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Francis
Jutand est directeur scientifique du tout nouveau département
Sciences et Technologies de l'Information et de la Communication
(STIC), créé il y a six mois au CNRS(*).
Né le 17 août 1952, ancien élève de l'Ecole normale supérieure
de Cachan, agrégé de physique appliquée et titulaire d'un
DEA d'optique cohérente, Francis Jutand était précédemment
directeur scientifique de France Télécom R&D (anciennement
CNET), où il a contribué à la création et à la mise en place
des réseaux de recherche sur les technologies clefs (multimédia,
technologies de l'intelligence et de la connaissance, réseaux,
logiciels, sécurité, mobiles, terminaux…), assurant également
dans ce cadre la coordination de l'ensemble des activités
de recherche et des partenariats avec les laboratoires de
recherche publics.
Contact :
http://www.cnrs.fr/STIC/
francis.jutand@cnrs-dir.fr
(1)
Voir
notre éditorial ainsi
que notre
article du 17 mai 2001 .

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Christophe
Jacquemin : Françis
Jutand, vous êtes directeur du département "Sciences et Technologies
de l'Information et de la Communication" du CNRS, récemment créé.
Quels enjeux représente ce domaine ?
Francis Jutand
: Les sciences et technologies de l'information
et de la communication représentent un enjeu économique de toute
première importance pour notre pays. Mais rappelons que si l'Europe
est globalement compétitive en ce qui concerne la communication
et les réseaux, elle accuse un certain retard en informatique,
retard qui s'est creusé ces vingt dernières années. Elle est aussi
partiellement en retard en ce qui concerne les composants, domaine
dans lequel nous enregistrons à la fois des succès mais où l'on
note aussi certains retards. La création du département scientifique
des STIC au sein du CNRS témoigne de la priorité accordée à l'ensemble
de ce domaine.
Les STIC représentent également un très fort enjeu de société. La
société de l'information est en train de se construire, et notre
pays en est un des acteurs. Mais il est aussi essentiel que nous
puissions participer plus largement à la construction de la société
de la connaissance de demain. Les STIC constituent donc une priorité
de recherche scientifique et technologique. Recherche en amont,
fondatrice de la connaissance et des outils techniques que l'on
va développer pour cette société de l'information, mais aussi, et
c'est très important, recherche fondatrice au service de toutes
les autres sciences. En effet, couplées aux autres développements,
les STIC permettent de voir plus loin, par exemple en ce qui concerne
les propriétés de la matière, d'aborder l'étude d'objets complexes,
de développer le traitement massif de l'information... Je pourrais
vous citer bien d'autres exemples. Il faut également noter que toutes
les autres sciences participent à l'avancée des STIC : physique,
chimie, mathématiques, sciences de la vie.
C.J
: Vous
avez dit, lors d'une conférence de presse, qu'après le secteur primaire,
secondaire et tertiaire, les STIC constituaient un quatrième secteur
économique, actuellement en constitution et en forte croissance...
F.
J . : Effectivement, il s'agit bien d'un quatrième
secteur économique en train de se constituer et de se développer.
Il comprend tout d'abord ce que j'appelle la mise en communication
médiatisée (le téléphone, internet...), de plus en plus virtualisée.
Il intègre aussi l'économie des contenus (la création et l'échange
d'informations et de contenus). Enfin, au dessus de cela, vient
la création et l'échange de connaissances. L'ensemble formant le
secteur de l'immatériel ou de la connaissance, caractérisé par des
coûts de conception ou de création de plus en plus forts, avec le
problème de la conception coopérative.
C.J
: Où
chacun pourra d'ailleurs être producteur de contenus...
