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Linformatique peut être vue comme une discipline
très jeune, attractive sinon séduisante, et qui, sans
conteste, est en pleine expansion. On peut dire quelle sest
formée rapidement, en intégrant des concepts pris
dans dautres sciences et en les mettant à sa main :
dégager des concepts du domaine du calculable utilisés
avec une méthodologie propre, celle de la calculabilité
effective sur ordinateur. Elle occupe une place sociale et économique
très forte, en étant utilisée partout. Mais
en disant cela, que donne-t-on à penser ? On laisse à
penser que linformatique est la technologie des manipulations
symboliques sur des machines programmables, les ordinateurs. On
laisse entendre que, comme toute technologie, elle est au service
des besoins des hommes, dans les sociétés marchandes
daujourdhui dont elle participe, et très fortement,
à la croissance. Et on place naturellement linformatique
dans le cadre des disciplines indispensables à la formation
de tous les techniciens et ingénieurs, qui étudient,
par ailleurs et plus précisément, des sciences considérées
comme bien reconnues.
Une technique peut être comprise comme une forme
primaire dinstrumentalisation de procédés, qui
naît dun "besoin spontané daction effective"
de lHomme [R. Thom, in Apologie du Logos, Hachette, 1990].
Une science, elle, se fonde alors à partir de la technique
existante, en adoptant une posture disciplinaire. Elle est démarche
de connaissance dans le champ que la technique a ouvert. Et cest
une démarche théorisée qui nécessite
la confrontation à lopinion de tous les siens, dont
elle requiert le consensus. Elle est toujours bien ancrée
dans limaginaire nécessaire de lêtre de
lHomme, qui la déploie en y pratiquant la recherche.
Une technologie, enfin, se forme par dérivation dune
science. C'est un savoir qui a été au préalable
théorisé et quon place en situation dutilité
sociale systématique pour répondre à des besoins
dabord strictement économiques. Elle est applications,
par essence. Technique, science, technologie : distinctions ontologiques
de catégories bien différentes.
Le fait dexister, pour une discipline, est une
lutte continue, ne serait-ce que pour établir et maintenir
son statut parmi les autres disciplines connexes ou concurrentes.
Linformatique, sous une unique dénomination, est la
technologie des ordinateurs. Cest aussi le marché des
matériels et des logiciels afférents. Et cest
encore, et surtout, la science des modèles calculables et
de leurs réalisations effectives. De par lampleur de
ce quelle peut et veut modéliser et réaliser,
cette science apparaît comme majeure. Et cette importance,
cette ambition à laquelle elle peut prétendre, ce
fait de paraître quand même un peu hégémonique,
ne laisse pas les autres sciences indifférentes, ni passives
: il lui faudra conquérir sa place, toujours, par ses réalisations
conceptuelles, par lapprofondissement et lélargissement
de ses domaines de recherche et également par son pouvoir
dintégration de concepts externes.
Cette approche place linformatique comme une
science comparable aux mathématiques, par insertion en haut
du tableau de la vielle hiérarchie positiviste d'Auguste
Comte, qui classe les sciences selon leur degré de théorisation,
qui va des mathématiques à la psychologie, en passant
par la mécanique, la physique, la chimie, la biologie et
la sociologie, et en laissant sur les bords les technologies dérivées,
subalternes. Et si les mathématiques offrent un si général
et si fin moyen de représentation existentielle des choses
du monde dans leur être abstrait, l'informatique offre le
moyen général d'exprimer toutes ces choses au niveau
de leur comportement, de leur être comportemental, dans l'espace
et le temps des machines symboliques en action de calcul. L'informatique
paraît alors avoir un avenir immense. Une science na
pas à justifier de son utilité sociale et de ses limites,
comme une technologie doit le faire par nécessité.
Elle ouvre, au plus loin qu'elle le peut ses propres champs de problématiques
et oeuvre, dans son propre domaine qu'elle borne et étend
sans cesse, à la connaissance du monde. Et son domaine premier
d'application est elle-même.
Mais quest, plus précisément, la
science des modèles calculables ? Il sagit dune
science de limaginaire de lHomme, une science qui construit
et exprime dans le calculable symbolique tout ce qui est pensable
et concevable avec régularité. Et c'est une science
qui progresse par toute sa surface, par tout ce qui la met en communication
avec son extérieur, c'est-à-dire avec les autres disciplines
qui la nourrissent et qu'elle nourrit. Et cette surface adhère
à toutes les autres sciences. En cela, la science informatique
a une certaine vocation naturelle douverture transdisciplinaire.
