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17 Mai 2001
Jean-Paul Baquiast
AUTEUR
Le paradigme de l'automate ou le dialogue d'Alain
et Bernard
Chapitre 4, section 2 : L'anarchisme démocratique
Avant de lire ce feuilleton, il est conseillé
au lecteur de se reporter à nos éléments de
définition
NB: Les * renvoient aux références bibiographiques fournies
en fin de texte. Nous nous sommes limités à l'indispensable.
Episode précédent
Résumé du Chapitre 4
Alain et Bernard en arrivent aux conclusions. Ils seraient très heureux,
selon une tradition bien française, de voir une autorité quelconque
décider de lancer un grand programme de recherche sur les automates
intelligents, et plus généralement sur l'ensemble des sciences
et techniques se trouvant impliquées par ce paradigme de l'automate
intelligent dont ils viennent de discuter. Les travaux actuels, aussi
intéressants et innovants soient-ils, ne bénéficient
pas encore de l'attention des décideurs politiques et économiques,
non plus malheureusement que de l'intérêt d'une large partie
du monde académique et scientifique. Par ailleurs, ils se
développent dans des environnements trop étanches, empêchant
l'interfécondation et la ré-entrance massive qui seraient
nécessaires. Quant au grand public, il ignore ou méjuge toutes
ces questions de façon systématique.
Mais se repose alors à nos amis, avec acuité, le problème
du libre-arbitre, qu'il soit individuel ou collectif. Est-ce que cela
présente un sens de dire : faisons ceci ou cela ? Autrement dit, si
nous prenons telle décision que nous croyons volontaire, sommes-nous
en fait conditionnés à le faire par un déterminisme
qui nous échapperait, et dans ce cas la décision serait prise
de toutes façons. Dès lors, à rien ne servirait, si
l'on peut dire, de s'exciter par un pseudo-volontarisme. Au contraire, le
fait de nous mobiliser dans le cadre de ce que nous croyons être une
décision volontaire consciente, décision que nous sommes libres
de prendre ou de ne pas prendre, apporte-t-il une valeur ajoutée à
notre action, qui nous donnera une compétitivité accrue par
rapport à ceux qui céderont passivement aux déterminismes.
Pour que nous puissions croire à cette dernière perspective,
nous devons impérativement nous donner une explication scientifique
crédible du libre-arbitre, éliminant évidemment toute
référence spiritualiste.
Alain et Bernard se sont persuadés que l'évolution de l'univers,
telle qu'elle apparaît dans le discours scientifique contemporain,
tend à montrer l'émergence de structures capables d'innovations
ou d'inventions de plus en plus complexes. Les plus "évoluées"
de ces structures semblent se donner des facultés, d'ailleurs
limitées, d'auto-représentation. A partir de telles
auto-représentations, elles paraissent pouvoir disposer d'une certaine
marge d'auto-détermination. C'est là que réside le
cur du phénomène dit de l'esprit ou du libre-arbitre.
Force est d'admettre que le mécanisme neurologique
ou relationnel-sociétal d'un tel phénomène
nous échappe encore en partie, bien que certains
pensent être sur la voie d'en simuler certaines fonctions
sur des automates intelligents. On peut s'en donner cependant
une image grossière en imaginant qu'une fonction
(fonction "Recherchez solution")
commandant ce que nous appelons la décision volontaire
est apparue lors d'une mutation, et a été
conservée et amplifiée compte-tenu des avantages
sélectifs procurés.
Alain et Bernard partent donc de l'hypothèse selon laquelle admettre
la possibilité de prendre des décisions dites à tort
ou à raison volontaires ne peut, au pire, pas faire de mal et ne peut,
au mieux, que faire du bien. C'est un peu le pari de Pascal renouvelé.
Dans ce cas, quitte à prendre des décisions volontaires, il
est utile de décider volontairement des meilleures conditions pour
que ces décisions soient utiles à notre survie. Nous nous trouvons
alors replacés dans la perspective plus classique de la programmation
socio-politique : quels objectifs nous fixons-nous et que faire pour réunir
les meilleures conditions de succès au profit de ces objectifs ?
Il faut dans ce cas, pour assurer la démocratie de la prise de
décision, que s'instaure un dialogue permanent entre
les dirigeants politiques, qui affichent leur description
du monde dont ils font découler des projets collectifs
(langage afficheur), et
les citoyens, qui contestent en permanence la validité
de ces projets, avant de se rallier à une démarche
commune ainsi enrichie par le travail de discussion.
Comme Alain et Bernard sont des praticiens du travail coopératif utilisant
les média modernes, ils sont persuadés de la nécessité
de privilégier les initiatives en réseau, provenant le plus
souvent possible de la base des hiérarchies de pouvoirs, et pas seulement
des grandes superstructures. Ils rappellent la conviction qui est la leur
à ce sujet: les systèmes les plus aptes à la
compétition, tout au moins dans le domaine de la civilisation humaine,
seront sans doute des systèmes ouverts, décentralisés
et pour tout dire, démocratiques. De même, l'intelligence de
l'avenir visera à privilégier l'invention répartie et
(si possible) quelque peu anarchique. Ce sont ces principes philosophiques
et politiques qui, selon eux, devraient inspirer un programme de recherche
sur les automates intelligents. |
Alain
Reprenons l'histoire de l'hominisation, telle qu'elle
est dessinée par exemple dans le livre de Jean-Louis
Dessalles "Aux origines du langage"*
Bernard
Tout aurait commencé au sein d'espèces
préhominiennes disposant déjà d'une vive curiosité
à l'égard de leur environnement, pouvant se représenter
celui-ci (concept de représentation), pouvant par conséquent
identifier les faits saillants nouveaux, et finalement les signaler aux autres
par le geste et l'accompagnement de cris variés adaptés à
chaque situation (comme le font et le faisaient sans doute déjà
d'autres espèces animales).