F. J .
:
Oui. Il faut bien avoir à l'esprit que le
cyberespace va devenir de plus en plus complexe à gérer, du fait
d'une prolifération des données résultant de l'augmentation des
moyens de traitements et d'échanges. Le schéma d'une production
de contenus bien répartie entre un secteur professionnel défini
et un consommateur précis est en train de changer. Avec le développement
de ces nouvelles technologies, chacun va devenir producteur de contenus
et de connaissances échangeables. Il va donc y avoir une augmentation
considérable du nombre d'acteurs, avec pour corollaire le problème
de la qualification des connaissances. Nous accédons et accéderons
de plus en plus rapidement à des données sur le web, mais il faudra
savoir quelle seront la valeur et la qualité de ces informations.
Ceci m'incite à penser que la politique éditoriale va s'amplifier
en se transformant, avec des gens qui s'engageront sur la qualité
des contenus avec des procédures nouvelles.
Par ailleurs, de nouvelles compétences, de nouveaux apprentissages
humains et sociaux vont se développer dans l'utilisation de ce cyberespace.
Et puis, à plus long terme, des entités autonomes, des agents intelligents,
vont aussi constituer une part importante du fonctionnement de l'échange
informationnel, créant de la connaissance et du contenu. Ceci va
évidemment poser de nouveaux problèmes.
C.J
: On
parle beaucoup des usages, encore faut-il que le traitement matériel
de l'information suive...
F. J.
:
Bien sûr, et c'est pour cela qu'il existe
dans notre département un volet extrêmement important sur ce sujet,
concernant tous les supports de traitement de l'information. Nous
sommes effectivement à un moment où pratiquement tout paraît possible
: à chaque fois que l'on imagine une utilisation, on peut quasiment
trouver des moyens techniques pour la réaliser. En fait, j'exagère
un peu, mais c'est pour bien vous montrer l'importance de ce domaine.
La massification de l'information et de son traitement nécessitent
le développement de supports toujours plus performants. Et c'est
à nous qu'il appartient d'impulser, de susciter et de favoriser
une véritable interdisciplinarité au sein de la communauté
scientifique pour que cela se réalise.
Par exemple, une nouvelle frontière s'est ouverte : celle des nanotechnologies.
Il faut savoir que d'ores et déjà, en microélectronique, on a des
technologies qui vont entrer en production dans lesquelles les dimensions
critiques sont inférieures à la centaine de nanomètres. Du
point de vue de la prospective technologique, qui est fondamentale
pour nous, l'ensemble de la communauté s'accorde à dire que le développement
de la microélectronique - c'est-à-dire le traitement d'information
centré sur une logique à base de transistors - va continuer selon
la Loi de Moore, qui prévoit ses limites pour les années 2012-2015.
Mais ce n'est pas parce que l'on dit que cela va continuer jusqu'en
2015 que cela ne requière pas d'énormes effort de recherches
pour cela. Le deuxième problème est que si l'on est capable de produire
des circuits toujours plus complexes, encore faut-il savoir ce que
l'on va en faire. Il faut aussi développer des méthodes, des outils,
des architectures pour tirer partie de cette puissance potentielle,
au niveau des "chip" (puces) élémentaires, des gros assemblages
de dizaines ou centaines de chip et puis sur les systèmes eux-mêmes
qui vont les utiliser. C'est ici un domaine de recherche très
important, qui vise à maîtriser la conception de très gros circuits
de plus en plus complexes.
Un troisième champ de développement économique s'ouvre autour
des microsystèmes, dont le plus connu aujourd'hui en est l'utilisation
pour les biotechnologies. On en trouve également dans nos voitures,
avec des microcapteurs qui utilisent ces microsystèmes.
C.J
: Et au-delà de 2010 ?
F.
J.
