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03 Mai 2001
Jean-Paul Baquiast
AUTEUR
Le paradigme de l'automate ou le dialogue d'Alain
et Bernard
Chapitre 4 L'homme et l'automate
Section 1. Le mème du libre-arbitre
Avant de lire ce feuilleton, il est conseillé au
lecteur de se reporter
à nos éléments de définition
NB: Les * renvoient aux références bibiographiques fournies
en fin de texte. Nous nous sommes limités à l'indispensable.
Episode précédent
Définition: La commande "Rechercher
solution"
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Résumé du Chapitre 4
Alain et Bernard en arrivent aux conclusions.
Ils seraient très heureux, selon une tradition bien française,
de voir une autorité quelconque décider de lancer un grand
programme de recherche sur les automates intelligents,
et plus généralement sur l'ensemble des sciences et techniques
se trouvant impliquées par ce paradigme de l'automate
intelligent dont ils viennent de discuter. Les travaux
actuels, aussi intéressants et innovants soient-ils, ne
bénéficient pas encore de l'attention des décideurs politiques
et économiques, non plus malheureusement que de l'intérêt
d'une large partie du monde académique et scientifique.
Par ailleurs, ils se développent dans des environnements
trop étanches, empêchant l'interfécondation et la ré-entrance
massive qui seraient nécessaires. Quant au grand public,
il ignore ou méjuge toutes ces questions de façon systématique.
Mais se repose alors à nos amis, avec acuité, le problème
du libre-arbitre, qu'il soit individuel ou collectif.
Est-ce que cela présente un sens de dire : faisons ceci
ou cela ? Autrement dit, si nous prenons telle décision
que nous croyons volontaire, sommes-nous en fait conditionnés
à le faire par un déterminisme qui nous échapperait, et
dans ce cas la décision serait prise de toutes façons.
Dès lors, à rien ne servirait, si l'on peut dire, de s'exciter
par un pseudo-volontarisme. Au contraire, le fait de nous
mobiliser dans le cadre de ce que nous croyons être une
décision volontaire consciente, décision que nous sommes
libres de prendre ou de ne pas prendre, apporte-t-il une
valeur ajoutée à notre action, qui nous donnera une compétitivité
accrue par rapport à ceux qui céderont passivement aux
déterminismes. Pour que nous puissions croire à cette
dernière perspective, nous devons impérativement nous
donner une explication scientifique crédible du libre-arbitre,
éliminant évidemment toute référence spiritualiste.
Alain et Bernard se sont persuadés que l'évolution de
l'univers, telle qu'elle apparaît dans le discours scientifique
contemporain, tend à montrer l'émergence de structures
capables d'innovations ou d'inventions de plus en plus
complexes. Les plus "évoluées" de ces structures semblent
se donner des facultés, d'ailleurs limitées, d'auto-représentation.
A partir de telles auto-représentations, elles paraissent
pouvoir disposer d'une certaine marge d'auto-détermination.
C'est là que réside le cœur du phénomène dit de l'esprit
ou du libre-arbitre.
Force est d'admettre que le mécanisme neurologique ou relationnel-sociétal
d'un tel phénomène nous échappe encore en partie, bien que
certains pensent être sur la voie d'en simuler certaines
fonctions sur des automates intelligents. On peut s'en donner
cependant une image grossière en imaginant qu'une fonction
(fonction "Recherchez solution") commandant
ce que nous appelons la décision volontaire est apparue
lors d'une mutation, et a été conservée et amplifiée compte-tenu
des avantages sélectifs procurés.
Quoi qu'il en soit, le "libre-arbitre" n'est pas le seul
cas où nous sommes obligés de nous inscrire dans un mécanisme
d'ensemble auquel nous ne pouvons donner d'explication
globale satisfaisante. L'exemple le plus évident de cette
cécité obligée est le Temps, dont nous sommes forcés de
tenir compte, sans attendre que les cosmologistes, comme
certains l'espèrent, puissent un jour en donner une véritable
explication, le réduisant d'ailleurs sûrement à une caractéristique
locale d'un univers parmi d'autres, le nôtre.
