice loin de l'équilibre.
On retrouve l'autopoïèse du regretté Francisco
Varela.
Alain
On comprend bien dans ces conditions qu'un
robot doté des caractéristiques d'un système
massivement multi-agents puisse offrir des solutions résolument
nouvelles, non prévues par ses créateurs, dans des
situations exigeant une adaptation forte. Ce sera donc à
son tour un puissant agent évolutif dans des situations d'évolution
darwinienne artificielle.
Bernard
Tu fais bien d'utiliser ce mot d'évolution
artificielle. On pourrait aussi parler d'évolution naturelle
assistée et renforcée par des systèmes artificiels,
algorithmes et agents évolutionnaires. C'est en cela que
l'on peut parler de véritable révolution méthodologique.
Dans pratiquement tous les cas, les scientifiques vont disposer
désormais d'outils pour comprendre, mais aussi pour compléter
voire remplacer, les processus biologiques de l'évolution
et les produits de cette évolution, les organismes vivants,
y compris les organismes conscients.
Mais le point important, qu'il faut bien
voir, est que les scientifiques dont nous parlons auront la possibilité
de laisser l'évolution se dérouler selon des voies
non prévues à l'avance
Alain
Tu veux dire qu'ils pourront, s'ils le veulent
- laisser la machine à inventer évolutionniste sortir
des sentiers battus, leur proposer de véritables monstres,
dont certains pourront être des monstres prometteurs, selon
l'expression des généticiens ?
Bernard
Tout à fait. Il s'agira de choix
à faire. Ou bien les chercheurs spécifieront aussi
étroitement que possible les futures espaces de liberté
des systèmes évolutionnaires, dont ils ne devront
pas attendre de bien grandes surprises, seulement des optimisations
de détail. Ou bien ils ouvriront davantage les fourchettes
Alain
Au risque de se trouver en face de mutants
qu'ils ne contrôleront plus ?
Bernard
Je ne pense pas que cette situation chère
aux écrivains de science-fiction se présente rapidement.
On peut penser plutôt à des mécanismes de co-évolution
où les chercheurs et leurs créations évolueront
progressivement, dans le cadre de symbioses acceptées, vers
des solutions de plus en plus éloignées des équilibres
initiaux.
De toutes façons, les systèmes
évolutionnaires artificiels disposeront de certains modules
d'auto-évaluation et d'auto-contrôle, mais il faut
bien voir que ceux-ci risquent de n'intervenir qu'a posteriori,
à moins d'être programmés pour tout bloquer
à la première mutation un peu dérangeante.
Le système de production des hypothèses et inventions
constitué par les algorithmes et agents génétiques
fonctionnera dans un environnement chaotique, avec une forte, voire
totale incertitude sur les données initiales. C'est-à-dire
que ces hypothèses et inventions pourront dans certains cas
développer leurs conséquences avant que ni les hommes,
ni les systèmes artificiels n'aient eu le temps d'en évaluer
ou d'en corriger les effets, qu'ils soient favorables ou non à
l'adaptation d'ensemble.
Alain
Ces perspectives n'ont rien de rassurant.
Mais, en y réfléchissant, c'est déjà
ce qui se produit aujourd'hui. L'humanité découvre
tous les jours les conséquences néfastes de ses dynamiques
évolutives, démographiques ou économiques,
par exemple.
Bernard
Oui. Peut-être pourrions nous pronostiquer
cependant que l'évolution artificielle se produira encore
plus vite, et peut-être encore plus massivement, que l'évolution
naturelle. Mais je ne vois pas pourquoi imaginer qu'elle le ferait
dans des directions catastrophiques. Elle pourrait au contraire
faire émerger de nouveaux équilibres beaucoup plus
adaptés aux nouveaux besoins de survie dans un univers de
plus en plus perturbé.
De toutes façons, au point où
elle en est arrivée, l'humanité (ou plutôt le
système global incluant l'environnement biologique, l'humanité
et ses robots adaptatifs) ne peut plus reculer. L'humanité
va appliquer rapidement les logiques de l'évolution artificielle,
grâce aux moyens de plus en plus puissants de l'informatique
et aux réseaux, dans tous les domaines de la recherche et
de l'innovation techno-scientifique, faisant exploser les rythmes
évolutifs naturels. Ceci se produira d'abord évidemment
dans le champ de la vie artificielle, de l'intelligence et de la
conscience artificielle. Mais le processus d'accélération
et de buissonnement artificiel de l'évolution prendra aussi
la forme d'interventions dans les grands mécanismes évolutifs
darwiniens jusqu'ici non contrôlés, ou même demeurés
encore en partie mystérieux. Toutes les sciences du vivant
et toutes les sciences sociales se trouveront touchées :
génétique et biologie, neuro-psychologie et cognition,
sciences humaines et politiques. De plus, comme nous l'avons noté
plusieurs fois, on verra se multiplier les symbioses entre artefacts
et structures biologiques et sociales.
