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Mars
2001
Jean-Paul Baquiast
AUTEUR
Le paradigme de l'automate ou le dialogue d'Alain et Bernard
Chapitre 3 Evolution darwinienne et conscience
de soi
Les machines à inventer autoréferrantes
NB: Les * renvoient aux références bibiographiques
fournies en fin de texte. Nous nous sommes limités à
l'indispensable.
Episode précédent
Définition:
La conscience
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Résumé du Chapitre 3
Nous avons vu au chapitre précédent
que, dans la logique de l'évolution darwinienne,
deux principaux mécanismes biologiques générateurs
d'innovation s'étaient mis en place: les systèmes
génétiques et les systèmes nerveux.
Ces derniers servent de support à des représentations
du monde qui, au sein de certaines espèces, et sous
diverses formes symboliques, peuvent s'organiser en panoramas
très larges, mémorisant le passé et
permettant, à partir du présent, de simuler
le futur. Au niveau des individus, et chez l'espèce
humaine, nous pourrons appeler cela la conscience. Mais
il ne faut pas oublier que ces constructions ne seraient
pas possibles, au plan individuel, si elles n'avaient pas
été forgées par les échanges
sociaux, prenant notamment la forme des langages. Or évoquer
les langages n'est que de peu d'intérêt si
l'on n'étudie pas tout de suite la façon dont
les symboles sous-jacents aux langages circulent d'individus
à individus au travers des groupes sociaux. Chez
l'homme, très tôt dans l'histoire, les premiers
groupes se sont organisés, sous l'effet d'une compétition
darwinienne permanente, en structures sociales de plus en
plus lourdes. Ces dernières à leur tour ont
généré des constructions symboliques
de plus en plus ambitieuses, dont les techno-sciences sont
des avatars récents. Evoquer les structures sociales
et les techno-sciences conduit obligatoirement à
évaluer le poids qu'elles font peser sur la formation
et le fonctionnement des consciences individuelles. Ceci
pose la question des Pouvoirs. Une question plus difficile
concerne l'existence éventuelle de formes de conscience
sociale distinctes, par leur nature et leurs contenus, des
consciences individuelles.
En bonne méthode, il ne faudrait pas analyser séparément
les langages, la conscience individuelle et les structures
ou super-structures sociales. Il s'agit en effet d'un découpage
un peu artificiel dans un mouvement d'émergence dont
les composantes se conditionnent les unes les autres. On
a dit fort justement qu'il ne peut y avoir de conscience,
au moins sous forme étendue, sans langage, et pas
de langage pertinent sans structure sociale lui attribuant
des fonctionnalités et des contenus.
Ceci dit, il est impossible, pour la clarté, de
ne pas procéder à ces découpages, dès
lors que l'on ne perd jamais de vue les relations croisées
entre éléments. Un autre facteur à
ne pas perdre de vue est le fait que si ces attributs, qui
paraissent distinguer définitivement l'humanité
récente de l'animal, sont apparus et surtout se sont
développés avec succès, c'est qu'ils
offraient des avantages sélectifs pour la compétition
darwinienne. Ces avantages dureront-ils toujours, certainement
pas, et c'est précisément là une des
questions qu'il faudra aborder.
Le cerveau de l'homme moderne s'est complexifié
sous l'effet de causes encore mal élucidées,
parmi lesquelles on place généralement en
premier le développement des activités à
base d'échanges symboliques entre individus. Les
symboles ainsi échangés résultaient
d'une mise en forme facilement "transmissible" des représentations
universellement répandues dans le monde de la cognition
animale. L'échange du contenu des représentations
ne se fait chez l'animal que de façon rigide, dans
le meilleur des cas par des proto-langages et la production
de comportements susceptibles d'être imités.
Les possibilités d'innovation par manipulation de
symboles n'ont bénéficié en fait qu'aux
hominiens, leur apportant en retour des capacités
de modifier leur environnement sans proportion avec leurs
modestes capacités physiques. Nous pourrons parler
là, en restant fidèle à notre terminologie,
d'une machine à inventer de 3e type, dont l'explosion
récente, il n'y a guère que 500 ans, sous
la forme des techno-sciences, est en train de bouleverser
presque tous les niveaux du biotope.
Il est donc logique de commencer l'analyse de ce 3e type
de machine à inventer par l'examen des symboles,
servant eux-mêmes de matière première
aux échanges langagiers. Traditionnellement, c'est
la linguistique qui propose les outils d'analyse nécessaire.
Mais la linguistique seule risque de nous entraîner
dans des débats difficiles, sinon insolubles, concernant
l'apparition du langage, la diversification des langues,
les rapports de celles-ci avec les autres activités
sociales. Peut-être vaudra-t-il mieux, sans rejeter
la linguistique, élargir l'approche à ce que
Richard Dawkins a proposé d'appeler des mèmes.
Les mèmes pourront alors prendre la forme de comportements
codifiés utilisés pour communiquer, d'outils
échangés (un chopper ou un biface mériteront
sûrement d'être considérés comme
des mêmes) et enfin des mots, des phrases, et des
"idées".
Il n'est pas mauvais en ce cas de se donner une description
commune à l'ensemble des mèmes. Ceux-ci sont
des ensembles mixtes comportant: - une base neuronale d'émission
ou de réception identifiable à titre permanent
ou passager chez les individus associés à
l'échange - un support matériel échangé
(outils, sons, gestes) - et enfin un réseau d'échange,
de plus en plus diffus et technologique, représentant
le milieu dans lequel le mème se propage. Les mèmes
se présentent alors comme des entités vivantes,
ou tout au moins animés d'une forme de vie "artificielle"
, aujourd'hui simulable très facilement sur ordinateur.
On peut les dire égoïstes, en ce sens qu'ils
naissent et se propagent en fonction des règles du
hasard-sélection bien connues en matière biologique.
Ils le font sans intégrer a priori dans leurs contraintes
de développement la survie des différents
individus ou groupes qui leurs servent de lieu de naissance,
qui les hébergent et qui les propagent. Il ne faut
évidemment pas, on le voit, réduire le concept
de mème à l'équivalent d'"idées
toutes faites"
La mémétique, ou science des mèmes,
reste encore loin d'être une science, vu le caractère
multiforme et fluctuant des objets de son étude.
Un point important à préciser est que les
mèmes s'enracinent dans les représentations
qui constituent la base de la cognitique animale, et qui
ne sont pas immédiatement communicables. En ce sens,
les mèmes sont plus "primitifs" que les idées
rationnelles résultant de nombreux traitements de
type scientifique. La mémétique est rendue
particulièrement complexe par le fait que les mèmes
ne sont pas les seuls acteurs de la socialisation. Il faut
aussi considérer les individus dans le cerveau desquels
ils prennent naissance, et surtout les groupes sociaux qui
sont à la fois produits de leur compétition
permanente, et grands faiseurs de mèmes.
Après les mèmes et plus généralement
le langage, il sera donc nécessaire d'examiner la
conscience. Logiquement, il serait préférable
de poser d'abord la question de la conscience collective,
puisque la conscience individuelle s'est, semble-t-il, développée
sur la base des échanges de mèmes au sein
des premiers groupes sociaux. Mais on ne pourrait pas comprendre
ce passage à la conscience collective puis individuelle,
sans examiner les architectures neuronales de toute conscience,
que l'on retrouve évidemment chez l'animal, générant
certaines formes de pré-conscience.
Les représentations et les symboles qui correspondent
aux mèmes et s'échangent par leur biais d'organismes
à organismes désignent en général
le monde extérieur. Mais il ne s'agit pas d'un hypothétique
monde en soi. Il s'agit du monde tel qu'il est perçu
par les organes sensoriels et effecteurs des organismes.
