Automates
Intelligents s'enrichit du logiciel
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Novembre 2000
Propos
recueillis par Christophe Jacquemin
Erwann Lavarec,
concepteur du robot ludique Pekee
Lauréat
du dernier concours national de création d'entreprise de technologies
innovantes lancé par le ministère de la recherche, Erwann Lavarec
termine une thèse de robotique (capteurs de mouvements) au laboratoire
d'Informatique, de Robotique et de Microélectronique de Montpellier (LIRMM).
Ce jeune chercheur est aujourd'hui PDG de la start-up WANY, qui
va commercialiser l'année prochaine auprès du grand public son robot
évolutif "Pekee". Le marché est des plus prometteurs pour cet ami
électronique innovant, ludique, simple d'utilisation et totalement
modulable. Aussi puissant qu'un ordinateur, Pekee peut tout à tour
jouer, surveiller les enfants, arroser les plantes, et bien d'autres
choses encore...
C.J
: Vous
êtes, à la base, un informaticien. Qu'est-ce qui vous
a poussé vers la robotique ? E.L
: En fait, étudiant en informatique, je me passionnais déjà
pour l'intelligence artificielle, domaine dans lequel existaient
plusieurs pistes à suivre, certaines provenant des neurosciences.
Je me souviens avoir lu un article, il y a huit ans, où il
était expliqué que l'intelligence était venue
avec le mouvement, plus exactement de la capacité de calcul
balistique dont fait preuve le cerveau. Ce qui fait par exemple
d'être capable, lorsqu'on lance une pierre, de savoir instantanément
où elle va tomber, approximativement peut être, mais
en tous cas rapidement. C'est cette faculté là, cette
tendance à anticiper sur le futur, qui, selon l'article,
est à l'origine de l'intelligence.
Je voyais donc qu'il existait deux discours : celui des neurosciences
qui nous racontait qu'il fallait commencer petit avant de pouvoir
faire de l'intelligence artificielle, et le discours des cours,
très théorique, avec des maths, où on essayait
de faire un programme qui était tout de suite très
très intelligent, sans finalement savoir trop comment. Ainsi,
c'est certainement la lecture de cet article qui a joué le
rôle de déclencheur : il m'a poussé par
la suite a faire de petits systèmes, ce que maintenant on
appelle des systèmes multi-agents (à l'époque
cela ne portait en fait pas de nom...). De fil en aiguille, j'ai
eu envie que mes petits agents ne soient pas de simples petits automates
simulés mais existent vraiment. Et puis, j'ai rencontré
Laurent Tremel (ami qui aujourd'hui fait partie de notre société
Wany), étudiant en électronique qui se passionnait
également pour l'intelligence artificielle, mais plutôt
sur les aspects du vivant, du vivant mécanique. C'est la
rencontre de ces deux passions qui a certainement fait de nous deux
roboticiens.
C.J
: Mais, de là à vouloir monter une entreprise...
Lorsque vous parlez des multi-agents, vous parlez d'aujourd'hui
? E.L
: Non, c'était au début
de mes études. L'idée était déjà en
l'air pour tout le monde : certains ont fait des multi-agents sans
même le savoir.
A l'époque, au MIT, Rodney Brooks réalisait
des robots très simples, qui pouvaient travailler ensemble
(voir article).
Je ne sais si son système portait le nom de multi-agent,
mais cela m'intéressait au plus haut point. Il me semblait
en effet que c'était de ce côté-là
que se dessinerait quelque chose d'intéressant, plutôt
que du côté des maths, des maths de l'intelligence
artificielle, j'entends... Brooks simplifiait les choses, faisait
de l'émergence, au lieu d'essayer d'utiliser un système
complètement déterministe qui devait impérativement
trouver une solution, on ne sait pas trop comment.
J'étais déjà un passionné. Tout jeune,
je pensais déjà monter d'une entreprise. J'étais
à la recherche d'un marché potentiel et je voyais
bien que la robotique suivrait un peu la même histoire que
celle qu'on a connu pour l'informatique : il y a 30 ans, ont utilisait
de gros ordinateurs dans les centres de recherche, dans les centres
calcul pour la météo ou dans le secteur bancaire.
Et puis, un jour, de tout jeunes types dans un garage ont inventé
le PC et, dès lors, l'informatique a explosé. Je me
suis dit que c'était exactement, tôt ou tard, ce qui
allait également arriver dans le domaine de la robotique.
Et d'ici-là, j'avais donc le temps de me perfectionner, de
me consacrer aux études de robotique.
C.J
: Lorsque
vous avez commencé ces études, comment voyait-on les
choses au sein des laboratoires de recherche ? E.L
: Le milieu de recherche français me semblait plutôt
porté sur la robotique industrielle ou aérospatiale,
donc vers les grosses applications. Les petites applications, comme
la robotique domestique, ne semblaient pas assez noble. En tout
cas, c'est l'impression que l'on m'en donnait. D'ailleurs, cela
n'a pas vraiment changé. Il est en effet encore difficile
de convaincre qu'une application ludique puisse donner lieu à
une publication scientifique...