Le fait générateur a dû être
une mutation au hasard, au sein des faisceaux associatifs cérébraux,
dans des cerveaux déjà proches des architectures complexes
décrites par Damasio* et Edelman* pour définir le proto-soi.
Cette mutation aurait permis de lier systématiquement telle
représentation à tel geste ou cris de sorte que celui-ci devienne
un symbole de la représentation. Elle a pu être très
minime sur le plan neuronal (peut-être même ne s'est-il s'agit
que d'un simple pont ou lien associatif transmis par imitation culturelle),
mais elle s'est implantée parce que, parallèlement ou
préalablement, un autre événement accidentel (par exemple
un changement forcé d'habitat entraînant isolement, et imposant
de trouver dans un milieu plus ouvert et au sein de groupes plus importants
d'autres modes de cohésion sociale que le traditionnel épouillage)
a permis la création d'une nouvelle espèce.
Alain
Tu fais allusion à l'hypothèse, dont
nous avons déjà parlé, je crois, selon laquelle des
primates obligés de quitter la forêt dense et se retrouvant
en savane, ont changé de mode de vie, en s'isolant des autres restés
en forêt, si bien qu'une mutation du type "monstre-prometteur" a pu
survivre, et donner de fil en aiguille naissance à une nouvelle
espèce ?
Bernard
Oui. Au sein de cette nouvelle espèce,
l'échange de symboles rendue possible par la mutation neurologique
que j'évoquais a joué un rôle plus efficace pour la
cohésion sociale que l'épouillage ou autres pratiques
antérieures. Des leaders experts en signalement langagier sont apparus.
Leur rôle fonctionnel était d'attirer l'attention de la troupe
sur tous phénomènes nouveaux pouvant la perturber. Gestes et
cris adaptés à chaque type d'événements ont
donné aux leaders la possibilité de jouer ce rôle.
Ultérieurement, les leaders ont utilisé les symboles pour
représenter des situations abstraites, par exemple pour avertir d'un
danger n'existant pas encore, ou faire se souvenir d'un danger passé.
Mais les associés du groupe ne se sont pas contentés de recevoir
passivement les informations dispensées par les leaders. Comme chacun
de ces associés ambitionnait de devenir à son tour un leader,
tous passaient leur temps à contester, discutailler pourrait-on dire,
les assertions du leader, obligeant celui-ci à affiner ces
démonstrations.
A partir du moment où les proto-langages sont
apparus et ont joué un rôle déterminant dans la
cohésion des groupes sociaux, ils ont donc joué aussi un rôle
déterminant dans les succès adaptatifs de ces groupes et leur
expansion géographique. Un cadre sélectif favorable aux mutations
renforçant les aptitudes au langage a été mis en place.
Les modifications corporelles que l'on associe généralement
à celui-ci ont pu s'implanter progressivement, en transformant
profondément les hominiens. De même les mutations commandant
l'extension des zones cérébrales traitant l'information symbolique
ont été sélectionnées dans des délais
relativement court par rapport aux phases de latence évolutive
précédentes.
Alain
Les fameuses aires de Broca et de Wernicke, dont des
chercheurs du Max-Plank Institut de Leipzig découvrent actuellement
qu'elles sont aussi le support de l'analyse de la syntaxe musicale ?
Bernard
Exactement. L'humanité est ainsi passée
d'une évolution darwinienne entre systèmes cumulatifs à
variation non dirigée ou aléatoire à une évolution
de type lamarckien, entre systèmes cumulatifs à variation
dirigée. Lorsque, enfin, les cerveaux des hommes, suite à
l'évolution provoquée par les succès adaptatifs permis
par le langage, ont été suffisamment gros pour héberger
des représentations du soi dans son environnement, ces
représentations à leur tour ont joué le rôle de
cadre sélectif au profit des mécanismes d'invention fonctionnant
en boucle. Les inventions compatibles avec ce que les hommes pouvaient à
ces époques se donner comme représentation de leur survie dans
un avenir plus ou moins lointain ont été sélectionnées.
Elles ont induit des comportements manufacturiers ou autres renforçant
l'accumulation dirigée des éléments permettant la survie,
au sein des mémoires langagières. C'est ainsi que les hommes
ont appris à expérimenter leur milieu naturel, le nommer,
créer et perfectionner des outils, raisonner pour établir des
relations permanentes entre les causes et leurs effets, bref transformer
le monde à leur profit.
Alain
Oui, mais toujours sous la contrainte sélective
de l'environnement physiologique et intellectuel crée par des langages
aux contenus de plus en plus fournis. Le fait que les hommes se
représentaient l'objectif général de la survie, et
sélectionnaient, souvent de façon inconsciente, les changements
culturels les plus favorables à cette survie, ont pu penser ainsi
qu'ils devenaient les maîtres volontaires de leur devenir.
Bernard
Aujourd'hui, les humains, assistés de leurs
ordinateurs et autres machines, et bientôt de leurs automates
hyper-intelligents, deviennent capables, ou se croient devenus capables,
d'agir volontairement sur une partie du monde, toujours dans la perspective
d'optimiser leurs chances de survie au regard de scénarios
d'évolution de ce même monde qu'ils élaborent dans leur
tête. Les actions dites volontaires qui en résultent sont celles
qui, après mises en compétition de diverses hypothèses
ou scénarios inventés, survivent comme les plus pertinentes.