En fait c'est l'organisme qui sert de médiateur à
l'échange des représentations: celui qui décrit
le monde et celui à qui s'adresse cette description.
De ce fait peuvent apparaître assez vite, parmi
les symboles échangés, notamment sous forme
de mèmes, des symboles désignant les organismes
eux-mêmes, locuteurs et interlocuteurs. Ainsi peut
se constituer la conscience de soi. La conscience de soi,
que l'on appelle généralement aussi auto-référence,
se présente comme un avantage compétitif majeur,
en ce sens qu'elle donne à l'organisme conscient
la possibilité d'agréger et mobiliser au profit
de sa survie de nombreuses informations endogènes
et exogènes qui restaient auparavant confinées
dans les sous-systèmes de production.
La conscience de soi (que nous désignerons plus
simplement dorénavant du terme de conscience*) est
un produit de l'évolution comme les autres: évolution
génétique qui a permis la mise en place des
systèmes nerveux et des cerveaux, évolution
des comportements et des contenus de langages. La conscience
de l'homme moderne a intégré le fait qu'à
la source de son fonctionnement se trouve une machine, le
cerveau, qu'il est devenu prioritaire d'essayer d'analyser
et de comprendre, voire de simuler sur ordinateur. Comme
cette machine cérébrale est l'apanage du corps
individuel, il en est résulté que c'est d'abord
autour de la conscience et de la pensée individuelles,
que se sont centrées les études relatives
à la conscience en général. Ceci ne
fut pas sans danger, conduisant à valoriser de façon
irréaliste le mythe (ou mème) de l'individu
pensant.
Aussi bien, terminerons-nous ce chapitre en examinant
ce que l'on peut appeler la conscience collective, ou la
façon dont les groupes deviennent auto-référents.
On sait que, même si le cerveau est un organe individuel,
il ne peut y avoir de conscience et de pensée individuelle
en dehors des échanges avec les autres individus
au sein des groupes sociaux. C'est vrai pour les animaux,
mais l'est encore plus chez l'homme, puisque c'est par la
coopération ou la compétition entre individus,
à travers les langages, que se sont construites les
vastes méga-machines techno-scientifiques modifiant
profondément l'environnement terrestre.
Or les sociétés ou groupes acquièrent,
comme les individus, des aptitudes plus ou moins étendues
à la conscience de soi et à l'autoréférence.
Il est nécessaire de les étudier au même
titre que les faits de conscience individuels et leurs supports.
Rappelons que chacun de ces ordres de systèmes
: langages et mèmes, conscience individuelle, conscience
collective, se présente comme une machine à
inventer dans le schéma darwinien: réplication,
mutation, sélection. Par ailleurs, aucun d'eux n'est
évidemment détachable de ses soubassements
neuronaux, génétiques et biologiques (au sens
des constituants bio-chimiques des cellules et de leurs
composants). En aucun cas, notamment, l'étude de
la conscience et de ses productions ne doit faire oublier
que l'individu humain, comme le groupe humain, obéissent
encore pour l'essentiel de leurs comportements hérités
des espèces animales dont les grandes lignes sont
fixées par l'héritage génétique.
Ajoutons que rien n'interdit de penser que les fonctions
spécifiques et originales de l'autoréférence,
ou de la conscience, ne puissent prochainement être
implantées ou plutôt retrouvées dans
des automates intelligents, en s'affranchissant à
l'occasion de certaines contraintes héritées
de l'évolution de l'espèce humaine, qui limitent
la portée de la conscience. L'esprit humain, et les
processus conscients, bénéficieront en retour
des échanges avec ces artefacts. Le couplage aux
cerveaux animaux et humains de machines disposant de formes
originales de développement vers l'intelligence laisse
entrevoir la perspective de systèmes mixtes ou cybiontes,
dont rien a priori ne parait devoir limiter les capacités
d'intelligence et de conscience réfléchie.
Sur le plan notamment de la connaissance dite rationnelle
que les hommes peuvent se donner du monde, la conscience,
individuelle ou collective, constitue encore, et constituera
sans doute longtemps, sinon toujours, un vecteur indispensable.
Approfondir voire améliorer et étendre son
fonctionnement, en conjuguant les progrès réciproques
de l'analyse des cerveaux et des processus cognitifs collectifs,
d'une part, l'ajout de prothèses électroniques
de plus en plus performantes, d'autre part, modifiera progressivement,
non seulement notre conception de l'univers, mais la façon
dont celui-ci évoluera, avec ou sans les hommes.
La civilisation de demain se trouvera peut-être alors,
selon la belle image de Gérald Edelman, en état
de "dénouer le nud du monde".
*cette acception du mot conscience n'a évidemment
rien à voir avec ce que la morale populaire désigne
par ce même terme, conscience du bien et du mal.
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Chapitre 3, section 1 :
Représentations, mèmes, langages
Bernard
Nous avons rappelé précédemment
quelques unes des vues actuelles concernant la vie: comment les
processus darwiniens de réplication, mutation, sélection,
amplification avaient procédé pour créer de
la matière vivante, puis les mécanismes de complexification
et de développement buissonnant ayant abouti aux espèces
actuelles. Nous en étions arrivés aux systèmes
nerveux et aux représentations du monde qu'ils génèrent.
Certaines de celles-ci, avions-nous dit, peuvent s'échanger
entre individus, généralement à l'intérieur
d'une même espèce, sous forme de comportements transmis
par imitation. Chez les espèces dotées de capacités
de langage verbal, ces échanges prennent la forme de contenus
de signification, les mots ou concepts. Les grammaires génératives
permettent de créer en nombre infini des phrases associant
ces concepts. Tout ceci offre la possibilité de décrire
le monde tel qu'il est perçu et agi par lesdites espèces.
La description, même lorsqu'elle ne fait pas appel aux mots
proprement-dits, inclut tout naturellement l'espèce elle-même,
et ceux de ses représentants (locuteurs et interlocuteurs)
qui détiennent le pouvoir de s'exprimer et de décrire
le monde. Ainsi peut apparaître, très tôt dans
l'évolution, des phénomènes de proto-conscience
de soi, qui s'amplifient ensuite compte tenu des avantages sélectifs
qu'ils apportent.
Alain
Pourquoi parles-tu "d'espèces" en
général, plutôt que dire que la conscience de
soi est une des caractéristiques essentielles, sinon la seule,
définissant l'espèce humaine?
Bernard
Précisément parce que cela
n'est pas vrai. Presque tous les animaux sont dotés de systèmes
nerveux, beaucoup disposent de cerveaux assez proches du nôtre.
Toutes les études actuelles laissent penser que des formes
de conscience élémentaires, ou temporaires (par flashes),
peuvent survenir chez eux lors de certains événements
importants...comme le fait de donner la vie, ou celui d'affronter
la mort... Plus généralement, il est sain d'éviter
toutes les tournures de langage qui réintroduiraient sournoisement
l'anthropocentrisme spiritualiste qui fait tant de mal à
la pensée.
Alain
Que trouve-t-on à l'origine de cette
conscience?
Bernard
Nous avons commencé à examiner
hier ce nouveau niveau de complexité, apparu dans le cours
de l'évolution, que constituent les organismes disposant
d'un véritable système nerveux support d'informations
acquises par les organes sensoriels au cours de la vie de l'individu.