: Au-delà, on ne se sait pas. On cherche. Les
physiciens sont très inventifs dans cet quête de comprendre toujours
plus finement la matière, de la commander, de l'agiter. A partir
de là, beaucoup d'hypothèses sont retenues. Quatre solutions sont
aujourd'hui très sérieusement étudiées, avec lesquelles on a l'espoir
d'obtenir des machines très puissantes, candidates pour être le
paradigme futur du traitement d'information. On parle ainsi des
boîtes quantiques (domaine de l'optique), de l'électronique de spin
(filière tirée du magnétisme), de l'électronique moléculaire (relevant
au départ plutôt du domaine des chimistes) et de l'électronique
atomique -qu'on appelle plus communément "calcul quantique". Ceci
interviendra à coup sûr au-delà de 2010 car les temps de maturation
sont au moins de 10 ans. Nous suivons de très près les recherches
menées avec les physiciens. Nous nous y associons même pour définir
les algorithmes qui iront avec ces solutions. Il est à peu près
sûr que le mot "ordinateur" ne s'appliquera pas pour ces nouveaux
paradigmes car l'organisation du traitement sera probablement très
différente de celle utilisé dans les ordinateurs liés à la microélectronique
et au traitement logique. On ne sait pas ce que sera la nature du
traitement futur des informations. Il faudra certainement susciter
une nouvelle algorithmique, aléatoire, statistique, quantique -
je ne sais - et de nouvelles façons de voir. De plus, il ne faut
pas oublier qu'entre un dispositif et la maturité de sa technologie
industrielle, il faut énormément travailler sur ces process technologiques
pour les fiabiliser et obtenir des coûts faibles de fabrication.
C.J
: Comment votre département peut-il relever ces enjeux ? Quel
est le paysage français des STIC ?
F.
J.
:
Ce qui caractérise notre département des STIC, c'est
son fonctionnement en osmose quasi totale avec le milieu universitaire
puisque sur les 87 unités que regroupe le CNRS au premier cercle
dans ce domaine(1),
il y en a 95% de mixtes (CNRS/Université). Ainsi d'entrée de jeu,
d'une façon structurelle, nous sommes en partenariat avec les universités,
les écoles associées et la Mission scientifique universitaire du
ministère de la Recherche. Un atout très important réside dans le
fait que les universités sont en général pluridisciplinaires, que
l'on trouve aussi localement dans leur pourtour tout l'existant
des technologies pouvant être utiles au fonctionnement interdisciplinaire,
et qu'elles sont réparties sur l'ensemble du territoire.
La deuxième caractéristique du CNRS et de notre département, c'est
qu'il mène des recherche à spectre large. Il peut s'agir de recherches
fondamentales qui ont pour but d'acquérir la connaissance, mais
aussi de recherches sur des finalités (télécom, santé, transports,
spatial...) pouvant être menée du court terme au très long terme,
et aussi des recherches applicatives visant en partenariat avec
des entreprises à traduire ces connaissances et ces compétences
en une production économique.
Enfin, ce qui fait la marque du Centre national de la recherche
scientifique, c'est qu'il mène des recherches interdisciplinaires
profondes. Interdisciplinarité profonde à ne pas confondre avec
ce que j'appelle l'interdisciplinarité faible, lorsque l'on dit
par exemple "j'ai des compétences et je les mets au service d'une
application". Non, ici, il s'agit travailler ensemble avec des compétences
de plusieurs disciplines sur un objet de recherche que l'on
ne pourrait étudier seul.
C.J
: Pouvez-vous citer un exemple ?
F.
J. :
Comprendre le fonctionnement du cerveau est
un sujet interdisciplinaire profond puisque pour s'attaquer à ce
problème, il faut mêler des compétences en physiologie, imagerie
cérébrale, psychologie cognitive, automatique et traitement d'informations,
etc.
Il y en a bien d'autres : la biologie en général (bioinformatique,
biopuces), la robotique, etc.
C.J
: Comment s'intègrent les autres organismes de recherche dans ce
dispositif ?
F. J.
:
Bien sûr, outre les universités, les
écoles et la mission scientifique universitaire, que l'on rencontre
dans pratiquement tous les domaines qui nous intéressent (informatique,
micro et nanotechnologies, sciences humaines et sociales...), les EPST
(établissements publics à caractère scientifique et technologique
- NDLR) travaillant dans notre domaine coeur sont nos
partenaires.
