C.J : Frédéric Giamarchi, vous êtes connu
pour avoir écrit "Petits robots mobiles - Etude et Construction",
best seller en la matière, que tout le monde s'arrache. Pourquoi
avoir écrit un tel livre? Correspondait-il à un manque
en France ?
Frédéric
Giamarchi : Effectivement,
ce livre correspondait selon moi à un besoin, notamment en
langue française, où il n'y avait rien. C'est le premier
ouvrage de vulgarisation dans notre langue, si l'on ne mentionne pas
les traductions d'ouvrages américains.
Avec ce livre, j'espère faire découvrir l'aspect intéressant
de l'électronique aux étudiants d'abord, au grand public
ensuite, en présentant celle-ci sous une forme ludique. Ce
qui m'intéresse aussi est de montrer l'aspect nouveau, innovant
de la robotique, auquel je crois qu'il importe de travailler.
C.J
: La robotique et l'Intelligence artificielle (IA) sont devenues
un enjeu majeur aux USA et au Japon, domaines qui nous paraissent
rester trop marginaux en France. Quel est votre avis ? Les promoteurs
comme vous auraient-ils besoin d'être mieux connus, voire aidés
?
F.G
: La robotique
et l'intelligence artificielle sont absentes des programmes, comme
me semble-t-il des discussions entre enseignants. On évoque
un peu ce qui se fait dans certains laboratoires, mais c'est encore
du chacun pour soi. En France, les laboratoires de robotique forment
des chercheurs, mais leurs compétences servent surtout à
l'étranger : citons, par exemple, le cas du Laboratoire de
Robotique de Paris (LRP) qui a développé les programmes
du robot-chien Aïbo de Sony.
En comparaison avec les Américains et les Japonais, il me semble
que nous sommes à la traîne, comme d'habitude, qu'il
s'agisse de structures ou de financements. En matière de structures,
il faut savoir faire preuve d'imagination : pour ce qui nous concerne
dans les IUT GEII (génie électrique informatique industrielle),
nous allons participer à un colloque sur la robotique, avec
l'organisation d'un petit concours interne. Après cela, j'espère
que nous pourrons envisager la création d'une option robotique
pour les départements intéressés. Dès
que celle-ci sera en place, il sera possible de parler d'automates
intelligents et d'IA, mais pas avant.
J-P.B
: Est-ce au ministère de l'Education nationale de prendre
des initiatives ?
F.G
: La réponse
sera toujours la même : quand on veut développer quelque
chose, il faut que cela parte de la base. Il y a quelques années,
la question était posée à propos des Réseaux
locaux industriels. A l'initiative de certains enseignants, des
outils ont été développés dans les écoles,
puis un enseignement mieux structuré. Ensuite, il a fallu
un peu forcer la main -c'était au niveau des IUT- pour que
la filière existe.
En robotique, je pense que ce sera pareil. Le ministère,
les académies, ne feront rien spontanément. Ce seront
d'abord les enseignants qui vont devoir payer de leur personne,
dans tous les sens du terme, pour créer le mouvement. Nous
le ferons par passion, mais il faudra un relais pour que ces premières
réalisations, encore une fois, se structurent au plan national.
Les enseignants demanderont des postes, des moyens. On ne leur donnera
satisfaction que si la matière est jugée importante
par l'opinion publique et les divers niveaux de décideurs.
J-P.B
: Vous préconisez donc une action venant de la base.
Mais entre précurseurs que vous êtes, vous connaissez-vous
suffisamment ?
F.G
: Non, justement.
Rien n'est structuré dans ce domaine...
J-P.B
: Pourquoi ?
F.G
: Un
des problèmes réside dans le fait du passage d'une
robotique considérée essentiellement comme mécanique
il y a vingt ans, à une robotique considérée
depuis cinq à dix ans, sous l'influence américaine,
comme essentiellement électronique. Or il ne faut pas séparer
les deux aspects en oubliant la mécanique. Même en
électronique et informatique, il y a des choses à
faire. Je suis à la base un pur électronicien mais
je connais et enseigne la programmation.
J-P.B
: Comment voyez-vous l'avenir de la robotique ?