Un organisme comme la cellule représente déjà,
par son organisation ou structure héritée génétiquement,
une certaine forme de connaissance de son environnement, puisqu'elle
y est a priori ajustée. Mais l'animal plus complexe se dote
avec les ensembles neuronaux des organes sensoriels et du cerveau
travaillant ensemble, par grands types de comportements, de cartes
cognitives ou représentations lui servant à mémoriser,
notamment, des représentations de son milieu spécifique.
Ces représentations servent de base aux calculs et simulations
que peut faire l'animal, pour ajuster son comportement immédiat
aux besoins de sa survie, par exemple dans le cas de la chasse.
Les organismes ainsi armés peuvent alors se comporter et
surtout évoluer de façon beaucoup plus souple, indépendamment
ou avec un certain recul par rapport à ce que leur impose
le milieu. Il s'agit, avons-nous dit, d'une machine à inventer
de deuxième type, beaucoup plus réactive, et donc
générant un rythme de reproduction/mutation/échec-ou-succès
beaucoup plus rapide que dans le cas de la machine génétique.
Au fur et à mesure que se répandent
ces nouveaux organismes, porteurs de systèmes nerveux plus
diversifiés et plus intégrés, les représentations
de l'environnement dont ils sont le support, et qui ne sont pas
dissociables du reste de leurs dispositifs vivants, prennent de
l'importance. Ce sont des modèles, puisque là encore
ils ne représentent qu'en creux le monde extérieur,
saisi par les organes des sens et les organes effecteurs. Mais ce
sont aussi des entités en soi, se développant selon
des logiques qui leur sont propres, au sein de formes nouvelles
de compétition. Il est possible de les identifier en tant
que telles, par exemple sous forme de connexions durables ou passagères
entre neurones, commandant les actes dits réflexes ou ceux
laissant une part plus grande à l'ajustement individuel.
L'architecture de base du système
nerveux dépend des gênes. Les nouvelles connexions
résultant du développement de ces nouveaux modèles,
plus ou moins importantes selon la plasticité des cerveaux
des organismes considérés, s'insèrent donc
dans les architectures primitives, en leur ouvrant de nouvelles
possibilités. De nouvelles liaisons synaptiques, plus ou
moins durables, plus ou moins reliées entre elles, se superposent
aux précédentes. Il se crée donc un lien entre
le cycle évolutif des gênes, et celui des organismes
supérieurs, à travers l'enchevêtrement des comportements
réflexes ou acquis commandés par les programmes résultant
de l'existence du système nerveux.
Les espèces dotées de systèmes
nerveux, tandis qu'ils ne disposent pas de consciences évoluées,
se comportent de façon automatique, notamment dans leurs
rapports de compétition. Mais leur mode d'action sur la biosphère
se différencie de celui des espèces n'évoluant
que par le biais du génome. Ce sont désormais les
individus au sein de ces espèces, dont ils peuvent modifier
le comportement global, qui créent de nouveaux environnements
pour d'ultérieures sélections génétiques.
Alain
A moins que ce ne soit l'inverse, comme
tu le disais précédemment. Des systèmes nerveux
plus performants, apparus par sélection génétique
(par mutation?) pourraient héberger des cartes cognitives
plus détaillées, et donc générer des
inventions plus complexes. N'est-ce pas comme cela que les hominiens
ont appris à parler ?
Bernard
Peu importe. Ce sont des programmes intégrant
des données internes à chaque individu, mais aussi
des données échangées et enrichies par les
échanges entre individus, qui deviennent le terreau à
partir duquel se développent les innovations.
L'apparition d'une possibilité d'échange,
au sein d'un groupe, entre les individus constituant ce groupe,
est en effet capitale. Les échanges entre bactéries,
ou entre bactéries et autres organismes, sont limités,
se résumant aux multiples interfaces caractérisant
le biotope ou la biosphère. Mais surtout, ils ne sont guère
modifiables par l'activité des individus eux-mêmes.
Ce n'est plus le cas lorsque interviennent des cartes cognitives,
prenant la forme de représentations identifiables dans le
substrat neuronal.
Ces représentations sont liées
à l'activité quotidienne de l'individu. Elles reflètent
donc les adaptations qu'imposent à celui-ci les contraintes
de sa propre survie. Par ailleurs, elles présentent un certain
recul par rapport à l'activité immédiate, une
certaine forme synthétique ou générique de
l'expérience. Elles constituent en d'autres termes des pré-concepts,
qui sont donc particulièrement préparés à
servir de contenu cognitif à des échanges prenant
la forme de messages ou signaux adressés aux autres individus
de la même espèce, voire à d'autres espèces.
Il s'agira notamment des cris, chants, postures et mimiques diverses.
Le contenu cognitif de ces signaux se transmet, soit par imprégnation
à la naissance, soit par imitation, soit, une fois qu'une
base commune de communication est établie, par compréhension
immédiate.
Nous pourrons parler de stocks d'expériences
collectives, transmissibles par imitation ou apprentissage, et susceptibles
à leur tour d'induire la création d'éléments
nouveaux. Chez l'homme, on les désigne du terme général
de culture. Ces stocks sont particulièrement liés
aux moyens et donc au devenir des espèces animales singulières
qui les développent, mais dans certains cas ils peuvent se
retrouver communs à plusieurs espèces, sinon à
toutes. Nous pourrions les considérer comme des prélangages
universels.
Alain
Peux-tu me donner un exemple de ce dont
tu parles? Je comprends bien qu'une espèce donnée,
comme celle du loup, ait développé des comportements
types, voire des langages rudimentaires, transmis par imitation
d'un adulte à l'autre et des adultes aux jeunes. Mais retrouve-t-on
la même chose d'une espèce à l'autre?
Bernard
Je le crois. Sans être un spécialiste
de la vie en brousse, je pourrais te dire par exemple que les relations
entre espèces y sont codées de façon compréhensible
par des animaux souvent très différents: messages
de peur, d'évitement, par exemple autour des points d'eau.
Nous-mêmes, dans nos relations avec les animaux, nous exploitons,
sans généralement nous en rendre compte, divers pré-langages
et contenus de significations appartenant à ce stock commun:
mimiques, regards, odeurs, phéromones, etc. Ces systèmes
d'échanges vivent et évoluent de façon automatique,
inconsciente. Ce sont en fait des automates, dont les individus
et les espèces animales sont des agents plus ou moins actifs.
Il est vraisemblable que notre communication
avec les animaux, d'ailleurs malheureusement très appauvrie
dans le monde moderne, s'effectue à travers le cerveau droit.
Tu sais que les travaux sur les mécanismes de la pensée
dans le cerveau de l'homme (par exemple par TEP, tomographie par
émissions de positons) font apparaître des différences
importantes entre le cerveau gauche et le cerveau droit. Le premier
parait traiter de façon privilégiée le langage
verbal, le second le langage visuel. Comme nous l'avions suggéré
hier, les langages ou pré-langages animaux, sans doute encore
partagés par l'homme sans qu'il s'en doute toujours, sont
des langages de type visuel, ou sensoriel, compilés dans
le cerveau droit.
Alain
Il y a donc échange, mais pas encore
langage. Peut-on parler de mèmes à ce niveau?
Bernard
Oui. Le terme même de mimétisme,
propriété comportementale si répandue chez
les animaux, nous y incite. Le mème est antérieur
à l'apparition du langage. Il s'agit en ce cas d'une entité
informationnelle, descriptible en termes physiques, qui circule
entre cartes cognitives de plusieurs animaux, reflète les
modifications du contenu de certaines d'entre elles, et en retour
modifie le contenu de certaines autres.
Alain
Qu'entends-tu par description du mème
en termes physiques?