L'action dite volontaire consiste, au fond, à mettre en concurrence
des algorithmes génétiques définissant les variables
d'un modèle de survie, et à choisir celles qui émergent
de la sélection et qui sont en effet les plus aptes à satisfaire
l'objectif de survie.
Alain
Sans pourtant offrir de garantie absolue à cet
égard.
Bernard
Evidemment. D'abord les représentations du monde
permises par les sciences et les techniques ne couvrent qu'un faible champ
au regard de l'immense complexité du monde non déchiffré
par la raison. Donc le champ de l'évolution non dirigée reste
considérable. Ensuite, l'évolution dirigée ou lamarkienne
n'offre pas nécessairement aux hommes les meilleures recettes d'adaptation
possibles.
Alain
Il s'agit d'un point essentiel que les "politiques"
oublient souvent.
Bernard
L'évolution lamarkienne dirigée, reproduisant
à l'identique ce qui existe déjà, peut au contraire
conduire vers des impasses évolutives. Pour éviter cela, il
faudrait que l'évolution dirigée réintroduise
l'aléatoire, par exemple en encourageant les recherches et
expériences ouvertes, anarchiques, c'est-à-dire sans a priori..
L'objectif serait d'organiser un darwinisme artificiel, si l'on peut dire,
à travers un réseau de contraintes de sélection suffisamment
lâches pour que de véritables bouleversements paradigmatiques
ou organisationnels puissent en résulter et nous offrir des voies
de sorties hors d'éventuels blocages. Il faudrait aussi pouvoir accueillir
des mutations aléatoires, dont la survenance reste toujours probable,
si celles ci présentaient de bonnes chances pour une meilleure
adaptation
Alain
Tu pense à l'apparition, par exemple, d'un enfant
intellectuellement - ou éventuellement physiquement - surdoué
?
Bernard
Evidemment. Comme nous le savons tous, les surdouées,
du fait du conservatisme imposé par les mutations dirigées
sur le mode lamarckien, ont toutes les chances d'être éliminés,
ce qui peut priver l'humanité d'atouts de survie essentiels.
Alain
Mais peut-on espérer qu'une organisation, même
convaincue de la nécessité de l'ouverture, aille jusqu'à
encourager des actions susceptibles de la remettre un tant soit peu en cause
?
Bernard
Il faudrait que la base y pousse sans cesse, en contestant
les "affichages" du langage des leaders. Il est vrai cependant que, d'une
façon générale, les sociétés et groupes
humains ont rarement la clairvoyance nécessaire pour accepter des
changements en profondeur, sur la base d'une modélisation de leur
avenir introduisant de l'aléatoire. Nous avons constaté, dans
nos entretiens précédents, que les sociétés humaines,
même celles se voulant aussi scientifiques que possible, fonctionnent
en fait, très largement, comme des automates
inintelligents
C'est un lieu commun de dire que l'humanité
est trop aveugle pour ne pas prendre conscience des risques que sa propre
évolution fait courir à sa survie. Si certains individus sont
capables de se représenter plus ou moins clairement les situations
d'ensemble, ils n'ont pas le pouvoir nécessaire pour faire réagir
ensemble les milliards d'hommes impliqués. Au niveau des grands groupes,
Etats ou sociétés multinationales, les moyens de
représentation et d'action deviennent plus importants. Mais ils restent
insuffisants pour provoquer les mouvements collectifs qui seraient
nécessaires, par exemple en matière de contrôle des
naissances ou de protection généralisée de l'environnement.
Même dans le domaine de leur propre gestion, les grandes
sociétés, et à plus forte raison les Etats, se montrent
le plus souvent incapables d'orienter leurs comportements de façon
à éviter les erreurs. Le nombre de mauvaises décisions,
ou de mauvaises planifications, prises par des organismes disposant pourtant
de tous les outils de l'observation statistique ou de la recherche
opérationnelle, démontre cette incapacité.
Alain
Tout en étant d'accord sur la nécessité
de ne pas surestimer les pouvoirs de prévision et de décision
des organisations, je crois qu'il ne faut pas noircir la situation à
l'excès. Aujourd'hui, les marges d'information et d'action à
disposition des décideurs, voire des simples citoyens, au sein des
sociétés ne cessent d'augmenter - ce qui devrait contribuer
à diminuer l'idiotie des firmes et des Etats, que tu dénonces
à juste titre. Nous avons les progrès incessants des sciences
en général et de la réflexion politique en particulier.
Nous avons les recherches actuelles sur les organisations "apprenantes",
sur la gestion des connaissances, etc. (learning organisations, knowledge
management...). Nous avons aussi Internet, qui est présenté
dans les médias comme offrant des champs nouveaux de
créativité à des individus ou petits groupes jusqu'à
présent contrôlés par les pouvoirs en place. Internet
donne la possibilité de se documenter à des vitesses jamais
envisageables il y a quelques années. Cela devrait nous rassurer sur
l'intelligence des organisations. Celles-ci ne ressemblent plus à
l'armée prussienne du grand Frédéric.
Bernard
Il est certain que la circulation des connaissances
et des idées se fait mieux de nos jours, au bénéfice
tout au moins des personnes déjà compétentes. Mais les
dirigeants eux-mêmes restent de véritables invalides, quand
notamment il s'agit d'orienter les grands choix politiques et économiques.
C'est que la complexité des problèmes à résoudre,
résultant de la globalisation, de l'expansion démographique,
de la diminution des ressources, croît sans doute plus rapidement que
les moyens d'information et de réaction disponibles. Nous nous trouvons
plus que jamais, comme au moyen-âge ou même aux temps
préhistoriques, mais à une autre échelle, dans la position
de rouages passifs au sein de vastes machines qui fonctionnent seules, en
laissant les hommes impuissants, voire même purement et simplement
ignorants de ce qui détermine pourtant l'ensemble de leurs existences.