On retrouve évidemment l'INRIA pour ce qui concerne l'informatique,
l'automatique et les mathématiques appliquées, le Groupement des
Ecoles des Télécom (GET) pour les réseaux de télécommunication,
les communications, le traitement du signal et des systèmes. On
trouve également l'INRETS pour les transports, l'INSERM pour la
santé. Nous sommes aussi actuellement en discussion pour un partenariat
stratégique avec le CEA/LETI pour ce qui est du domaine des micro
et nanotechnologies.
C.J
: Oui, mais comment tout cela s'organise-t-il au niveau de votre
département ?
F. J.
:
Au niveau de la structuration, nous avons
pris un schéma "matriciel" avec une dimension horizontale, disciplinaire
et interdisciplinaire, selon quatre axes principaux : Informatique
et traitement de l'information ; Systèmes, signal et composants
; Micro et nanotechnologies ; Interactions humaines et cognition.
La dimension verticale, quant à elle, est une dimension par finalités.
Par exemple, si nous nous attachons à la finalité "réseaux
de communication", nous allons avoir besoin des compétences de plusieurs
disciplines, allant du domaine de la physique des ondes (pour
les mobiles), en passant par le protocole des réseaux, jusqu'au
développement d'un certain nombre de logiciels. Pour la finalité
robotique, cela ira de la mécanique aux problèmes de traitement
d'image, en passant par les problèmes de prise de décision, etc,
etc.
C.J
: Comment assurez-vous l'animation du dispositif ?
F. J.
:
Nous nous appuyons tout d'abord sur les Groupements
De Recherche (GDR), qui existent déjà au sein du CNRS et que nous
allons développer. Nous allons demander à un nombre limité de grands
GDR de prendre en charge l'animation de l'ensemble des communautés.
Un domaine est décliné en axes autour de grandes communautés, par
exemple l'automatique ; ces grands GDR vont structurer les communautés
existantes, sans frontières, pour pouvoir ensemble discuter des
orientations de la recherche et des outils à créer. Nous développons
également au CNRS des programmes interdisciplinaires qui ont pour
but de construire les futures communautés.
L'animation est une école de formation : non seulement un chercheur
doit être bon dans son domaine, mais il doit aussi être capable
de prendre part à la vie collective et de prendre ensuite des responsabilités.
Nous avons aussi ce qu'on appelle les programmes thématiques. Le
problème est d'avoir une vue sur l'ensemble des compétences qui
vont se fédérer autour d'une finalité de recherche. Un programme
thématique est par essence pluridisciplinaire car il doit s'appuyer
sur l'ensemble des compétences requises par la finalité. Pour avoir
une vision de l'ensemble des activités des laboratoires (vision
du prospectif au compétitif), un groupe de pilotage, qui sera en
général constitué de responsables de laboratoires et d'experts,
va travailler à analyser les besoins, à proposer des stratégie et
mener l'activité de lobbying nécessaire pour trouver des ressources
à ces programmes. Le lobbying est incontournable pour que des priorités
émergent et que l'on puisse disposer de ressources financières,
que ce soit au niveau des industriels, au niveau gouvernemental,
au niveau Européen...
Le comité de pilotage a également la charge de donner une bonne
vision des interactions entre programmes contributeurs.
Nous avons décidé de cinq modalités d'action pour l'animation.
Je vous ai déjà parlé des grands GDR d'animation et des comités
de pilotage des programmes thématiques. Si il est important de mettre
en oeuvre une prospective pour trouver les sujets de recherche émergents,
il s'agit aussi d'évaluer les pistes de recherche. Dès lors, la
troisième modalité consiste en ce qu'on appelle des "Actions spécifiques",
dans lequel un binôme porteur du projet et un petit groupe de chercheurs
vont travailler intensément pendant un an sur un thème nouveau émergent.
