Automates
Intelligents s'enrichit du logiciel
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Bertrand Braunschweig est ingénieur
informaticien et docteur en intelligence artificielle. Après
avoir travaillé chez ELF, il a rejoint l'Institut Français
du Pétrole (IFP) en 1989 et y a notamment développé le groupe
"Intelligence artificielle et statistique" travaillant sur
des domaines comme la modélisation des connaissances, les
systèmes experts, les réseaux neuronaux, l'évolution artificielle,
le raisonnement par cas ...
Directeur expert au sein de la division Informatique Scientifique
et Mathématiques Appliquées de l'IFP, il est également président
de l'AFIA depuis 1998.
Il est aussi l'auteur de deux ouvrages sur les applications
de l'intelligence artificielle dans l'industrie pétrolière
et prépare actuellement un ouvrage sur les architectures
logicielles pour la simulation de procédés.
C.J : Bertrand
Braunschweig, vous êtes président de l'Association Française pour
l'Intelligence artificielle (AFIA). Quand a-t-elle été créé et pourquoi
? Bertrand Braunschweig : L'AFIA
a été crée en 1989, avec comme premier objectif d'organiser la conférence
internationale IJCAI en 1993 à Chambéry. IJCAI - International Joint
Conference on Artificial Intelligence - est la principale conférence
scientifique mondiale d'intelligence artificielle (IA), elle a lieu
tous les deux ans, et attire plusieurs milliers de participants; son
organisation en France devait reposer sur une association nationale.
Depuis sa création, l'AFIA constitue le point de rassemblement et
d'animation de la communauté française et francophone d'intelligence
artificielle, par ses nombreuses activités, dont nous allons parler.
C.J : Combien
comporte-t-elle d'adhérents ? Y a t il un profil type de ces adhérents
? Quelles disciplines sont représentées ? B.B : L'AFIA
compte environ 300 membres, de profils et disciplines très divers
(chercheurs, ingénieurs, grands groupes, sociétés de services, enseignants,
artistes, étudiants...). Nous avions fait une enquête il y a trois
ans, afin de mieux connaître nos adhérents et leurs attentes. Il
en était principalement ressorti la grande variété de profils et
de disciplines pratiqués, ainsi qu'une très forte pluridisciplinarité
- nombre des adhérents de l'AFIA s'intéressent et sont actifs dans
plusieurs domaines de l'IA. Quant aux disciplines, il m'est impossible
de les lister de manière exhaustive, tant le sujet est vaste et
en permanente évolution.
D'une part, le domaine recouvert par l'IA est multiforme et regroupe
des sujets aussi divers que l'ingénierie des connaissances, le traitement
automatique de la langue, l'apprentissage, les systèmes multi-agents,
pour n'en citer que quelques-uns.
D'autre part, de nouveaux thèmes apparaissent régulièrement, comme
par exemple les réseaux neuronaux et la logique floue au début des
années 90, l'évolution artificielle, qui s'est fortement développée
ces dernières années, ou plus récemment la fouille de texte et les
ontologies dans le cadre du web sémantique. L'IA n'est pas resté
un domaine isolé de l'informatique, mais s'est rapprochée de domaines
divers allant de la statistique, l'analyse des données, à la linguistique
et la psychologie cognitive, en passant par les bases de données...
Et il y a eu fertilisation croisée, dans le sens ou de nombreux
concepts d'IA ont été acclimatés dans des disciplines voisines,
comme les bases de données orientées objet. Inversement, l'IA bénéficie
de résultats de recherche d'autres disciplines, je pense par exemple
aux chaînes de Markov pour le traitement du langage, ou aux rapports
entre évolution artificielle et optimisation numérique.
Les adhérents de l'association sont non seulement des spécialistes
d'IA, mais connaissent également des techniques "non IA" qui se
rapprochent de leurs thèmes de prédilection.
C.J : Est-ce
la seule association de ce type en France. Avez-vous des contacts
avec d'autres associations françaises ? B.B : L'AFIA est actuellement
la seule association française dont le sujet central d'intérêt est
l'intelligence artificielle. Mais de nombreuses autres associations
informatiques s'intéressent a l'IA, qui constitue une pièce majeure
de l'informatique en France, et qui contribue au rayonnement international
de notre communauté. L'Association pour la Recherche Cognitive (ARCo)(1),
ou l'Association des Sciences et Technologies de l'Information (ASTI)(2),
dont la thématique est bien plus large, sont des exemples d'associations
françaises qui ne peuvent ignorer l'IA.
