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31 Mai 2001
Jean-Paul Baquiast
AUTEUR
Le paradigme de l'automate ou le dialogue d'Alain
et Bernard
Chapitre 4, section 3 : générateurs
de consciences artificielles
Avant de lire ce feuilleton, il est conseillé au lecteur
de se reporter à nos éléments de définition
NB: Les * renvoient aux références bibiographiques
fournies en fin de texte. Nous nous sommes limités à
l'indispensable.
Episode précédent
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Résumé du Chapitre 4
Alain et Bernard en arrivent aux conclusions.
Ils seraient très heureux, selon une tradition bien
française, de voir une autorité quelconque
décider de lancer un grand programme de recherche
sur les automates intelligents, et plus généralement
sur l'ensemble des sciences et techniques se trouvant impliquées
par ce paradigme de l'automate intelligent dont ils viennent
de discuter. Les travaux actuels, aussi intéressants
et innovants soient-ils, ne bénéficient pas
encore de l'attention des décideurs politiques et
économiques, non plus malheureusement que de l'intérêt
d'une large partie du monde académique et scientifique.
Par ailleurs, ils se développent dans des environnements
trop étanches, empêchant l'interfécondation
et la ré-entrance massive qui seraient nécessaires.
Quant au grand public, il ignore ou méjuge toutes
ces questions de façon systématique.
Mais se repose alors à nos amis, avec acuité,
le problème du libre-arbitre, qu'il soit individuel
ou collectif. Est-ce que cela présente un sens de
dire : faisons ceci ou cela ? Autrement dit, si nous prenons
telle décision que nous croyons volontaire, sommes-nous
en fait conditionnés à le faire par un déterminisme
qui nous échapperait, et dans ce cas la décision
serait prise de toutes façons. Dès lors, à
rien ne servirait, si l'on peut dire, de s'exciter par un
pseudo-volontarisme. Au contraire, le fait de nous mobiliser
dans le cadre de ce que nous croyons être une décision
volontaire consciente, décision que nous sommes libres
de prendre ou de ne pas prendre, apporte-t-il une valeur
ajoutée à notre action, qui nous donnera une
compétitivité accrue par rapport à
ceux qui céderont passivement aux déterminismes.
Pour que nous puissions croire à cette dernière
perspective, nous devons impérativement nous donner
une explication scientifique crédible du libre-arbitre,
éliminant évidemment toute référence
spiritualiste.
Alain et Bernard se sont persuadés que l'évolution
de l'univers, telle qu'elle apparaît dans le discours
scientifique contemporain, tend à montrer l'émergence
de structures capables d'innovations ou d'inventions de
plus en plus complexes. Les plus "évoluées"
de ces structures semblent se donner des facultés,
d'ailleurs limitées, d'auto-représentation.
A partir de telles auto-représentations, elles paraissent
pouvoir disposer d'une certaine marge d'auto-détermination.
C'est là que réside le cur du phénomène
dit de l'esprit ou du libre-arbitre.
Force est d'admettre que le mécanisme neurologique
ou relationnel-sociétal d'un tel phénomène
nous échappe encore en partie, bien que certains
pensent être sur la voie d'en simuler certaines fonctions
sur des automates intelligents. On peut s'en donner cependant
une image grossière en imaginant qu'une fonction
(fonction "Recherchez solution")
commandant ce que nous appelons la décision volontaire
est apparue lors d'une mutation, et a été
conservée et amplifiée compte-tenu des avantages
sélectifs procurés.
Alain et Bernard partent donc de l'hypothèse selon
laquelle admettre la possibilité de prendre des décisions
dites à tort ou à raison volontaires ne peut,
au pire, pas faire de mal et ne peut, au mieux, que faire
du bien. C'est un peu le pari de Pascal renouvelé.