Une des grandes découvertes intellectuelles
de la science politique moderne est - ou devrait être -
l'ingouvernabilité. Les entreprises, les Etats, sur le plan
macroscopique des grandes décisions engageant leur avenir, sont encore
pratiquement ingouvernables. Nous sommes loin du temps où les politiques
s'imaginaient pouvoir tout faire. Les prétendus décideurs,
comme d'ailleurs les prétendus révolutionnaires, suivent plus
qu'ils ne précèdent. Si conscience sociale il y a, elle est
très pauvre et presque invalide.
Alain
Quelles solutions peut-on envisager ?
Bernard
Etre concret, en revenant à la situation initiale
des sociétés humaines primitives : comment le langage a-t-il
pu se substituer à l'épouillage pour assurer la cohérence
et donc la survie des groupes ? Comment ce nouveau système de mise
en cohérence a-t-il permis l'acquisition d'avantages compétitifs
en croissance exponentielle ? Comment exploiter ces acquis en vue de dessiner
des sociétés plus démocratiques, susceptibles aussi
d'être plus efficaces ?
Alain
Oui, comment ?
Bernard
Je te rappelle l'hypothèse - ou plutôt
devrais-je dire, la théorie de Dessalles*, que nous pourrions appeler
celle du "langage
afficheur-contesté"(1).
Nous devons partir de l'hypothèse initiale selon laquelle les groupes
d'hominiens primitifs étaient en compétition permanente pour
la survie, avec les autres espèces vivantes d'abord, mais aussi entre
eux. Les hominiens primitifs étaient eux-mêmes en compétition
entre eux, mais comme s'associer à un groupe était vital, ils
se sont agrégés aux groupes leur offrant les meilleures chances
de survie, parce que disposant de la plus forte cohésion.
Alain
Quel est l'intérêt de la cohésion
?
Bernard
Demande-le à toutes les espèces vivant
en bandes : meilleure résistance aux prédateurs, meilleure
coopération interne... Chez les premiers hominiens, la cohésion
est restée longtemps assurée par des processus instinctifs
acquis depuis longtemps au sein des espèces précédentes.
Mais une cohésion d'un nouveau type s'est superposée à
celle-la dès qu'est apparu le langage. Le langage a réussi
parce qu'il s'est avéré plus apte fonctionnellement que les
modes précédents de mise en cohérence, dans des groupes
plus larges vivant en milieu ouvert, en savane.
Alain
Ceci admis, comment le langage s'est-il
développé, en pratique ?
Bernard
Le langage, selon la thèse de Jean-Louis Dessalles,
s'est développé, depuis les proto-langages jusqu'aux langages
élaborés permettant les raisonnements et la mise en mémoire
de données d'expérience, sous l'influence des leaders de groupe.
Cette thèse est en contradiction avec celle faisant reposer le
développement du langage sur l'esprit coopératif des membres
du groupe : chacun faisant savoir à l'autre ce qu'il apprend, dans
l'espoir de réciprocité. Le bon sens, comme d'ailleurs les
simulations sur algorithmes génétiques, montrent que l'altruisme
n'a aucun avenir. L'altruisme n'a été sélectionné
que sous forme instinctive, programmée génétiquement,
par exemple quand la mère défend son petit. Mais dans ce cas,
l'altruisme ne fait l'objet d'aucun engagement de
réciprocité.
En fait, dans un groupe, un certain nombre d'individus
aspirent à dominer, ou devenir des leaders. Celui qui l'emporte est
celui qui se montre le plus apte à diriger le groupe, par sa
capacité à manipuler le langage (associée sans doute
à d'autres qualités physiques et intellectuelles). Le leader
affiche sa compétence par le langage, et du même coup sa candidature
permanente au leadership. Le langage lui sert d'abord à signaler les
faits nouveaux. Ensuite à remémorer aux autres l'expérience
du groupe de façon à utiliser celle-ci pour faire face aux
difficultés. Il s'agit d'une fonction qui est devenue de plus en plus
importante avec le temps, consistant à mémoriser, enrichir
puis remettre en mémoire les expériences historiques vécues
par le groupe.
Alain
Le leader est donc celui qui crie le plus fort, à
partir d'une mémoire plus développée ?
Bernard
Pas seulement. C'est celui dont le discours est
accepté comme le plus pertinent pour assurer la survie du groupe.
Le point important à voir est que les membres du groupe ne suivent
pas le leader par simple mimétisme ou entraînement. Tu connais
les thèses de René Girard sur le mimétisme dans la fondation
sociale*. Je les considère personnellement comme en partie
dépassées par les travaux récents sur l'évolution.
Dans la théorie du langage afficheur, les membres du groupe se
considèrent eux aussi comme des leaders virtuels. Ils n'acceptent
la primauté du leader qu'après avoir testé sa
compétence. Ce test est en fait continu. C'est par le langage qu'il
s'effectue. Chaque assertion du leader est questionnée, ou contredite.
Le leader argumente. Seuls sont retenus par les associés les arguments
réellement convaincants. Ainsi les leaders ne sont pas encouragés
à se vanter de compétences qu'ils n'ont pas. Les associés
restent compétents, même lorsqu'ils acceptent - toujours sous
réserve d'inventaire - la direction du leader. Maintenir leur
compétence propre est pour eux la garantie qu'un leader tenté
par la dictature ne prendra pas le pouvoir.
