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17
Mai 2001
J.P
Baquiast
Eléments de
définitions :
L'hypothèse du langage afficheur-contesté. Aux sources
de la démocratie
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NB: L'article ci-dessus fait de larges empreints
au livre remarquable de Jean-Louis
Dessalles, Aux origines du langage, analysé par nous
précédemment.
Nous allons partir du postulat suivant, à partir
duquel s'enchaîneront les autres paragraphes : les groupes
d'hominiens primitifs sont en compétition permanente pour
la survie, avec les autres espèces vivantes d'abord, mais
aussi entre eux.
Les hominiens primitifs sont eux-mêmes en compétition
entre eux, mais la constitution de groupes est pour eux vitale.
Ils s'agrègent donc à des groupes ayant la capacité
de leur offrir les meilleures chances de survie.
Les groupes les plus aptes à la survie sont
ceux disposant de la plus forte cohésion.
Du fait d'une mutation au hasard ayant réussi,
c'est par le langage que les groupes d'hominiens assurent leur cohésion
plutôt que par des pratiques gestuelles : partage de proie,
épouillage, etc.
Le langage se développe, depuis les proto-langages
jusqu'aux langages élaborés permettant les raisonnements
et la mise en mémoire de données d'expérience,
sous l'influence des leaders de groupe. Le leader affiche par le
langage sa compétence à mener le groupe. D'abord en
signalant les faits nouveaux. Ensuite en rappelant, toujours par
le langage, l'expérience du groupe de façon à
utiliser celle-ci pour faire face aux difficultés, et l'enrichir
(Fonction de remémorisation-capitalisation).
Mais les membres du groupe (associés) ne suivent
pas le leader par simple mimétisme ou entraînement.
Ils se considèrent eux aussi comme des leaders virtuels :
ils n'acceptent la primauté du leader qu'après avoir
testé sa compétence. Ce test est en fait continu.
C'est par le langage que s'effectuent ces tests. Chaque assertion
du leader est questionnée, ou contredite. Le leader argumente.
Seuls sont retenus par les associés les arguments réellement
convaincants. Ainsi les leaders ne sont pas encouragés à
se vanter de compétences qu'ils n'ont pas. Les associés
restent compétents, même lorsqu'ils acceptent - toujours
sous réserve d'inventaire - la direction du leader. Maintenir
leur compétence propre est pour eux la garantie qu'un leader
tenté par la dictature ne prendra pas le pouvoir.
Par conséquent, le langage, qui sert de véhicule
à ces affichages et tests de pertinence, se développe
en permanence, tant sur le plan des fonctions que des contenus
mémorisés. La dialectique leader-associés peut
prendre toutes les formes possibles, depuis la conversation quotidienne
(babillage, obéissant à des règles strictes
d'affichage-contestation) jusqu'à la discussion d'hypothèses
scientifiques dans des instances académiques. C'est tout
ceci que l'on peut résumer par la théorie du langage
afficheur-contesté, dont la paternité appartient,
nous l'avons dit, à Jean-Louis Dessalles(*).
Les différentes mutations génétiques
et culturelles caractérisant l'hominisation, notamment l'apparition
de l'appareil phonateur, les aires cérébrales dédiées
au traitement du langage, les langues elles-mêmes, le développement
des contenus rationnels et scientifiques véhiculés
par les mots et les raisonnements, ont été sélectionnées
non pas en vertu de leur mérite propre, mais parce qu'elles
ont assuré - jusqu'à ce jour - les survies des groupes
en ayant bénéficié. Si ces mutations, pour
une raison ou une autre, cessaient d'être efficaces, elles
disparaîtraient, et l'hominisation avec elles.
Les échanges langagiers sont particulièrement
favorables à la naissance et au développement des
mèmes. L'existence de ceux-ci ne remet pas en cause le schéma
énoncé ci-dessus. Le langage afficheur se traduit
le plus souvent par l'énoncé de mèmes que le
leader a capté et reprend à son profit (d'une façon
souvent inconsciente). Mais les associés peuvent combattre
les mèmes du leader en faisant appel à d'autres mèmes.
La capitalisation des contenus d'expérience au sein des langages
repose en partie sur l'archivage et la redistribution de mèmes.
Les mèmes évoluent selon les lois de la sélection
darwinienne, en superposition de l'évolution des groupes
et de leurs associés. Si une mutation apparaît au niveau
d'un même, du fait d'une innovation introduite par un leader
ou un associé, elle se propage ou non en fonction de la sélection
que lui impose le milieu utilisateur du langage. Il y a des mèmes
simplistes et des mèmes très complexes (théories
scientifiques) dont les chances de survie respectives ne peuvent
être prédites à l'avance.