Une fois les thématiques nouvelles dégagées, il s'agit d'en cerner
la difficulté, de localiser ses "verrous" de façon à pouvoir
lancer ensuite les programmes de recherche correspondant. Ainsi,
une quarantaine d'actions spécifiques vont être lancées et soutenues
par notre département pour que les chercheurs puissent assurer cette
prospective. Citons par exemple des sujets tels que les réseaux
de télécom et l'automatique, le calcul quantique, la microfluidique...
La quatrième modalité, qu'on appelle "Jeune, Equipe, Mobilité",
s'inscrit dans une politique qui vise à soutenir et favoriser les
jeunes chercheurs. Ce programme faisant partie des priorités du
CNRS est soutenu dans notre département à hauteur de 4,5 millions
de francs. Il comprend trois dispositifs : le soutien au jeune chercheur
afin d'impulser des thèmes de recherche originaux et risqués, le
soutien permettant l'éclosion d'une équipe nouvelle autour d'un
jeune senior, enfin le soutien à la mobilité, gage d'une circulation
des compétences et de la possibilité de prise de risque.
Enfin, cinquième modalité, le "Projet-Equipe Multilaboratoire"
vise au décloisonnement entre laboratoires, départements et organismes.
Il permet à des chercheurs d'une même discipline, mais venant de
différents laboratoires, départements ou organismes de s'associer
dans la durée autour d'un projet de recherche innovant, pluri ou
interdisciplinaire. Notre département soutiendra financièrement
ces projets. Ce dispositif, qui est entièrement nouveau et que l'on
expérimente dans notre département répond à une forte attente. Il
faut bien avoir à l'esprit qu'il y avait par le passé un seuil très
élevé à franchir pour que des chercheurs puissent s'associer durablement
dans la création d'une nouvelle unité CNRS. Le projet-Equipe Multilaboratoire
vient apporter ici beaucoup plus de souplesse.
C.J
: Quelles sont les actions stratégiques de votre département ?
F. J.
:
Il y a principalement cinq grands chantiers
au coeur de notre département : créer un continuum de communication
; créer un cyberespace ouvert, navigable et sûr ; développer, faciliter
et amplifier les possibilités d'interactions humaines ; avoir une
puissance technologique, matérielle et logicielle, pleinement utilisable.
Et puis, un cinquième grand chantier, peut-être un peu plus futuriste,
qui est de travailler à une Fondation des Sciences et Technologies
de l'Intelligence et de la Connaissance.
Nous avons donc cinq grand chantiers, que l'on va affiner, qui sont
au coeur des STIC, s'appuyant sur nos compétences informatiques,
télécom, signal, composants, nanotechnologies, etc.
Une autre mission de notre département est de développer l'interdisciplinarité,
et là, nous avons aussi cinq grand chantiers, certains déjà bien
avancés, d'autres en structuration. Le premier est celui de la société
de l'information et de la communication, dans lequel nous avons
ouvert en avril dernier un programme interdisciplinaire sur le sujet,
mêlant notamment les compétences des STIC du département sciences
humaines et sociales. Le deuxième grand chantier s'attaque à toutes
les relations avec les biotechnologies, concernant le décodage,
la modélisation mais aussi tout ce que va être l'ingénierie du vivant.
Ce chantier s'appuie notamment sur deux programmes interdisciplinaires
du CNRS. Le troisième chantier concerne les sciences cognitives
avec le lancement d'un programme sur la compréhension du fonctionnement
du cerveau et du traitement de l'information. Ce programme est ouvert
et va venir complémenter une série d'actions lancées par le ministère
de la Recherche. Tout d'abord l'Action Concertée Incitative (ACI)
Cognitique, plutôt du domaine des sciences humaines et
sociales, et l'ACI
Neurosciences intégratives et computationnelles animée par le
professeur Berthoz avec qui nous sommes en relation régulière.
Le quatrième chantier interdisciplinaire, que j'aurais pu dénommer
"Robotique", mais qui va être consacré, du macroscopique au micro
voire nanoscopique, aux interactions entre information, mécanique
et énergie, dont la robotique est un exemple.