Par conséquent, le langage, qui sert de
véhicule à ces affichages et tests de pertinence, se
développe en permanence, tant sur le plan des fonctions que des contenus
mémorisés. La dialectique leader-associés peut prendre
toutes les formes possibles, depuis la conversation quotidienne (babillage,
obéissant à des règles strictes d'affichage-contestation)
jusqu'à la discussion d'hypothèses scientifiques dans des instances
académiques, ou de programmes politiques à la
télévision.
Alain
Si je comprends bien, les différentes mutations
génétiques et culturelles caractérisant l'hominisation,
notamment l'apparition de l'appareil phonateur, les aires cérébrales
dédiées au traitement du langage, les langues elles-mêmes,
le développement des contenus rationnels et scientifiques
véhiculés par les mots et les raisonnements, ont été
sélectionnées non pas en vertu de leur mérite propre,
mais parce qu'elles ont assuré - jusqu'à ce jour - les survies
des groupes en ayant bénéficié. Si ces mutations, pour
une raison ou une autre, cessaient d'être efficaces, elles
disparaîtraient, et l'hominisation avec elles. Ceci nous amène
à méditer sur la fragilité d'une civilisation fondée
sur le langage.
Mais toute cette hypothèse du langage afficheur-contesté
repose sur la compétition que se livrent entre eux, pour
la dominance, certains associés du groupe. Or que fais-tu
des mèmes,
dont nous avons dit dans nos discussions précédentes
qu'il s'agissait d'éléments langagiers égoïstes,
vivant comme les gènes leur vie darwinienne propre ?
Bernard
Tu as raison d'évoquer les mèmes. Les
échanges langagiers sont particulièrement favorables à
leur naissance et leur développement, bien que des symboles n'empruntant
pas la forme des langues parlées puissent aussi servir de supports
aux mèmes. A mon avis, l'existence de ceux-ci ne remet pas en cause
le schéma que nous venons d'énoncer. Le langage afficheur se
traduit le plus souvent par la formulation de mèmes que le leader
a captés et qu'il reprend à son profit (d'une façon
souvent inconsciente). De leur côté, les associés combattent
souvent les mèmes du leader en faisant appel à d'autres
mèmes. La capitalisation des contenus d'expérience au sein
des langages repose en partie sur l'archivage et la redistribution de
mèmes. Les mèmes évoluent selon les lois de la
sélection darwinienne, en superposition de l'évolution des
groupes et de leurs associés. Si une mutation apparaît au niveau
d'un même, du fait d'une innovation introduite par un leader ou un
associé, elle se propage ou non en fonction de la sélection
que lui impose le milieu utilisateur du langage. Il y a des mèmes
simplistes, les ragots de bistro, par exemple, et des mèmes très
complexes, relevant de formulation de type scientifique. Selon le milieu
où évoluent les mèmes, leurs chances de survie respectives
ne peuvent être prédites à l'avance.
Alain
Tous les leaders ne sont pas compétents, ce
serait trop beau.
Bernard
C'est exact. Ce que nous décrivons ici est le
mécanisme sous sa forme optimale. Il arrive que, dans des groupes,
le leader s'impose par des arguments autres que par l'aptitude à
gérer par le langage les informations censées être les
meilleures pour la survie du groupe : par la force, par le mensonge. Les
stratégies des mauvais leaders réussissent lorsque les
associés, de leur côté, renoncent à tester la
compétence du leader et suivent celui-ci par mimétisme (tel
que décrit par René Girard*, dont il n'est pas opportun, loin
de là, de refuser toutes les analyses). Le groupe tout entier
régresse à un stade pré-langagier. Mais il n'est pas
certain qu'alors les stratégies de survie des groupes animaux, très
efficaces chez ces derniers, reprennent de l'activité dans un groupe
humain dont les membres suivent aveuglément le leader. Ceci étant,
de tels groupes, dégénérés, ont-ils moins de
chance de survie que ceux où la dialectique leader-associés
se poursuit en permanence à travers le langage ? L'expérience
montre qu'historiquement, les deux types de regroupement se sont
développés en parallèle, dans des aires géographiques
différentes, mais aussi par recouvrement au sein de mêmes aires
géographiques ou sociales.
Alain
Il est exact qu'aujourd'hui, par exemple, nous voyons
coexister avec le même succès des pays en proie à des
dictatures idiotes, et des pays se prétendant hautement intelligents.
Les premiers survivent par la terreur qu'ils inspirent, mais survivent en
général, et survivent assez bien pour ennuyer, voire mettre
en péril le reste du monde.
Bernard
Tu mets le doigt sur la logique de l'évolution
darwinienne. Rien n'assure à priori que le pays démocratique
l'emportera sur le pays dictatorial. L'un et l'autre pourront le cas
échéant fusionner progressivement, plutôt que lutter
jusqu'à la disparition de l'un des protagonistes. Ce serait
l'hypothèse la plus favorable à la survie de l'humanité
telle que nous la concevons, mais pas nécessairement à la survie
des minorités les plus évoluées ou activistes, dans
chacun des pays qui fusionnent.
Alain
La compétition entre groupes est aussi importante,
sinon plus importante, comme moteur de l'évolution, que ne l'est la
compétition entre individus.
Bernard
C'est évident. Chez les hominiens primitifs,
les groupes étaient en compétition, voire se livraient des
guerres radicales, mais peu fréquemment compte tenu de la dispersion
géographique et du peu de diversification de leurs comportements.
Les groupes humains modernes sont au contraire en compétition permanente
et à grande échelle, derrière leurs leaders. Les groupes
eux-mêmes sont devenus multiples, par la taille, par la nature de leurs
intérêts et activités, par la qualité de leurs
dirigeants et de leurs membres.
