Jean-Philippe Rennard,
ancien chercheur en économie, aujourd'hui dirigeant
d'entreprise et consultant auprès d'entreprises
d'informatiques, est le créateur d'un site web
remarquable consacré à la Vie artificielle,
accessible en français et en anglais.
A l'image de ce que font déjà de nombreux
organismes et chercheurs dans d'autres pays, cette
réalisation exemplaire montre qu'il existe en
France un véritable vivier de spécialistes
prêts à partager leur savoir avec la population,
et notamment les jeunes, dans des domaines encore peu
connus sur notre territoire. |
Jean-Paul
Baquiast : Vous proposez, en français et en anglais, un site
remarquable consacré à la Vie artificielle, automates
cellulaires, biomorphs, algorithmes génétiques.
Qui êtes-vous et quel est votre parcours?
Jean-Philippe
Rennard : A la base, je suis économiste,
développementiste pour être plus précis, c'est
à dire spécialiste des problèmes de sous-développement.
J'ai quitté la recherche et l'enseignement fin 1994 (Centre
Asie/IREPD, UPMF Grenoble). Je suis aujourd'hui dirigeant d'entreprise
et exerce, en parallèle, des fonctions de consultant auprès
d'entreprises spécialisées en informatique. J'ai
par ailleurs continué à enseigner dans mon Université
d'origine jusqu'à l'an passé.
J.P.B
: A quel titre avez-vous commencé à vous intéresser
à la vie artificielle ?
J.P.R
: Permettez-moi tout d'abord cette petite
digression ! Après m'être longtemps intéressé
à la physique et à l'astrophysique, je suis tombé
un jour sur un article traitant de "la crise du darwinisme". Je
ne m'étais jamais particulièrement préoccupé
de biologie, mais je crois que si l'on m'avait annoncé
une remise en cause du modèle héliocentrique ou
du second principe de la thermodynamique, je n'en aurais pas été
beaucoup plus ébranlé. C'est dans ce contexte que
j'ai commencé à travailler le sujet. Je mesure maintenant
la naïveté de mes positions de départ, mais
Darwin en sort pour le moment largement renforcé.
Et puis, j'ai découvert quelques années plus tard
"Tierra"(1),
du biologiste Thomas Ray. Il s'agit d'un espace virtuel peuplé
de créatures purement algorithmiques, se voulant un outil
d'expérimentation des règles générales
présidant à toute forme de vie. J'ai appris notamment
que très rapidement le monde de Tierra avait réinventé
le phénomène du parasitisme.
J.P.B
: Réinventé ?
J.P.R
:
Oui. J'insiste sur le terme"réinventé" car Thomas
Ray n'a pas programmé de comportements parasitaires. C'est
le jeu des interactions individuelles, de la sélection
"naturelle" et des mutations "génétiques" obtenu
par les algorithmes, qui a conduit à l'apparition de parasites.
Evolution, biologie et informatique comment aurais-je pu résister
? L'arrivée d'Internet, la découverte des premiers
sites américains sur le sujet, la constatation du fait
que le public ne soupçonnait pas l'existence de ce domaine
de recherche et mon goût pour la vulgarisation m'ont amené
à partager ce que j'avais découvert au cours de
ces dernières années.
Ainsi, je ne suis en aucune manière un "spécialiste"
de la vie artificielle au sens où les chercheurs concernés
le sont. Je suis simplement quelqu'un qui profite de son "background"
pour partager une immense fascination intellectuelle.
J.P.B
: Avez-vous d'autres activités ou projets dans ce domaine
?
J.P.R
: Des projets sont effectivement en
cours, mais comme tous les individus férus de rationalité,
je suis trop superstitieux pour en devancer l'annonce !
J.P.B
: Pensez vous que la France manifeste en matière de vie
artificielle un retard par rapport à d'autres pays, USA
ou Europe notamment, aussi bien dans les réalisations que
dans la prise de conscience globale? Et si oui, dans quels domaines...
J.P.R : Non. ce n'est pas mon sentiment.