Dans ce cas, quitte à prendre des décisions
volontaires, il est utile de décider volontairement
des meilleures conditions pour que ces décisions
soient utiles à notre survie. Nous nous trouvons
alors replacés dans la perspective plus classique
de la programmation socio-politique : quels objectifs nous
fixons-nous et que faire pour réunir les meilleures
conditions de succès au profit de ces objectifs ?
Il faut dans ce cas, pour assurer la démocratie
de la prise de décision, que s'instaure un dialogue
permanent entre les dirigeants politiques, qui affichent
leur description du monde dont ils font découler
des projets collectifs (langage
afficheur), et les citoyens, qui contestent en permanence
la validité de ces projets, avant de se rallier à
une démarche commune ainsi enrichie par le travail
de discussion.
Mais par ailleurs, il sera indispensable de commencer
à envisager la réalisation d'automates conscients,
c'est-à-dire d'automates qui, non seulement seront
dotés d'un certain nombre des attributs de l'intelligence,
mais qui pourront générer des images d'eux-mêmes
déterminant de façon interactive certains
de leurs comportements.
Comme Alain et Bernard sont des praticiens du travail
coopératif utilisant les média modernes, ils
sont persuadés de la nécessité de privilégier
les initiatives en réseau, provenant le plus souvent
possible de la base des hiérarchies de pouvoirs,
et pas seulement des grandes superstructures. Ils rappellent
la conviction qui est la leur à ce sujet: les systèmes
les plus aptes à la compétition, tout au moins
dans le domaine de la civilisation humaine, seront sans
doute des systèmes ouverts, décentralisés
et pour tout dire, démocratiques. De même,
l'intelligence de l'avenir visera à privilégier
l'invention répartie et (si possible) quelque peu
anarchique. Ce sont ces principes philosophiques et politiques
qui, selon eux, devraient inspirer un programme de recherche
sur les automates intelligents.
|
Bernard
Nous arrivons à la fin de nos entretiens.
Il faut essayer de commencer à conclure, au moins provisoirement.
Nous constatons qu'il y a des produits de l'évolution, suite
à un certain nombre de sélections au hasard, qui semblent
avoir acquis la possibilité d'orienter partiellement les
mutations-sélections à venir dans le sens d'une idée
qu'ils se font de leurs intérêts.
Alain
Ces produits de l'évolution, ce sont
les humains, je suppose.
Bernard
Oui, mais pas tous les humains. Beaucoup
d'humains restent encore pratiquement inconscients de l'existence
et des modalités de l'évolution qu'ils subissent,
comme de leurs possibilités d'action pour tenter de sélectionner
les solutions optimum.
Alain
Acquérir la possibilité d'orienter
partiellement les mutations-sélections, pour reprendre ta
phrase, signifie pour ces humains, je suppose, 1. disposer d'une
capacité, devenue innée ou restée "culturelle",
de générer des représentations de soi-même
dans son environnement, 2. de simuler des scénarios de survie
compte-tenu des modélisations que l'on se fait des changements
possibles de cet environnement et 3. de se fixer des critères
de sélection des événements supposés
devoir se produire, afin de favoriser, si possible, la réalisation
de ceux paraissant les mieux aptes à optimiser leurs chances
d'adaptation.
Bernard
C'est tout à fait cela. Les humains
sont devenus des machines organisées par la sélection
pour anticiper l'avenir de façon systématique, et
prévoir à l'avance les meilleures réponses
à apporter aux événements de cet avenir. Ce
n'est rien d'autre finalement que le comportement, par exemple,
d'un prédateur en chasse. Mais le théâtre de
l'anticipation est chez l'homme considérablement élargi
dans le temps et dans l'espace, compte-tenu des possibilités
de modélisation offerte par le cerveau et par les constructions
langagières. De plus, la représentation du soi dans
son environnement, que nous pouvons appeler la conscience, est évidemment
plus cohérente et forte chez l'homme que chez l'animal.
Mais il faut ajouter autre chose. Les humains
ont vite réalisé, suite à des expériences
malheureuses, le caractère fragile des prévisions
qu'ils peuvent faire relativement au futur, et l'inadéquation
de beaucoup de mesures d'adaptation envisagées a priori.