Enfin, le cinquième chantier concerne tous les nouveaux paradigmes
de traitement de l'information que j'ai déjà évoqués : par exemple
le calcul quantique, qui nécessite à la fois de travailler sur les
aspects liés à la physique, mais aussi sur les algorithmes.
C.J
: C'est un énorme travail...
F. J.:
Oui certainement. Mais pour l'instant les
moteurs 3D ne sont pas assez puissants. Pour la 3D temps réel,
le photoréalisme n'est pas encore une réalité.
Mais les choses avancent. Cela dit, le photoréalisme ne va
pas écraser les autres réalisations. Un peu comme
le cinéma n'a pas écrasé le dessin animé...
C.J
: Pensez-vous que le monde industriel soit assez impliqué
dans les enjeux que représentent le développement
de la réalité virtuelle ?
F.
J. :
Oui. Nous le faisons progressivement. Une
première chose est effectivement de développer les communautés pluri
et interdisciplinaires. Un certain nombre de programmes sont déjà
lancés, il faut aussi en lancer d'autres. Nous avons déjà BioSIT
(bioinformatique, biopuces), Société de l'information et de la connaissance,
Cognition et traitement de l'information, Robotique et entités artificielles
(ROBEA), Nanosciences et nanotechnologies, Traitement massif de
l'information ; Santé et STIC, STIC et formation, Art et STIC.
Autre action capitale : définir et construire les plates formes
technologiques en rupture pour la recherche technologique de base.
En effet, s'il y a un domaine sur lequel nous enregistrons des retards
structurels en France et en Europe, c'est sur notre capacité
à réagir rapidement, à se mobiliser et surtout mobiliser des financements
pour développer ces plates formes technologiques en rupture. Cela,
les américains savent le faire beaucoup mieux que nous. Nous avons
en partenariat avec le CEA/LETI un projet ambitieux concernant un
réseau de centrales technologiques, les plates formes technologiques
"micro et nano" pour l'électronique grande complexité, l'électronique
rapide, la photonique et les microsystèmes. Je pense qu'il faut
également développer des plates formes pour la réalité virtuelle
et puis pour tous les systèmes d'information du futur.
Enfin, nous avons trois autres actions stratégiques : l'une, appelée
Europe et international consiste à faire reconnaître nos laboratoires
dans des réseaux d'excellence au niveau européen, mener des projets
transnationaux, lier des partenariats avec des pays dont les programmes
sont plus avancés que les nôtres, mais aussi avec des pays émergents.
Une autre action stratégique consiste également à développer le
partenariat avec les entreprises, l'essaimage ainsi que le patrimoine
intellectuel.
Enfin, il existe une action Recrutement : recruter de jeunes
chercheurs, accueillir des enseignants-chercheurs sur des postes
CNRS, permettre également aux chercheurs français étant partis à
l'étranger de pouvoir revenir dans nos laboratoires dans de bonnes
conditions.
C.J
: Finalement, quel sont les maîtres-mots qui expliquent la création
de votre département...
F. J.
:
Je retiendrai sans nul doute "ardente nécessité",
vu la hauteur des enjeux.
Au sein de notre département, qui existe effectivement depuis maintenant
six mois, nous nous appuyons sur plusieurs principes. Tout d'abord,
"Structure et liberté", c'est-à-dire bien organiser le fonctionnement,
la structuration de l'activité, et donner l'initiative au chercheur.
Ensuite : "Reconnaître et contester", ce qui veut dire mieux reconnaître
l'existant, ses qualités et ses défauts et le contester pour avancer,
par exemple reconnaître les disciplines pour développer l'interdisciplinarité
et les disciplines nouvelles. Enfin, dernier principe, très simple
: "Pour être plus, il faut s'unir" soit, dit d'une autre façon,
favoriser la création de réseaux de chercheurs et de laboratoires,
travailler avec les autres partenaires de la recherche tels que
les universités, les autres départements du CNRS, les autres organismes
de recherche et les entreprises.