Bernard
Simplement ce que l'on dit en télécommunication.
Si je t'envoie un message électronique, celui-ci peut être
intercepté au moment de la transmission, comme une suite
d'impulsions sur un canal. Mais il est possible de remonter à
la source du message, mon micro-ordinateur et ses fichiers. A l'inverse,
on pourra descendre le fil jusqu'à ton propre micro.
Alain
Et, plus en amont, aux deux bouts, il devrait
être possible, par TEP ou autrement, d'identifier les aires
cérébrales émettrices et réceptrices,
ainsi que la trace neurologique du message. Mais quel intérêt?
Bernard
Dès lors que nous identifions un
message à partir de ses sources ou supports physiques, nous
pouvons le traiter comme un objet de science, plutôt que rester
dans le domaine de l'immatériel, ouvrant la porte au subjectif.
Evidemment, aujourd'hui encore, il n'est pas possible de mettre
en évidence chez les animaux la trace neuronale des échanges
pré-langagiers, faute d'instruments d'observations assez
souples et sensibles. Mais cela viendra. Chez l'homme, dans certains
cas expérimentaux, la chose paraît devenir possible.
Cela sera riche d'enseignement.
Alain
Donnes moi un exemple.
Bernard
Nous anticipons sur la suite, mais tant
pis. Si nous considérons que tout ce qui évoque l'automobile
et la vitesse, dans nos sociétés modernes, constitue
un vaste ensemble de mèmes intéressant de nombreux
hommes, il ne serait pas sans intérêt de constater
(simple hypothèse de ma part) que des propos sur les voitures
de sport, par exemple, activent des zones cérébrales
plutôt réservées aux comportements agressifs.
A l'inverse, des échanges d'images sexuelles activeront d'autres
zones. Il pourra d'ailleurs y avoir, au même moment, interaction
et compétition darwinienne entre deux activations différentes,
avec neutralisation respective ou au contraire renforcement par
symbiose de l'une et l'autre.
Il ne sera pas inutile, pour poursuivre
l'étude des mèmes et de la communication en générale,
de se donner une description commune à l'ensemble desdits
mèmes. Ceux-ci, on vient de le voir, sont des ensembles mixtes
comportant:
- une base neuronale d'émission
ou de réception identifiable à titre permanent ou
passager chez les individus associés à l'échange.
Cette base neuronale sera sans doute, dans un premier temps, la
même que celle servant de support à la représentation,
non échangeable, qui sert à l'animal ou à l'homme
de carte cognitive plus ou moins spécialisée. Cette
carte, en ce cas, sera construite ou modifiée, aussi bien
par les entrées et retour de sorties sensorielles et motrices,
mais également par l'entrée de certains mèmes
compatibles avec les contenus de la carte. Tous les mèmes
reçus ne peuvent en effet être traités par tout
le cerveau à la fois, mais seulement par les sous-ensembles
capables de les reconnaître et de les accepter. Les autres
seront rejetés. Il y aura là quelque chose de comparable
au fonctionnement du système immunitaire. - un contenu sémantique
(porteur d'une signification donnée) faisant l'objet de l'échange.
Il s'est d'abord agi d'un geste signifiant mise en garde, désir
sexuel, etc., un cri complétant d'abord le geste, puis se
substituant à lui. Le cri lui-même a augmenté
à l'infini ses capacités de symbolisation, avec la
variabilité offerte par les différents niveaux d'agrégation
permis par le langage humain (phonèmes, mots, phrases). Nous
pouvons constater l'apparition relativement récente (quelques
millénaires, voire dans certains cas à peine un siècle),
et uniquement au sein de l'espèce humaine (ou presque), d'une
diversification explosive des contenus sémantiques. Des mimiques
ou cris codés, l'homme en est venu à l'échange
d'un outil simple comme un biface ou un tison de bois enflammé.
Puis la parole, les langages génératifs, l'écriture
et ses différents supports ont étendu à l'ensemble
de la terre la possibilité de communiquer. Parallèlement,
une bibliothèque de plus en plus vaste des savoirs humains
s'est mise en place, qu'illustre bien aujourd'hui la référence
de l'hypertexte sur Internet. Les individus parlant et s'exprimant
disposent aujourd'hui d'une capacité croissante pour décrire
le monde, ou plutôt pour créer des mondes parallèles
au monde réel, représentant ceux dans lequel se meuvent
les sujets.
- et enfin un réseau d'échange,
de plus en plus diffus et technologique, représentant le
milieu dans lequel le mème se propage. Initialement la fonction
du réseau était assurée par l'air transmettant
les vibrations sonores et lumineuses, elles-mêmes relayées
jusqu'au cerveau par l'oreille et l'il. Aujourd'hui, les différents
types de réseau fonctionnent simultanément: anciens
canaux sensoriels, de plus en plus sollicités, et nouveaux
canaux technologiques. Ceci n'est pas sans conséquences sur
le contenu des mèmes. Des réseaux intelligents ou
complexes peuvent provoquer des changements dans ces contenus, sans
que les émetteurs ou récepteurs s'en aperçoivent
Alain
Tu ne peux pas assimiler aux mèmes
tout ce qui est création d'idées, tout ce qui est
échange scientifique et intellectuel. Le terme de mème
semble sous-entendre la répétition automatique, presque
idiote, sans aucun effet créateur.
Bernard
On peut en effet donner du mème
une définition restrictive. Le mème pourra alors être
assimilé à une idée toute faite, un refrain
musical à caractère obsessionnel, une "histoire drôle".
Dawkins* tient beaucoup à montrer comment fonctionne la fonction
mémétique en décrivant la naissance (toujours
secrète) et la propagation des histoires drôles. Mais
après tout, il n'y a pas de raison d'analyser avec le même
type d'approche tout ce qui concerne les productions et échanges
symboliques, c'est-à-dire la totalité de la culture,
arts et sciences compris. Les mèmes se présentent
alors comme des entités vivantes, ou tout au moins animées
d'une forme de vie "artificielle", aujourd'hui simulable très
facilement sur ordinateur. On peut les dire égoïstes,
en ce sens qu'ils naissent et se propagent en fonction des règles
du hasard-sélection bien connues en matière biologique.
Ils le font sans intégrer a priori dans leurs contraintes
de développement la survie des différents individus
ou groupes qui leurs servent de lieu de naissance, qui les hébergent
et qui les propagent.
Alain
Notre pensée ne serait, au plan
social ou individuel, que le résultat de la compétition
permanente de milliers de mèmes, comme je crois l'a bien
démontré Dennett*. Mais à quel moment interviendrait
la création intelligente, voire consciente? Comment se ferait
l'invention, caractérisant cette machine à inventer
de 3e type dont tu nous parles?
Bernard
Il ne faut pas confondre l'invention, spontanée,
qui modifie sans cesse le monde des mèmes, selon des mécanismes
de réplication, mutation, sélection analogues à
ceux du monde biologique - et l'éventuelle ré-appropriation,
modification et relance volontaire du mème, par une entité
auto-réferrente dotée de tout l'appareil de la conscience
et de la cognition intelligente. En ce dernier cas, on pourrait
dire que le mème est tué par l'individu, au moins
localement. Si plusieurs personnes ou groupes se conjuguent pour
essayer de neutraliser le mème (par exemple une fausse nouvelle),
peut-être y réussiront-ils. Mais souvent ils ne pourront
le faire qu'en générant un mème de remplacement,
qui prendra la place du précédent. Dans le domaine
de la création scientifique, dont nous parlerons ultérieurement,
la biologie de ces mèmes un peu spéciaux que sont
les théories et les hypothèses, obéit à
des lois spécifiques, mais pas très différentes
de celles intéressant la formulation des idées en
général. En fait, et c'est cela qui rend difficile,
sinon impossible, une science exhaustive des mèmes, c'est
que nous en observons des formes très différentes
selon les espèces animales concernées, et surtout,
quand il s'agit de l'homme, selon les époques, les groupes
sociaux, les cultures concernés. Une approche d'ensemble
reste cependant possible, qui nous donne sur le monde des concepts
et idées une entrée matérialiste et organisationnelle
irremplaçable.
