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31
Mai 2001
J.P
Baquiast
Un générateur
automate d'états de conscience
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Les informaticiens et les automaticiens sont de plus
en plus intéressés par la possibilité de créer
des automates dotés de conscience. Comment pourrait-on concevoir
la mise en place d'une telle machine consciente ? On peut l'imaginer
en se reportant à ce qui se passe dans un échange
entre deux personnes, M et N, discutant des solutions possibles
à un problème compliqué. Chacune d'entre elles
se représente une partie du problème, et la discussion
les conduira, si elle aboutit, à s'entendre sur une solution
commune qui se substituera aux représentations qu'elles avaient
du problème avant la discussion. Nous pourrons dire qu'un
nouvel état de conscience a été généré,
a priori plus riche et mieux adapté à la résolution
du problème que les représentations partielles antérieures
de M et de N.
Comment la mécanique aboutissant à ce
nouvel état de conscience a-t-elle fonctionné ? M.
a commencé par afficher, au travers du langage, une solution
construite à partir de la représentation qu'il se
faisait du problème et des choix possibles. Il a pour cela
fait appel à toutes les données dont il disposait
en mémoire, données de type rationnel, mais aussi
résultats d'expériences personnelles et sans doute
aussi de réactions affectives. "A mon avis, je crois qu'il
va pleuvoir demain, parce que le ciel se couvre. Faut-il maintenir
notre pique-nique?" Nous dirons que ces données étaient
"conscientes", ou susceptibles de prise de conscience, traitement
et transmission par le langage, dans la mesure où elles étaient
mémorisées dans des registres du cerveau permettant
leur mobilisation immédiate. En informatique, on dira qu'il
s'agissait de données compatibles, ou écrites selon
des formats permettant l'interopérabilité. D'autres
données, sur la même question, figuraient certainement
dans le cerveau de M, mais dans des registres relevant de l'inconscient.
Elles n'étaient donc pas mobilisables au profit de l'échange
avec N, et moins encore compréhensibles et retraitables par
ce dernier. On n'en tiendra donc pas compte, pour ne pas compliquer
inutilement le schéma.
L'ensemble de cet affichage (données et algorithmes)
propre à A est entré en compétition darwinienne
au sein du cerveau de B, avec la solution que celui-ci avait commencé
à imaginer, en utilisant ses propres données, son
expérience et son affectivité. Si la solution de A,
comme il arrive souvent, ne s'est pas trouvée immédiatement
cohérente (ou en résonance) avec les données
et algorithmes composant la solution envisagée par B, un
échange de type contestations-raisonnements en défense
s'est engagé entre les deux partenaires. "Je crois que
tu te trompes, le baromètre est en hausse. Maintenons le
pique-nique". On retrouve là l'hypothèse des affichages,
tests de pertinence, nouveaux affichages et nouveaux tests qui sont
à la base des conversations langagières, selon les
travaux de
Jean-Louis Dessalles.
Or le point important, sur lequel il faut insister,
c'est que l'ensemble de la discussion, comme l'adoption du résultat
final, (annuler ou non le pique-nique) ont été
placés sous le signe de la compétition darwinienne,
avec mutation-sélection des différentes générations
d'arguments, et émergence du plus apte, lequel a représenté
la solution au problème conjointement adoptée par
M et N au terme de leur discussion (à supposer qu'ils se
soient mis d'accord pour une solution commune). Rien ne garantit
que cette solution sera la meilleure, ni la seule possible. Il s'agira
seulement de celle qui aura émergé, au terme d'un
certain nombre d'échanges provoquant la mutation des arguments
et la sélection de nouvelles générations d'arguments.
On se retrouve là dans la problématique de l'utilisation
des algorithmes génétiques. L'algorithme final est
celui qui répond le mieux à la question posée,
dans le champ des possibles cerné par les critères
de sélection initiaux.
Le générateur d'un nouvel état
de conscience a donc fonctionné comme une mécanique
simple permettant de sélectionner des solutions nouvelles
aussi adaptées que possible aux problèmes rencontrés.
On peut aussi dire qu'il s'agit d'une machine à inventer
des solutions nouvelles adaptées. Ces solutions, reprises
dans la vraie vie, seront à leur tour retenues, rejetées
ou modifiées par l'expérience concrète, ce
qui entraînera de nouveaux échanges entre M et N.
Il faut d'ailleurs observer que c'est le même
phénomène qui se produit au sein de la conscience
d'un individu isolé. Comme l'a bien montré Daniel
Dennett, c'est le conflit darwinien permanent entre contenus de
conscience liés à des sous- registres du cerveau et
à des référentiels informationnels propres
à ces sous-registres, qui produit chez un individu donné
l'émergence, à tous moments, d'un état de conscience
et le cas échéant d'une verbalisation unique. Dans
ce cas d'ailleurs, il serait erroné de penser que l'émergence
de tel état de conscience chez un individu isolé résulte
uniquement d'un conflit darwinien entre les contenus de ses divers
sous-registres. C'est le plus souvent par interaction avec le milieu
social, autrement dit par l'importation permanente d'entrées
venues de l'extérieur, que se modifient les contenus de ces
sous-registres.