Alain et Bernard partent donc de l'hypothèse selon laquelle
admettre la possibilité de prendre des décisions dites
à tort ou à raison volontaires ne peut, au pire, pas faire
de mal et ne peut, au mieux, que faire du bien. C'est
un peu le pari de Pascal renouvelé. Dans ce cas, quitte
à prendre des décisions volontaires, il est utile de décider
volontairement des meilleures conditions pour que ces
décisions soient utiles à notre survie. Nous nous trouvons
alors replacés dans la perspective plus classique de la
programmation socio-politique : quels objectifs nous fixons-nous
et que faire pour réunir les meilleures conditions de
succès au profit de ces objectifs ?
Comme Alain et Bernard sont des praticiens du travail
coopératif utilisant les média modernes, ils sont persuadés
de la nécessité de privilégier les initiatives en réseau,
provenant le plus souvent possible de la base des hiérarchies
de pouvoirs, et pas seulement des grandes superstructures.
Ils rappellent la conviction qui est la leur à ce suje
t: les systèmes les plus aptes à la compétition, tout
au moins dans le domaine de la civilisation humaine, seront
sans doute des systèmes ouverts, décentralisés et pour
tout dire, démocratiques. De même, l'intelligence de l'avenir
visera à privilégier l'invention répartie et (si possible)
quelque peu anarchique. Ce sont ces principes philosophiques
et politiques qui, selon eux, devraient inspirer un programme
de recherche sur les automates intelligents.
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Section 1. Le mème du libre-arbitre
Bernard
Nous voici presque arrivés à la fin de nos
discussions. Il va nous falloir conclure, au moins provisoirement...
Alain
Je t'avoue qu'après avoir évoqué toutes les
recherches que l'on pourrait entreprendre dans le domaine de la
vie et de la conscience artificielle, toutes les choses que l'on
pourrait découvrir, si l'on disposait d'équipes nombreuses, d'outils
performants, je me sens un peu déçu. Les laboratoires concernés
sont encore rares, les produits sont très spécialisés et plutôt
rudimentaires. La France, pour sa part, n'est une nouvelle fois
pas à l'avant-garde, sauf erreur. Ce n'est pas demain que les
perspectives que nous avons envisagées pourront commencer à se
concrétiser dans notre pays.
Bernard
Il est certain que lorsque l'on se trouve
au début de nouvelles découvertes scientifiques, le chemin qui
reste à faire paraît toujours long. Mais comme les développements
significatifs portant sur les automates intelligents ne sont pas
de toutes façons probables avant quelques décennies, il faut nous
organiser pour mettre en place dès maintenant les bases d'actions
futures plus ambitieuses que celles prévalant actuellement. Ce
ne sera pas du temps perdu, car la transformation des mentalités,
indispensable à la réalisation de ces actions, peut et doit commencer
tout de suite. Ce serait déjà très bien, dans les mois et années
qui viennent, de provoquer une curiosité plus grande, dans le
public, ou dans le monde des décideurs politiques, à l'égard des
questions que nous avons évoquées. Ce serait encore mieux, suite
à cette curiosité, d'éveiller l'intérêt de nouveaux chercheurs,
dans un vaste éventail de disciplines.
Alain
Mais pour bien faire, ne faudrait-il pas
tenter plus : essayer de provoquer un grand programme de recherche
pluri-annuel en faveur des automates intelligents, associant le
public et le privé. Ce programme pourrait bientôt faire partie
des priorités, au même titre que d'autres grands programmes techno-scientifiques
mieux connus, intéressant le spatial, les océans, la recherche
médicale, la génétique...
Bernard
Les esprits ne semblent malheureusement pas
encore mûrs pour cela en France. Il existe ce qu'on appelle une
Action Concertée Incitative, lancée en 2000, qui porte sur la
cognitique, dans un esprit interdisciplinaire, et une autre
dans le domaine des neurosciences. Mais
la démarche risque de rester très théorique. Elle se heurte à la
féroce jalousie qu'éprouvent les chercheurs et les écoles les uns
vis-à-vis des autres. Par ailleurs, l'Intelligence Artificielle
(IA) est encore passablement méprisée par eux, un peu comme l'informatique
d'ailleurs. Ces braves gens expliqueront au ministre qu'il vaudrait
mieux affecter d'éventuels crédits en soutien de leurs propres recherches,
en laissant le financement de l'IA au bon cœur des constructeurs
automobiles…
Alain
Je crois que tu exagères. Mais, de toutes
façons, il me semble que nous devrions, avant de regarder en détail
ce que devrait comporter un tel programme de recherche, rappeler
les prémisses "philosophiques" ou politiques qui justifieraient
lesdites recherches. Le sujet des automates, nous l'avons dit
plusieurs fois, est trop sensible pour que nous ne prenions pas
de grandes précautions avant de tenter de convaincre qu'il serait
utile d'y investir. Le mythe de Frankenstein, de l'apprenti sorcier,
nourri de tous les débats sur les sujets voisins du transgénique,
ne demande qu'à reprendre vie. Nous serions vite accusés d'être
des technologues irresponsables, déshumanisés et liberticides.