Alain
Si nous revenons à l'origine des
mèmes, à la frontière entre animaux et hominiens,
comment expliquer le passage de la représentation interne,
non communicable, sauf par quelques cris ou gestes peu susceptibles
de différenciation, au symbole très souple qu'est
le mot? Autrement dit, comment est apparu le langage, qu'il s'agisse
sans doute d'abord de celui des signes, mais ensuite du langage
parlé, utilisant (ou générant) l'appareil phonateur
caractéristique de l'homo? Le langage, comme le cerveau de
l'homme, ne sont pas créés d'un coup, dotés
de toutes les aptitudes que nous leur connaissons. Je crois savoir
que Jean-Pierre Changeux fait actuellement (hiver 2001) un
cours au Collège de France sur le thème du passage
de la représentation au symbole.
Bernard
Non, évidemment, le langage ne s'est
pas créé d'un coup. Cela s'est fait par auto-complexification,
au sein des premiers groupes humains, utilisant des pré-langages
de plus en plus codifiés par l'expérience - ou, ce
qui revenait sans doute au même, échangeant des pré-outils.
Les avantages apportés par ces solutions dans la compétition
darwinienne ont été probablement la raison de leur
conservation puis de leur développement.
En simplifiant beaucoup, je dirais que
c'est à partir de la constitution de ce qu'avec les cogniticiens
nous appelons ici les représentations que tout commence.
Les représentations ne sont pas des symboles. Elles ne sortent
pas du système nerveux de l'organisme qui en est le support.
Elles ne servent qu'à lui, en l'aidant à se reconnaître
dans le monde. Mais elles sont indispensables. S'il n'existe pas
de représentation en amont, il ne peut y avoir de symbole.
Celui-ci ne renverrait à rien. La représentation se
forme, vraisemblablement, par habituation et renforcement. Elle
correspond à l'inscription dans les aires visuelles ou sensorielles
du cerveau de connexions synaptiques acquises par l'expérience,
correspondant à des stimulus reçus de façon
répétitive, ou mémorisés à la
suite d'émotions fortes, telles que la peur, la faim, etc.
Ces connexions ou réseaux de neurones
mémorisés par renforcement n'ont pas tenu compte de
tous les détails, chaque fois différents, d'une perception
générique commune. N'ont été retenues
que des formes ou caractéristiques communes, comme le contour
d'un visage, la place des yeux et de la bouche dans celui-ci...
Alain
C'est ce que font les logiciels de reconnaissance
de forme ou de sons aujourd'hui... Les automates peuvent apprendre
à reconnaître des formes génériques au-delà
des formes particulières qu'ils perçoivent. Ils peuvent
ainsi se constituer des dictionnaires, amorces de futurs langages
d'échange entre eux.
Bernard
Oui, pour les mêmes raisons d'efficacité.
L'on ne peut tout noter, tout mémoriser. Ce sont donc des
pré-concepts génériques qui ont résulté
de ces processus, pré-concepts à partir desquels les
nouvelles perceptions ont pu être analysées. A partir
de ce moment, on n'était plus très loin du langage
symbolique. Mais le langage symbolique suppose autre chose; associer
à une représentation quelque chose du monde extérieur,
qui peut n'avoir aucun rapport logique a priori avec la représentation.
La représentation signifie quelque chose. Le symbole peut
ne rien signifier, ou signifier autre chose, et de devenir symbole
de quelque chose qu'une fois constitué un lien avec la représentation
de ce quelque chose. Si j'ai bien retenu ce que disent les spécialistes
de la conscience, le symbole ne prend sa pleine portée qu'avec
l'émergence de la conscience de soi. Le soi est l'attracteur,
si l'on peut dire, qui donne un sens aux pré-concepts en
en faisant des concepts pour soi, pour les comportements du soi
engagés dans la lutte pour la survie, notamment.
Rappelons-nous que lorsque nous parlons
de concepts et de langages, ce ne sont pas seulement les mots émis
par l'appareil audio-phonateur de l'homme que nous désignerons,
mais les gestes stéréotypés (se frapper la
poitrine, désigner du regard...) ou bien les objets-outils
(une pierre de forme convenant à tel usage, par exemple)
dont certains animaux, à l'instar des premiers hommes, peuvent
faire usage.
Alain
L'on peut sans doute imaginer ce qui s'est
peut-être passé. Essayons de reconstruire un scénario
possible. Je sais bien que c'est le sport favori de tous les linguistes
s'intéressant à l'archéologie du langage, mais
pourquoi ne le ferions nous pas aussi ici, entre nous ?
Bernard
Partons de l'animal, puisque c'est chez
l'animal que les proto-langages, plus ou moins bien identifiés
aujourd'hui, existent depuis des dizaines de millions d'années.
Imaginons une famille de singes, dans la forêt, bien avant
les premiers hommes. Ces singes sont très attentifs à
l'arrivée d'autres groupes, pouvant se révéler
hostiles. Ils n'aiment pas trop, notamment, les groupes importants,
tandis que les individus isolés les inquiètent moins.
Ils ont donc en eux, innés ou acquis par l'expérience,
des mécanismes de reconnaissance de formes leur permettant
d'estimer, au moins grossièrement, le nombre des individus
qu'ils aperçoivent. C'est du pré-comptage, si l'on
peut dire. Leur cerveau est également capable d'associer
des souvenirs d'expériences douloureuses à la perception
de l'image d'un grand nombre, ce qu'il ne fait pas lorsqu'il perçoit
un petit nombre. Ils ont enfin à leur disposition différents
gestes ou cris bien définis permettant aux veilleurs de communiquer
l'alerte au reste du groupe. D'autres gestes ou cris serviront à
intimider les visiteurs.
Les processeurs cérébraux
traitant les informations et ordres correspondants aux entrées-sorties
sensorielles et motrices ressemblent sans doute beaucoup à
ce dont nous disposons dans notre cerveau droit primitif, celui
dédié aux langages visuels et gestuels, dont d'ailleurs
le fonctionnement est inné et ne nous est pas conscient.
Ce cerveau traite l'image d'un groupe, qu'il analyse comme petit
groupe, ou groupe important, mais il ne compte pas les individus
un par un, et ne procède pas à des opérations
ou hypothèses arithmétiques sur des informations de
type numérique supposées les représenter.
Alain
Bien, mais précisément, comment
les hominiens ont-ils dépassé le stade des proto-langages
innés inconscients ?
Bernard
Imaginons que, subitement, et peut-être
même pourquoi pas ? Une seule fois, dans un groupe isolé,
quelques individus aient "vu" ou "entendu" les gestes ou signes
qu'ils produisaient pour donner l'alerte, comme s'il s'agissait
d'objets extérieurs à eux, et non plus comme des phénomènes
inséparables de leur corps endogène. Si j'étais
une paléo-ethnologue américaine, féministe
militante...
Alain
Je me souviens d'une certaine Helen Morgan,
vers les années 70, qui avait expliqué dans "The descent
of woman" que l'hominisation était due aux femelles. Cela
m'avait paru assez convaincant, mais plus personne ne parle plus
de cette thèse aujourd'hui..