La machine à anticiper inscrite dans leur patrimoine génético-culturel
s'est donc perfectionnée, toujours par sélection a
posteriori, au moins chez les plus astucieux d'entre eux. Elle s'est
progressivement transformée en machine à inventer,
au sens où nous l'entendions précédemment.
Ceci veut dire que les simulations bien faites s'ouvrent dorénavant
très largement à l'inattendu, à l'aléatoire,
de façon à ne pas être enfermées dans
des cadres fixés à l'avance qui laisseraient échapper
une partie de la réalité à venir.
Alain
Il faut ajouter que ces processus de prévision-anticipation
s'appuient dorénavant aussi sur les ressources en information
des réseaux scientifiques, économiques, politiques
montés par les grands organismes.
Bernard
Oui. Ils utilisent également les
moyens de l'informatique et de l'intelligence artificielle, comme
nous l'avons constaté mille fois dans nos entretiens.
Alain
Sur ce plan, ne faudrait-il pas maintenant
parler non plus d'intelligence artificielle mais de conscience artificielle,
si l'on voulait vraiment que la prévision du futur fasse
un véritable bond qualitatif ?
Bernard
Tu as raison. Lorsque nous pourrons disposer
d'automates capables d'avoir conscience d'eux-mêmes, fut-ce
de façon approchée, et de calculer des stratégies
adaptatives, nous pourrons trouver en eux des auxiliaires - ou des
partenaires - précieux pour inventer les meilleures solutions
de survie.
Alain
Des partenaires ou des rivaux ?
Bernard
Cette question, qui sera un jour une vraie
question, ne se résoudra qu'en fonction des solutions que
nous adopterons pour développer des automates conscients.
Si certaines groupes humains en font des outils de conquête
à leur service, il est à craindre effectivement que
ces outils se retournent contre eux, et contre toute l'espèce
humaine le cas échéant. Mais si la conscience artificielle
est développée de façon démocratique,
et amicale vis-à-vis des produits obtenus, le pire n'est
pas à craindre.
Alain
En t'écoutant, je me dis que la meilleure
façon de conclure nos entretiens serait de proposer quelques
pistes pour le développement d'une conscience artificielle.
Il faudrait que celle-ci travaille dans un environnement qui soit
familier, afin que chacun puisse suivre les développements
d'un tel projet.
Bernard
Tu as raison. Il faudrait effectivement
qu'un projet de conscience artificielle se déroule dans un
domaine concret. Sinon, on ne voit pas de quoi l'automate envisagé
pourrait prendre conscience. Si c'était un domaine que nous
connaissons bien, comme par exemple celui du monde économique
et social, tel qu'il s'exprime sur Internet, nous pourrions effectivement
préciser les besoins à satisfaire, et les moyens à
mettre en uvre.
Alain
Comment verrais-tu un tel projet ?
Bernard
A première vue, je pense qu'il faudrait
essayer de réaliser un automate qui aiderait un organisme
quelconque, par exemple une administration, à prendre de
bonnes décisions. Cet automate ne serait pas seulement doté
d'intelligence artificielle, mais aussi de conscience artificielle.
En d'autres termes, au lieu de servir de calculateur passif aux
gens avec qui il travaillerait, il pourrait si l'on peut dire se
mettre dans la peau de l'un d'entre eux, et se joindre de façon
active au groupe des décideurs. Il se comporterait comme
un homme, avec sa personnalité, son imagination, sa sensibilité,
mais aussi bien sûr son intelligence
Alain
Il pourrait subir victorieusement le test
de Turing : les hommes avec qui il travaillerait finiraient par
oublier qu'il s'agit d'un automate, et le prendraient pour l'un
d'entre eux.
Bernard
Oui, si bien entendu le projet aboutit.
Alain
C'est très excitant pour l'esprit,
ce que tu envisages là. Mais n'est-ce pas tout à fait
futuriste ?