Alain
Tu penses évidemment aux groupes familiaux,
associations, entreprises, administrations Etats, mais aussi aux regroupements
par croyances (sur le plan de l'irrationnel) ou par écoles philosophiques
et scientifiques (sur le plan du rationnel) ?
Bernard
Oui. Pour bien faire, il serait utile, dans chacun
de ces groupes, sous-groupes ou super-groupes, d'étudier les types
de leadership et d'association, les modalités d'expression des langages
afficheurs et de la contestation de ceux-ci., les grands mèmes
correspondant à la mémorisation et à la circulation
des contenus cognitifs respectifs.
Celà dit, le mécanisme de la
compétition entre groupes reste le même que celui de la
compétition entre individus, et le langage afficheur-contesté
joue, à d'autres échelles, le même rôle pour cimenter
la cohésion. La compétition entre groupes entraîne de
nombreux regroupements, destinés à assurer la survie collective
des groupes ainsi rassemblés. Chacun de ceux-ci, dans un ensemble
de groupes, se comporte comme un associé dans un groupe individuel.
Les groupes associés élisent un groupe leader, ou un leader
de groupe leader, à condition d'être satisfaits, après
l'avoir testée, de son aptitude au leadership.
Alain
Dans les grands groupes, réunissant un grand
nombre de petits groupes, le langage afficheur du leader ne risque-t-il pas
de se simplifier à l'extrême, tandis que les relations de
questionnement entre associés du groupe et leaders deviendraient
impossible ?
Bernard
Cela arrive en effet. Un langage trop sophistiqué
ne passe plus la rampe, comme on dit, tandis que la relation avec les membres
du méga-groupe se dépersonnalisent de plus en plus. Diverses
circonstances, par ailleurs, peuvent faciliter la prise de pouvoir de leaders
ayant perdu la compétence d'assurer la survie du groupe par la pertinence
de leur langage. Ils conservent le pouvoir par la force, ou avec d'autres
arguments laissant une large place au mimétisme ou au suivisme des
associés.
Mais ce n'est pas toujours le cas. Dans les groupes
ayant déjà acquis par eux-mêmes une forte compétence
langagière, l'adhésion à des regroupements plus vastes
se négocie à partir d'argumentations faisant une place à
la rationalité de type scientifique. C'est ainsi que si des leaders
charismatiques, faisant en permanence appel à l'irrationnel (mysticisme,
culte de la personnalité) peuvent entraîner de grands ensembles
de populations, ces mêmes leaders auront beaucoup plus de mal à
être pris au sérieux dans des sociétés dont les
membres ou associés ont depuis longtemps une grande habitude de la
contestation interne. Il est légitime de qualifier ces derniers groupes
de démocratiques, démocratie plus ou moins marquée
évidemment selon les héritages historiques.
Alain
Nous en venons donc à la démocratie,
démocratie dont, répétons-le, rien ne garantit qu'elle
donne aux groupes l'ayant adoptée plus de chances de survie que les
autres. Si les groupes non-démocratiques disposent de ressources
naturelles plus grandes, ou font appel à des moyens de compétition
utilisant la force, par exemple, l'habileté langagière gage
de cohésion interne des groupes démocratiques ne suffira pas,
je suppose, à assurer leur survie.
Bernard
Certes. Cependant, il faut bien comprendre que ce qui
fait la plus ou moins grande force des démocraties, c'est leur
capacité à utiliser pleinement les ressources de leurs membres.
Dans cette optique, le système démocratique survivra s'il apprend
à inventer en permanence les solutions les plus aptes à assurer
le bon fonctionnement de la circulation des informations et des
compétences, ainsi que la contestation interne et l'apport de valeur
ajoutée en résultant. Toutes les solutions imaginables ne seront
pas également efficaces. Il faudra donc organiser des méthodes
adéquates pour générer et tester sans arrêt de
nouvelles solutions, capables de résister aux nouvelles contraintes
de l'environnement.
On distinguera deux catégories de solutions
favorisant la démocratie dans les groupes. Parmi la première,
on privilégiera celles donnant aux leaders les meilleurs moyens
d'accroître leurs compétences, s'informer, émettre des
hypothèses puis des discours de la façon la plus pertinente
possible (afficher des stratégies), faire connaître leurs
idées et projets aux associés, tenir compte de leurs
réactions, ainsi que des réponses de l'environnement. Parmi
la seconde catégorie de solutions démocratiques, on
privilégiera celles donnant aux associés toutes possibilités
d'être informés des choix des leaders, de les contester,
d'accroître ce faisant leur propre compétence et, si besoin
était, de se regrouper pour contester un leader qui ne respecterait
pas la règle du jeu démocratique.
Alain
Tu dessines là le cahier des charges d'un Internet
politico-social bien compris, si je ne me trompe.
Bernard
Si tu veux, mais le même cahier des charges
était valable avant qu'Internet ne soit inventé. Ce qui importe
est l'usage, sur un mode très décentralisé, de réseaux
de production et d'échange d'informations aussi efficaces que le
permettent les technologies du moment. Il faut aussi répandre partout
l'accès aux contenus de connaissance et de savoir, comme aux outils
d'expertise et d'aide à la décision.
Alain
Oui, mais cet objectif idéal n'a jamais
été atteint avec les technologies traditionnelles, l'écrit,
le discours politique dans les préaux d'école..., qui permettaient
en fait aux dirigeants de conserver l'essentiel des informations utiles à
l'exercice du pouvoir. L'Internet donne, en principe du moins, la
possibilité aux dirigés d'accéder à des connaissances
et pouvoirs jadis hors de portée.