Bernard
Justement, c'est que je me proposais de
dire. On peut imaginer que les veilleurs, sans doute des mâles,
étant trop occupés à donner l'alerte par force
gestes et cris, une femelle, observant ces gestes et cris, aurait
pu les mémoriser dans son cortex associatif en tant que signifiants
et non plus en tant que signifiés. Elle aurait pu alors,
par essais et erreurs, commencer à les sortir de leur contexte,
puis jouer sur eux, afin de les adapter à des situations
détachées de l'événement immédiat.
Par exemple, tel cri, associé à tel geste, signifiant
l'arrivée d'un groupe important, plutôt que celle d'un
petit groupe, aurait pu être utilisé pour jouer à
se faire peur, indépendamment de tout ennemi. Le message
aurait pu alors être réutilisé dans de nombreuses
autres circonstances, voire en dehors même d'une situation
de crise.
Alain
Je vois ce que tu veux dire. Je m'imagine
préhominien dans une petite troupe de congénères.
Mon cerveau, au cortex associatif plus développé que
celui d'un animal, se révèle capable de corréler,
par exemple, la perception du nombre de mes ennemis et celle de
mes doigts : 3 ennemis et 3 doigts, 4 ennemis et 4 doigts, etc.
soit un doigt par unité d'ennemis perçue. Fort de
cette découverte, ma première initiative sera de la
partager avec mes collègues pour pouvoir leur faire connaître
le nombre d'ennemis qu'ils ne verraient pas directement. Je leur
montrerais mes doigts plutôt que les appeler à mon
poste d'observation. Eux-mêmes comprendraient vite la signification
du symbole. Ils ne confondraient pas les doigts avec les ennemis
(la carte avec le territoire) de sorte qu'ils apprendraient à
se servir du message signifié par le nombre des doigts déployés
pour quantifier bien d'autres objets intéressants. Ceci dit,
mon hypothèse de doigts est sans doute un peu naïve...
Bernard
Sans doute, mais peu importe. Ceci dit,
tu as déjà, avec ton exemple, posé un problème
plus difficile, celui de l'origine du dénombrement, des nombres.
Les choses ont du commencer plus simplement. Plus d'ailleurs l'hypothèse
sera simpliste, plus il sera facile de la reproduire sur un automate.
Ce qui importe est montrer qu'à ce stade, le cerveau traite
encore des stimulus sensoriels, mais il en fait des symboles abstraits,
et ne les confond plus avec la réalité représentée.
La manipulation de ces symboles a du progressivement migrer vers
des zones associatives disponibles au sein du cortex, grâce
notamment à ces fibres thalamo-corticales réentrantes
dont parle Edelman*, peut-être vers le cerveau gauche, qui
se serait ainsi progressivement spécialisé dans le
symbolique.
J'ai en tête un autre exemple montrant
comment les pré-homininens ont pu passer de la représentation
au symbole, et du symbole à la syntaxe, c'est-à-dire
l'articulation entre symboles au sein de phrases comportant un sujet,
un verbe et des compléments. On sait que les rats détectent
les aliments empoisonnés, en constatant que l'un ou plusieurs
de leurs congénères sont morts après les avoir
consommés. Les autres rats apprennent à éviter
ces aliments. Mais je crois que les physiologistes n'ont pas bien
identifié comment se transmet le message de mise en garde.
Si nous nous plaçons dans une société d'australopithèques
ou d'homo erectus, on peut imaginer un schéma. Ces hominiens
disposaient déjà de la main, plus ou moins libérée,
et d'un cortex de taille non négligeable. L'identification
des aliments empoisonnés et la transmission de cette connaissance
étaient vitales pour eux. On peut très bien imaginer
un scénario. J'ai, moi Homo truc, constaté que tel
aliment est mortel, je te le fais savoir, à toi Homo machin,
en attirant ton attention par un premier geste, en te montrant l'aliment
par un second geste, et en revenant à moi par un troisième
geste, suivi par exemple d'une mimique de rejet, voire d'un 4e geste:
jeter l'objet par terre. Les 4 ou 5 éléments indispensables
à l'émergence d'une grammaire générative
sont ainsi identifiés par les cortex des deux communicants:
moi, toi , l'objet, le qualificatif et le verbe. Mais ils ne sont
pas encore traduits en mots. Ils sont vécus corporellement,
et traduits en gestes. De là à associer des cris spécifiques
à chaque geste ou mimique, il n'y a plus qu'un pas, me semble-t-il.
Ce serait donc l'invention de l'outil ou du geste significatif qui
aurait initialisé le langage parlé, puis l'hominisation
à grande échelle.
Alain
Les premiers outils de pierre rudimentaires,
éclats ou bifaces, se trouvent sur des sites d'australopithèques,
si je ne m'abuse, c'est-à-dire très anciens. Le feu
lui-même remonterait aux homo erectus, sauf erreur... Quant
à l'identification des aliments et non-aliments dans l'envoironnement,
elle a du s'imposer bien avant encore.
Bernard
Il est difficile de dire, de l'outil ou
du langage verbal, lequel a précédé l'autre,
chez l'homo erectus ou habilis disposant à la fois du larynx
et de la main. De même qu'à un certain moment, tel
hominien (ou telle hominienne), a brusquement regardé le
geste ou le son qu'il produisait comme quelque chose d'autre que
lui-même, susceptible d'être manipulé et échangé,
de même cet hominien a pu "découvrir" que la pierre
ou le bâton qu'il utilisait sans y penser, comme un prolongement
de son bras, pouvait en être détaché et transmis
à un collègue, pour qu'il s'en serve également.
Un outil, à cet égard, n'est pas différent
d'un signe gestuel ou vocal. Il "porte en lui " les gestes qui permettent
de le fabriquer et l'utiliser. Il est également porteur de
cris spécifiques : le cri du chasseur, le "han!" du bûcheron...
Alain
Les caractéristiques du langage ont
été clairement précisées par les linguistes.
Le langage est tout autre chose qu'associer un symbole donné
à une représentation donnée.
Bernard
Bien sûr. Nous en avons parlé
dans la 3e section du précédent chapitre. Le langage
humain est un système productif-génératif :
il permet de construire un nombre infini de phrases à partir
d'un nombre fini de mots ou morphèmes (unités de sens).
Le mot est choisi arbitrairement pour désigner la chose perçue
ou représentée. Il faut donc connaître le mot
pour savoir ce qu'il désigne. Ce caractère d'arbitraire
paraît suffisant pour expliquer l'infinie diversité
des langues, qui a correspondu à l'infinie dispersion des
populations primitives.
Au contraire la phrase peut être
comprise en appliquant des règles de calcul d'ailleurs complexes,
dites règles syntaxiques, qui se retrouvent grosso modo identiques
dans toutes les langues. Le langage humain est ainsi organisé
en double ou triple articulation : le phonème (unité
de son), le morphème (unité de sens) et la syntaxe.
Aucun langage ou pré-langage animal ne présente ces
possibilités.
Enfin, une dernière différence
très importante, tient au rôle du langage. Le langage
animal est uniquement impératif ou injonctif : il indique
une demande ou donne un ordre. Le langage humain est, non seulement
impératif-injonctif, mais aussi déclaratif : quand
je montre et nomme un objet, j'indique que je le vois, j'indique
que je sais le désigner, et je demande aux autres de le regarder.
En communiquant toutes ces informations aux autres, je les informe
sur moi et sur le monde.