Elle met à la modélisation calculable tous les modèles
particuliers des autres sciences et des autres disciplines, et elle
réalise effectivement ces modèles en développant
ses propres systèmes, ses propres architectures et ses propres
représentations. Elle sait valider et justifier ses modèles
et ses réalisations. Elle sait structurer, simuler, prévoir
les phénomènes, conduire les processus, apprendre,
interroger ... Elle engage à développer automatiquement
de la représentation conceptuelle, sinon de la pensée
conceptualisée, ce qui la distingue de toutes les autres
sciences. Et elle sait trouver comme champ dapplication tout
ce que les hommes ont l'habitude de manipuler en se servant de leur
esprit, de leurs cultures et de leurs langues.
Dans cette optique, l'Intelligence Artificielle est
simplement la partie essentielle de linformatique, qui ouvre
le plus loin le domaine de cette science. L'Intelligence Artificielle
traite de la connaissance et des connaissances tel que lentend
lhomme, du raisonnement, de lapprentissage, de l'intelligence
collective, de la signification et même de la conscience artificielle.
Elle sintéresse à la manière de reproduire
conceptuellement et effectivement toutes les productions intellectuelles
de lHomme, et pas seulement en lobservant au microscope,
ou à la loupe, ou à laide de multiples enquêtes,
mais en en construisant, effectivement, des modèles équivalents
produisant des formes conceptuelles.
L'Intelligence Artificielle, dans la science des modèles
calculables, peut raisonnablement envisager de modéliser,
de façon calculable, lHomme qui pense et raisonne,
l'Homme situé dans son monde et ses sociétés,
et sans aucune justification autre que la curiosité scientifique
désintéressée. Formidable entreprise ? Une
science informatique, en effet, est une formidable entreprise, mais
comme l'est toute autre science. Il ny a que les technologies
qui nont pas denvergure aucune, et qui restent définitivement
domestiques, au service de leurs utilisateurs qui consomment leurs
productions.
Le progrès scientifique, au cours du temps,
revient toujours à remplacer une technique par une science,
puis à substituer à cette science, par la suite, une
technologie. Linformatique est née de la technique
des artefacts humains, de la volonté de lHomme de construire
des automates qui se comportent tel lui-même dans son monde,
pour l'aider à se comprendre. Elle a pris des concepts dans
dautres espaces scientifiques, en mathématiques, en
physique, puis aujourdhui en biologie, en sociologie, en psychologie,
en linguistique, en éthologie .... Elle sest érigée
comme science des modèles calculables appliquée à
tout ce qui se représente à la suite dun quelconque
processus descriptible, à nimporte quelle échelle,
et qui est calculable à partir dun jeu fini dinstructions,
sur des grappes de machines en réseau.
Mais on peut faire léconomie dune
science. Le règne actuel des technologies, dans nos sociétés
marchandes, y pousse avec force. On peut, à partir du besoin
fondamental de lHomme qui lengage à se reconstruire
à son image, se limiter à des aspects locaux, réduits,
secondaires, sans unité et sans objectif global. Et on peut
développer dinnombrables objets d'usage en utilisant
les moyens de traitement les plus rapides possibles avec des composantes
graphiques les plus suggestives possibles. Et la distinction entre
la science informatique et la technologie informatique est bien
là, entre la définition dune recherche globale
à propos d'un calculable général, sans autre
objectif que de le développer pour connaître encore
et toujours, et la définition dobjets que lon
se donne à étudier et à construire, pour en
fait les vendre. Différence de genre et différence
dêtre, absolues, définitives. Distinction dexigence
et dambition.
On peut donc développer, aujourd'hui, une technologie
sans science préalable. On peut développer une technologie
économiquement très importante, mais dépourvue
de sens car ne se mettant jamais par nature en question, ne questionnant
jamais directement lHomme qui l'utilise, nayant même
pas pour sujet le moindre questionnement fondamental et apportant
simplement des réponses efficaces à propos de la faisabilité
dobjets utilitaires innombrables.
Linformatique sera peut-être un jour réduite
à une technologie, mais souhaitons quelle soit d'abord
la science qu'elle doit être, et puis peut-être qu'elle
devienne, après cette aventure, une technologie au service
de machines pensantes, de robots en posture dialogique avec leurs
créateurs humains, lorsque ces dites machines élaboreront
leurs propres champs de problématiques, au service dun
autre type de savoir et de science. Et pour cela, le rôle
de l'Intelligence Artificielle reste central, pour longtemps, n'en
déplaise aux réductionnistes de tous bords.