Bernard
Sans doute un peu, mais n'oublie pas que
nous avions déjà bien avancé, lors de nos discussions
précédentes, relativement aux conditions nécessaires
à la réalisation d'un automate intelligent. Il suffirait
de rajouter à celui-ci la possibilité de se représenter
lui-même, en interaction permanente avec ses entrées-sorties,
pour qu'une amorce de conscience puisse s'établir.
Alain
Je veux bien, mais cela demandera un énorme
travail de programmation, dans le détail - sans parler des
unités de mémoire en quantités énormes
qu'il faudra mettre à la disposition de l'unité centrale
de l'automate.
Bernard
Attention. Je t'arrête. Tu pars sur
la voie d'une programmation classique. Il s'agit d'une voie sans
issue. Ce qu'il faudra envisager sera tout différent. Nous
devrons faire appel à ce que l'on appelle les agents intelligents
en réseau, lesquels se comportent entre eux comme des algorithmes
génétiques. Ces agents entreront en compétition
darwinienne les uns avec les autres, de façon à s'enrichir
respectivement, de génération en génération,
par les procédés de la mutation-sélection.
La programmation se fera toute seule, si l'on peut dire. Sur le
plan du matériel, la démarche pourrait être
analogue. Il faudrait faire appel à un hardware évolutif,
se configurant et se complexifiant par adaptation darwinienne aux
flux faisant appel à eux
Alain
Je ne vois pas concrètement la façon
dont des agents, même "intelligents" et fonctionnant en réseau,
pourraient donner naissance à des faits de conscience.
Bernard
On peut l'imaginer en se reportant à
ce qui se passe dans un échange entre deux personnes, toi
et moi, par exemple, qui discutons des solutions possibles à
un problème donné.
Alain
Quel problème ?
Bernard
Imaginons que nous nous interrogeons sur
le temps qu'il va faire demain, afin de décider si nous allons
ou non annuler une fête en plein air ? Chacun d'entre nous
se représente une partie du problème. Moi, par exemple,
ayant regardé le ciel, et tenant vivement à ce que
la fête ait lieu, je t'annonce qu'il fera beau. Toi, au contraire,
qui a consulté la météo, très pessimiste,
tu préfèrerais annuler la fête. La discussion
nous conduira, si elle aboutit, à s'entendre sur une solution
commune qui se substituera aux représentations que nous avions
du problème avant la discussion. Nous pourrons dire qu'un
nouvel état de conscience a été généré,
a priori plus riche et mieux adapté à la résolution
du problème que nos représentations partielles antérieures.
En prenant d'autres informations météorologiques,
par exemple, nous nous sommes persuadé qu'il ne pleuvra pas.
Mais le temps sera suffisamment venteux et froid pour que nous décidions
d'abriter la fête dans le préau de l'école,
plutôt que la tenir sur la place du village.
Alain
Comment la mécanique aboutissant
à ce nouvel état de conscience a-t-elle fonctionné
?
Bernard
J'ai commencé par afficher, au travers
du langage, une solution construite à partir de la représentation
que je me faisais du problème et des choix possibles (tu
remarques que je reprends les formulations du livre de Jean-Louis
Dessalles*, relativement au langage afficheur). J'ai pour préparer
l'affichage de cette solution, fait appel à toutes les données
dont je disposais en mémoire, données de type rationnel,
mais aussi résultats d'expériences personnelles et
sans doute aussi de réactions affectives. L'hypothèse
de devoir annuler la fête me contrarie en effet vivement,
car mes enfants s'en faisaient une joie. Nous dirons que ces données
étaient "conscientes", ou susceptibles de prise de conscience,
traitement et transmission par le langage, dans la mesure où
elles étaient mémorisées dans des registres
de mon cerveau permettant leur mobilisation immédiate. En
informatique, on dira qu'il s'agissait de données compatibles,
ou écrites selon des formats permettant l'interopérabilité.