Un dernier point enfin est à rappeler:
on admet généralement aujourd'hui que le cerveau humain
dispose d'une capacité innée à apprendre dès
la petite enfance les règles syntaxiques, ce dont les animaux,
même évolués ne sont pas capables.
Alain
Ton exemple de la mise en garde relativement
à un aliment empoisonné peut offrir une piste expliquant
comment le langage s'est brutalement développé, entraînant
toutes les conséquences morphologiques et sociales que nous
connaissons.
Bernard
Le langage n'a pas laissé de traces,
et les études anatomiques faites sur les fossiles d'hominiens,
destinées à rechercher l'appareil vocal, ne sont pas
très parlantes, c'est le cas de le dire. J'imagine d'ailleurs
que les deux phénomènes du langage et des transformations
corporelles se sont faits simultanément. Ils ont résulté
du même fait générateur (que l'on suppose être
la généralisation de la bipédie). N'oublions
pas non plus le développement concomitant du cortex associatif.
Aux origines, ce grand changement a peut-être
été le résultat d'une mutation (apparition
de neurones disposant de capacités dédiées
à l'association), peut-être d'un apprentissage particulièrement
réussi, peu importe. Mais l'essentiel fut qu'avec les premiers
concepts abstraits et les premiers concepts abstraits et les premiers
nombres, les groupes sociaux (je dis bien les groupes, plutôt
que les individus) ont pu commencer à manipuler des symboles,
autrement plus légers que les réalités désignées.
En d'autres termes, ils ont pu commencer à construire des
univers parallèles à l'univers de leur expérience
quotidienne, sous forme de constructions informationnelles de plus
en plus loin de la réalité immédiate, mais
de plus en plus proches d'une réalité moins visible,
celle des lois générales, résultant d'expériences
renforcées par habituation, d'où sont issues aujourd'hui
les lois scientifiques. Ceci leur a probablement apporté
des avantages considérables dans la compétition avec
les autres espèces.
Comme précédemment, l'émergence
de cette nouvelle faculté s'est faite spontanément,
suite à un déterminisme chaotique quelconque, une
fois un degré de complexité suffisante atteint. Il
n'y a pas eu quelqu'un qui a dit "plutôt que manipuler cet
outil, ou l'image de cet outil, donnons-lui un nom et manipulons
le nom". C'est après coup que s'est imposé, vu l'avantage
compétitif ainsi acquis, l'intérêt d'avoir recours
au symbole plutôt qu'à l'objet, à la carte plutôt
qu'au territoire. C'est après coup que s'est révélé
à l'uvre un troisième type de machine à
inventer, reposant sur l'émergence et la prise de pouvoir
du symbole s'identifiant lui-même comme tel, au sein des systèmes
nerveux des organismes évolués. La carte, pour revenir
sur cette vieille image, a fini d'une certaine façon par
devenir plus importante que le territoire. Elle l'a, en quelque
sorte, réinventé
Alain
De toutes façons, pour nos travaux
sur les automates, cette recherche des causes initiales n'a pas
grande importance. L'essentiel est de pouvoir construire ou reconstruire
des mécanismes analogues ou convergents.
Bernard
Oui, mais nous devrons utiliser ces connaissances
lorsque nous aurons à nous préoccuper de l'émergence
de nouveaux langages, entre hommes et machines, par exemple. Revenons
dans cette perspective sur l'évolution, beaucoup plus récente,
et bien mieux connue, intéressant l'écriture, qui
est passée de la représentation schématique
de l'objet (par exemple dans les hiéroglyphes) à une
symbolisation beaucoup plus abstraite, et très simplifiée.
Est-ce que cette symbolisation est aujourd'hui la mieux adaptée
aux nouveaux besoins de communication, non seulement avec des machines,
mais avec des hommes encore rebelles à l'écriture,
et plus à leur aise dans le monde de l'image ? Est-ce qu'il
ne va pas falloir étudier des langages plus performants,
plus polyvalents, pouvant éventuellement se passer de l'écriture,
et susceptibles de couvrir des besoins de communication, entre machines
ou entre hommes, qui ne sont pas satisfaits aujourd'hui ? Il y a
l'obstacle, bien connu, des langues nationales. Mais aussi les différences
mineures entre concepts supposés identiques, les excès
d'abstraction, bref tout ce qui empêche ou restreint les échanges
entre groupes humains parlant des langues différentes, au
sein de cultures hétérogènes.
Alain
Est-ce que les futurs automates intelligents
ne vont pas inventer eux-mêmes des moyens de communiquer entre
eux qui révolutionneront l'idée que nous nous faisons
du langage et de l'écriture ? Tout à l'heure, nous
avons essayé d'imaginer comment les premiers hommes ont inventé
le mot, le nombre, l'outil. Ces supputations, comme tu l'as d'ailleurs
dit, n'ont d'intérêt, pour nous qui ne sommes ni des
préhistoriens ni des archéologues, que si elles offrent
des pistes nous permettant d'apprendre à nos futurs automates
comment inventer leurs propres langages et outils, différents
de ceux que nous pourrions leur donner par construction.
Bernard
Il n'y a pas de raison en effet de penser
que des processus voisins mais un peu différents de ceux
s'étant produit il y a des millions d'années dans
un petit coin de la nature africaine, ne pourraient fonctionner
à nouveau entre populations automates - toutes choses égales
d'ailleurs, c'est-à-dire dans des temps et à des échelles
très contractés.
Nous sommes un peu dans la problématique
que laisse entrevoir le génie génétique. Celui-ci
permettra-t-il un jour de recréer des processus évolutifs
un peu différents de ceux qui se sont réellement déroulés
dans le passé, afin qu'apparaissent des individus et des
espèces autres que ceux sélectionnés jadis?
Alain
Ce serait effectivement très excitant
de voir un jour des populations d'automates, dotées de mémoires
suffisamment complexes pour leur donner des degrés suffisants
de liberté, abandonner le C+, LISP et autre PROLOG ou le
TCP/IP et se mettre à découvrir des langages et des
outils leur permettant d'acquérir une autonomie plus grande,
tant entre eux qu'à notre égard. Ce serait excitant
mais aussi inquiétant, pour nous autres hommes, sauf si nous
nous associons à ces automates pour profiter de leurs acquis...
Est-ce que cette différenciation entre cerveaux droits et
gauches est importante, compte-tenu de la plasticité du cerveau,
de la redondance des réseaux, de la non-localisation précise
de beaucoup de fonctions? Quand nous fabriquerons des automates-machines
intelligents, de quel type de cerveau devrons-nous les doter ?
Bernard
Je t'avoue que je n'en sais rien. Selon
je crois la majorité des auteurs aujourd'hui, la pensée
verbale a pour support le langage phonétique, localisé
principalement chez l'homme dans les aires de Broca et de Wernicke
de l'hémisphère gauche (pour les droitiers). La pensée
visuelle a pour support le langage visuel, élaboré
dans les différentes aires visuelles, dont la compilation
globale semble localisée dans l'hémisphère
droit. Le langage visuel serait un langage naturel spécifique
au cerveau, indépendant donc des langages verbaux (et sans
doute aussi commun à l'homme et à certains animaux).
Le processeur du langage visuel collabore avec celui du langage
verbal, notamment dans le domaine de la création.
La pensée verbale serait linéaire
et donc limitée. Elle ne s'ajuste que difficilement au réel.