F.G
: Ce
qui m'intéresse pour l'avenir des robots, c'est l'intelligence
artificielle. Or je ne trouve pas de documentation utilisable, à
part en langue anglaise. Il existe deux approches de l'intelligence
artificielle : la première, qui consiste à raisonner
sur un programme élaboré, très compliqué.
La seconde, qui s'appuie sur la création de programmes simples,
en grandes quantités, interagissant les uns avec les autres.
Il me semble que c'est de cette dernière approche que sortiront
les avancées les plus spectaculaires dans le domaine. Elle
peut en effet concerner n'importe quel roboticien, et ceci avec
peu de moyens, à partir du moment où l'imagination
est présente. Et de l'imagination, nous en avons à
revendre.
J-P.B/C.J
: Pensez-vous qu'il serait intéressant de monter un groupe
de travail, par exemple au sein de l'AFIA,
sur l'idée de cerveau
artificiel ?
F.G
: Je ne serais pas
contre, loin de là. Mais tout dépend du temps qu'il
serait nécessaire de consacrer à un tel projet. En
ce qui me concerne, j'essayerais de privilégier la partie
pratique de tels projets.
J-P.B
: D'après vous, d'où pourraient venir les financements
nécessaires au développement de votre domaine ? Dès
que l'on sort du champ des petits démonstrateurs, il y a
besoin d'un peu d'argent pour investir...
F.G
:
J'ai
tendance à penser que ce n'est pas des ministères
que l'argent viendra. Les chercheurs sont habitués à
trouver des contrats industriels. Il faut qu'il y ait des industriels
ou des start-up qui s'y intéressent. J'ai moi-même
quelques contacts... Malheureusement, peu d'industriels en France
paraissent concernés.
C.J
: Et les financements régionaux (Conseils de régions
) ?
F.G
: C'est
simple, à ce niveau, les responsables ne voient que l'aspect
vitrine, gadget. Il faut véritablement supplier pour avoir
un petit crédit...
J-P.B/C.J
: Vous connaissez le Starlab.
Il est financé assez largement par le gouvernement de Flandres...
F.G
:
Oui. Mais
c'est le côté anglo-saxon des Belges, que nous ignorons
malheureusement.
C.J
: Revenons maintenant à l'aspect construction de petits
robots mobiles. Quels conseils pourriez-vous donner à un
débutant ?
F.G
: La
réponse est simple : je lui conseillerais de construire une
dizaine de petits robots, chacun avec un capteur différent,
afin de découvrir un comportement à chaque fois nouveau.
Et seulement ensuite de passer au robot programmable. Je lui conseillerais
aussi de cultiver imagination et persévérance devant
les échecs - parce qu'il y en a toujours -, qualités
qui permettent toujours d'aller de l'avant.
C.J
: Vous initiez vos élèves à l'électronique
par le biais de la robotique...
F.G
:
Pour moi, il s'agit
là d'une approche pédagogique de la robotique qui
débouche aussi sur une approche sociale de la vie : travail
en équipe, implication au sein d'un projet... Grâce
à cette méthode, je pense que mes étudiants
atteignent beaucoup plus rapidement ce que j'appelle la "maturité
technique".
C.J
: Avez-vous des projets à court terme ?
F.G
:
Oui, bien
sûr. Par le biais de la nouvelle revue "Micros et Robots"
avec laquelle je collabore, je souhaite lancer une compétition
de robots lors du Salon Educatec qui se tiendra fin novembre 2001
à Paris (voir http://www.eprat.com/MROBOTS/Concours/concours.html).
Il s'agira cette année d'un petit match de football, avec
une limitation au niveau de la taille mémoire des robots
pour que tous les participants aient leur chance. Il faut savoir
que la plupart des concours sont restreints pour l'instant aux lycées,
voire à l'enseignement supérieur : par exemple le
Trophée E=M6 pour les lycéens, et la Coupe pour les
post-bac. Ici, avec notre concours, n'importe qui peut participer,
et sans limite d'âge...
Un autre projet qui me tient à coeur est la réalisation
d'une société artificielle à base de petits
robots totalement autonomes fonctionnant en partie à l'énergie
solaire. L'idée serait de faire participer le maximum de
personnes à ce projet, notamment par le biais d'Internet.
© Automates Intelligents 2001