Avertissement : Le texte
qui suit doit être lu en gardant en tête le " Tout
se passe comme si " indispensable à la présentation
d'hypothèses dans des domaines encore mal explorés.
Au cur de la machine auto-adaptative, qu'il
s'agisse d'un homme, d'un animal ou d'un automate, se trouve
la fonction heuristique (invention), déclenchée
par la commande Recherchez solution. Celle-ci a été
sélectionnée par l'évolution pour permettre
à une entité acculée à un problème
sans solution pré-programmée génétiquement
ou culturellement d'inventer par recherche systématique
une solution originale utilisant les informations disponibles
au sein de cette entité, ou accessibles à partir
de son appareil sensoriel et moteur.
La commande consiste à explorer, dans
le cadre d'un problème présentant un intérêt
vital pour l'entité (par exemple franchir un obstacle
difficile, afin d'échapper à un ennemi) toutes
les informations permettant à l'entité de se représenter
le plus complètement possible sa situation dans l'environnement,
pour le passé, le présent et le futur. Cette exploration
se fait en utilisant en permanence comme référence
l'image de soi (proto-soi ou soi étendu) généré
par le fonctionnement du cortex associatif dans le cadre du
processus plus général de la conscience de soi.
A partir de ces information, la commande génère
des solutions qui sont testées en simulation d'abord,
en pratique ensuite, jusqu'à trouver celle qui offre
la meilleure réponse. En cas de succès, non seulement
cette solution est retenue pour aller compléter la banque
de solutions dont dispose l'entité, mais le mécanisme
consistant à faire appel à la commande Recherchez
solution se trouve renforcé. L'entité y a de plus
en plus souvent recours. Elle enseigne la même démarche
aux entités semblables, se trouvant elles-mêmes
dans des situations apparemment sans issue.
La commande est apparu par hasard, sans doute
à la suite d'une mutation du ou des gènes en charge
de l'administration du réseau cortical associatif de
l'entité. La mutation en question a pu être très
mineure. En effet, la plupart des espèces animales disposent
déjà de mécanismes neurologiques leur permettant
de se situer dans un environnement donné, et d'y adopter
des conduites de survie. Mais il s'agit de mécanismes
fonctionnant sur le mode inconscient. Lorsqu'est apparu progressivement
le proto-soi, il a suffi que s'établisse un petit pont
neurologique permettant d'associer le mécanisme de recherche
de solution à la représentation du soi. Cette
petite mutation ayant entraîné le succès
reproductif des gènes porteurs s'est répandue
au sein des populations concernées, et le dispositif
s'est au cours du temps enrichi et complexifié. Comme
indiqué, sa diffusion a été facilitée
ensuite par imitation culturelle, si bien que cette bonne pratique
a connu une expansion rapide, entraînant des résultats
cumulatifs.
La commande est apparue et a d'abord fonctionné
sans que le système en ait pris pleinement conscience.
En d'autres termes la recherche de solutions nouvelles se produisait
sur le mode intelligent, mais inconscient. Très vite,
du fait des succès adaptatifs permis, les entités
ont pris pleinement conscience de la puissance de la commande.
Elles y ont fait de plus en plus souvent appel, dans des circonstances
de plus en plus variées, en étant conscientes
de la nature spécifique de ce comportement. Des macro-instructions
très simples, étiquetée " libre-arbitre
", " invention " " choix responsable ", ont permis aux entités
de faire appel à la commande dans le cadre d'une espèce
de morale sociale de la responsabilité devenant une sorte
de réflexe de survie collectif.
Par ailleurs, la commande s'est rapidement appliquée
à elle-même ou plutôt retournée sur
elle-même. Autrement dit, la recherche de solution a consisté,
en ce cas, à trouver des solutions de plus en plus efficaces
à la recherche de solutions. Une pratique et une science
de la découverte s'est ainsi répandue, en améliorant
constamment les performances de la recherche, et en renforçant
de ce fait l'appel à la commande.
Les banques de données et de savoir (cartes
cognitives) utilisées pour situer les questions et tester
les solutions, les procédures utilisées pour bâtir
des scénarios pour le futur et mettre à jour ceux-ci
en fonction de l'expérience acquise lors de leurs mises
en uvre, les différentes contraintes susceptibles
soit d'encadrer les recherches de solutions dans des limites
jugées pertinentes a priori, soit au contraire d'ouvrir
largement le champ de la recherche, ont fait depuis les origines
l'objet de perfectionnements incessants.
La commande est dorénavant disponible
à tous les niveaux de l'organisation sociale. L'entité
individuelle y fait appel pour trouver des solutions aux problèmes
qui se présentent à elle, mais les groupes plus
ou moins importants constituant des sociétés d'entités
y font aussi collectivement appel, pour tenter d'orienter au
mieux leur devenir face aux difficultés compétitifs
qu'ils rencontrent.
L'activation de la commande, chez un individu
ou un groupe, paraît se faire (au moins aux yeux de la
conscience de l'entité ou du groupe concerné),
pour répondre à une décision volontaire.