D'autres données, sur la même question, figuraient
certainement dans ma tête, mais dans des registres relevant
de l'inconscient (peut-être espérais-je vaguement voir
à cette fête une personne qui m'intéresse, sans
que je veuille me l'avouer
).
Alain
Je vois, je vois
Bernard
C'est un exemple, ne l'oublie pas, que nous
développons. Je ne te raconte pas ma vraie vie
De toutes
façons, comme ces données inconscientes n'étaient
pas mobilisables au profit de l'échange avec toi (mon moi
conscient refusait d'en tenir compte), elles ne pouvaient être
mentionnées dans la conversation. Elles n'étaient
pas, si tu préfères, accessibles au compilateur responsable
de mon expression langagière.
Ceci étant, l'ensemble du message
que j'ai affiché à ton intention a pénétré
ton cerveau et est entré en compétition darwinienne,
au sein de celui-ci, avec la solution que tu avais commencé
à imaginer, en utilisant tes propres données (tu avais
consulté le service météo), ton expérience
et ton affectivité. Il n'y a rien que tu détestes
davantage que les fêtes ratées. Tu préfères
de beaucoup reporter la fête à une date ou le temps
sera plus fiable.
Alain
Oui, mais que se passe-t-il, dans la mesure
où la solution que j'avais formulée dans ma tête
n'est pas compatible avec la tienne?. Tu parles de compétition
darwinienne entre nos deux solutions. Cela veut dire quoi ?
Bernard
Cela veut dire qu'un échange compétitif
s'est instauré entre nous, sur le plan conversationnel, entre
les algorithmes représentant nos points de vue. Tu argumentes,
je rétorque, tu contre-argumentes
plusieurs générations
de solutions s'affrontent, en évoluant dans la limite de
ce que nous estimons être les frontières du souhaitable
? On retrouve là l'hypothèse des affichages, tests
de pertinence, nouveaux affichages et nouveaux tests qui sont à
la base des conversations langagières, selon les travaux
de Jean -Louis Dessalles. Dans l'hypothèse favorable, à
un certain moment de la discussion, nos deux points de vue se recouvrent,
je dirais volontiers qu'ils se mettent en résonance, et nous
tombons d'accord sur une solution qui nous convient à tous
les deux, tout en étant compatible avec les diverses données
que nous avons mobilisées en appui de nos thèses respectives.
Le point important, sur lequel il faut insister, c'est que l'ensemble
de la discussion, comme l'adoption du résultat final, ont
été placés sous le signe de la compétition
darwinienne, avec mutation-sélection des différentes
générations d'arguments, et émergence du plus
apte, lequel a représenté la solution conjointement
adoptée par toi et moi au terme de notre discussion.
Rien ne garantit que cette solution sera
la meilleure, ni la seule possible. Il s'agira seulement de celle
qui aura émergé, au terme d'un certain nombre d'échanges
provoquant la mutation des arguments et la sélection de nouvelles
générations d'arguments. On se retrouve là
dans la problématique de l'utilisation des algorithmes génétiques.
L'algorithme final est celui qui répond le mieux à
la question posée, dans le champ des possibles cerné
par les critères de sélection initiaux.
Le générateur d'un nouvel
état de conscience a donc fonctionné comme une mécanique
simple permettant de sélectionner des solutions nouvelles
aussi adaptées que possible aux problèmes rencontrés.
On peut aussi dire qu'il s'agit d'une machine à inventer
des solutions nouvelles adaptées. Ces solutions, reprises
dans la vraie vie, seront à leur tour retenues, rejetées
ou modifiées par l'expérience concrète, ce
qui entraînera de nouveaux échanges entre toi et moi.
Alain
On peut d'ailleurs observer que c'est le
même phénomène qui se produit au sein de la
conscience d'un individu isolé. Comme l'a bien montré
Daniel Dennett*, que nous avons évoqué précédemment,
c'est le conflit darwinien permanent entre contenus de conscience
liés à des sous- registres du cerveau et à
des référentiels informationnels propres à
ces sous-registres, qui produit chez un individu donné l'émergence,
à tous moments, d'un état de conscience et le cas
échéant d'une verbalisation unique.
