| |
Mars
2001
J.P
Baquiast
Eléments de
définitions :
La conscience
Retour à la lecture du feuilleton
Eléments de définition
précédents
Conscience : perception plus ou moins claire que chacun peut
avoir de son existence et du monde extérieur (Larousse).
Aptitude d'un organisme à s'auto-représenter dans
son environnement, plus ou moins complètement, et sur des
durées de temps variables incluant le présent, le
passé et le futur. L'aptitude à la conscience semble
dépendre d'organisations ou plutôt de processus spécifiques
encore mal connus, mais en voie d'éclaircissement, caractérisant
l'unité centrale de traitement de l'information des animaux
dits supérieurs (le système nerveux central chez l'homme)
en relation éventuelle avec divers organes périphériques.
La conscience se vit d'abord de l'intérieur de l'organisme
doté de cette fonction. Mais ledit organisme peut inférer
son existence quand d'autres organismes se disent eux-mêmes
conscients, et réagissent de façon identique ou voisine
au premier.
Ses formes les plus développées se rencontrent chez
les individus humains, et dans un moindre degré, avec des
formes sans doute différentes, dans les groupes humains,
lorsque les individus constituant ces groupes prennent conscience
d'appartenir à un ensemble cohérent spécifique
se distinguant d'autres groupes. Dans ce cas, les relations s'établissant
entre ces individus génèrent des contenus de conscience
différents de ceux existant au niveau de l'individu isolé.
Il est probable que certaines formes frustres ou différentes
de conscience soient présentes chez d'autres êtres
vivants. Elles n'existent pas encore chez les automates machines.
Mais rien n'empêcherait a priori que des facultés conscientes
soient progressivement introduites par l'homme, ou se mettent en
place spontanément, chez ces derniers.
Il est important de ne pas considérer la conscience comme
un tout ou boite noire, mais de la décomposer en ses éléments
tels qu'ils apparaissent à la neurologie. Les progrès
de celle-ci sont rapides (examens cliniques de malades frappés
par divers accidents cérébraux, complétés
d'observations utilisant notamment l'imagerie médicale).
Il s'agit d'une révolution scientifique, aux conséquences
philosophiques et politiques aussi importante que celle actuellement
enregistrée en matière de génétique.
Malheureusement, il en est moins parlé. Plusieurs ouvrages
récents, dus notamment à Antonio
Damasio et Gérald
Edelman, nous paraissent devoir être, en ces années
2000-2001, la bible de ceux qui s'intéressent à la
conscience, que ce soit pour l'étude du cerveau, ou pour
les investissements qui seront faits dans les laboratoires s'intéressant
à la vie artificielle, afin de simuler la conscience au sein
d'automates. Il n'est pas question de résumer ici ces ouvrages,
résument eux-mêmes de nombreux travaux provenant des
Instituts de neurosciences, notamment aux Etats-Unis, mais seulement
d'essayer d'en retenir quelques cadres conceptuels utiles pour la
réflexion sur les automates intelligents.
Nous proposons d'abord de retenir avec Damasio plusieurs niveaux
de conscience aux performances croissantes, faisant appel à
des cartographies et réseaux de neurones superposés
:
- le proto-soi (permettant la mise en image, l'attention minimale,
la détection de l'objet, la vigilance-éveil,
- le soi-central (permettant une cartographie détaillée
de la relation objet/organisme, une attention soutenue, une mémoire
de travail),
- le soi-autobiographique (permettant, notamment par le langage,
la mémoire du soi dans le temps, passé et futur),
- la conscience étendue, incluant la créativité,
la prise en compte systématique des autres (altérité),
la conscience morale, etc.
L'homme valide et adulte dispose de ces différents niveaux.
Il est probable, nous l'avons dit, que de nombreuses espèces
animales soient dotées de certains d'entre eux, sous forme
fruste (ou différente de celles que nous connaissons, et
qu'il nous faudrait découvrir).
Pour approfondir ces descriptions, et entrer véritablement
au cur des mécanismes conscients, nous ferons appel
à Edelman et Tononi.
Pour ces auteurs, la conscience primaire (celle par laquelle tout
commence) résulte d'un ensemble de processus qui ne peuvent
s'établir que sur des architectures cérébrales
caractérisées par la complexité, elle-même
définie comme "une synthèse optimale de spécialisation
fonctionnelle et d'intégration fonctionnelle au sein d'un
système", c'est-à-dire comportant des milliards de
neurones, des millions (?) de cartes fonctionnelles et de groupes
de neurones entrant, sortant et réentrant, des milliards
aussi (?), selon l'expérience du sujet, de connexions entre
neurones acquises par cette expérience et "mémorisées"
pour être éventuellement réactivées.
