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Psychologue
de formation, docteur d'Etat en sciences naturelle et ingénieur
de l'Ecole Nationale Supérieure de Chimie de Paris, Jean-Arcady
Meyer est directeur de recherche au CNRS. Spécialiste de la vie
artificielle, il dirige l'AnimatLab au sein du Laboratoire d'informatique
de l'université de Paris 6 (LIP 6). L'AnimatLab est centré sur l'approche
animat, c'est-à-dire sur l'étude d'animaux simulés ou de robots,
dont les lois de fonctionnement sont inspirées de celles des animaux
réels. Auteur de nombreux ouvrages, rapports et publications, Jean-Arcady
Meyer est notamment l'organisateur des conférences internationales
SAB (Simulation of Adaptive Behavior: from Animals to Animats) dont
la sixième édition vient de se tenir au Collège de France à Paris,
du 11 au 15 septembre derniers (http://www-poleia.lip6.fr/~sab2000/presentation.fr.html).
Vous êtes responsable du laboratoire
Animatlab au sein du LIP6. Quels principaux travaux avez vous en
cours actuellement? Sur quels projets souhaiteriez-vous éventuellement
nous procurer des informations plus détaillées. Jean-Arcady Meyer : L'AnimatLab vise à créer
des "animats", c'est-à-dire des animaux simulés ou
des robots réels dont les lois de fonctionnement sont inspirées
de celles des animaux, dans le but de leur permettre de s'adapter
ou de "survivre" dans des environnements plus ou moins imprévisibles
et menaçants. Cette activité a une vocation à
la fois appliquée comme, par exemple de créer des
robots autonomes capables d'assurer leur mission sur des planètes
lointaines et fondamentale, parce qu'elle vise à comprendre
en quoi l'intelligence de l'homme s'explique à partir des
comportements adaptatifs les plus simples hérités
de l'animal.
Parmi les travaux en cours dans notre laboratoire, citons:
- l'utilisation des connaissances acquises sur la façon dont
les rats encodent dans leur cerveau des informations sur l'organisation
spatiale de leur environnement en vue de la mise au point du système
de navigation d'un robot autonome.
- la mise au point, à partir de données recueillies
sur la souris, du système motivationnel d'un robot, qui lui
permet de sélectionner à tout moment la bonne action
à exécuter, d'apprendre à enchaîner de
façon automatique des actions élémentaires
apprises séparément, et d'optimiser son bilan energétique
grâce à des rythmes biologiques appropriés sous-tendant
ses séquences comportementales.
- l'application des principes de la sélection naturelle à
la génération automatique de réseaux de neurones
contrôlant le déplacement, l'évitement d'obstacles
et la poursuite d'un objet chez des robots marcheurs, nageurs ou
volants.
A combien estimez-vous votre "chiffre
d'affaires" annuel? J-AM :Je ne comprends pas bien cette question. J'appartiens
à un laboratoire public... (NDLR: notre question portait sur le budget
du laboratoire, intégrant fonds publics et éventuels
contrats privés).
Disposez vous de commandes du secteur
privé? J-AM : Oui, nous collaborons avec diverses sociétés
privées, dans le domaine du jeu vidéo, de la commande
adaptative, de la robotique d'assistance ou de la robotique de compagnie,
par exemple.
Vous êtes installé en France.
Le domaine semble cependant très largement international.
Estimez-vous que notre pays y tient une place suffisante (nombre
de laboratoires, de chercheurs et étudiants, de publications,
de brevets)? J-AM : Le domaine est très attractif et, comme cela
vient d'être évoqué, peut assurer certains débouchés
dans le privé. En revanche, il n'aura aucun avenir au plan
institutionnel, tant qu'on se contentera de dire, au CNRS et à
l'Université, qu'il faut favoriser les recherches pluridisciplinaires
tout en défavorisant les carrières de ceux qui les
pratiquent.
Existe-t-il une politique publique de
soutien ou d'encouragement en la matière et sous quelle forme? J-AM : Non, comme je viens de le dire, il n'y a aucun rapport
entre le soutien et l'encouragement officiellement affichés
et la réalité des faits.
La France participe-t-elle aux appels
d'offres européens de façon substantielle? J-AM :Je pense que oui. Je viens, pour ma part, de déposer
un projet au nom de 4 laboratoires européens, et qui répond
à un appel d'offres en vue de synthétiser une "machine
vivante". L'idée, ici aussi, est de s'inspirer des connaissances
sur la neurophysiologie, la physiologie et l'éthologie des
rongeurs pour synthétiser un rat artificiel - "rattus computatrix"
en quelque sorte.