C'est moi qui, confronté à telle difficulté,
de mon seul fait (c'est-à-dire sans cause externe) décide
de rechercher une solution et d'adopter la démarche permettant
de mettre en uvre cette solution. Mais il s'agit là
d'une illusion, puisque aucun comportement, dans un système
aussi complexe soit-il, ne peut se produire sans cause. En réalité,
avant que moi, entité, décide de rechercher ou
d'appliquer une solution, un mécanisme resté inconscient
avait été enclenché dans mon unité
centrale, en réponse à des problèmes rencontrés,
problèmes dont j'avais ou non conscience. Si pour une
raison ou une autre la macro-instruction commandant la recherche
de solutions ne s'est pas déclenchée (faute par
exemple d'une connexion adéquate vers cette macro - ce
que je pourrais traduire après coup par " je n'y avais
pas pensé), je ne me pose même pas la question
de mon prétendu libre-arbitre. Il ne se passe tout simplement
rien et je subis passivement la contrainte s'imposant à
moi. Si au contraire, la macro est enclenchée, l'information
selon laquelle j'ai la capacité et même le devoir
de réagir afin de trouver une solution, s'impose au champ
de ma conscience. Dès ce moment, le sentiment de la puissance
de ma volonté, des possibilités de ma liberté,
m'envahit et provoque une mobilisation de toutes les ressources
informationnelles et comportementales dont je dispose. Je peux
devenir, si ces ressources sont importantes, une redoutable
machine à inventer, dans un processus auto-entretenu
et auto-accéléré, en cas de succès
des inventions que je réalise.
En réalité, les entités
individuelles fonctionnant essentiellement en réseau,
c'est le plus souvent à l'appel d'une entité déjà
engagée dans un processus d'invention que l'instruction
" Recherchez solution " se déclenche chez moi. L'éducation
est toute entière orientée, dans certaines sociétés,
par la valorisation sociale de la recherche inventive de solutions,
ce qui rend très difficile aux individus de rester passivement
objets de déterminismes inconscients.
On comprend que, dans ces conditions, toutes
les affirmations tendant à nier le libre-arbitre et à
s'en remettre aux divers déterminismes, suscitent des
oppositions culturelles ou même génétiques.
Elles auraient pour résultat de désactiver une
commande acquise non sans mal par l'évolution et produisant
de grands avantages sélectifs.
Même si la commande et les mécanismes
de mise en uvre qu'elle a générés
sont de plus en plus conscients, une part sans doute plus importante
encore de tels mécanismes a continué à
se complexifier et à s'étendre dans le champ de
l'inconscient. Il est très fréquent que les entités
trouvent des solutions dont elles prennent brutalement conscience,
et sans même avoir eu conscience du fait qu'elles les
cherchaient.
Bien évidemment, la commande ne peut faire
de miracle, c'est-à-dire qu'elle ne peut proposer de
solutions fiables si celles-ci sont hors de portée des
moyens d'action sur l'environnement et sur elles-mêmes
dont disposent les entités. De même, certaines
des solutions retenues peuvent se révéler n'être
valides qu'à court terme, et provoquer à long
terme des effets pervers ou des blocages auxquels il convient
à nouveau de rechercher de nouvelles solutions, si possible
en évitant de persévérer dans les erreurs
commises. Il y a donc toute une " éducation " collective
de la recherche de solutions adéquates qui se met en
place. Les solutions doivent être suffisamment réalistes
pour ne pas engager les entités dans de simples rêveries,
mais elles doivent être suffisamment ambitieuses pour
sortir des sentiers battus, et ouvrir véritablement de
nouvelles pistes.
Chez les entités automates les plus récentes,
la recherche de solutions pourra s'affranchir des limites conceptuelles
profondément ancrées dans les systèmes
cognitifs des entités animales et humaines. On utilisera
pour ce faire des algorithmes génétiques soumis
à des contraintes sélectives aussi larges que
possible, dont on espérera qu'ils inventeront spontanément
des mécanismes heuristiques originaux. C'est pourquoi
certains chercheurs s'imaginent que de tels automates, véritables
machines à inventer jamais réalisées jusqu'alors,
pourront faire faire à la science de véritables
sauts paradigmatiques, tant sur le plan de la formulation des
théories et hypothèses, qu'en ce qui concerne
les moyens de laboratoire permettant de tester celles-ci.
Note 1: ceux qui, comme nous, sont
persuadés de la fécondité du concept de
"Mème", lancé par Richard
Dawkins et abondamment repris ensuite par les auteurs anglo-saxon,
pourront estimer que la commande "Recherchez solution", telle
que décrite ici, pourrait être assimilée
à un mème. Elle aurait émergé et
se serait propagée dans les mêmes conditions. Lorsque
vous ou moi ressentons, face à une difficulté
ou une objection quelconque, l'obscure nécessité
d'apporter une réponse originale, ce serait la preuve
que le mème aurait été activé quelque
part dans nos têtes, et nous impose une "réaction
constructive". Ce serait donc un mème plus utile que
les milliers d'autres qui sans grand intérêt, parasitent
nos cerveaux .
Note 2: sur l'invention scientifique,
on lira avec intérêt le N° spécial
d'avril-mai 2001 de Sciences et Avenir: Les grandes découvertes.
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