Brrr! J'en tremble !
Bernard
Tu as raison. On ne s'explique jamais assez.
Essayons de résumer en quelques conclusions l'essentiel de la
philosophie qui s'est, me semble-t-il, dégagée de nos discussions.
Tu me diras ce que tu en penses. Je te propose une formulation
à l'emporte-pièce, nécessairement sommaire et appelant d'innombrables
nuances... Mais nous n'avons pas le temps de nuancer.
Première conclusion : il nous est apparu
que l'une des filières évolutives du monde terrestre débouche
sur l'apparition de systèmes dotés de capacités de plus en plus
performantes d'auto-représentation symbolique et d'auto-invention,
à partir de ces représentations. Ces capacités nous semblent -
peut-être à tort - particulièrement développées chez l'homme.
La machine à inventer résultant du fonctionnement des cerveaux
humains interconnectés par les réseaux sociétaux est infiniment
plus performante et réactive que celles à la disposition des génomes
et des formes sociales du monde animal préhominien. Les sociétés
humaines modernes en sont des exemples au sens propre aveuglants,
aveuglants parce qu'ils nous occultent sans doute des phénomènes
de même nature existant dans ce que l'on pourrait appeler le spectre
de la vie non immédiatement visible.
Nous avons nommé "systèmes intelligents"
ces systèmes sociaux. Mais nous les avons aussi qualifié de systèmes
très largement automatiques, dans la mesure où, le plus souvent,
ils se mettent en place et fonctionnent selon leur propre logique,
beaucoup sans l'intervention d'une volonté régulatrice interne.
Ils ne disposent pas non plus d'auto-représentation consciente
couvrant l'ensemble de leurs activités. Sous cet angle, l'intelligence
n'est pas autre chose qu'une forme évoluée ou émergente de l'évolution
des automatismes biologiques plus simples.
Alain
N'oublie pas de préciser que si ces systèmes
sont apparus, c'est à la suite d'une sélection aveugle sur le
mode darwinien. Aucune finalité extérieure n'a guidé leur naissance,
ni ne guide leur devenir.
Bernard
Bien sûr. Mais nous ne pouvons esquiver cependant,
tout en nous en tenant strictement aux prémices du darwinisme
évolutionnaire, de faire mention du libre-arbitre, ou fonction
ainsi nommée, qui nous donne l'impression de pouvoir, avec une
marge d'autonomie plus ou moins grande, prendre seuls les grandes
et petites décisions qui concernent notre avenir - c'est-à-dire
échapper, au moins en partie, aux automatismes dont nous venons
de parler. Ces décisions se résument d'ailleurs toutes en petites
ou grandes inventions ou ré-inventions. Nous pouvons donc assimiler
libre-arbitre et invention volontaire et consciente de l'être.
Alain
L'autonomie de la volonté, ou libre-arbitre,
est en effet l'argument massue par lequel les partisans du dualisme
corps-esprit nous disent : "Voyez, même si vous vous dites matérialistes,
vous être loin d'être déterminés par des mécanismes du monde physique
ou du monde biologique. Vous disposez d'une liberté de choix qui
montre bien l'existence en vous de l'esprit… un esprit dont
vous êtes bien incapable d'expliquer l'apparition par des arguments
évolutionnistes - même en faisant appel à des mécanismes qui restent
plus ou moins fumeux relatifs à l'émergence de l'autonomie à partir
de la complexité, ou autres causes qu'il n'est pas possible de
mettre en évidence dans le cerveau humain, et moins encore de
reproduire".