Ceci admis, il devient possible de transposer un tel
mécanisme, vieux comme l'histoire du langage dans l'espèce
humaine, à la génération de faits de conscience
dans des automates.
Il faut que ces machines disposent de références
et données aussi nombreuses que possibles, mémorisées
dans leur unité centrale ou accessibles au travers de réseaux
tels qu'Internet offrant des interfaces standardisées d'échange.
Il faut aussi que ces machines aient vécu des histoires leur
ayant dessiné un profil donné, voire des intentions
données, justifiant leur appétit pour la survie compétitive.
Il s'agira en fait de ce que l'on pourrait appeler des agents génétiques,
prêts à entrer en compétition entre eux.
Imaginons maintenant le processus qui permettra à
nos automates d'acquérir des états de conscience.
Nous pourrions organiser un dialogue entre deux d'entre eux analogue
à la situation créée par une discussion entre
deux personnes. Mais ce dialogue risque d'errer longtemps avant
qu'apparaissent des états de conscience reconnaissables par
nous comme tels. La situation la plus simple, bien qu'offrant des
ouvertures à terme plus limitées, consistera à
mettre en place un dialogue entre une personne et un automate.
Créons donc une discussion entre la personne
physique M et l'automate A. Là encore, il s'agira de résoudre
en commun un problème pour lequel chacun des interlocuteurs
ne dispose que d'informations et de solutions partielles (l'opportunité
de maintenir un pique-nique compte tenu des prévisions météorologiques
disponibles). M fera appel, comme précédemment,
aux données de son expérience. A fera de même,
en s'appuyant sur sa propre mémoire, mais aussi sur un certain
nombre de ressources qu'il pourra aller chercher avec des moteurs
de recherche puissants et rapides, dans des milliers de documents
et informations disponibles sur le web (par exemple, en consultant
des données récentes fournies par des stations météorologiques
auxquelles M n'aurait pas accès). A pourra également
avoir été conçu pour réagir à
des états internes relevant de ce que l'on appellerait de
la sensibilité, des affects. Dans ce cas, il choisira plutôt
telles informations que d'autres, pour répondre à
telle question.
Les données et algorithmes échangés,
comme les méthodes par lesquelles ils entreront en compétition,
ne changeront pas radicalement par rapport à ce qu'ils étaient
dans le cas précédent. Une solution finira par s'imposer,
qui, en ce qui concerne l'automate A, représentera un enrichissement
dans l'acquis disponible pour de nouvelles confrontations. Il n'est
pas exclu, en contrepartie, que les informations ou arguments mobilisés
par A dans la discussion, enrichissent à leur tour les contenus
de conscience de M. Au bout de nombreux échanges sur le même
mode, on aboutira à ce qui serait dans d'autres circonstances
une auto-formation croisée entre deux personnes, améliorant
la pertinence de l'image qu'elles se font de leur environnement
et celle de leur soi dans cet environnement. Le cas échéant
des coopérations ou symbioses augmentant leurs capacités
d'adaptation à des événements non prévus
pourront émerger des échanges.
Ultérieurement, comme dans le cas de la formation
de la conscience chez un humain disposant de plusieurs sous-registres
entrant en compétition darwinienne, nous pourrons très
bien mettre en place un automate plus complexe B, constitué
de sous-ensembles éduqués et informés au cours
de processus d'échange avec des humains, analogues à
ceux ayant informé A. Nous les appellerons B1, B2, B3, etc.
Chacun de ces sous-ensembles aura donc un profil et des références
informationnelles différentes. Afin de donner à B
la possibilité de disposer d'états de conscience reposant
sur la confrontation darwinienne entre contenus de B1, B2, B3
l'architecture de B devra être conçue de telle sorte
que ces sous-ensembles entrent en compétition afin que B
puisse compiler des réponses de synthèses sélectionnées
à partir des meilleures solutions offertes par ses sous-ensembles.
Dans cette optique, B se présentera comme un réseau
multi-agents dont les capacités croisées de dialogue
et d'enrichissement avec la personne physique M seront améliorées.
Il s'agira finalement d'un générateur d'idées
artificielles, qui, dans certains cas, pourront être appelées
des états de conscience dans la mesure où elles incluront
la prise en considération de la représentation de
B par lui-même.
Ce schéma est évidemment très
simplifié. On conçoit bien que la mise en place et
la résolution de conflits au sein d'automates pouvant comporter
des milliers de sous-ensembles ou agents poseront de difficiles
questions informatiques, théoriques mais surtout pratiques.
Cependant, l'ensemble du schéma pourra rester simple, si
l'on s'efforce de rester proche des conditions du dialogue entre
personnes physiques sur des sujets triviaux, par l'intermédiaire
des processus du langage et de l'acquisition de valeurs ajoutées
de connaissance au sein des systèmes de représentations,
dont on commence à se faire une idée relativement
claire.
Automates Intelligents © 2001
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