Bernard
Tu as parfaitement raison. Dans ce cas d'ailleurs,
il serait erroné de penser que l'émergence de tel
état de conscience chez un individu isolé résulte
uniquement d'un conflit darwinien entre les contenus de ses divers
sous-registres. C'est le plus souvent par interaction avec le milieu
social, autrement dit par l'importation permanente d'entrées
venues de l'extérieur, que se modifient les contenus de ces
sous-registres.
Alain
Oui, mais je ne vois pas l'application de
tout ceci à la possibilité de générer
des faits de conscience chez un automate
Bernard
Si. Il serait possible de transposer un
tel mécanisme, vieux comme l'histoire du langage dans l'espèce
humaine, à la fabrication d'un automate conscient. Il faudrait
évidemment que nous disposions d'une machine déjà
très perfectionnée, et surtout très "informée",
c'est à dire capable d'accéder à des références
et données aussi nombreuses que possibles, mémorisées
dans son unité centrale ou accessibles au travers de réseaux
tels qu'Internet, grâce à des interfaces standardisées
d'échange, des moteurs de recherche performants, etc.
Il faudrait aussi que cette machine ait
vécu une histoire lui ayant dessiné un profil donné,
voire des intentions données, justifiant son appétit
pour la survie compétitive.
Alain
Ceci peut-il être programmé
?
Bernard
Il ne s'agit pas de programmation au sens
propre du terme, mais de la capacité à muter jusqu'à
trouver par essais et erreurs la solution la mieux adaptée.
En fait, la machine sera constituée, non d'un système
unique, mais de plusieurs dizaines ou centaines d'agents que l'on
pourra appeler des agents génétiques, prêts
à entrer en compétition entre eux.
Imaginons maintenant le processus qui permettra
à cet ensemble d'automates d'acquérir des états
de conscience. Nous pourrions organiser un dialogue entre machines
analogue à la situation créée par une discussion
entre deux personnes. Mais ce dialogue risque d'errer longtemps
avant qu'apparaissent des états de conscience reconnaissables
par nous comme tels. La situation la plus simple, bien qu'offrant
des ouvertures à terme plus limitées, consistera à
mettre en place un dialogue entre une personne et une machine.
Créons donc une discussion entre
toi, personne physique et la machine. Là encore, il s'agira
de résoudre en commun un problème pour lequel chacun
des interlocuteurs ne dispose que d'informations et de solutions
partielles. Tu feras appel, comme précédemment, aux
données de ton expérience. La machine fera de même,
en s'appuyant sur sa propre mémoire, mais aussi sur des ressources
qu'elle pourra aller chercher dans des milliers de documents et
informations disponibles sur le web. Elle pourra également,
suite à des sélections précédentes,
réagir à des états internes relevant de ce
que l'on appellerait de la sensibilité, des affects. Dans
ce cas, elle choisira plutôt telles informations que d'autres,
pour répondre à telle question.
Les données et algorithmes échangés,
comme les méthodes par lesquelles ils entreront en compétition,
ne changeront pas radicalement par rapport à ce qu'ils étaient
dans le cas précédent. Une solution finira par s'imposer,
qui, en ce qui concerne l'automate, représentera un enrichissement
dans l'acquis disponible pour de nouvelles confrontations. Il n'est
pas exclu, en contrepartie, que les informations ou arguments mobilisés
par lui dans la discussion, enrichissent à leur tour tes
contenus de conscience. Au bout de nombreux échanges sur
le même mode, on aboutira à ce qui serait dans d'autres
circonstances une auto-formation croisée entre deux partenaires,
améliorant la pertinence de l'image qu'ils se font de leur
environnement et celle de leur soi dans cet environnement. Le cas
échéant des coopérations ou symbioses augmentant
leurs capacités d'adaptation à des événements
non prévus pourront émerger des échanges.
