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Octobre 2000
Propos
recueillis par Jean-Paul Baquiast
Jean-Claude
Heudin
Jean-Claude
Heudin a obtenu un doctorat à l'Université de Paris XI (Orsay) en
1988. Sa thèse concernait la réalisation d'une architecture multi-agent
utilisant l'intelligence artificielle destinée à des applications
en temps réel et comprenant un microprocesseur VLSI-RISC dédié.
A la même époque, il a fondé une entreprise avec quelques collègues
et réalisé de nombreuses applications avancées pour la défense et
l'industrie. En 1996, il a obtenu son habilitation à diriger des
recherches à l'Université de Paris XI par ses travaux sur les architectures
et les algorithmes inspirés par le vivant, notamment les algorithmes
génétiques. Depuis cette date, il est professeur au Pôle Universitaire
Léonard de Vinci où il dirige le laboratoire de recherche de l'Institut
International du Multimédia http://www.virtual-worlds.net.
En 1998, il a inauguré une série de conférences internationales
sur le thème des Mondes Virtuels.
Il est l'auteur de nombreux ouvrages et publications dans le
domaine des sciences de la complexité et plus particulièrement sur
les automates cellulaires, les mondes virtuels, le calcul génétique
et la vie artificielle. Citons par exemple :
Les actes des deux conférences Virtual Worlds 1998 et 2000,
édités chez Springer LNCS/AI, Berlin.
L'évolution au bord du chaos
Préface de Joël de Rosnay aux Editions Hermès Science, Paris,
1998.
Spécialistes de la vie artificielle,
vous êtes responsable du laboratoire de recherche de l'Institut
International du Multimédia. Quels travaux y menez-vous ?
Jean-Claude Heudin : Avant toute chose, il est
important de souligner que l'objectif de l'Institut International
du Multimédia est de former les futurs chefs de projets qui
vont encadrer les équipes de développement ou de production
dans les domaines de l'Internet, du jeu, du DVD, etc.
Dans ce contexte, en parallèle avec les projets qu'ils réalisent
pour des entreprises dans le cadre de leur formation, il nous a
semblé nécessaire d'apporter aux étudiants
une "vision" sur le futur, l'expérience de projets mettant
en uvre des technologies avancées. C'est la vocation
essentielle de notre laboratoire de recherche.
Dans ce contexte, nous développons des projets
où coopèrent chercheurs et étudiants, chacun
apportant ses compétences. Ainsi, les projets ont généralement
deux "facettes" : une facette recherche "fondamentale" ou "appliquée",
et une facette "ludo-éducative" qui permet le développement
d'applications multimédia. Un exemple typique est le projet
"LifeDrop" qui a pour objet l'étude des différents
modèles de dynamique de l'évolution et qui a également
donné lieu à un site web http://www.virtual-worlds.net/lifedrop
accessible aux internautes.
Nos travaux couvrent deux thèmes principaux
: d'une part les mondes virtuels et la vie artificielle et, d'autre
part, le traitement des grands volumes d'information sur Internet.
Dans le premier cas, nous travaillons sur les modèles impliqués
par la réalisation de mondes virtuels, réalistes ou
imaginaires, mais dotés de "lois physiques et biologiques"
satisfaisantes. Dans le second, nous travaillons en partenariat
étroit avec une entreprise de la Silicon Valley.
Disposez-vous de commandes
du secteur privé ?
JCH: Oui. Comme je viens de le souligner pour
le second thème de recherche. En ce qui concerne les mondes
virtuels, l'industrie du jeu est certainement le domaine d'application
le plus immédiat. Ainsi, nous avons participé à
la conception d'un jeu vidéo l'année dernière
en partenariat avec une société de production française.
Vous êtes installé
en France. Le domaine semble cependant très largement international.
Estimez-vous que notre pays y tient une place suffisante, qu'il
s'agisse du nombre de laboratoires, de chercheurs et d'étudiants,
de publications ou de brevets...?