C'est également vrai de plusieurs autres associations sur des sujets
d'intérêt voisins, qui peuvent avoir par moments des actions ponctuelles
en IA. Par exemple, nous organisons régulièrement, en synergie avec
l'AFRIF, Association Française de Reconnaissance de Formes(3),
le congrès RFIA(4)dont
la prochaine édition aura lieu en janvier 2002 à Angers.
C.J : Que fait
l'AFIA ? Qu'apporte-t-elle de spécifique à la communauté de l'IA
? B.B : Historiquement,
une fois passée la période initiale de préparation de l'IJCAI 1993,
l'AFIA a d'abord été reconnue pour son bulletin trimestriel, qui
en est maintenant au numéro 45 en un peu plus de dix ans. Ce bulletin
est l'organe de liaison avec les adhérents, c'est également un outil
de fédération de notre communauté. Je souhaite qu'il conserve ce
rôle considéré comme fondamental par nos adhérents. Ceci étant,
l'activité ne s'arrête pas là, bien au contraire. Nous organisons
des conférences, nous animons des collèges et des groupes de travail,
nous avons un site web - d'ailleurs assez justement critiqué
par automatesintelligents.com dans un précédent numéro, mais
j'en reparlerai ; je reparlerai aussi un peu plus tard de notre
volonté de créer une revue électronique scientifique francophone
en IA ; enfin, nous représentons la communauté IA française dans
notre pays, auprès des pouvoirs publics, et à l'étranger auprès
de la fédération européenne d'IA, l'ECCAI(European
Coordination Committee for Artificial Intelligence)(5).
Plus généralement et comme pour toute association sans but lucratif,
l'AFIA offre à ses membres l'appartenance à une communauté productrice
de relations interpersonnelles riches et fructueuses.
C.J : A quoi
servent les groupes de travail ? Comment sont-ils créés et comment
fonctionnent-ils ? Sur quoi débouchent-ils ? B.B : Parce que certains
domaines, en évolution rapide, demandent des interactions fréquentes
parmi une partie de la communauté, nous avons senti l'intérêt de
créer des collèges et des groupes de travail. Chacun peut créer
un groupe de travail ou un collège sur un aspect donné de l'IA dont
il veut promouvoir le développement. L'intérêt de le faire dans
le cadre de l'AFIA est de pouvoir toucher largement toutes les personnes
intéressées par son thème, et de bénéficier d'un certain retour
scientifique de la part des autres composantes de l'IA. Cela permet
aussi d'explorer de nouveaux champs d'investigation en rassemblant
des spécialistes de l'IA et ceux du domaine concerné.
Nos deux collèges son t: "SMA" sur les systèmes multi-agents, qui
comporte lui-même trois groupes de travail et qui organise tous
les ans les Journées Francophones sur l'IA Distribuée et les Systèmes
Multi-Agents; et le collège "CAFE", Apprentissage, Fouille et Extraction
de Connaissances, qui organise tous les ans la conférence francophone
d'Apprentissage "CAP". (voir http://www.afia.polytechnique.fr/groupes/index.html)
Les groupes de travail se constituent sur des sujets plus pointus,
peuvent avoir des projets à réaliser, et sont supposés avoir une
durée de vie plus courte. Un groupe de travail qui grandit et qui
se veut "à durée indéterminée" devrait naturellement se transformer
en collège.
Le fonctionnement de tous ces groupes et collèges est à l'initiative
de leurs animateurs, l'AFIA ne pose quasiment pas de contraintes.
En général les groupes se réunissent quelques fois par an, ont des
listes électroniques de diffusion, un site web, et organisent des
séminaires et autres manifestations. Je regrette un certain manque
de dynamisme dans la création et la fermeture des groupes de travail,
qui est de l'ordre d'une création ou d'une fermeture par an; c'est
sans doute parce que nous n'avons pas assez expliqué ces modalités
de fonctionnement.
C.J : L'AFIA
est-elle connue des pays étrangers ? Quels rapports entretenez-vous
avec la communauté scientifique (ou les associations) de ces pays
? B.B : L'AFIA
est principalement connue en Europe et dans les pays francophones
non Européens (je pense surtout au Québec !). Elle est, je l'avoue,
moins présente sur d'autres continents. Nous avons clairement un
rôle à jouer dans la francophonie, je suis convaincu que l'internet
devrait être un catalyseur important pour cela, et c'est à nous
d'agir. En Europe, l'AFIA est le représentant français au sein de
l'ECCAI, la fédération européenne des associations d'intelligence
artificielle.