C.J
: Et
pourtant, il semble aujourd'hui exister dans les laboratoires américains
et japonais une dynamique extraordinaire autour des thèmes
de la robotique et de l'intelligence artificielle, lié au
développement d'un véritable marché autour
des robots ludiques ou de l'aide aux personnes âgées... E.L
: Si on parle de robotique ludique, et mis à part à
part peut-être la conception du système d'intelligence
artificielle du robot Aïbo, qui revient aux français,
il n'y a pas vraiment chez-nous une dynamique de ce côté-là,
du moins provenant des laboratoires publics de recherche. L'élan
provient d'ailleurs. Il suffit de voir le succès qu'obtient
la "robot cup" relayée par l'émission E=M6 et l'Association
nationale Sciences Techniques Jeunesse (ANSTJ).
Il s'agit ici de tout jeunes, bénévoles et passionnés.
Ces jeunes sont les scientifiques de demain et leur entrain apportera
certainement la mouvance dont vous parlez. Les robots domestiques,
cela fait longtemps que le grand public les attend ! Parce
qu'on en voit dans tous les films de science-fiction : il suffit
de regarder "La guerre des étoiles". Et puis, cela donne
l'impression que ce n'est pas si dur que cela de faire un robot
puisqu'on en voit partout au cinéma. Je caricature bien sûr...
C.J
: C'est
une bonne transition pour nous parler de votre robot ludique Pekee,
totalement modulaire... E.L
: Je ne veux pas encore expliquer ma technologie, je préfère
ne pas la révéler tout de suite
C.J: Oui,
mais on se doute que si vous avez été lauréat
en juillet dernier du concours national de création d'entreprises
de technologie innovante et que vous avez monté votre entreprise
Wany, c'est qu'il existe bien derrière tout cela une technologie
réellement innovante... E.L
Oui, bien sûr. Notre technologie innovante réside d'ailleurs
plus ici sur l'électronique que sur l'informatique. L'aspect
modulaire repose sur un concept que nous avons mis au point
en électronique, qui nous a permis de créer un ordinateur
nouveau, qu'on appelle OPP (ordinateur parallèle et polymorphique)
: un ordinateur bourré de microprocesseurs, de microcontrôleurs,
et tout cela marchant bien ensemble, quelle que soit leur fréquence
d'horloge, quel que soit le bus (système de communication)
de donnée et d'adressage -c'est à dire quelle que
soit la taille des bus de chacun de ces microprocesseurs-, et tout
cela de façon très très simple, avec trois,
quatre bouts de chandelle... Et ça y est, ça marche.
En fait, nous avons inventé une architecture...
C.J: D'après
ce que vous laissez transpirer, ce robot est capable de prendre
des photos des invités lors d'une soirée, d'arroser
les plantes, voire d'assurer quelques tâches de gardiennage...
Que sait-il faire d'autre ? E.L
: D'abord, nos robots ont leur propre caractère, comme
à peu près tous les robots, domestiques, j'entends.
Mais ici, vous le choisissez, c'est-à dire que vous pouvez,
par exemple, le doter du module "caractère timide" ou
du module "caractère astucieux"... Nous avons étendu
ici la notion de logiciel. En informatique, un logiciel c'est un
CD-ROM, une disquette où je ne sais quoi : vous chargez votre
exécutable et vous pouvez utiliser votre logiciel. Pour nous,
le logiciel robotique, c'est ici un logiciel plus des composants
mécaniques.
Ainsi, avec le robot, nous allons vendre ainsi plusieurs types de
logiciels et différents accessoires. Pekee pourra être
doté de roues, de pattes ou de chenilles. Il sera aussi capable,
par exemple de communiquer avec d'autres robots : dans ce cas, il
comprendra donc ici un programme informatique particulier,
plus un système émetteur-récepteur.
Le robot étant munis de capteurs, et vous d'un petit pistolet,
vous pourrez lui tirer dessus. A lui de vous éviter et d'aller
se cacher. Il pourra même riposter, si vous achetez l'accessoire
adéquat. Et si vous possédez plusieurs robots, ils
pourront faire même preuve d'une stratégie d'équipe
puisqu'ils peuvent communiquer et identifier les humains. Vous et
vos amis pourrez ainsi jouer ainsi au paint-ball contre une
équipe de robots.
C.J
:Un
robot donc essentiellement axé sur le jeu... E.L
: Non. Pekee, c'est un peu le positionnement du PC, mais dans le
monde de la robotique. Est-ce qu'un PC est axé sur le jeu
? Bien sûr, il y a des jeux pour PC ; ici il y a des jeux
pour le robot. Mais il y existe aussi des logiciels pour que le
robot devienne utile, tout comme le PC est utile avec son traitement
de texte.