C.J
: De quel budget disposez-vous ?
F.
J. : Le
budget 2001 de notre département, hors salaires, est de 138 MF.
C.J
: Concernant les programmes interdisciplinaires, vous avez évoqué
le Programme Robotique et entités artificielles (ROBEA). Pouvez-vous
m'en dire plus ?
F.
J. : ROBEA est un programme interdisciplinaire
du CNRS, né le mois dernier, dans lequel les laboratoires de notre
département vont être fortement impliqués. Un appel à propositions
vient d'être lancé dans ce cadre, appel doté d'une enveloppe de
6 millions de francs en autorisations de programmes pour l'année
2001, dotation qui devrait être renouvelée à une hauteur au moins
comparable en 2002 et 2003. Il est accessible sur le web(2).
Ce programme vise à faire le lien entre la robotique dite "classique"
et les entités artificielles, que l'on appelle parfois agents rationnels,
ou intelligents. Ainsi, il couvre et étend l'ensemble du champ de
la robotique. Plus généralement, il concerne le développement d'entités
matérielles ou immatérielles, dotées de capacités. On peut citer
celle d'agir ou de faire agir physiquement ou informationnellement,
celle de prendre des décisions de façon autonome en fonction de
l'expérience acquise, d'apprendre de façon passive ou active des
interactions de ces entités avec l'environnement, de connaître leur
état pour mieux faire varier leurs caractéristiques de comportement,
d'agir seules ou de façon coopératives en réseaux ou intégrées dans
une équipe.
Ainsi vous voyez que Robea est une problématique interdisciplinaire
qui couvre un large spectre de thèmes scientifiques, à la jonction
de plusieurs spécialités : problématiques relevant par exemple de
thématiques de recherche en traitement du signal, en automatique
et en informatique, mais également d'autres domaines des sciences
pour l'ingénieur (mécanique, sciences des matériaux), des sciences
de la vie (neurosciences) et des sciences humaines et sociales (communication
avec l'homme, étude des comportements collectifs)...
C.J : Alain
Cardon, directeur du laboratoire d'informatique de l'université
du Havre et membre du LIP6, a
publié en 1999 un ouvrage qui a retenu particulièrement notre
attention. Ce livre pose les prémisses d'un cahier des charges pour
la réalisation d'une conscience artificielle. Que penseriez-vous
du développement d'un programme portant ce nom : "Conscience artificielle".
F. J : Le problème est double. Celui
de la communauté informatique, qui a été un peu échaudée par certains
espoirs déçus de l'intelligence artificielle. De ce côté-là, on
risque de rencontrer une certaine frilosité. La deuxième chose est
que si l'on met le mot "conscience", cela commence à connoter de
façon très forte. Signalons toutefois que le terme d'"affect computing"
est utilisé et accepté aux Etats-Unis, derrière lequel on
met des choses assez variées. Mais ici, parler d'intelligence, de
conscience qui plus est artificielle, sont des mots qui risquent
de gêner. Ce qui est sûr, c'est que le programme Robotique et Entités
Artificielles prend en compte les interactions possibles entre des
robots et des agents intelligents.
C.J : Oui,
mais vous, quelle est votre position sur ce sujet...
F. J. : Je
me souviens, c'était en 1988, nous avions organisé à l'école
France Télécom un séminaire entre psychanalystes, psychiatres, et
cellule traitement de l'information. Cela a été extrêmement intéressant.
Mais, durant les discussions, on avait touché à un sacré : celui
des sentiments ou de la conscience. Et à partir de là, on a senti
que la porte s'était fermée. De même nos informaticiens peuvent
avoir en retour une sorte de sacré. Cependant, des gens comme Gerald Edelman ont des visions
sur la conscience, qui sont des bons modèles de travail : je ne
sais si ils ont raison ou pas mais on peut avancer là-dessus. En
ce qui me concerne, je n'ai aucun blocage à essayer d'expliquer
la facette traitement de l'information du fonctionnement du cerveau.