Alain
N'exagères-tu pas un peu ? L'informatique
et les réseaux ne sont pas les seuls facteurs d'évolution.
Même si les algorithmes évolutionnaires transforment
le mode d'emploi de l'informatique, ils ne vont pas changer toutes
les autres logiques évolutives. Par exemple, la génétique,
qu'il s'agisse du génome de l'homme ou de ceux des animaux,
évoluera à des rythmes beaucoup plus lents, du simple
fait que l'identification des gènes et surtout leurs modes
d'action resteront sans doute longtemps encore difficiles.
Bernard
Pas du tout. Tu sais très bien que
le décryptage du génome par les outils de l'informatique
moderne produira des algorithmes numériques auxquels il sera
possible d'appliquer, par ordinateur, sur le mode du calcul évolutionniste,
un nombre quasiment illimité d'hypothèses évolutives.
A certains moments, le généticien pourra décider,
en intervenant directement, par génie génétique,
sur l'ADN des espèces étudiées, de réaliser
telle ou telle des hypothèses sélectionnées
par l'évolution algorithmique. Ainsi pourra-t-il mettre en
circulation dans la nature des génomes, et donc, pourquoi
pas, des espèces, totalement nouvelles. Celles-ci pourront
présenter, si les critères de sélection des
algorithmes évolutionnaires ont été bien choisis,
une fitness améliorée permettant de faire face à
tel ou tel problème.
Alain
C'est l'objectif, si je ne me trompe, de
l'ambitieux projet intéressant la petite plante Arabidopsis.
Bernard
Oui. Mais à terme, il n'y a pas de
raisons de penser que l'on ne puisse réorganiser plus ou
moins complètement le génome des animaux supérieurs,
y compris celui des hommes.
Alain
C'est la grande crainte de beaucoup de gens
aujourd'hui. Ils voudraient proscrire comme un grand crime l'idée
de " programmer " l'homme.
Bernard
En fait, plutôt que juger à
partir de positions moralistes héritées du passé,
mieux vaudrait discuter de ce que l'on veut faire, et ne pas traiter
d'emblée les généticiens informaticiens d'apprentis-sorciers.
Si l'on devenait capable d'éliminer certains traits nuisibles,
et d'en introduire d'autres répondant à des exigences,
y compris morales, mieux adaptées aux besoins de notre temps,
pourquoi pas ? Ce qu'il faudra éviter, ce sera d'en tirer
des règles de sélection sociale éliminant sans
demander leur avis des personnes existantes. Tout devrait être
affaire de négociation et de transition.
Ceci dit, ces questions ne se posent pas
seulement en génétique proprement dite. Ils intéressent
aussi, par exemple, les sciences sociales et politiques, et plus
généralement tous les contenus cognitifs, qui seront
touchés par les futurs raz-de-marée évolutionnistes
Alain
Par exemple ?
Bernard
Je ne sais pas
aucun problème
n'étant jamais et définitivement résolu, les
exemples possibles ne manquent pas. Je pense par exemple à
la recherche des critères définissant l'évolution
des systèmes dynamiques multi-agents, comme les phénomènes
démographiques économiques ou environnementaux de
grande ampleur. La science d'aujourd'hui est largement impuissante
à les modéliser, et plus encore à préciser
les facteurs permettant d'influencer leur évolution. Les
algorithmes manquent. Pourquoi ne pas espérer que, par la
méthode darwinienne artificiellement assistée, des
solutions plus efficaces ne puissent émerger, proches d'ailleurs
peut-être d'autres inventées spontanément dans
la nature, dont nous ne soupçonnons pas encore l'existence,
et que nous serions en train de détruire par ignorance au
lieu de les utiliser à notre profit.
En fait, je ne vois pas de problème,
qu'il relève des sciences de l'ingénieur, des sciences
humaines, de la mathématique même, qui ne puissent
bénéficier de l'explosion heuristique apportée
par la généralisation des processus évolutionnaires
appliqués aux modes de représentation et de calcul.
Alain
Ceci se produira d'autant plus sûrement
que le recours à la recherche de solution par le mode de
la sélection darwinienne mettant en jeu des algorithmes ou
des agents évolutionnaires deviendra récurrent.
Bernard
Exact. Il est en train de se produire un
phénomène comparable, toutes choses égales
d'ailleurs, à la contamination d'une population par un nouveau
virus, qui profite de tous les facteurs favorables, contacts sexuels,
échanges commerciaux, liaisons aériennes, pour se
répandre. Mais dans le cas que nous évoquons, il ne
s'agit pas d'un virus. Il s'agit d'un mème. Le mème
de l'appel aux processus évolutionnaires se répand
entre les hommes en profitant, comme nous l'avons vu, du milieu
favorable qu'offrent les machines computationnelles en réseau.