La vie artificielle - ou de quelque autre
nom que nous la désignions - touche à d'innombrables
autres disciplines scientifiques. Estimez vous que l'interdisciplinarité
y soit suffisante? Ces autres disciplines sont-elles suffisamment
représentées en France? J-AM : Dans mon domaine, les principales disciplines qui
sont conduites à collaborer sont les neurosciences, l'informatique
et la robotique --c'est-à-dire trois disciplines dont chacune
individuellement est très bien représentée
en France. Le problème, c'est de développer et de
favoriser les interfaces entre ces disciplines. Pour équilibrer
les propos pessimistes tenus plus haut, je précise que je
crois savoir que le Ministère de la Recherche a commandité
un rapport sur l'intérêt d'un interface de Neuro-Robotique:
il n'est donc pas tout à fait impossible que la situation
s'améliore un jour.
Estimez-vous que le grand public en France
soit suffisamment averti de ces questions, et s'y intéresse
assez pour vous encourager dans vos travaux? J-AM : Il y a clairement un intérêt du
grand public pour ces questions, à en juger par exemple par
les nombreux articles ou émissions de télévision
qui paraissent sur les "nouveaux robots".
Le domaine est très pointu, et
fait largement appel aux mathématiques. Les vulgarisations,
quand il y en a, sont souvent considérées par les
chercheurs comme hasardeuses, voire dangereuses. Qu'en pensez-vous? J-AM : Non, ce n'est plus le cas. D'abord le domaine fait
beaucoup plus appel à l'informatique qu'aux mathématiques.
Ensuite, c'est dans l'intérêt des chercheurs du domaine
public d'expliquer au contribuable à quoi sert son argent.
Ecrire des articles de vulgarisation n'est pas hasardeux ou dangereux:
ce n'est simplement pas facile, parce qu'on est pas habitué
à ce genre d'exercice.
Le fait, inévitable- que les publications
soient faites en anglais ne gêne-t-il pas l'appropriation
de la question par les non-anglophones? J-AM : Tout dépend de qui doit s'approprier la question:
si c'est le grand public, alors il y a de nombreux articles de vulgarisation
en français; si ce sont les chercheurs, alors ils ont l'habitude
de l'anglais.
Faut-il faire un plus grand effort de
traduction? Plus généralement, l'internet grand public
peut-il - comme nous le pensons - servir à diffuser plus
largement les informations et réflexions sur la vie artificielle
et les disciplines voisines? J-AM : L'internet est un outil extraordinaire de ce point
de vue et il y a déjà des milliers de pages intéressantes
à consulter sur la vie artificielle.
Y-a-t-il des chercheurs que vous nous
conseilleriez d'interviewer ou de rencontrer, en France ou ailleurs? J-AM : Il y en a des centaines. Prière de focaliser
la question...
Qu'aimeriez-vous ajouter à l'intention
de nos lecteurs?
L'ennui avec la vie artificielle, c'est que ce champ de recherches
attire non seulement le grand public, mais aussi des farceurs qui
se prétendent chercheurs - et ce d'autant plus volontiers
que des journaux ou des medias mal informés ont parlé
d'eux. Votre site fait, par exemple, référence au
projet Cam Brain
du Starlab de Bruxelles, un projet qui a as pris naissance au
Japon et a été abandonné depuis, et auquel
aucun chercheur sensé n'accorde le moindre crédit...
[je vous autorise à mettre ces propos sur votre site].
Réactions post interview: le Dr Jean-Arcady
Meyer, que nous remercions de ses réponses, fait allusion à un
phénomène souvent regretté en France, la difficulté pour les chercheurs
de faire des carrières tout en pratiquant des recherches transdisciplinaires.
Il ne semble pas non plus considérer que les politiques publiques
de soutien à ces domaines de recherche soient à la hauteur des
enjeux, véritablement statégiques. Il y a aura certainement besoin
d'une meilleure prise de conscience au niveau des Pouvoirs Publics
et autorités dispensatrices de ressources. Nous reviendrons sans
doute souvent sur cette question, avec l'aide de nos lecteurs.
Quant à la validité de tel ou tel domaine
de recherche cité dans les médias, ou ici-même, il ne nous appartient
pas de nous prononcer. Ce sera à vous lecteurs de faire valoir
votre point de vue. Nous souhaitons que la Revue soit un lieu
de discussion ou même de controverse. Baquiast-Jacquemin