Bernard
Il est certain que je ne peux sérieusement
prétendre que toi, moi ou tous ceux présentant la faculté (fut-elle
modeste) de raisonner et de se gouverner, soyons des zombies déterminés
par les grandes lois épigénétiques du monde animal. Même si, à
force de raisonnements matérialistes, nous pouvions nous persuader
un instant que cette apparence de libre-arbitre n'est qu'un épiphénomène,
et que lorsque nous croyons prendre une décision, elle a déjà
été prise par une partie inconsciente de nous-mêmes, nous ne le
croirions plus l'instant suivant.
Alain
C'est sûr que je ne te vois pas proclamant
partout que tout est déterminé, et que les gens n'ont qu'à se
laisser faire par les événements - appliquant la démarche chère
aux régimes politiques fragiles, celle dite du chien crevé au
fil de l'eau. Mais pourquoi ne pas envisager que la fonction d'auto-pilotage
dit volontaire dont nous croyons éprouver au moins de temps en
temps en nous la puissance, ne soit pas apparue par le biais d'une
petite mutation dans le cerveau des animaux dotés de systèmes
évolués d'auto-représentation.
Bernard
C'est précisément ce que j'allais te proposer
de prendre en considération. Il n'y a aucune raison de penser
que l'évolution darwiniste n'ait pas laissé apparaître le libre-arbitre,
à l'occasion d'un événement fortuit ayant donné aux hominiens
qui en ont été le siège de tels avantages compétitifs que les
gènes commandant cette fonction se sont très vite répandus.
Alain
Soit, mais précisons un peu ce que tu veux
dire.
Bernard
Nous avons vu précédemment que la simple
évolution vers la complexité des cerveaux hominiens permettait
de faire apparaître des programmes dits de conscience de soi.
Personne ne le nie aujourd'hui, même les spiritualistes les plus
convaincus. Dans le même temps, personne ne nie non plus que la
plupart des espèces, et à plus forte raison les plus "évoluées",
disposent de programmes élaborés pour essayer de se tirer d'affaire
dans des situations difficiles. En d'autres termes, elles disposent
de programmes de recherche de solution qui explorent l'environnement,
simulent des stratégies, mémorisent les bons résultats, etc. Initialisés
sur le mode essais et erreurs, ils donnent lieu ensuite à de vastes
banques de programmes décisionnels, restant à ce stade inconscients.
Or on peut imaginer que les centres et faisceaux
nerveux contribuant à la conscience de soi, et ceux commandant
les comportements de recherche de solution, après avoir fonctionné
dans des registres séparés, ont pu communiquer, suite à une infime
mutation des gènes commandant l'architecture d'ensemble du cerveau.
Cette mutation, de faible ampleur sur le plan génético-neurologique,
a eu des conséquences énormes sur le plan comportemental, en ce
sens que, dorénavant, la conscience de soi s'est construite essentiellement
à partir de la mise en œuvre de comportements visant à inventer
des solutions de survie. Ceci est d'ailleurs conforme à ce que
l'on suppose relativement à l'émergence de la conscience. Elle
naît d'un sentiment d'urgence vécue par le corps tout entier,
quand il est mis en situation difficile. Le moi conscient se construit
lorsqu'il est plus ou moins violemment questionné par les événements
ou êtres extérieurs.
Alain
Ceci veut dire qu'aujourd'hui, quand je suis
confronté à une difficulté ou un choix, supposant la prise de
décision, le moi conscient est programmé pour faire appel à l'invention
de cette solution, ce qui me donne l'impression d'être libre face
à la difficulté ou au choix. Mais je ne suis pas libre en fait.
Bernard
Tu es libre, par rapport à ce que serait
un système obéissant à des déterminismes plus rustiques, dans
la mesure où tes programmes de recherche de solution explorent
différentes possibilités, en simulent les résultats - sur la base
d'ailleurs d'algorithmes très simples (qui pourraient être pourquoi
pas des algorithmes du genre génétiques) - et finissent par retenir
ce qui pour eux - et pour toi- constitue sur le moment la solution
la meilleure. Comme nous venons de le dire, la conscience de soi
s'active au moment précis où le programme de recherche de solutions
balaie toutes les données - conscientes et inconscientes - dont
tu disposes pour te permettre d'élaborer des scénarios de survie
aussi "scientifiques" que possible. Ce faisant, le programme qui
soupèse tel argument, retiens l'un, rejette l'autre, te donne
l'impression que c'est toi qui fait ceci librement. Mais cette
impression, après tout, correspond à la réalité. Tu es devenu,
à ce moment, le programme en question. C'est lui qui représente
le meilleur de toi. Bien entendu, si la décision se prend dans
le cadre d'un dialogue avec des tiers, les programmes échangent
leurs résultats intermédiaires, et le résultat final est un optimum
de compromis dans lequel chacun des partenaires peut se reconnaître.