C.J
:Sera
t-il capable de téléphoner? E.L
: Oui. Car notre système étant ouvert, d'autres
entreprises pourront avoir des idées et utiliser le système
comme une base. Si une entreprise développe cela pour notre
robot, tout comme des entreprises développent des logiciels
pour les PC, alors oui, le robot saura téléphoner.
C.J
:Apprend-il? E.L
: Il a une petite partie apprentissage, que nous faisons actuellement
évoluer, dans l'optique d'un robot de seconde génération.
C.J
: Combien
coûtera Pekee ? E.L
: Pour l'instant, c'est top secret. Tout ce que je puis vous dire,
c'est que notre robot est déjà, au moins, un PC portable
à roulettes...
C.J
:
Quand sera-t-il commercialisé et quel chiffre d'affaires
envisagez-vous ? E.L
: La vente en grande distribution débutera
courant 2001. Nous envisageons un chiffre d'affaires de 40 MF en
2002, qui devrait monter à 80 MF en 2003. Mais dans un premier
temps, nous proposons dès à présent ce robot
à des ingénieurs, à des professeurs, à
des chercheurs, à des passionnés aussi. Il s'agit
plus exactement d'une participation au fait de construire le robot,
sous la forme d'un contrat et donc qui a un coût. Nous allons
d'ailleurs expliquer tout cela très bientôt sur un
site Internet, mais les scientifiques intéressés peuvent
d'ores et déjà nous contacter car les premières
livraisons auront lieu au mois de mars. Les chercheurs nous faisant
la demande seront pris d'office, les professeurs dans les matières
électronique, informatique, automatique, vision et traitement
du signal également. Les ingénieurs en informatique
ou électronique, ou des passionnés, pourront également
participer, à condition qu'ils aient un projet personnel
sur la plate-forme que constitue Pekee.
C.J
:
Quel est l'objectif de cette opération ? E.L
: L'objectif est de partager une plate-forme expérimentale
commune avec l'ensemble de la communauté scientifique.
Dans le domaine de la recherche en intelligence artificielle, par
exemple, on demande aux chercheurs des publications (des algorithmes...),
et finalement très peu de faire des plates formes.
Et pourtant, c'est ce qui les occupe beaucoup. Ici, nous proposons
non seulement notre plate-forme, mais aussi 10 ingénieurs
compétents, ce dont dispose très rarement un chercheur.
Avec notre système, le chercheur n'a plus qu'à se
dire : "comment puis-je faire pour utiliser ma recherche, pour avoir
une application site réel. L'équipe va me permettre
de développer tel soft, que je n'ai pas le temps de faire
moi, ou telle carte électronique, qui sera adaptée
à mon problème".
C.J
:
Pouvez-vous citer un exemple ? E.L
: Dans le domaine de la vision artificielle, on essaie de faire
des capteurs de mouvements égocentriques avec une seule caméra.
C'est à dire, le robot embarque une caméra et on essaie
de faire en sorte de pouvoir mesurer son mouvement lorsqu'il se
déplace avec la caméra. La plus grosse des difficulté
n'est pas la construction du robot, ce n'est pas non plus l'installation
d'une caméra, ni même celle de mettre un système
de traitement d'images embarqué. Le plus difficile au niveau
scientifique, c'est de pouvoir, entre deux images sur lesquelles
on voit un même coin de table, dire que le coin a bougé,
mais que c'est toujours le même coin. Cela s'appelle le problème
de l'appariement de pixels. C'est un problème très
difficile. Beaucoup de chercheurs travaillent sur le sujet afin
d'optimiser les méthodes. Mais, à la fin de leur réflexion,
ils n'ont pas le temps de mettre en place les systèmes permettant
de mettre en pratique ce qu'il font. Il ne s'agit pas pour
nous de faire leur algorithme, on ne va pas le programmer. Notre
rôle consiste à proposer au chercheur son propre module,
pour une application particulière. Et ici, notre technologie
nous permet de construire ces modules très rapidement.
Et puis, si un problème est détecté, nos techniciens
travailleront dessus et donneront la solution à l'ensemble
du réseau.
C.J: Quel
accueil obtenez-vous auprès des scientifiques ? E.L
: Très bon. Nous avons déjà des commandes,
notamment de chercheurs travaillant sur le domaine de la vision.
Des chercheurs en programmation multi-agent s'intéressent
également de très près à notre produit.
Et puis, sachant que notre robot peut communiquer avec d'autres
robots, ce qui leur offre une bonne base pour travailler.
C'est le même produit qui sera vendu au grand public. C'est
un peu le principe du PC : il y a bien des logiciels très
techniques pour les chercheurs, et des logiciels, tout aussi techniques,
mais d'approche différente pour le grand public.