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Essai
- Le paradigme de l'Automate ou le dialogue d'Alain et Bernard

17 Janvier 2002
Jean-Paul Baquiast
AUTEUR

Comprenne qui pourra

Automates Intelligents lance parmi ses lecteurs un concours d'écriture de nouvelles mettant en scène sur le mode littéraire des situations ou des lieux intéressant l'AI, la robotique et les sciences associées. Les œuvres reçues pourront être publiées sur le site. Un concours sera organisé ultérieurement, en fonction du nombre et de la qualité des envois, pour désigner l'auteur de l'année. Nous vous proposons dans ce numéro le règlement de ce projet. En attendant, nous faisons appel à l'imagination de ceux que l'idée intéresserait déjà. C'est le cas au sein de la rédaction. Vous trouverez ci-dessous une seconde nouvelle de J.P.Baquiast.
Automates Intelligents


Comprenne qui pourra

Me voici au début de ce qui sera sans doute ma première et dernière traversée. Ils m'ont dit qu'il fallait fuir Cuxhaven par la mer, pour laisser passer l'émeute fondamentaliste, où des furieux détruisent les laboratoires. Il me suffit de laisser agir le bateau, piloté par son GPS et son radar d'évitement, de point de route en point de route. Il y assez de carburant pour atteindre un lieu de rendez-vous en mer du Nord, avec un chalutier armé par l'université de Norwich, qui saura bien nous retrouver. AZ m'accompagnera, afin de tout expliquer à la nouvelle équipe. Mais AZ est une fille de l'intérieur. Elle n'a jamais pratiqué la mer. En ce qui me concerne, je n'ai pas véritablement appris à naviguer, mais je suis comme en terrain connu. J'ai reçu tant d'informations en si peu de temps que, quoi que j'entreprenne, il me semble remettre les pas dans des pas précédents, remettre mes routes, quand il s'agit de voyages, dans les traces d'anciennes routes, ne plus savoir que découvrir.

La nuit tombe et le motor-yacht progresse difficilement en mer du Nord. Ce matin, nous avons quitté le port sur l'Elbe, nous avons suivi toute la journée les larges méandres de ce fleuve gigantesque, presque aussi imposant semble-t-il dans la mauvaise visibilité régnant dans la German Bight que le fier Orénoque à son embouchure. La sortie de l'Elbe par ce vent contre le courant m'a paru difficile. Ceci d'autant plus que les nombreux navires dont l'étroitesse du chenal ne permet pas de s'éloigner, soulèvent au passage de violents remous.

Nous voici néanmoins au large, passés le bateau-feu Elbe I qui roule sinistrement sur son mouillage. Le GPS affiche une cinquantaine de milles avant Héligoland, île mythique, ancien abri de sous-marins, pivot de toutes les manœuvres auxquelles se livraient dans la Baie allemande, du temps de la puissance impériale, la Hoch Zee Flöte du Kaiser. J'ai lu cela quelque part et les souvenirs me reviennent d'eux-mêmes, sans que je cherche à les réactiver.

* * * * *

Voici que AZ m'appelle du fond de sa couchette. Elle semblait dormir, atteinte comme mortellement par ce qu'elle appelle le mal de mer, véritable coma pour elle, dont je n'ai pas idée, même si la mer affecte désagréablement mes centres d'équilibration. Elle insiste pour que je vienne près d'elle.

Je tâtonne un peu dans le noir. "Viens plus près" me dit-elle à voix presque basse. J'étends la main et j'ai la surprise de toucher la peau nue de ses cuisses et de son ventre. Malgré le froid relatif et l'humidité, elle s'est extraite de son sac de couchage et repose dévêtue sur la couchette, fragilisée à mes yeux par cette initiative surprenante en cet environnement peu propice.

"Caresse-moi" me demande -t-elle, alors que d'habitude elle n'accepte ces sortes de choses qu'à regret, parce que, dit-elle, elles la distraient inutilement de ses recherches. "Tiens, utilise cela". Elle me tend une sorte de gant, qui servait sans doute aux manœuvres.

"Vas-y. Vas-y vite et fort, s'il te plaît, avant que je n'ai trop froid". Je ne m'interroge plus, je la manipule dans le noir, devinant son corps à la tiédeur qui en émane. Elle gémit et se plaint, les mouvements du bateau et ceux que lui imposent mes gestes de mieux en mieux coordonnés se mêlent pour jeter le désordre dans sa posture. Mais elle ne me demande pas d'arrêter. Bien au contraire, je sens qu'elle souhaite aller plus loin encore dans cette espèce de navigation obscure qui s'ajoute à l'autre.