Alain
Mais j'insiste : en quoi suis-je libre, si
tout ceci se fait plus ou moins automatiquement ?
Bernard
Excuse-moi de te dire que cette réflexion
n'est pas très maligne. C'est comme si tu me disais : en quoi
suis-je libre, si ma pensée est déterminée par le fonctionnement
de mes neurones. Ou tu considères l'esprit comme une entité radicalement
irréductible au cerveau, ou tu acceptes que celui-ci soit en dernier
ressort, en mettant en oeuvre des processus automatiques, le siège
de tes pensées, les plus intelligentes ou les plus éthérées soient-elles.
Alain
Tu as raison. Finalement, le fait nouveau
apparu dans l'évolution darwinienne des espèces, est que certaines
d'entre elles sont devenues capables de raisonner leur avenir,
et prendre des décisions à relativement longue portée, en mobilisant
l'ensemble des informations et expériences acquises par elles
au cours de l'histoire, sous la forme notamment des contenus des
sciences et des techniques.
Bernard
Oui. Cela leur a donné et leur donne indiscutablement
des avantages sélectifs. Il n'est que de voir la place prise par
l'homme dans la nature. Mais cela ne leur permet pas de maîtriser
l'ensemble de leur devenir, compte-tenu des limites de leur science,
comme plus généralement de leur appareil cérébral et corporel.
Le match reste ouvert, par exemple avec les virus, prions et autres
organismes mutants.
Alain
Je trouve que ce que tu appelles le programme
de recherche de solution ressemble énormément à un mème, cette
entité informationnelle qui circule dans les cerveaux et les réseaux
d'échanges humains, et qui leur dicte (ou leur suggère) des comportements
plus ou moins appropriés.
Bernard
Tu as tout à fait raison. Il s'agirait en
ce cas d'un mème que l'on pourrait qualifier de bénéfique pour
la survie des entités qui en sont porteuses, de la même nature
mais à portée autrement plus vaste que le mème interdisant de
toucher à une flamme pour éviter de se faire brûler. Cette comparaison
démystifie d'ailleurs utilement le concept de libre-arbitre. Ce
mème, le libre-arbitre (que nous pourrions assimiler à une macro-instruction
commandant la mise en œuvre du programme de recherche de
solutions) est apparu aussi simplement que n'importe quel autre
mème, sans intervention spécifique du saint-esprit. Il se répand
parce qu'il est utile à la survie des individus conscients et
des gènes de l'espèce humaine dont nous sommes les représentants.
Nous voyons d'ailleurs à chaque instant fonctionner
en nous ce mème du libre-arbitre, qui nous oblige à lutter en
permanence contre la paresse intellectuelle et l'engourdissement
relationnel. Tout nous dit et nous répète, y compris nos voix
intérieures : "tu n'as pas le droit de t'endormir, d'accepter
la fatalité, la mauvaise humeur de ton patron, il faut que tu
trouves une solution, etc.". Ceux qui sont imperméables à ce fichu
mème passent en général pour des malades de la volonté, en proie
à toutes les dérives potentielles. Or les animaux échappent à
cette espèce de tracassin. Ils peuvent dormir tranquillement,
eux, quand ils en ont envie.
Alain
Mais quand tu me parles, en ce moment, en
me disant que nous devrions penser ceci ou cela, c'est toi qui
parles ou ce mème ?
Bernard
Sur le moment, je suis ce mème, il me mobilise
et je l'enrichis. Autrement dit, nous constituons une symbiose,
qui vivra un temps plus ou moins long.
Alain
Existe-t-il à ton avis un ou plusieurs gènes
du libre-arbitre, correspondant à notre mème ?
Bernard
Tu n'espères pas que je puisse répondre à
cette question ? Il est certain qu'il existe de nombreux gènes
codant pour les structures cérébrales générant les faits de conscience,
mais de là à penser… après tout, pourquoi pas ? Il y a au
moins un ou plusieurs gènes codant pour l'activité de recherche
systématique, en liaison avec les centres associatifs générant
la conscience.