Je ne pense pas que la recherche française ait à
pâlir de ses réalisations dans le domaine. De nombreux
laboratoires à l'INRIA et ailleurs traitent de ce type
question au plus haut niveau.
En revanche, d'un point de vue plus général, il
est évident que les Etats-Unis disposent d'une avance réelle.
J.P.B
: Quelle en est la raison ?
J.P.R : Simplement du fait que ces
recherches sont nées aux Etats-Unis. Les fondateurs, qui
naturellement exercent toujours une influence déterminante,
sont très majoritairement américains. Ensuite, du
fait que les publications scientifiques, mais aussi celles qui
sont destinées au public, professionnel ou non, sont quasi
exclusivement rédigées en anglais. Dans ce contexte,
il est clair que la prise de conscience est nettement supérieure
dans le monde anglo-saxon. Notons toutefois que le Japon est extrêmement
présent dans le domaine de la robotique, et ceci autant
pour des raisons économiques, qu'historiques et culturelles.
J.P.B
: Retard ou pas, souhaiteriez-vous que l'on donne en France plus
d'importance à ces questions, sur le plan académique,
industriel et économique, médiatique, etc. ? Si
oui, comment? Qui devrait prendre les initiatives: l'Etat, les
chercheurs, l'industrie... ?
J.P.R : Votre question est multiple.
- Concernant le plan académique, la vie artificielle n'est
pas une discipline scientifique au sens strict. C'est plus un
ensemble de recherches, fédérées autour d'un
noyau informatique, visant à comprendre et éventuellement
reproduire les mécanismes du vivant.
Dans ce contexte, il n'existe pas de cursus « vie artificielle
» et je doute que cela soit souhaitable dans l'immédiat.
En revanche je suis convaincu, et les nombreux mails d'étudiants
que je reçois le démontrent, qu'un nombre croissant
d'étudiants avancés va chercher à se diriger
vers des travaux de ce type. Enfin, des laboratoires comme celui
de Jean-Claude Heudin(2)
au pôle Léonard de Vinci, participent de manière
essentielle à la formation d'une génération
de praticiens qui sauront utiliser pleinement ces outils.
- Pour ce qui est du domaine industriel et économique,
les choses sont un peu différentes. L'industrie et le monde
économique en général s'intéresseront
sérieusement au domaine à partir du moment où
les «coûts d'opportunités» seront suffisamment
faibles, soit, pour parler plus clairement, quand ils en percevront
des applications pratiques et rentables. Pour l'heure on en est
loin, et je dirai qu'en dehors de quelques cas d'espèce,
la vie artificielle reste essentiellement cantonnée dans
les laboratoires.
- Enfin, pour ce qui concerne le plan médiatique,
un effort est souhaitable. Seule la télévision permettra
de porter ce domaine à la connaissance du grand public,
mais considérant le goût des directeurs de programmation
pour les reportages scientifiques, je suis quelque peu pessimiste.
Quant à savoir qui doit prendre l'initiative,
dans la mesure où les applications économiquement
viables sont encore marginales, l'Etat est susceptible de jouer
un rôle moteur, et en l'occurrence seuls les chercheurs
peuvent le convaincre d'agir.
Mais en ont-ils vraiment le pouvoir ?
J.P.B
: L'interdisciplinarité entre Vie artificielle (VA) et
autres disciplines (biologie, neurologie, sciences humaines, philosophie)
vous paraît-elle utile ?
J.P.R : La question de l'utilité
ne se pose pas réellement : la vie artificielle est par
définition interdisciplinaire. Le problème se pose
cependant du fait que les réalisations sont essentiellement
informatiques. En conséquence, les chercheurs en Sciences
Informatiques représentent un poids excessif à mon
sens. En parallèle, les biologistes, qui sont parmi les
plus impliqués dans le domaine après les informaticiens,
considèrent souvent que ces derniers ont une vision un
peu «romantique» du vivant, mais éprouvent d'énormes
difficultés à leur communiquer les éléments
précis dont ils ont besoin.
