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2
Avril 2001
propos
recueillis par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Alain Cardon,
chercheur en intelligence artificielle
Alain Cardon est professeur d'informatique
à l'Université du Havre, directeur du laboratoire
d'informatique de cette Université, et membre du
LIP6 de l'Université Paris VI.
Il est également l'auteur d'un ouvrage passionnant,
"Conscience artificielle et systèmes adaptatifs",
qui a retenu particulièrement notre attention dans
notre précédente revue (cf : Biblionet).
Devant cet ouvrage exceptionnel, nous ne pouvions en rester
là et avons souhaité entrer en contact
avec son auteur...
J.P Baquiast et C.
Jacquemin
JP.
B/C.J : Conscience Artificielle et systèmes adaptatifs,
livre fondateur et transdisciplinaire, fait appel à d'innombrables
connaissances. Il ne s'agit ici ni plus ni moins que de la recette
pour fabriquer, demain, aujourdhui même peut-être,
une conscience artificielle sinon équivalente, du moins comparable
à la conscience humaine, une conscience qui serait dotée
dun libre-arbitre comparable au nôtre.
Alain Cardon, qui-êtes-vous. Quelle formation a pu vous mener
à écrire un tel livre ? Alain
Cardon : Mon parcours est strictement universitaire.
J'ai débuté par des études en physique, puis
en mathématiques et en philosophie. Concernant les mathématiques,
je me suis orienté vers l'analyse numérique puis le
calcul numérique et enfin l'informatique, dans la fin des années
70, lorsque apparaissaient à l'Université les premiers
ordinateurs pour le traitement, en Fortran (!), des problèmes
de mathématiques appliquées.
J'ai choisi l'Université parce que c'était un endroit
exceptionnel pour y apprendre énormément de choses,
dans tous les domaines de la connaissance. Cela dit, elle est
maintenant devenue le champ d'un enseignement de masse, et a quelque
peu changé de nature.
J'ai également mené, assez longtemps,
des recherches en Intelligence Artificielle (IA), discipline que
j'ai aussi longtemps enseignée. L'IA est une approche strictement
inférentielle et symbolique des problèmes. On symbolise
un domaine de connaissances par ce que l'on nomme des ontologies,
en décrivant les concepts, leurs relations, leurs usages.
On met en place un système qui, à partir de faits
constituant les données courantes, déduit ce qu'il
connaît à l'avance. Dans cette optique, j'ai beaucoup
développé de logiciels en langage LISP. J'ai même
créé un département d'intelligence artificielle
à l'Université de Rouen, en acquérant trois
machines LISP. Formidables ordinateurs où l'intuition de
la représentation symbolique se traduisait immédiatement
en fonctions LISP, intégrant le système d'exploitation
écrit lui aussi avec ce langage. Ces machines, aujourd'hui,
n'existent plus.
JP.B/C.J
: Votre livre semble en rupture avec l'intelligence
artificielle classique... Alain
Cardon : J'ai très vite mesuré
les limites de l'approche strictement inférentielle, qui
présente le défaut d'une absence définitive
de notion de bon sens dans les raisonnements, d'une absence de point
de vue motivé par des intentions. Cette approche est et reste
basée sur un formalisme classique : la règle d'inférence.Mais
voilà : j'étais un assez bon connaisseur, par mes
études en philosophie, de Martin Heidegger. Ce n'est sans
doute pas un philosophe simple, mais les questions complexes se
vulgarisent très mal. Il faut donc soit lire Heidegger, pour
comprendre ce qu'est un phénomène et ce que signifie
être, ou bien renoncer à se poser ces questions. Heidegger
présentait une approche de la mise en situation de l'individu
radicalement différente de celle adoptée en IA et
en Sciences Cognitives. Les distinctions entre raisonner et penser,
entre connaître et savoir, entre réagir sur un environnement
et se mettre en situation dans son monde étaient claires
pour moi. Alors je me suis engagé dans une autre voie, en
rupture avec l'intelligence artificielle classique : définir
de manière constructible un système générant
des pensées.
J'ai travaillé trois ans sur ce problème, à
temps plein. Cette approche était tellement éloignée
des préoccupations usuelles de mes collègues que j'ai
pensé que la seule façon de faire partager mes idées
était la rédaction d'un livre sur le sujet. J'ai donc
écrit ce livre.
JP.B/C.J
: Quelles ont été les réactions
de la communauté scientifique ? Alain
Cardon : La recherche sur la conscience,
par la voie de la construction calculable d'un système générateur
de pensées, inquiète de nombreux collègues,
en informatique et ailleurs. L'homme est tel qu'il est, et il craint
cette confrontation avec lui-même et un double éventuel.
Il se considère, en général, comme doté
de pouvoirs très forts sur son monde qu'il organise à
sa main, et même de pouvoirs allant très au-delà
de son monde. Alors, construire et vouloir construire un système
générant des pensés telles les siennes, conduisant
le comportement d'un robot autonome, ne concorde pas avec son absence
pathologique d'humilité.
JP.B/C.J
: Quels sont vos projets...
Ce qu'il en est aujourd'hui ? Je pourrais peut-être poursuivre
mes recherches en réalisant un système générateur
de pensées pour un robot autonome précis. Mais je
ne crois pas que mes recherches soient considérées
comme indispensables au développement de l'informatique actuelle,
par les informaticiens eux-mêmes.Je pense avoir ouvert une
voie, une voie doublement difficile, au niveau scientifique et au
niveau éthique. L'époque actuelle n'aime pas mêler
les genres : on est soit un scientifique dans un domaine précis
et orthodoxe, soit un philosophe, ou un spécialiste en sciences
humaines. L'histoire scientifique formidable du vingtième
siècle a permis de définir et de classer tous les
domaines de l'investigation humaine, radicalement.
JP.B/C.J
: Pour vous, quelle devrait être la dimension
de l'équipe de recherche qui puisse construire un tel système,
pour une réalisation dans quels délais ? Alain
Cardon : Je pense qu'il aurait été
possible de construire un tel système en trois ou quatre
ans, avec des thésards qualifiés. Mais je suis seul
sur cette affaire, alors il reste la réflexion.
Linformatique sera peut-être un jour réduite
à une technologie, mais souhaitons quelle soit
d'abord la science qu'elle doit être, et puis peut-être
qu'elle devienne, après cette aventure, une technologie
au service de machines pensantes, de robots en posture dialogique
avec leurs créateurs humains, lorsque ces dites machines
élaboreront leurs propres champs de problématiques,
au service dun autre type de savoir et de science. Et
pour cela, le rôle de l'Intelligence Artificielle reste
central, pour longtemps, n'en déplaise aux réductionnistes
de tous bords.
Tiré du texte L'informatique,
science ou technologie?, qu'Alain Cardon nous a transmis
et que nous publions in extenso