Alain
Finalement, les différentes machines à inventer
dont nous avons parlé ont abouti, dans une certaine filière d'invention
ayant survécu jusqu'ici, celle où se trouve l'espèce humaine,
à produire des organismes susceptibles dans une certaine mesure
de conceptualiser leur devenir, inventer des solutions et prendre
des décisions anticipant l'évolution future, donc ayant sur cette
dernière des effets plus ou moins importants.
Bernard
Oui. Mais ne nous grisons pas. Si l'espèce
humaine devenait capable de connaître et maîtriser l'ensemble
de la nature, nous pourrions affirmer que l'univers, au moins
sur Terre, est devenu par notre biais apte à plus ou moins auto-diriger
son avenir. Malheureusement ou heureusement, nous n'en sommes
pas là, pour le moment du moins, et sans doute pour longtemps
encore.
Alain
Bien. Je crois que nous avons abouti à une
conclusion très importante - sous réserve d'inventaire, évidemment.
Nous avons réintroduit dans l'histoire darwinienne de l'évolution
l'émergence et le développement du libre-arbitre et de la décision
inventive consciente, en soulignant évidemment les limites de
celui-ci. Mais revenons aux automates. Que pouvons nous en dire
?
Bernard
Ce sera la seconde de nos conclusions. Il
nous est apparu que les automates technologiques tels que nous
les envisageons actuellement ne sont que le prolongement (électronique
ou bionique) des mécanismes d'évolution des automatismes sous-jacents,
au sein des systèmes vivants notamment, ainsi qu'au sein de certains
de ces systèmes, les sociétés et les organismes humains. Nos automates
sont le plus souvent des prolongements rustiques et simplifiés,
par rapport aux mécanismes naturels qui sont encore souvent mal
identifiés ou difficiles à reproduire.
Mais les hommes, dotés comme nous l'avons
dit de programmes "volontaristes" ou non, de recherche de solutions,
sont en train de faire tout ce qu'ils peuvent pour que ces automates
deviennent de plus en plus performants. Tout se passe comme si
de nouvelles mutations, sinon sur le plan génétique, tout au moins
sur le plan sociologique ou mémétique, se produisaient actuellement
afin qu'émergent des automates complétant, voire dépassant les
possibilités des individus ou groupes humains.
Il est significatif de voir qu'au moment
où l'intelligence artificielle ancienne manière (inspirée de ce
que nous savons de l'esprit humain) atteignait ses limites, de
nouvelles méthodes de recherche, utilisant les algorithmes évolutionnaires
puis les hardware évolutionnaires, vont aboutir à l'apparition
d'artefacts capables de rivaliser puis de dépasser les hommes,
notamment dans les fonctions de recherche de solutions ou invention.
Ces nouveaux automates seront dotés par nous,
ou se doteront eux-mêmes, des programmes de recherche de solution
dont nous avons parlé. Ils deviendront alors de redoutables machines
à inventer et à décider. J'imagine une macro-instruction tournant
en permanence, et répétant à l'automate qu'il est libre de décider,
et que pour décider, il doit rassembler tous les éléments en sa
possession lui permettant de prendre une décision intelligente…
Alain
Nous avons déjà observé que rien ne permettait
de pronostiquer que de tels automates entreraient en conflit avec
les hommes.
Bernard
Non. Nous avons tout lieu de penser qu'ils
entreront plutôt en symbiose avec ces derniers. Mais la face du
monde, et le rythme de l'évolution, en seront sans doute encore
radicalement changés. La machine à inventer globale aura encore
changé de dimension et de vitesse.
Alain
Dans la présentation que nous faisons ici,
c'est l'individu, homme ou automate, qui est le siège des fonctions
de recherche de solution et de libre-arbitre. Peut-on étendre
ces mêmes fonctions aux groupes petits et grands constituant la
société humaine ?
Bernard
A priori oui, dans la mesure où nous considérons
que les groupes sont constitués d'individus, et synthétisent,
selon des modalités souvent d'ailleurs trop chaotiques pour être
facilement prédictibles, les comportements et opinions des individus.
Nous devrons donc nous attacher à étudier le fonctionnement, conscient
ou inconscient, des individus en réseau. Les difficultés sont
immenses, dès que l'on veut dépasser le stade des généralités.
Mais il faut le faire, car c'est là que réside l'explication de
bien des phénomènes qu'en tant qu'individus, nous percevons plus
ou moins bien, sans nous les expliquer, et sans pouvoir agir sur
eux.