Ce qui est décrit ici est le mécanisme
sous sa forme optimum. Il arrive que, dans des groupes, le leader
s'impose par des arguments moins favorables à la survie du
groupe : par la force, par le mensonge. Cette stratégie réussit
lorsque les associés de leur côté renoncent
à tester la compétence du leader et suivent celui-ci
par mimétisme, ou entraînement d'ordre non langagier.
Ces groupes ont-ils moins de chance de survie que ceux où
la dialectique leader-associés se poursuit en permanence
à travers le langage ? L'expérience montre qu'historiquement,
les deux types de regroupement se sont développés
en parallèle, dans des aires géographiques différentes,
mais aussi par recouvrement au sein de mêmes aires géographiques
ou sociales. Rien n'assure à terme que l'un l'emportera sur
l'autre à l'avenir. Ils pourront éventuellement fusionner
progressivement, plutôt que lutter jusqu'à la disparition
de l'un des protagonistes. Ce serait l'hypothèse la plus
favorable à la survie de l'humanité telle que nous
la concevons, mais pas nécessairement à la survie
des minorités les plus évoluées ou activistes,
dans chacun des types de regroupement.
Chez les hominiens primitifs, les groupes étaient
en compétition entre eux, mais peu fréquemment et
à petite échelle compte tenu de la dispersion géographique
et du peu de diversification de leurs comportements. Les groupes
humains modernes sont au contraire en compétition permanente
et à grande échelle, derrière leurs leaders.
Les groupes eux-mêmes sont devenus multiples, par la taille,
par la nature de leurs intérêts et activités,
par la qualité de leurs leaders et de leurs associés.
En simplifiant, on distinguera les groupes familiaux, les associations,
les entreprises, les administrations et les Etats, mais aussi les
regroupements par croyances (sur le plan de l'irrationnel) ou par
écoles philosophiques et scientifiques (sur le plan du rationnel),
ainsi que de nombreuses autres sortes de groupes. Il sera nécessaire,
pour étudier chacun d'eux, d'identifier les modes de leadership
et d'associations, les modalités d'expression des langages
afficheurs et de la contestation de ceux-ci., les grands mèmes
correspondant à la mémorisation et à la circulation
des contenus cognitifs respectifs.
La compétition entre groupes entraîne
de nombreux regroupements, destinés à assurer la survie
collective des groupes regroupés. Chacun de ceux-ci, dans
un regroupement de groupes, se comporte comme un associé
dans un groupe individuel. Les groupes associés élisent
un groupe leader, ou un leader de groupe leader, à condition
d'être satisfaits, après l'avoir testée, de
son aptitude au leadership.
En apparence, plus les groupes sont vastes, en regroupant
un grand nombre de petits groupes, plus le langage afficheur du
leader devient sommaire, et difficilement questionnable par les
associés. Cela tient sans doute à la perte de portée
du langage sophistiqué, et à la difficulté
croissante des contestations langagières, dans les groupes
de groupes importants. Diverses circonstances, par ailleurs, facilitent
la prise de pouvoir de leaders ayant perdu la compétence
d'assurer la survie du groupe par la pertinence de leur langage,
tout en conservant leur leadership par la force, ou avec d'autres
arguments laissant une large place au mimétisme ou au suivisme
des associés. Mais peut-être ne s'agit-il que d'une
apparence. Dans les groupes ayant déjà acquis par
eux-mêmes une forte compétence langagière, l'assimilation
à des regroupements plus vastes se négocie à
partir d'argumentations faisant une plus large place à la
rationalité de type scientifique. C'est ainsi que des leaders
charismatiques, faisant en permanence appel à l'irrationnel
(mysticisme, culte de la personnalité) peuvent entraîner
de grands ensembles de populations. Mais ces mêmes leaders
auront beaucoup plus de mal à être pris au sérieux
dans des sociétés dont les membres ou associés
ont depuis longtemps une grande habitude de la contestation interne.
Il est légitime de qualifier ces derniers groupes de démocratiques,
démocratie plus ou moins marquée évidemment
selon les groupes.
Insistons sur le fait que rien ne garantit que les
groupes ou ensembles de groupes démocratiques aient plus
de chances de survie, dans la compétition entre groupes,
que ceux l'étant moins. Si les groupes non-démocratiques
disposent de ressources naturelles plus grandes, ou font appel à
des moyens de compétition utilisant la force, par exemple,
l'habileté langagière gage de cohésion interne
des groupes démocratiques ne suffira pas à assurer
leur survie.