La pensée visuelle est globale, et permet d'aborder immédiatement
l'univers entier sensible, dans sa complexité. Elle utilise
des unités de sens et non les mots. Mais elle interdit les
grands modèles symboliques, et ses possibilités de
communication supposent l'accord sur un langage spécifique,
qui pourrait être d'ailleurs très performant, une fois
qu'il serait utilisé, par les hommes comme par les ordinateurs
(voir le Flash Bren de Georges Rieu*). Les deux formes de pensée
auraient donc tout intérêt à collaborer - ce
qui n'est pas le cas actuellement, chez la plupart des hommes.
Les ordinateurs actuels ont été
développés sur le mode de la pensée verbale
linéaire. Les nouvelles approches informatiques permettent
au contraire de prendre en compte les ensembles flous, images, couleurs,
etc. L'on peut donc espérer réaliser des automates
qui fonctionneront dans plusieurs registres, en élargissant
les capacités humaines ou en permettant de dialoguer avec
les espèces animales dépourvues du langage verbal.
Là encore, la coopération entre langages devra être
recherchée dès le début, afin de maximiser
les possibilités d'accès à des formes nouvelles
d'hyper intelligence.
Quel que soit le langage et le cerveau
concerné, l'étude des mécanismes de la pensée
nécessite l'analyse des mécanismes de mise en mémoire.
Les différents registres de celle-ci sont indispensables
non seulement à la pensée mais à la création.
Il faut dans cette perspective étudier aussi les mécanismes
cérébraux qui assignent une valeur émotionnelle
aux nouveaux stimuli, et facilitent donc leur mémorisation
plus ou moins durable. Je pense notamment aux émotions, lesquels
induisent les qualia, c'est-à-dire la façon dont chacun
de nous, individuellement, ressent une information brute, comme
la couleur..
Alain
Le rôle des émotions dans
la mémorisation et la communication est de plus en plus étudié
aujourd'hui. Ces études sont intéressantes en termes
de physiologie et de psychologie, mais j'ai entendu dire qu'elles
auront aussi d'importantes applications dans les relations entre
hommes et automates, si bien qu'elles devraient être incluses
dans les spécifications de fabrication des automates eux-mêmes.
Bernard
Tu as tout à fait raison. Déjà,
dans les relations les plus simples entre les hommes et les systèmes
d'information ou automates d'aujourd'hui, l'on s'aperçoit
que la mise en place d'une interface visuelle ou sonore capable
d'exprimer des émotions de type humain, facilite beaucoup
les relations. C'est ce que montre la belle Ananova
dont nous avons déjà parlé, que beaucoup de
gens préféreront avoir en face d'eux plutôt
qu'un simple écran alphanumérique. Mais à l'inverse,
il faudra se préoccuper de prévoir, dans les futurs
automates, des types de commandes analogues à la façon
dont, chez les êtres vivants, des émotions comme la
peur ou le désir provoquent certains types de comportement.
Les vecteurs utilisés par les animaux sont des médiateurs
chimiques, comme l'adrénaline, qui agissent différemment
et sur d'autres organes que ne le fait l'influx nerveux. L'imitation
de ceci permettra d'obtenir des automates capables de communiquer
avec l'homme ou avec des animaux sur l'ensemble des registres utilisés
par les espèces vivantes.
Alain
Il est évident que si l'affectivité
s'instaure dans les relations entre l'homme et la machine, je veux
dire une vraie affectivité, qui ne soit pas seulement du
fait de l'homme, mais partagée par les deux partenaires,
nous changerons radicalement les relations de l'individu avec la
société. Plus besoin de rechercher des amis ou des
partenaires chez nos semblables, si nous pouvons en trouver de beaucoup
plus enrichissants sur les étagères des magasins d'électroniques...
c'est d'ailleurs ce qui se produit déjà un peu chez
les addicts d'Internet ou des consoles de jeu - bien que dans ce
cas la seule affectivité que l'individu rencontre sur le
réseau soit la sienne propre, qu'il y projette.
Bernard
Un automate véritablement capable
d'éprouver une affectivité originale, sui generis,
face à celle de l'homme, sera un facteur d'invention autrement
puissant. De même que nous aurons besoin d'automates dotés
de formes d'intelligence éventuellement différentes
de la nôtre, pour apprendre à voir le monde autrement,
de même nous pourrions apprendre à sentir l'univers
autrement si nous nous confrontions à des machines ayant
développé leur propre sensibilité. Mais nous
n'en sommes pas là aujourd'hui, hélas....
Alain
Finalement, au point où nous en
sommes arrivés, nous voyons s'esquisser, en simplifiant beaucoup,
une sorte de vaste histoire de l'automate, se déroulant des
origines de la terre jusqu'à nos jours. Le point à
retenir, si je puis anticiper, est que l'automate technologique,
l'automate de laboratoire, n'est pas sorti de rien, mais prolonge
une évolution commencée depuis des millénaires
au sein de l'univers... évolution, je le suppose, qui n'est
d'ailleurs pas près de s'arrêter... et qui débouche
sur l'homme... Vas- tu dire que l'homme, lui aussi est un automate
?
Bernard
Il l'est certainement dans l'immense champ
de son organisation et de ses comportements, individuels et sociaux,
qui relèvent de l'animal plus ou moins évolué.
Il serait naïf d'espérer que les hommes, quels qu'ils
soient, hommes de la rue, savants, dirigeants d'entreprises ou politiciens,
puissent échapper aux déterminismes qui règlent
le fonctionnement des machines biologiques. Nous sommes tous, et
eux les premiers, des rouages dans des mécaniques fonctionnant
sur un mode automatique, et qui comprennent d'ailleurs, non seulement
ce qui relève de la vie au sens le plus basique, mais aussi
ce que l'on appelait au 20e siècle les superstructures :
le techno-scientifique, l'économique, le social, l'idéologique,
bref tout ce qui structure les sociétés humaines,
et dont nous allons parler dans la suite du chapitre.
Cependant, l'homme, contrairement aux autres
mammifères, dispose d'un cerveau d'une taille et d'une complexité
exceptionnelle. Les ouvrages qui le décrivent abondent aujourd'hui.
Ce n'est pas la peine d'y insister ici. Ce cerveau fonctionne évidemment,
comme tous les autres organes, sur le mode automatique. C'est un
automate. Mais il est doté de capacités telles que
nous pouvons d'emblée en faire le modèle de l'automate
intelligent biologique, celui au sein duquel émerge la conscience.
Nous voudrions bien que nos automates-machines de demain puissent
ressembler, ne fut-ce que de loin, à des cerveaux conscients..
Auteurs cités (signalés par * dans le texte)
Susan Blackmore, The meme machine, Oxford UP 1999
Antonio Damasio, Le
sentiment même de soi, Editions Odile Jacob, 1999
Richard Dawkins Les mystères de l'arc en ciel, Bayard,
2000
Richard Dawkins, Le
gène égoïste, Armand Colin ,1990
Jean Delacour Introduction
aux neuro-science cognitives, De Boeck Université
Daniel C. Dennett, La
conscience expliquée, Editions Odile Jacob, 1991-1993
Daniel C.Dennett, Darwin
est-il dangereux? Editions Odile Jacob, 1995-2000
Gerald Edelman, Comment
la matière devient conscience, Odile Jacob 2000
Sciences et Avenir, N° spécial datant de 1995, et consacré
à l'intelligence animale
La langue d'homo erectus - Quelle langue parlait-t-on il y a
100.000 ans? Numéro Hors-série de Sciences
et Avenir décembre 2000-janvier 2001
Steven Pinker, Comment
fonctionne l'esprit, Odile Jacob 1999
La suite du chapitre 3,
prochain numéro: section 2. La conscience individuelle
numéro suivant: section 3. La conscience collective
Automates Intelligents © 2001
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