Alain
Il faut le faire dans la perspective de la
compétition darwinienne entre systèmes.
Bernard
Exact. Il faut sans cesse nous remettre en
tête que les systèmes, quels qu'ils soient, naturels ou artificiels,
sont en compétition permanente les uns avec les autres. Ceux dotés
de capacités à l'intelligence, telles que définies ci-dessus,
ne sont pas assurés de l'emporter dans cette compétition. Au sein
même des systèmes intelligents, où tous les types d'organisation
peuvent se rencontrer, la compétition règne également. Chaque
système pose comme valeurs suprêmes les règles d'organisation
les plus aptes, selon lui, à assurer sa survie (il appellera peut-être
alors ces règles des règles morales). Mais ce sera le succès ou
l'échec compétitif qui jugera, a posteriori, de l'opportunité
des unes ou des autres. Il faut rappeler aussi que, lorsque l'un
d'entre nous, toi, moi, ou toute autre personne, parlons et agissons,
nous ne le faisons pas gratuitement, ou idéalement, mais exprimons
le point de vue, et les intérêts, du système automate plus vaste
qui nous englobe. Si nous changeons d'opinion, ou si nous adoptons
plusieurs opinions non simultanément compatibles, c'est parce
que plusieurs systèmes se disputent le contrôle de notre machine
à prononcer des jugements.
Cependant, bien qu'inclus dans des systèmes
plus vastes nous déterminant globalement, nous avons, toi, moi
et les autres, nos propres capacités de traitement intelligent
réparti : notre cerveau, les automates électroniques ou bioniques
que nous pourrons utiliser, les réseaux auxquels nous pourrons
nous connecter. Chaque individu humain dispose donc de la possibilité,
selon les ressources d'intelligence décentralisée auxquelles il
peut accéder, d'apporter de la valeur ajoutée à l'intelligence
collective dont il est l'un des composants. Autrement dit, la
société humaine héberge deux architectures automatiques intelligentes
différentes : celle des systèmes construits sur le mode de l'intelligence
centralisée s'appuyant sur des terminaux plus ou moins passifs
(les hommes inéduqués, privés du droit à la parole et à l'initiative)
et celles des systèmes travaillant sur le mode de l'intelligence
en réseau, intelligence répartie entre sous-réseaux se comportant
chacun pour son compte en machines à inventer décentralisées,
travaillant à la fois pour leur bénéfice propre et pour le bénéfice
de l'ensemble.
Alain
Ce devraient être ces derniers qui l'emporteraient,
dans la compétition darwinienne entre méga-systèmes automates
dont tu nous parles... Ils sont plus souples et plus flexibles
que les systèmes centralisés.
Bernard
Nous ne pouvons rien pronostiquer de tel.
Seul l'avenir dira ce qu'il en sera. Mais si nous voulons, en
tant que représentants des systèmes d'intelligence répartie auxquels
nous aspirons, favoriser une décentralisation accrue de cette
dernière, notre "mème du libre-arbitre", travaillant en notre
faveur, nous suggère qu'il faudra proposer ou prendre des décisions
très précises pour que les développements de l'intelligence artificielle
future se fassent dans ce que nous considérerons être la meilleure
des directions possibles.
Auteurs à consulter :
Pierre
Bergé, Yves Pommeau, Monique Dubois-Gance Des rythmes au chaos
Editions, Odile Jacob 1994
Alain Cardon, Conscience
artificielle et systèmes adaptatifs, Eyrolles, 1999
Antonio Damasio, Le sentiment même
de soi, Editions Odile Jacob, 1999
Richard Dawkins, Le gène égoïste,
Armand Colin , 1990
Daniel C. Dennett, La conscience expliquée,
Editions Odile Jacob, 1991-1993
Jean-Louis Dessalles L'ordinateur génétique
Hermes 1996
Gerald Edelman, Comment la matière
devient conscience, Odile Jacob, 2000
Walter Freeman, How
brains make up their minds, Phoenix, 1999
Michio Kaku, Visions - Comment la science va révolutionner
le XXIe siècle, Albin Michel, 1999
La suite au prochain numéro
Chapitre 4. L'homme et l'automate.
Section 2 L'anarchisme méthodologique
Automates Intelligents © 2001
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