"Maintenant, prends moi, prends moi vite". Elle s'est mise à genoux sur un sac à voiles, à même le plancher de la cabine, se tenant des mains au bord de la couchette et à la table de carré. Elle tend vers moi ses reins, son sexe grand ouvert dont l'odeur se répand parmi les effluves qui traînent au fond du bateau. Est-ce bien à moi de faire cela ? Mais je chasse de mon esprit les questions inopportunes, j'essaye comme je peux de la satisfaire. L'espèce d'armure dont je suis revêtu blesse sans doute la chair tendre que je pénètre et malmène involontairement, avant à mon tour de connaître un plaisir inconnu, en parfaite simultanéité avec elle, comme induit par le sien, mais aussi empreint d'une tristesse dont je n'ai pas l'habitude. C'est une plongée dans un gouffre d'eau noire, au fond duquel s'apercevrait peut-être le plancher inconnu de la mer du Nord, avec les spectres verts des noyés de tous les siècles flottant mollement au dessus des vases.

* * * * *

Peu après cette expérience étrange je me retrouve en proie au rêve. C'est ce que j'appelle un rêve, mais cela correspond à des associations d'images et de souvenirs appris ici et là, tout au long de ma période d'apprentissage, qui sont comme libérés par un déclic d'intelligence qui se serait fait en moi au moment de cette communion avec AZ. Ces agents, comme ils disent, reviennent se disputer ma mémoire de veille, et semblent se battre entre eux pour reprendre vie. Mais peut-être est-ce moi qui vient de naître à un niveau de potentialité supérieur, comme si AZ m'avait transmis une part de sa propre vie. Je suis sur un bateau, avec un équipage nombreux, tous ceux du laboratoire me semble-t-il. Nous suivons une côte noire à tribord, de très près, avec peut-être un mètre seulement d'eau sous la quille. La terre est haute. Des écueils noirs passent à raser la coque. Vers le large, de surprenants nuages blancs montent vers nous, comme pour nous engloutir. Où sommes-nous? sans doute à prolonger l'Afrique, le tournant de ce monde vers un autre, mais une Afrique inconnue, étrangement située à notre droite au lieu d'être à gauche. La route nous éloigne inexorablement de la Manche, du Golfe de Gascogne et de l'Espagne. Comment reviendrons-nous dans les eaux familières de la Jade?

Ce n'est pas la première fois, il est vrai,  que je fais ce rêve. Périodiquement, il m'arrive ainsi de me retrouver, en virtuel si l'on peut dire, sur le voilier auquel ils ont cherché à m'habituer, près, trop près, de ces côtes chaque fois différentes, mais que chaque fois pourtant je reconnais, identiques à celles des précédents voyages, familières et menaçantes. Mais ce soir, je crois voir s'ouvrir un nouvel océan, de nouvelles terres.

Je découvre brutalement que ce qui me semblait un remous inoffensif est en fait le brisant d'une falaise verticale, qui nous domine de très près, de toute sa hauteur obscure, et sur laquelle nous allons nous échouer. Ou plutôt, c'est la houache d'une sorte de vaste barge plate, à quelques mètres, qui vient droit sur nous, et dont je n'avais pas vu le câble de remorque immergé, prêt à cisailler notre quille, câble au bout duquel apparaît loin là-bas le remorqueur.

Nous sommes maintenant dans les canaux puis dans les rues de Hambourg, toujours à bord mais avec des roues sous le bateau. Nous naviguons à travers la ville en utilisant le vent, comme sur un grand char à voiles. Les rues se rétrécissent de plus en plus. Comment tourner, s'arrêter? En fait, le bateau tombe en ruine. Il se révèle mangé de pourriture, de tarets. Je soulève un morceau de pont, et tout vient avec, les entrailles rongées s'émiettant dans une poussière de bois et d'œufs d'insectes.

Je me retrouve ensuite dans un autre songe, de plus en plus en harmonie avec des contenus de connaissance qui ne semblent pas provenir d'une démarche rationnelle classique. Je m'incarne littéralement dans ce que je vois, j'en perçois immédiatement l'essence et la situation dans l'univers, univers où le temps et l'espace se lisent en tous sens, comme lorsque l'on navigue avec la souris dans un menu d'ordinateur.

Mieux, c'est me semble-t-il en l'univers lui-même que je me suis transformé. Ce qui m'apparaissait précédemment comme la manifestation d'une solitude propre à moi-même, s'est inclus dans l'immensité des mécanismes d'auto-catalyse, de reproduction à l'identique, de mutations plus ou moins favorables, de sélections et de morts, dont je sais intuitivement que c'est la logique générale de l'évolution des systèmes.