Le tout est le produit de la sélection, sélection
génétique en ce qui concerne les grandes structures,
aires, cartes, groupes de neurones de liaison, sélection
au cours de la vie du sujet pour les connexions spécifiques
à l'individu.
L'hypothèse de la complexité fonctionnelle n'est
pas nouvelle, encore que dans cette présentation elle devienne
une condition sine qua non de l'établissement d'un processus
de conscience. De l'uniformité ou de la faible diversité
fonctionnelle ne pourrait en principe émerger aucune conscience..
L'hypothèse qui est par contre plus nouvelle est celle dite
de la sélection des groupes neuronaux et de l'intégration
fonctionnelle entre ceux-ci. Le processus est darwinien. Lors du
développement du tissu nerveux, un répertoire primaire
de structures neuronales apparaît (sélection développementale).
L'expérience reçue de l'environnement extérieur
renforce certains liens entre neurones et synapses et en fait disparaître
d'autres (sélection comportementale ou par l'expérience).
Ceci donne des répertoires, primaires et secondaires, qui
s'associent eux-mêmes, dans la suite du développement
modulé par l'apprentissage), en sites ou cartes traitant
la perception, notamment sensorielle, d'une façon cohérente.
La poursuite de l'apprentissage (au cours duquel la perception
d'un objet extérieur constituant un tout oblige le cerveau
à le reconnaître comme tel) sélectionne enfin
des fibres associatives entre cartes différentes mais obligées
de converger pour donner une image cohérente du monde. Il
s'agit, pour reprendre les termes d'Edelman, de liaisons massivement
ré-entrantes, dégénérées (au
sens mathématique) et redondantes assurées par des
faisceaux ou groupes de neurones des aires du cortex associatif
(thalamo-cortical), que complètent d'autres voies projetées
vers différentes autres parties du système sensori-moteur.
Ces faisceaux ou groupes de neurones peuvent mettre en relation
en temps quasi réel (dizaines ou centaines de millisecondes)
toutes les parties du cerveau accessibles par elles. Elles sont
de ce fait susceptibles de contribuer à l'élaboration
des processus conscients. Plus il y a de sites différents,
et plus ils sont interliés par des ponts ré-entrants
et redondants à très court délai de réponse,
plus la conscience a de probabilités d'émerger - ceci
même s'agissant de la conscience primaire et fugitive, survenant
éventuellement par flashs, dont certains animaux doivent
être capables.
Mais le problème de l'apparition de la conscience ne s'explique
pas seulement par l'existence de groupes neuronaux convenablement
sélectionnés en termes de cartes, ni par les groupes
de neurones de liaison. Le cerveau n'est pas conscient de tout en
même temps. La conscience, primaire et surtout évoluée,
observée de l'extérieur ou de l'intérieur du
sujet, apparaît comme un processus bien défini, dont
il faut expliquer la genèse. Elle est unitaire, cohérente
et sélective (une seule chose à la fois dans le même
instant), de faible débit mais puissamment informative (capable
en quelques fractions de secondes de faire appel et d'évoquer
l'un des plusieurs milliards d'états pré-conscients,
ou plutôt disponibles dans les mémoires accessoires
dont dispose le système nerveux). Elle est aussi continue
(elle ne s'arrête jamais, même dans certains états
de sommeil), en perpétuelle réactivité et changement
suite aux messages exogènes et endogènes reçus
par le sujet. Finalement aussi elle est "privative" (propre au sujet
conscient, qui ne peut la communiquer sous aucune forme à
un autre sujet). La combinaison de ces caractères fait de
la conscience un processus à la fois limité, fragile,
mais extrêmement puissant. Malgré ses limitations,
elle a pu assurer jusqu'à ce jour le succès compétitif
des espèces animales qui en ont été dotées
par l'évolution sélective.
Or ces caractères, selon Edelman, résultent de l'existence
d'un noyau dynamique de réseaux de neurones, dans le système
thalamo-cortical, qui animent et informent par ré-entrance,
en permanence, un certain nombre de sites constituant le cur
momentané de la conscience primaire. Ce noyau n'est pas stable
ni localisé, en ce sens qu'il pourrait être identifié
comme le siège de la conscience. Il s'établit, sans
doute sous la pression sélective immédiate des évènements
mobilisant l'attention du sujet, en regroupant les faisceaux les
plus aptes à répondre aux besoins de prise de conscience
imposés au sujet par l'environnement. Peut-être pourrait-on
comparer ce processus au faisceau d'une lampe de poche, qui éclaire
successivement et en se déplaçant sans cesse un certain
nombre d'objets différents d'une pièce, et réussit
à donner de cette pièce une image utilisable pour
celui qui veut s'y mouvoir. Le noyau dynamique ne se limiterait
pas à l'interconnexion des zones relevant de la mémoire
immédiatement accessible, mais il pourrait projeter des fibres,
via des ports de communication entrants et sortants, vers les immenses
portions du système nerveux relevant des cartographies globales
sensori-motrices spécialisées, ou des routines motrices
et cognitives intéressant ce que l'on appelle l'inconscient.