Ce mème tirera avantage de l'énorme diffusion et de
l'énorme puissance latente de ces machines pour provoquer
des mutations dont certaines se révéleront favorables
à sa dissémination.
Chaque fois qu'un chercheur se dira, sous
l'emprise du mème "tiens, recherchons des solutions
nouvelles à tel problème par la méthode des
algorithmes et agents évolutionnaires", et chaque fois
que des solutions effectivement nouvelles et mieux adaptées
en résulteront, le mème sera conforté dans
son existence, et pourra convaincre (ou contaminer) d'autres personnes.
Alain
Si je te suis bien, le même de l'évolution
darwinienne ne se limitera pas à agir dans le domaine du
calcul informatique. La même logique pourra s'appliquer à
tout agent, y compris aux humains, sans que l'informatique n'ait
rien à y voir. Il deviendra une espèce de réflexe
poussant les gens à changer, à muter.
Bernard
Que veux tu dire ?
Alain
Supposons que je me sente à l'étroit
dans mon statut professionnel ou social, et que j'ai envie de tout
changer dans ma vie - autrement dit, de muter. Avant d'avoir pris
conscience de l'existence des processus darwiniens, j'aurais réfréné
mon envie de mutation, par peur de m'engager dans des voies dont
je ne maîtriserais peut-être pas les conséquences.
Mais maintenant, ayant compris qu'une mutation au hasard pourrait
m'offrir une meilleure adaptation, j'accepterais de tenter l'aventure
- tout au moins dans certaines limites
.
Bernard
Je comprends. Ce que tu dis est si vrai
que c'est d'ailleurs ce qui est en train de se passer dans la société
d'aujourd'hui. Il y a de plus en plus de gens qui en ont assez d'être
enfermés dans des processus peu évolutifs, sinon totalement
conservateurs, et qui veulent muter radicalement. Ils ne savent
pas exactement ce vers quoi ils tendront, mais l'essentiel pour
eux est de changer la donne, en espérant que le futur résultant
de ces mutations au hasard sera plus adéquat à leurs
besoins profonds que l'actuel présent, dont ils ont assez.
Alain
Tu penses sans doute, par exemple, au manifeste
des mutants, que nous avons reçu il y a quelques semaines.
Bernard
Oui, mais aussi à bien d'autres impatiences
qui se manifestent, plus ou moins bizarrement d'ailleurs, autour
des expériences de corps ou de conscience décalés,
comme autour de l'expérimentation de modes de vie différents
Alain
Remarque que les gens qui veulent faire
des expériences, rechercher du nouveau, et qui crée
des modes, ne datent pas d'aujourd'hui. Il y en a toujours eu. Certains
disent d'ailleurs que nous sommes aujourd'hui dans une espèce
d'ambiance pré-68
qui a été catastrophique,
au moins momentanément, pour les hommes politiques qui n'avaient
pas vu venir le phénomène.
Bernard
Oui, mais ce qui est nouveau, c'est qu'aujourd'hui,
les pré-soixante-huitards, pour reprendre ton mot, sont souvent
de jeunes (ou moins jeunes) scientifiques, connaissant l'informatique,
l'Internet, les algorithmes génétiques, les possibilités
et les limites des sciences actuelles. Ils ont donc la possibilité
d'innover par mutation au hasard en mettant en uvre des forces
considérables. De même, en cas de réussite,
ils auront la possibilité de faire connaître leur succès
à des quantités d'autres personnes, grâce à
la télévision, à Internet et autres méthodes
modernes de communication et de contamination (au bon sens du mot)
. Ceci provoquera des mouvements massifs d'agentification, pour
parler comme les informaticiens.
Alain
Agentification ?
Bernard
Oui, les " objets " (au sens de
la programmation-objet, toujours pour parler comme les informaticiens)
que sont les citoyens actuels, actuellement programmés par
des algorithmes fermés, au profit du maintien de processus
définis depuis longtemps, deviendront des "agents",
dotés de plus d'autonomie, capables de collisions et actions-réactions
réciproques, qui rendront les systèmes instables,
ou plutôt adaptatifs, en recherche permanente d'équilibres
loin de l'équilibre. Nous serons entrés dans le monde
de la thermo-dynamique évolutive, déjà décrit
depuis une vingtaine d'années Prigogine.
Alain
Revenons sur un point qui m'intrigue. Ne
peut-on espérer que cette accélération du rythme
des mutations ne fasse reculer, comme nous l'avions envisagé
précédemment, les limites actuelles de décidabilité
des sciences fondamentales (par exemple en matière de cosmologie).