J'emploie ici le mot facette pour dire qu'il en existe d'autres
et éviter le faux obstacle du réducteur.
C.J : Revenons
à la question de vocabulaire : peut-être que le mot "conscience"
mis à côté "d'artificiel" fait peur, mais d'un autre côté si on
avait un projet national "Conscience artificielle", cela pourrait
aussi débloquer les choses. Ce serait peut-être aussi l'occasion
de faire tomber les frilosités et aussi d'expliquer au grand public
ce que cette notion recouvre...
F. J : Un
peu de patience. Je crois qu'il faut encore un petit peu de temps.
Mais le jour où l'on dira : regardez, aux Etats-Unis, il y a un
très beau programme qui est en train d'être monté, à ce moment là,
si on est prêts, on pourra accélérer les chose sur ce sujet. Il
y a, dans le jargon informaticien, le mot "réflexivité" qui fonctionne
bien, qui est admis par la communauté scientifique qui s'occupe
des "systèmes répartis". Le mot réflexivité est déjà utilisé dans
le programme Robéa. La notion de réflexivité intéresse les chercheurs
qui font des systèmes distribués parce qu'ils veulent aboutir à
des architectures de systèmes qui puissent connaître leur état et
en modifier les paramètres en fonction du contexte. Ce qui, à mon
avis, correspond au premier niveau de la conscience, tel qu'abordé
par Edelman. Le deuxième niveau de conscience est la capacité d'imaginer
des stratégies, des futurs possibles, des scénarios et, en fonction
de ces scénarios, décider et agir : un agent intelligent tout seul
pourrait avoir ce niveau là. Et le troisième niveau, c'est le dialogue
entre agents, systèmes multi-agents dotés d'intelligence.
Et puis, citons aussi une autre problématique : celle des systèmes
massifs dans lesquels on a des agents de faible compétence, mais
qui, par leur comportement collectif peuvent faire apparaître des
comportements complexes avec des propriétés très fortes. Et puis
après, il y a toutes les propriétés d'émergence, d'auto-organisation,
etc., qui sont importantes et pour lesquelles nous avons besoin
de nous appuyer sur des compétences systèmes. Les compétences des
automaticiens, de ce fait, nous intéressent beaucoup : ce sont les
seuls à avoir une vraie approche système. Je pense qu'ils peuvent
beaucoup apporter et se complémenter avec les informaticiens et
leur approche de complexité logicielle. Je pense que si des
automaticiens se mettent à travailler sur le comportement des gros
logiciels, sur le comportement des systèmes répartis, nous pourrons
en sortir des résultats d'une grande richesse.
Et cela, j'essaie de le favoriser.
C.J : Un sujet passionnant à partager avec
tous les citoyens...
F.
J : Le
problème est de savoir comment accéder au grand public. Il faut
aussi qu'il s'intéresse à ces questions. Il faut susciter le goût
de connaître et développer les moyens d'une attitude active face
à la recherche d'information.
Si l'on n'a pas ce mouvement volontaire d'information, c'est beaucoup
plus difficile. Mais il est vrai qu'il faut que, de notre côté,
nous soyons aussi actifs et développions et portions avec les médias
le travail d'information et de vulgarisation. L'information vers
le grand public fait partie des missions du CNRS, et bien sûr des
missions de mon département.
(1)
Les
unités de recherche du premier cercle (au nombre de 87) sont
constituées de laboratoires ou groupements de recherche (13) dont
l'essentiel de l'activité est consacré aux STIC. S'ajoutent au dispositif
5 fédérations de recherche et 70 unités de recherche du second cercle,
c'est-à-dire constituées de laboratoires dépendant d'un autre département
scientifique et dont une partie significative de l'activité est
consacré aux STIC.
L'ensemble représente 7800 chercheurs, enseignants-chercheurs,
thésards, ingénieurs,techniciens, administratifs.
(2)
Voir
http://www.laas.fr/robea/
. 
© Automates Intelligents 2001