Par apprentissage, le champ de l'inconscient peut se trouver réduit
au profit du champ des circuits mobilisables épisodiquement
ou durablement par le noyau dynamique générateur des
faites de conscience.
Edelman rejoint Damasio en montrant l'émergence, sous la
pression sélective, de consciences de niveaux supérieurs,
introduisant des proto-concepts dérivant de la catégorisation
perceptive propre à tout système sensoriel et moteur
même le plus primitif. Ceci pose le problème du statut
de l'information dans le monde. L'organisme ne peut accéder
à d'éventuelles réalités externes à
lui caractérisant le monde extérieur, à partir
duquel il construirait des modèles ou descriptions fidèles.
L'organisme ne peut que conserver, par sa propre organisation, la
mémoire des occurrences statistiques selon lesquelles ses
organes se heurtent à un réel inconnaissable en soi,
mais seulement perceptible par son expérience sensorielle
et motrice. A partir de catégorisations perceptives mémorisées
(J.P. Changeux parle de pré-représentations) puis
régulièrement renouvelées, l'on peut imaginer
que le cerveau lui-même élaborera des constantes ou
concepts qu'il utilisera dans le cadre de la conscience comme des
entrées endogènes complétant les entrées
exogènes, et servant à reconnaître ces dernières.
Ce seront d'abord des gestes ou phrases stéréotypées,
objets d'échanges entre individus au sein des groupes.
Parmi eux pourra s'introduire le concept de soi, autour duquel
se réorganisera très vite l'ensemble des autres concepts.
La représentation du soi dans son environnement est évidemment
la pierre de touche de la conscience évoluée, celle
à partir de laquelle, si l'on peut dire, s'est construite
toute la civilisation humaine. Mais les origines du soi (ou du "nous",
c'est-à-dire du groupe intégrant le soi) ne semblent
pas très différentes de celles des premiers proto-concepts,
précédemment évoqués. La réentrance
du concept de soi dans de nombreux registres associés par
le noyau dynamique confortera évidement très vite
la conscience de soi ou celle du groupe, en l'enrichissant des innombrables
associations informatives déjà accessibles par le
noyau dynamique, et en "repolarisant" ces associations. L'animal
ainsi enrichi passera alors de la "mémoire du présent"
(conscience primitive) à celle du passé et à
celle du futur. Le statut du langage préalable ou consécutif
à ces constructions fait encore l'objet de discussions. L'on
considère généralement que le langage, moyen
d'échange formalisé entre deux individus, suppose
la conscience chez ceux-ci, et notamment la conscience de soi. A
plus forte raison lorsqu'il s'agira de langages relevant de la science
ou connaissance scientifique. Mais des définitions plus réductrices
des langages peuvent être données. On parlera de pré-
ou proto-langages.
L'intéressant de tous ces travaux, qui devront évidemment
être affinés et mieux démontrés dans
un proche avenir, notamment par l'exploration en profondeur, impossible
actuellement du fait des limitations de l'imagerie cérébrale,
des couches profondes du cerveau, est que rien n'interdit - obstacles
technologiques mis à part- de réaliser des artefacts
électroniques ou enrichis de bio-puces, présentant
l'amorce des conditions signalées comme nécessaires
à l'apparition de la conscience: extrême complexité,
extrême variabilité, forte réentrance et redondance,
etc. Ou bien ensuite il sera possible d'injecter sur de telles plates-formes
des flux d'échanges de type voisin de ceux prêtés
au noyau dynamique décrit ci-dessus ou bien, mieux encore,
l'on mettra ces plates-formes en situation de survie compétitive,
pour observer comment elles réagiraient à la pression
de sélection, suite à des flux d'évènements
sélectifs envoyés par l'homme ou produits de façon
aléatoire. Les automates se donneraient alors, si l'on peut
dire, des proto-consciences en défense aux agressions du
milieu qui leur seraient imposées. L'implémentation
de proto-conscience (ou l'élaboration d'automates proto-conscients)
pourrait donc se faire conjointement par voie descendante (l'homme
introduisant progressivement les fonctions et les contenus nécessaires
à chaque niveau) et par voie ascendante (l'automate, pour
survivre, se dotant des réseaux et contenus adéquats
par auto-complexification spontanée, dans le cadre du développement
de ce que l'on schématise par le terme de "réseaux
neuronaux" ou "réseaux de neurones formels" dotés
d'une plasticité et d'une complexité comparables,
en beaucoup moins performants évidemment, à celles
du cerveau.
Automates Intelligents © 2001
|
|