Finalement, la survie des groupes démocratiques
dépendra de leur aptitude à utiliser pleinement les
ressources de leurs associés. Dans cette optique, il faudra
inventer en permanence les solutions les plus aptes à assurer
le bon fonctionnement de la circulation des informations et des
compétences, ainsi que la contestation interne et l'apport
de valeur ajoutée en résultant. Toutes les solutions
imaginables ne seront pas également efficaces. Il faudra
donc organiser les méthodes pour générer et
tester sans arrêt de nouvelles solutions, capables de résister
aux nouvelles contraintes de l'environnement.
On distinguera deux catégories de solutions
favorisant la démocratie dans les groupes. Parmi la première,
on privilégiera celles donnant aux leaders les meilleurs
moyens d'accroître leurs compétences, s'informer, émettre
des hypothèses puis des discours de la façon la plus
pertinente possible (afficher des stratégies), faire connaître
leurs idées et projets aux associés, tenir compte
de leurs réactions, ainsi que des réponses de l'environnement.
Parmi la seconde catégorie de solutions démocratiques,
on privilégiera celles donnant aux associés toutes
possibilités d'être informés des choix des leaders,
de les contester, d'accroître ce faisant leur propre compétence
et, si besoin était, de se regrouper pour contester un leader
qui ne respecterait pas la règle du jeu démocratique.
On voit que ces deux types de solutions supposent un
large usage, sur un mode très décentralisé,
des réseaux de production et d'échange des informations.
Elles supposent aussi une vaste diffusion des contenus de connaissance
et de savoir, comme des outils d'expertise et d'aide à la
décision. Lorsque des automates hyper-intelligents auront
vu le jour, se posera la question des modalités de leur usage.
S'ils sont réservés aux leaders, la démocratie
sera en péril. Si au contraire, ils s'insèrent dans
des réseaux d'accès à la compétence
collective, le caractère démocratique du groupe se
trouvera renforcé.
Les partisans des solutions démocratiques de
cohésion des groupes peuvent-ils agir rationnellement pour
accroître la portée des méthodes et outils susceptibles
d'encourager la démocratie, dans la perspective évidemment
d'accroître la compétitivité des groupes démocratiques
auxquels ils sont associés ? A première vue, l'hypothèse
d'une volonté en faveur de la démocratie et de la
compétitivité n'a pas de sens. Degré de démocratie
et succès compétitif se mesurent a posteriori et non
a priori. Par ailleurs, les solutions susceptibles de servir cette
finalité ne peuvent être définies à l'avance,
car alors elles s'inspireraient de l'expérience du passé,
laquelle peut se révéler inadaptée à
des changements dans l'environnement compétitif. Il est donc
nécessaire que ces solutions fassent un large appel à
l'heuristique, à la recherche ouverte de nouvelles solutions.
Celles-ci, sur le mode des algorithmes génétiques,
devront être testées, dans des modèles d'abord,
dans la vraie vie ensuite, pour que les solutions les plus opportunes
émergent seules.
Mais il faut attirer l'attention sur un point important.
Le fait que, dans les groupes démocratiques, l'idée
qu'il faille faire appel à des mécanismes ouverts
de recherche et sélection de stratégies et solutions
constitue sans doute un acquis évolutif important (voir notre
précédent article : La
commande "recherchez solution"). Le fait que cette commande
tourne en boucle dans les sociétés et dans les esprits
caractérise ce que l'on pourrait appeler le libre-arbitre
conscient. Lorsque j'agis, sous l'impulsion de ladite commande,
pour rechercher une solution ou une idée neuve, je m'affranchis
des contraintes du reste de mon environnement, et j'affirme ainsi
ma liberté d'agent intelligent. C'est tout ce que je peux
faire. La suite est affaire de compétition darwinienne entre
facteurs qui me dépassent. Mais c'est déjà
beaucoup. Aucun être vivant n'est semble-t-il capable de cette
performance, faute que son génome ou sa culture n'ait vu
émerger, et n'ait sélectionné les programmes
adéquats.
(*)
Ce dernier a montré que l'hypothèse
du langage afficheur-contesté peut être testée
en permanence avec des algorithmes génétiques, aux
différentes échelles souhaitées : petits groupes
ou groupes plus ou moins grands résultant du regroupement
de groupes de tailles diverses.
Automates Intelligents © 2001
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