Des intelligences artificielles partiellement affranchies des contraintes
du cerveau biologique héritées de l'évolution
animale pourront peut-être nous aider à comprendre
des chose sui nous échappent totalement aujourd'hui. .
Bernard
Certainement - ou peut-être. Mais
j'y insiste à nouveau. Evolution artificielle ne voudra pas
dire évolution entièrement dirigée par l'homme.
On ne découvrira pas nécessairement ce que l'on voudrait
découvrir, en partant de tout l'appareil de postulats et
de concepts de la science classique. Il faut bien voir que, comme
l'évolution naturelle, l'évolution artificielle ne
doit pas en principe être dirigée ou contrôlée
a priori, sous peine de s'éteindre immédiatement.
Autrement dit, elle ne pourra pas s'inspirer d'une finalité
décidée par des régulateurs - non plus d'ailleurs
que de principes de précautions érigés en barrières
devant chaque perspective de création non prévue.
Elle ne pourra pas non plus répondre à une injonction
du type de "propose moi les équations permettant de
décrire la gravité quantique, où ce qu'il y
a derrière les trous noirs". Ce sera seulement après
coup que le succès récompensera certaines solutions
innovantes au détriment d'autres, et marquera une ou plusieurs
directions évolutives.
Alain
Personne n'acceptera de tout risquer, y
compris l'équilibre de la planète, sur des espèces
de coups de dés évolutifs encouragés par des
scientifiques que l'on aura vite fait, comme nous venons de le dire,
de qualifier de Docteurs Mabuse, autrement dit, d'apprentis-sorciers
dangereux.
Bernard
Vraisemblablement, des pondérations
pourront s'établir entre orientations différentes.
Mais il sera possible aussi d'essayer d'introduire des critères
sélectifs au sein des systèmes multi-agents du futur,
notamment grâce aux procédures d'auto-évaluation
et auto-contrôle évoquées précédemment.
Ces critères pourront s'inspirer de "valeurs" considérées
à l'époque comme importantes. Mais rien ne garantira
l'efficacité de ces valeurs pour assurer une adaptabilité
à plus long terme.
Alain
C'est en fait à nouveau l'idéal
du mutant que de telles perspectives vont proposer à l'humanité
de demain.
Bernard
Exactement à fait. L'idée,
comme nous venons de le voir, est d'ailleurs en train de faire son
chemin chez les humains les plus branchés, les mieux informés
de ce qui est en train de se passer. Nous pouvons dire que, s'opposant
au conservatisme de la reproduction à l'identique, le mutant
(ou plutôt le mutant artificiel) et ce qu'il découvrira
sur le mode hasard-nécessité, deviendra la recette
de survie de l'humanité et des formes de vie supérieures,
dans un environnement s'étendant progressivement à
l'extra-terrestre. Nous sommes, pour reprendre le mot de Michio
Kaku, au seuil de la civilisation galactique (sans aucune certitude
d'y arriver). Mais refuser de muter donnerait en tous cas l'assurance
de n'arriver à rien.
Toutes les formes de pensée ou d'action
collective qui n'ont pas encore intégré ce nouveau
paradigme, ou qui ne prennent pas en compte ses développements,
apparaissent déjà obsolètes : philosophies,
sciences, politiques publiques, structures économiques et
sociales, morales individuelles
Alain
Tu es dur pour ces sciences. Cela ne va
pas nous faire beaucoup d'amis. Je sens que tu ne vas pas tarder
à m'affirmer que nous sommes déjà tous deux
des représentants de ces nouveaux mutants
Bernard
Peut-être, après tout. Mais
évitons l'auto-satisfaction, qui est mauvaise conseillère.
Ce à quoi il faudrait plutôt réfléchir,
c'est aux conditions permettant, tout en accélérant
le rythme des mutations, de faire en sorte qu'elles bénéficient
à tout le monde, y compris aux autres êtres vivants,
plutôt qu'à certains détenteurs dictatoriaux
du pouvoir techno-scientifique
Alain
Est-ce possible ?
Bernard
On pourra toujours essayer. Il faudra encourager
la décentralisation et la démocratisation des recherches
scientifiques. En amont, améliorer la formation et la sensibilisation
des gens à ces questions, en aval lancer quelques grands
programmes nationaux ou européens du type cerveau artificiel
ou conscience artificielle
bref des solutions inspirées
des exigences d'éthique qui concernent non la limitation
de la science, mais sa divulgation et sa démocratisation.
Alain
Ce sera le plus difficile. Les moyens de
la science vont là où est l'argent, et l'argent n'est
pas démocratiquement distribué
Bernard
Le plus difficile, et donc le plus urgent.
Automates Intelligents © 2001
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