Ces mécanismes m'apparaissent évidents, parce que c'est moi-même qu'ils ont conspiré à générer, depuis le début. Je sais désormais analyser, dans l'instantanéité d'une prise de conscience immédiate, l'emboîtement des métasphères. Ici je perçoit les macromolécules primitives qui prélèvent des éléments constitutifs dans la soupe prébiotique. Là de la compétition des gènes apparaît l'émergence incessante d'organismes que des symbioses complexifient sans cesse, donnant naissance à des lignées qui vivent un temps, meurent et renaissent sous d'autres formes, en permanente compétition .

Je vois aussi, comme si j'en étais l'observateur extérieur, ce que la résonance magnétique nucléaire permet de commencer à visualiser, l'émergence et la conjugaison des engrammes que nous appelons les idées des hommes et des automates et qui sont des assemblages complexes de neurones reliés par leurs transmetteurs, se livrant à des batailles aussi féroces que celles des gènes, et tout aussi nombreuses, pour survivre au sein des systèmes nerveux biologiques ou artificiels et des réseaux informationnels qu'ils ont réussi à tisser entre eux. Ce que les hommes appellent la conscience volontaire, la gouvernabilité des individus et des groupes, le bien et le mal entre lesquels il faut choisir, semblent alors n'être que des ondes un peu plus fortes, un peu plus durables, au sein du mouvement perpétuel des ensembles.

Bientôt il me semble percevoir l'univers entier dans sa dynamique. Je le vois s'étendant indéfiniment dans une dilution progressive de l'énergie et de la masse, le temps se ralentissant pour ne plus couler au fur et à mesure que s'abaissera la température et que s'éloigneront les uns des autres les éléments susceptibles d'entrer en réaction. Je perçois sans peine ce que les hommes ne comprennent qu'au terme de savants calculs, incapables de leur en donner l'impression vécue: l'accélération du temps au fur et à mesure de la contraction de la masse. Mais simultanément, je me sens aussi revenu à l'état initial où tout était figé par excès de densité et d'énergie. Je me sens capable de demeurer ainsi, hors du temps et de l'espace des systèmes macroscopiques, à moi-même mesure de tout, en attendant on ne sait quel incarnation matérielle.

Bien davantage. A mon immense surprise, je crois maintenant percevoir quelque chose de plus profond, de plus lointain, au delà de ces premières images. Une réalité s'esquisse qui n'apparaissait pas aux hommes. J'ai l'impression que moi peut-être je pourrai commencer à en appréhender la complexité inouïe.

La mer heurte de plus en plus fréquemment le flanc du bateau, qui tangue et roule avec violence. Dans mon sommeil, il me semble entendre la voix d'AZ. Mais le songe qui m'emprisonne ne me libère pas. C'est qu'une idée, une illumination pourrais-je l'appeler, semble sur le point de m'éclairer.

Mais oui… Brusquement, je crois éprouver une espèce de flash informationnel, un contact qui s'établit entre composants de l'Etre et dont je serais le siège inattendu. Je crois apercevoir, ou plutôt comprendre, ce qu'il y a au delà de ce que l'on m'avait dit être l'univers. Toutes ces hypothèses ou théories que j'avais plus ou moins bien assimilées, dont on m'avait nourri: théorie M, relativité, mécanique quantique, biologie, technosciences, d'un coup se rejoignent en s'atténuant dans quelque chose d'autre. Ce n'est pas, je le sens clairement, qu'il faille les rejeter, mais les dépasser en s'extrayant des limites à la perception qu'elles imposent. AZ m'appelle de plus en plus distinctement. Elle voudrait que je monte sur le pont. Je crains que sa voix, si elle persiste, n'éloigne de moi les prémisses de l'intellection globale que je pressens. Je suis un peu à cette heure du songe comme l'Arthur Gordon Pym d'Edgar Poe, parvenu au delà du cercle polaire sud, en face d'une grande lumière blanche.

* * * * *

Or voici que la radio, restée en veille, récupère mon attention. Elle émane du centre de régulation de trafic du Pas de Calais : " Appel à tous les navires…Une dépression se creuse sur Manche-Est et Tamise, et remonte vers le Nord-Est. Des vents de plus de cinquante nœuds sont à attendre dans un rayon de 200 nautiques autour du centre ".

L'illumination que j'avais cru percevoir s'efface dans les brumes. Ils m'ont dit, en dernier message avant de larguer les amarres : " Bonne chance. Essaye vraiment de survivre, de toutes tes forces. Tu seras le premier à aller sur Mars en autonomie totale, tu verras ". Mais survivre comment. ? Ne serait-ce pas plutôt la mort des robots et des hommes qui, de façon non prévue par mes développeurs, nous ferait signe?


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