Cette représentation nous met en rapport régulier avec nos collègues
européens dans les activités de la fédération, que je ne détaillerai
pas ici (elles sont consultables sur le site de l'ECCAI). Je veux
cependant dire que l'AFIA a été choisie pour organiser la prochaine
conférence européenne d'intelligence artificielle, qui se déroulera
en juillet 2002 à Lyon(6).
Cette conférence fait suite à Berlin 2000, qui a été une grande
réussite avec plus de 800 participants. Nous espérons faire de l'année
2002 une grande année de l'IA en France, en donnant un retentissement
important à cette manifestation qui va mobiliser une bonne part
de nos énergies dans les 12-15 mois à venir.
C.J : D'après
vous, quelle est la valeur de la communauté française de l'IA, face
à celle d'autres pays comme les USA ou le Japon ? B.B : Excellente!
La recherche française en IA est de très haut niveau, avec des grands
laboratoires parisiens et provinciaux qui ont développé très tôt
des compétences pointues, et qui ont su les maintenir même pendant
la période difficile de l'"hiver IA" du début et du milieu des années
90. Si je n'en cite que quelques-uns, je vais m'attirer des remarques,
mais tant pis : par exemple le LRI, à Orsay, est connu pour ses
travaux en apprentissage et représentation des connaissances; l'IRIT
de Toulouse est un centre d'excellence sur la théorie des
possibilités et la logique floue; le langage Prolog a été créé à
Marseille; ILOG a été longtemps étiquetée "société IA", avant de
devenir fournisseur principal de solutions en optimisation et programmation
par contraintes.
Notre communauté est parmi les 3 premières en Europe, et la communauté
européenne fédérée par l'ECCAI fait jeu égal avec l'ensemble des
communautés nord-américaines (USA, Canada, Mexique).
Ceci étant, l'IA française souffre du même mal que l'ensemble des
technologies de l'information dans notre pays : il n'y a pas ou
peu d'industries capables de prendre en relais les résultats de
recherches issus des laboratoires pour les porter sur le marché;
on voit souvent les produits les plus porteurs partir aux USA pour
faire fortune. Cependant, quand même, nous avons quelques sociétés
avec pignon sur rue et un certain nombre de start-ups actives et
prometteuses, et l'industrie française compte parmi ses réalisations
le système SACHEM d'Usinor(7),
un des plus grands projets industriels d'IA de ces dernières années;
mais le niveau d'industrialisation des recherches françaises est
bien en deçà des possibilités. C'est pour cette raison que l'AFIA
est impliquée dans l'action du Réseau National des Technologies
Logicielles(8)
qui vise à doter notre pays d'une industrie du logiciel digne du
niveau de sa recherche universitaire.
C.J : Avez-vous une idée du nombre de chercheurs en France spécialisés
en IA ? B.B : Je pense qu'il
est très supérieur au nombre d'adhérents de l'AFIA, je dirais certainement
supérieur au millier. Mais c'est impossible à vérifier. Je l'ai
dit tout à l'heure, l'IA est multiforme, en évolution permanente,
et en liaison avec de nombreuses autres disciplines. Il y a des
milliers de chercheurs qui ne font pas d'IA à plein temps, mais
qui, à un moment donné, ou dans le cadre d'un projet donné, peuvent
faire appel à des technologies IA. De plus, je pense que le domaine
est en plein développement, notamment en raison de la quantité d'information
en ligne aujourd'hui sur l'internet, qui donne matière à appliquer
les techniques IA mises au point dans les labos depuis longtemps
et qui n'attendaient que cela. Cela veut dire, facteur non négligeable,
qu'on peut même gagner aujourd'hui de l'argent, beaucoup d'argent,
avec l'IA.
C'est quelque chose d'assez nouveau, et je crois qu'on est loin
d'avoir tout vu! Je suis donc très confiant et enthousiasmé par
ces perspectives.
C.J : Comment
êtes-vous devenu Président de l'AFIA ? B.B : Simplement. Après
quelques années de participation comme simple membre - j'avais adhéré
à l'AFIA dès sa création - je suis entré au bureau de l'association
en tant que représentant d'un secteur de l'industrie, le secteur
pétrolier. J'ai pris en charge l'activité "industrielle" de l'association,
notamment en y créant, avec ma collègue Eunika Mercier-Laurent,
le "GTAOIA", groupe de travail sur les applications opérationnelles
de l'IA, qui a fonctionné pendant quelques années.
Jean-Marc David, président de l'AFIA jusqu'en 1998, m'a proposé
de prendre sa suite. Comme je disposais du soutien sans faille de
mon employeur l'IFP sur cette activité, et comme la ligne directrice
que je proposais convenait aux autres membres du bureau, j'ai pu
accepter cette charge avec comme objectif de faire passer l'AFIA
dans le 21e siècle.