JCH: A vrai dire, le domaine de la vie artificielle
ou celui des mondes virtuels, ne sont pas à proprement parler
des disciplines scientifiques, du moins au sens classique de ces
termes. Il s'agit plutôt de communautés de chercheurs
provenant d'horizons et de disciplines différentes, mais
qui partagent une même "vision" ou une même approche
méthodologique. Cette transdisciplinarité est fortement
catalysée par Internet qui facilite les échanges et
les coopérations. En fait, le lieu d'implantation d'un laboratoire
n'a plus réellement d'importance.
Dans ce contexte - et cela ne sera une surprise pour
personne - les Etats Unis et le Japon ont une place prépondérante.
Néanmoins, l'Europe, et plus particulièrement l'Angleterre
et la France, ne sont pas en reste. Ainsi, c'est à notre
initiative que la série de conférence internationale
"Virtual Worlds" a été créée.
Existe-t-il une politique
publique de soutien ou d'encouragement en la matière et sous
quelle forme ?
JCH: La vie artificielle, comme les mondes virtuels,
font partie d'une approche plus générale : celle des
"sciences de la complexité". Son inhérente transdisciplinarité,
l'utilisation de la modélisation informatique plutôt
que l'expérimentation traditionnelle, rendent difficilement
"classable" ce type de démarche qui reste originale à
plus d'un titre, certains diraient "marginale". Par conséquent,
à ma connaissance, il n'existe pas d'action spécifique
de soutien.
La France participe-t-elle
aux appels d'offres européens de façon substantielle ?
JCH: J'espère que oui. En ce qui nous
concerne, le laboratoire est d'une taille trop modeste et les procédures
de soumissions trop lourdes pour que nous puissions actuellement
y participer. En outre, notre principale activité reste la
formation initiale au métier de chef de projet Multimédia
: nous comptons 120 étudiants et d'ici quatre années
près de 350
La vie artificielle - ou de
quelque autre nom que nous la désignions - touche à
d'innombrables disciplines scientifiques. Estimez-vous que l'interdisciplinarité
y est suffisante ? Ces autres disciplines sont-elles suffisamment
représentées en France ?
JCH: Oui aux deux questions. La difficulté
réside plutôt dans le fait de convaincre les chercheurs
d'autres disciplines, physiciens ou biologistes, à participer
à des projets transdisciplinaires qui ne sont généralement
pas au cur de leurs préoccupations quotidiennes.
Estimez-vous que le grand
public en France est suffisamment averti de ces questions, et s'y
intéresse assez pour vous encourager dans vos travaux ?
JCH: Nous misons beaucoup sur la dynamique d'Internet.
Un site comme LifeDrop
est visité par plusieurs centaines de personnes par mois.
Chaque semaine, je reçois plusieurs emails d'encouragement.
Le domaine est très
pointu, faisant largement appel aux mathématiques. Les vulgarisations,
quand elles existent, sont souvent considérées
par les chercheurs comme hasardeuses, voire dangereuses...
La vulgarisation est un art excessivement difficile
mais indispensable. A quoi servirait une recherche qui ne pourrait
être comprise que par ceux qui la mènent?
La publication d'ouvrages comme L'évolution au bord du
chaos ou bien les facettes multimédia de nos projets
de recherche représentent notre contribution à cet
objectif de communication et de vulgarisation scientifique.
Le fait que les publications
soient faites en français ne gêne-t-il pas l'appropriation
de la question par les non-anglophones ? Faut-il veiller à
un plus grand effort de traduction ?
En ce qui nous concerne, les publications à
vocation pédagogique ou de vulgarisation sont en français.
A l'inverse, les publications scientifiques sont toutes directement
écrites en anglais et publiées dans des revues ou
conférences à caractère international.
L'Internet grand public peut-il
- comme nous le pensons - servir à diffuser plus largement
les informations et réflexions sur la vie artificielle et
les disciplines voisines ?
Oui. Notre démarche est directement fondée
sur cette idée. Avant la fin de cette année, nous
aurons ainsi une nouvelle version du site "LifeDrop" et nous aurons
lancé un second site sur la cosmologie avec des simulations
multi-agent d'amas globulaires. Ces travaux seront regroupés
sur un portail, à l'adresse http://www.virtual-worlds.net.
Bref, plein de nouveautés et quelques surprises
Qu'aimeriez-vous ajouter à
l'intention de nos lecteurs ?