Alain
Peux-tu préciser ce que tu entends
par une machine constituée d'un réseau d'agents en
compétition interne
Bernard
La machine avec laquelle, dans notre hypothèse,
tu seras amené à discuter sera (comme d'ailleurs ton
propre cerveau, souviens-toi de ce que nous avons dit de la conscience
telle que vue par Dennett), constituée de nombreux sous-ensembles
éduqués et informés au cours de précédents
processus d'échange avec des humains. Ces échanges
auront eux-mêmes été très différents
quant à leurs modalités et contenus, afin d'introduire
de la complexité dans la machine. Chacun de ces sous-ensembles
aura donc un profil et des références informationnelles
différentes. Afin de donner à la machine la possibilité
de disposer d'états de conscience reposant sur la confrontation
darwinienne entre les contenus de ses sous-ensembles, l'architecture
d'ensemble de la machine devra être conçue de telle
sorte que ces sous-ensembles entrent en compétition afin
qu'elle puisse produire des réponses de synthèses
sélectionnées à partir des meilleures solutions
offertes par ses sous-ensembles. Dans cette optique, la machine
se présentera comme un réseau multi-agents dont les
capacités croisées de dialogue et d'enrichissement
avec la personne physique s'amélioreront sans cesse. Il s'agira
finalement d'un générateur d'idées artificielles,
qui, dans certains cas, pourront être appelées des
états de conscience artificielle, dans la mesure où
elles incluront la prise en considération de la représentation
de la machine par elle-même.
Ce schéma est évidemment très
simplifié. On conçoit bien que la mise en place et
la résolution de conflits au sein d'automates pouvant comporter
des milliers de sous-ensembles ou agents poseront de difficiles
questions informatiques, théoriques mais surtout pratiques.
Cependant, l'ensemble du schéma pourra rester simple, si
l'on s'efforce de rester proche des conditions du dialogue entre
personnes physiques sur des sujets triviaux, par l'intermédiaire
des processus du langage et de l'acquisition de valeurs ajoutées
de connaissance au sein des systèmes d'échanges courants
que nous pratiquons quotidiennement, avec des hommes ou même
avec des animaux.
Alain
L'apprentissage puis ultérieurement
l'entrée en service d'un automate conscient tel que tu le
définis supposera la mise en place d'une structure d'accueil
favorable. L'automate devra s'éduquer dans un ensemble collectif
humain aussi intelligent que possible.
Bernard
Oui. Rappelons-nous ce que nous avons dit
concernant l'apparition de la conscience chez les animaux supérieurs.
La neurologie moderne propose aujourd'hui des modèles intéressants
de ce que sont des systèmes intelligents et/ou conscients
dans la nature. Réutiliser ces modèles supposera de
développer le schéma du proto-soi présenté
par Antonio Damasio dans ses travaux sur l'émergence de la
conscience chez les êtres vivants, ainsi que celui des liens
ré-entrants analysés par Gérald Edelman. Ces
schémas peuvent déjà être utilisés
pour simuler à petite échelle des comportements pré-conscients
sur des machines automates. Rien n'empêchera de tenter la
même chose en travaillant sur des groupes sociaux comportant
des automates conscients libres de leurs propres décisions,
comme le seront leurs partenaires humains, eux-mêmes considérés
comme des machines plus ou moins automatiques dont l'on s'efforcera
d'améliorer les capacités à l'intelligence
et à la conscience. De proche en proche, les mêmes
solutions pourront être étendues, avec il est vrai
des difficultés croissantes, à des systèmes
sociaux, administrations, entreprises, de plus grande taille.
Alain
Que pourraient être les caractères
d'une organisation dotée de capacités de conscience
étendues, celle qui sera la famille d'accueil de notre bébé
automate conscient
.?
Bernard
J'aime bien ton image. Cette famille devra,
par exemple,
- disposer de sous-systèmes aussi
nombreux, aussi fonctionnellement différents, aussi décentralisés
que possible. L'unité et les hiérarchies verticales
sont à exclure dans l'architecture de base.