Vous noterez que j'ai réussi !
C.J : Quels
sont vos projets ou objectifs à plus long terme ? B.B : Je
voudrais reparler maintenant du rôle de l'AFIA pour le portail de
l'IA francophone, qui constitue ma première priorité. Je pense que
c'est notre mission, que c'est le moment, que notre association
est idéalement placée pour développer ce site que je définis souvent
comme l'endroit où va naturellement celui ou celle qui s'intéresse
à l'IA et qui parle français, pour prendre de l'information, pour
échanger avec ses collègues, et plus généralement pour toutes ses
activités liées à l'IA.
C'est ce que j'avais indiqué l'année dernière à nos adhérents, c'est
à mon avis une mission centrale de l'AFIA, car nos activités passent
de plus en plus par le web, je n'ai pas besoin d'insister pour vous
convaincre de cela.
Ceci étant, nos moyens de développement d'un tel portail sont limités,
et j'observe avec intérêt ce qu'a pu faire automatesintelligents.com,
jusqu'à présent en dehors de l'AFIA. Et je suis donc favorable à
envisager une collaboration entre votre site et l'AFIA, afin de
profiter au mieux de la complémentarité que j'entrevois: vous pour
le côté interactif, journalistique, dynamique, et l'AFIA pour sa
réserve de compétences et de connaissances en IA, bâtie sur le long
terme, et reposant sur un fort ancrage dans le milieu de la recherche
française.
Ma deuxième priorité est de créer une revue électronique francophone
d'IA, ouverte à tous sur notre site web. Nous réfléchissons à cela
depuis quelques mois, et nous allons lancer très prochainement la
revue "JEDAI", Journal Electronique D'IA - c'est son nom provisoire
jusqu'à ce que quelqu'un en propose un meilleur!
Cette revue électronique, fonctionnant sur des bases assez différentes
des revues papier traditionnelles, deviendra un canal d'échange
scientifique sur tous les thèmes de l'IA, et je compte beaucoup
sur l'ensemble de nos adhérents pour y proposer du matériel innovant
et de qualité. Enfin, je n'oublie pas notre grande échéance de l'année
prochaine, la conférence ECAI 2002, mais j'en ai déjà parlé. Auparavant,
nous aurons une semaine intense à Grenoble, fin juin, dans le cadre
de la "Plate-Forme AFIA 2001"(9)
qui réunit quatre conférences et huit ateliers spécialisés.
Généralement, ma conviction est que les technologies l'IA seront
une des clés de l'informatique de ce siècle. Les logiciels sont
des objets techniques, et suivront comme d'autres objets techniques
des principes d'évolution parmi ceux identifiés par G. Altshuller
dans sa théorie TRIZ, que vous avez mentionnée
dans un autre numéro. En particulier, les logiciels se segmentent
(principe #1) : conçus initialement de manière monolithique, ils
se découpent en composants que l'on assemble pour réaliser des fonctions
complexes. Et les logiciels se dynamisent (principe # 17), c'est
à dire qu'ils deviennent de plus en plus reconfigurables, auto-adaptatifs,
en fonction de leur contexte d'utilisation. Pour moi les technologies
de l'IA sont au cour de ces facilités d'auto-adaptation, elles devraient
donc inéluctablement prendre une place de plus en plus importante
dans les applications industrielles et dans la vie de tous les jours.
C.J : Qui peut
devenir adhérent de votre association ? Faut-il être un scientifique
confirmé ? L'honnête homme, simplement intéressée par l'IA, peut-il
devenir adhérent ? Combien coûte l'adhésion ? B.B : L'AFIA
n'est pas réservée à une caste de scientifiques confirmés! Bien
entendu, toute personne intéressée est invitée à nous rejoindre.
Parmi nos adhérents nous avons un peintre, une philosophe, pour
qui l'IA est un sujet d'intérêt, et ils ne passent pas leur vie
à développer des nouveaux algorithmes.
Je ne dirai pas que tout ce qui est publié par l'AFIA se lit comme
un roman. Mais, par exemple, les dossiers thématiques publiés dans
chaque numéro du bulletin permettent de connaître un domaine et
ses principaux acteurs en une trentaine de pages.
Ah, oui, j'oubliais: en 2001 l'adhésion coûte 200 Francs pour recevoir
le bulletin sous forme électronique, 400 Francs pour ceux qui préfèrent
le recevoir imprimé et agrafé dans une belle enveloppe! Les tarifs
2002 seront les mêmes, aux arrondis de conversion Francs-Euros près.