Bernard
Sans doute. Mais je suis persuadé que la marche
vers la démocratie n'a pas attendu Internet. Elle s'est affirmée
lorsque, comme nous l'avons dit, les détenteurs du langage afficheur
ont compris qu'il était de leur intérêt de
générer chez les citoyens un minimum de contestation interne,
susceptible de tester leur propre pertinence gouvernementale. Les historiens
pourraient montrer que c'est ce qui s'est produit au début des
régies parlementaires occidentaux. Une démocratie encore fragile
et partielle est née alors.
Alain
Lorsque des automates hyper-intelligents auront vu
le jour, se posera la question des modalités de leur usage. S'ils
sont réservés aux leaders, la démocratie sera en
péril. Si au contraire, ils s'insèrent dans des réseaux
d'accès à la compétence collective, le caractère
démocratique du groupe se trouvera renforcée.
Ceci admis, les partisans des solutions démocratiques
de cohésion des groupes peuvent-ils agir rationnellement pour
accroître la portée des méthodes et outils susceptibles
d'encourager la démocratie, dans la perspective évidemment
d'accroître la compétitivité des régimes
démocratiques auxquels ils appartiennent ?
Bernard
A première vue, en termes évolutionnaires,
l'hypothèse d'une volonté en faveur de la démocratie
et de la compétitivité n'a pas de sens. Le poids du caractère
démocratique et le succès compétitif en résultant
se mesurent a posteriori et non a priori. Par ailleurs, les solutions
susceptibles de servir à la survie ne peuvent être définies
à l'avance, car alors elles s'inspireraient de l'expérience
du passé, laquelle peut se révéler inadaptée
à des changements dans l'environnement compétitif. Ces solutions
doivent donc faire un large appel à l'heuristique, à
la recherche ouverte de nouvelles solutions. Ces dernières, sur le
mode des algorithmes génétiques, devront être testées,
dans des modèles d'abord, dans la vraie vie ensuite, pour que les
solutions les plus opportunes émergent seules.
Mais je dois attirer l'attention sur un point important.
Le fait que, dans les groupes démocratiques, l'idée
qu'il faille faire appel à des mécanismes ouverts
de recherche et sélection de stratégies et solutions
constitue sans doute un acquis évolutif important (Voir
: La commande " recherchez solution ").
Le fait que cette commande tourne en boucle dans les sociétés
et dans les esprits caractérise ce que l'on pourrait appeler le
libre-arbitre conscient. Lorsque j'agis, sous l'impulsion de ladite commande,
pour rechercher une solution ou une idée neuve, je m'affranchis des
contraintes du reste de mon environnement, et j'affirme ainsi ma liberté
d'agent intelligent. C'est tout ce que je peux faire. La suite est affaire
de compétition darwinienne entre facteurs qui me dépassent.
Mais c'est déjà beaucoup. Aucun être vivant n'est semble-t-il
capable de cette performance, faute que son génome ou sa culture n'ait
vu émerger les programmes adéquats, et ne les ait
sélectionnés.
Alain
Tout ceci me paraît très pertinent. Tu
ferais un bon leader-afficheur. Mais, comme je suis un suiveur contestataire,
j'aimerais que nous puissions en donner des applications concrètes.
Bernard
Prenons la question des Etats et des gouvernements
européens. La question que se posent les citoyens de notre continent
est simple : nos gouvernements sont-ils capables de nous proposer des politiques
qui permettraient à l'Europe de ne pas disparaître ? Il s'agit
du sous-ensemble d'un problème plus général: les
gouvernements du monde sont-ils capables d'élaborer des politiques
qui permettraient à l'humanité de ne pas disparaître
?
Alain
L'Europe est-elle menacée de disparition ?
Bernard
En un sens, oui. La population européenne ne
représente qu'une faible partie de la population mondiale. Qui plus
est, elle ne s'accroît plus et vieillit rapidement. A terme, elle ne
pourra pas empêcher sur son territoire l'entrée de populations
venant de pays n'ayant pas réussi à désarmer la "bombe
démographique"
Alain
Ou s'en servant comme d'une arme de puissance, pour
répandre leur culture et leur idéologie
Bernard
Par ailleurs si l'Europe dispose encore de quelques
atouts sur le plan économique, elle n'est pas organisée de
façon à les valoriser. Il n'y a pas de politiques agricole,
industrielle ou commerciale européennes équivalentes à
ce que les Etats-Unis, par exemple, tout en se prétendant libéraux,
sont capables de conduire. Nous nous heurtons en permanence aux choix
stratégiques de grandes multinationales, s'appuyant chaque fois qu'elles
en ont besoin sur le gouvernement fédéral américain,
choix qui ensuite s'imposent à nous. Ce que l'on appelle la mondialisation
est en fait la mise en place d'un espace où nos entreprises et nos
mesures gouvernementales européennes n'ont plus la taille ou les outils
pour agir efficacement.
Alain
Supposons que la situation que tu décris soit
exacte. Que pourraient faire les gouvernements ? Autrement dit, que pourraient
être les programmes politiques entre lesquels les citoyens devraient
être amenés à choisir ?
Bernard
Replaçons-nous dans l'hypothèse de
l'évolution darwinienne, où des entités -disons dans
notre exemple les nations ou, si tu préfères, les Etats
européens- se trouvent en compétition entre elles, et avec
de multiples autres entités extérieures : autres Etats, entreprises
multinationales, fondamentalismes religieux, etc. L'environnement est
suffisamment complexe pour qu'il soit impossible de le modéliser de
façon exhaustive. Il n'est donc pas possible d'élaborer des
stratégies de survie avec suffisamment de précision pour pouvoir
être assuré de faire les bons choix
Alain
Nous nous trouvons en fait dans la situation des
météorologues. Même avec de gros ordinateurs,
l'imprécision dans les données initiales empêche de donner
des précisions fiables à plus de quelques jours. Les
phénomènes sont de type chaotique, très sensibles à
de très petites variations, dont la plupart ne sont pas perçues.