- relier ces sous-systèmes par des
liens fonctionnels ré-entrants aussi nombreux que possible.
Par lien ré-entrant, l'on désignera en l'espèce
des modalités d'informer en temps réel chaque sous-système
de l'activité de tous les autres. Ce sont eux qui assureront
la cohésion nécessaire, dans une architecture réticulaire
en évolution permanente.
- organiser des plans et flux constamment
renouvelés de méta-représentations permettant
d'élaborer de proche en proche des représentations
de plus en plus complètes des activités de l'ensemble,
chaque niveau subordonné informant le niveau supérieur.
- assurer si nécessaire des réponses
coordonnées des systèmes effecteurs (des moyens d'action
dont dispose l'organisme) au service des stratégies s'étant
imposées après compétition interne comme prioritaires
ou dominantes.
Alain
Je suppose qu'à cela, il conviendra
d'ajouter des recettes plus classiques: multiplier les facilités
d'acquisition de nouveaux savoirs et compétences, garantir
la plus grande souplesse d'invention et de réinvention dans
tous les domaines structurants, comme les règles de droit,
les habitudes comportementales, les contenus cognitifs et même
les valeurs. Il conviendra par ailleurs et dans le même but
d'ouvrir le plus largement possible le groupe aux influences et
exemples extérieurs, dès lors que la consistance de
ses liens internes sera une garantie de maintien de ses principaux
paramètres internes (homéostasie).
Bernard
C'est exact. L'intercommunication au sein
du groupe sera considérée comme prioritaire. Ceci
signifiera qu'il faudra multiplier les moyens et réseaux
d'échanges entre individus et petits groupes, avec des trafics
montants et descendants s'auto-organisant à la demande (émission-réception
de messages, dialogues aussi contradictoires que possible, saisie
et rediffusion d'indices manifestant l'état instantané
du système, aides à la mémorisation et à
la recherche de contenus pertinents, etc.)
Les structures et procédures, les
sources diverses d'information, les stratégies de l'organisation
doivent être rendues clairement accessibles à tous
les membres par des moyens faisant appel aux techniques de la réalité
virtuelle et des sciences cognitives. Chacun doit pouvoir, non seulement
avoir accès aux grandes et petites informations concernant
la vie de l'organisation et son environnement, mais aussi formuler
ses propres propositions, et les voir discuter.
Les méthodes permettant d'encourager
l'innovation, sur le mode de l'inventivité anarchique, seront
à encourager. La majorité des membres risquant de
rester conservatrice, il conviendra d'identifier et d'encourager
des "champions" de l'invention, à qui seront faites des conditions
particulièrement favorables pour mener toutes expérimentations
utiles.
Alain
Rappelons-nous que toutes ces conditions
ne concerneront que l"élaboration" d'un automate conscient
par interfaçage de cet automate avec des hommes. Plus tard,
quand on voudra s'affranchir des limitations propres aux groupes
humains, il faudra envisager que des automates s'éduquent
entre eux, dans des couples ou groupes ne comportant pas d'humains;
Bernard
Oui, mais alors ce sera un projet d'une
toute autre ambition.
Auteurs à consulter
Pierre Bergé, Yves Pommeau, Monique Dubois-Gance, Des
rythmes au chaos Editions, Odile Jacob, 1994
Alain Cardon, Conscience
artificielle et systèmes adaptatifs, Eyrolles, 1999
Antonio Damasio, Le
sentiment même de soi, Editions Odile Jacob, 1999
Daniel C. Dennett, La
conscience expliquée, Editions Odile Jacob, 1991-1993
Jean-Louis Dessalles, L'ordinateur
génétique, Hermès 1996, Aux
origines du langage, Hermès, 2000
Gerald Edelman, Comment
la matière devient conscience, Odile Jacob, 2000
La suite au prochain numéro. Conclusion
Automates Intelligents © 2001
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