Bernard
Oui. Mais face à cette situation, la mauvaise
solution serait de recourir à des remèdes déjà
dépassés, venant d'un temps ou les variables étaient
- ou paraissaient - plus maîtrisables, plus calculables.
Alain
A quoi penses-tu ?
Bernard
Aux vieux remèdes de la politique, consistant
par exemple à dire "il faut réglementer, il faut se regrouper
pour constituer des consortiums de plus grande taille, il faut, d'une façon
générale, faire appel à des solutions qui ont montré
leur impuissance dans le passé, mais dont on espère que, reprises
autrement, elles pourront redevenir efficaces".
Alain
En d'autres termes, tu refuse le fonctionnement des
systèmes cumulatifs à variation dirigée, de type lamarckien,
dont nous parlions précédemment.
Bernard
Je ne suis pas aussi radical. On ne peut pas, sur le
plan des décisions microscopiques, refuser la variation dirigée.
Ce serait d'abord contraire à ce qui se passe en matière de
sélection Darwinienne, comme le montrent les travaux de Jean-Louis
Dessalles, déjà cité. Ce serait également
inacceptable en termes politiques. Cela reviendrait à dire que nous
allons nous en remettre au pur hasard. Mais, sur le plan des grandes
décisions, ou plutôt des grandes mutations, de type macroscopique,
il faut en revenir au hasard et à la sélection des solutions
les plus aptes suggérées par un large appel à l'innovation
non dirigée.
Alain
Comment cela ?
Bernard
Une des façons d'assurer l'avenir de l'Europe
- ou plutôt de lui donner les meilleures chances de survie - serait
de réintroduire la possibilité d'invention adaptative à
tous les niveaux. On partira du principe que nul ne connaît vraiment
les bonnes solutions de survie ou d'adaptation, que ce soit au niveau des
entreprises, des associations, des laboratoires de recherche, ou simplement
des individus. A plus forte raison on ne connaît pas les bonnes solutions
d'adaptation quand il s'agira de proposer les stratégies à
moyen ou long terme des grandes firmes ou des gouvernements. Il faudrait
donc, à tous ces niveaux, mettre en place des machines à
générer de nouvelles solutions, et des méthodes permettant,
sur le modèles des algorithmes génétiques, d'en tester
la pertinence en fonction de critères de sélection très
larges. Après avoir produit et mis en compétition des centaines
de solutions "théoriques", on pourra espérer disposer de quelques
"enfants" présentant les meilleures opportunités
d'adaptation.
Alain
L'idée, si je comprends bien, serait de transformer
les différents "agents" des sociétés européennes
(individus, entreprises, administrations) en machines à inventer des
solutions de survie, qui entreront en compétition darwinienne les
unes avec les autres afin qu'en émergent celles les plus adaptées
aux nouvelles contraintes de l'environnement européen. Mais comment
faire passer cette idée, compte tenu du conservatisme
généralisé qui, précisément, caractérise
l'Europe?
Bernard
Pour bien faire, il faudrait que les citoyens bien
au courant des nouveaux concepts de la théorie moderne de
l'évolution, et s'associant, notamment par les réseaux du type
de l'Internet, fassent pression sur les leaders pour qu'ils adoptent
des langages afficheurs plus précis, lesquels provoqueront à
leur tour des contestations destinées à en tester la
validité. Dans cet esprit, il sera nécessaire que des
systèmes d'aide à la décision super-intelligents viennent
aider à la formulation d'hypothèses réutilisant l'ensemble
des informations disponibles dans les bases de connaissances accumulées.
Ainsi l'Europe tout entière pourrait-elle s'engager dans une pratique
de renouvellement guidée par un langage vraiment mobilisateur.
(1) Jean-Louis Dessalles a montré que
l'hypothèse du langage afficheur-contesté peut être
testée en permanence avec des algorithmes génétiques,
aux différentes échelles souhaitées : petits groupes
ou groupes plus ou moins grands résultant du regroupement de groupes
de tailles diverses.
Auteurs à consulter
Pierre Bergé, Yves Pommeau, Monique Dubois-Gance, Des
rythmes au chaos Editions, Odile Jacob, 1994
Alain Cardon, Conscience
artificielle et systèmes adaptatifs, Eyrolles, 1999
Antonio Damasio, Le
sentiment même de soi, Editions Odile Jacob, 1999
Richard Dawkins, Le
gène égoïste, Armand Colin , 1990
Daniel C. Dennett, La
conscience expliquée, Editions Odile Jacob, 1991-1993
Jean-Louis Dessalles, L'ordinateur
génétique, Hermès 1996, Aux
origines du langage, Hermès, 2000
Gerald Edelman, Comment
la matière devient conscience, Odile Jacob, 2000
Walter Freeman ,How
brains make up their minds, Phoenix, 1999
René Girard, Des choses cachées depuis la fondation
du monde, Grasset, 1978, Voir sur cet auteur http://www.cottet.org/girard/gbiblio.htm
Michio Kaku, Visions - Comment la science va révolutionner
le XXIe siècle, Albin Michel, 1999.
La suite au prochain numéro. Chapitre
4, section 3. Machines à inventer intelligentes
Automates Intelligents © 2001
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