J.P.B
: Vous êtes finalement en train de me dire qu'il y a beaucoup
de progrès à faire en la matière...
J.P.R : D'une manière générale,
et je crois que c'est là un élément essentiel
du problème, il faut comprendre que l'interdisciplinarité
est largement étrangère à l'organisation
même de la recherche. Il est bien connu que la recherche
est de plus en plus atomisée et que chaque domaine a son
langage propre. Par exemple, et pour que les lecteurs comprennent
l'importance du problème, en tant que développementiste
je me souviens clairement des difficultés que j'ai pu éprouver
face à certains textes d'Economie monétaire, et
pourtant tout cela restait entre économistes... Alors imaginez
les difficultés de compréhension mutuelle que peuvent
éprouver des informaticiens, des biologistes et autres
psychologues et neurologues.
Cette structure est tellement ancrée dans la recherche
contemporaine qu'il est actuellement virtuellement impossible
pour un jeune chercheur de se consacrer sérieusement à
un domaine étranger au sien : il ne peut se permettre d'en
payer le prix en terme de carrière. Aussi, l' interdisciplinarité
est-elle souvent réservé aux seuls chercheurs disposant
d'une assise suffisante les dispensant de se soucier des critères
classiques d'évaluation.
J.P.B
: Craignez-vous que s'expriment en France des fantasmes ou préjugés
contre un prétendu effet réducteur, ou matérialiste,
ou socialement dangereux ,qui pourraient découler d'un
approfondissement des recherches en VA et robotique ?
J.P.R : Il me semble que les fantasmes
dépendent essentiellement de la manière dont on présente
les sujets au public. Ce que l'on peut craindre, c'est que l'éternelle
quête de sensationnalisme qui anime nombre de journalistes
conduise à une interprétation erronée. La
structure des créatures de type Tierra, par exemple, est
proche de celle des virus informatiques. Mais la probabilité
que ces créatures s'échappent au sein du cyberespace
est aussi proche que celle de voir les hommes coloniser un éventuel
univers parallèle... Et la comparaison n'est pas neutre.
Ceci ne signifie naturellement pas que les risques d'actes malveillants
soient nuls.
Concernant la robotique, les réalisations actuelles, aussi
époustouflantes soient-elles, ne sauraient avant longtemps
être en mesure de provoquer les réactions imaginées
par le regretté Isaac Asimov. Plus sérieusement,
la crainte des robots repose d'abord sur celle de l'émergence
de concurrents or la robotique distribuée s'appuie sur
des machines nécessairement trop simples pour être
perçues comme potentiellement concurrentes.
J.P.B
: Voyez-vous des perspectives immédiates d'application,
notamment grâce à l'Internet, des travaux concernant
les outils de la VA, présentés sur votre site, ou
d'autres ?
J.P.R : Les algorithmes génétiques
sont de plus en plus employés et ceci dans des secteurs
extrêmement divers. Ces algorithmes permettent de résoudre
des problèmes difficilement solubles autrement. A titre
d'illustration, des travaux sont menés dans l'industrie
automobile en vue d'optimiser le fonctionnement de certains robots
à partir d'algorithmes génétiques.
Le traitement de données, notamment sur Internet, est également
en passe d'être révolutionné par les robots
et autres agents intelligents.
Enfin et surtout, je suis convaincu que la robotique distribuée
révolutionnera le domaine dans les décennies à
venir et sera alors partie prenante de notre quotidien.
J.P.B
: Le grand public risque-t-il longtemps de se tenir à l'écart
de ces questions, face au barrage (relatif) de l'anglais et surtout
de la programmation? Sur ce point, votre site reste assez technique,
et risque d'en effrayer plus d'un...
J.P.R : Concernant la programmation
je ne pense pas qu'il s'agisse d'un problème. Combien d'utilisateurs
de Windows ont une connaissance même basique du fonctionnement
de leur système d'exploitation ?
En revanche, et sur le plan de la popularisation, le problème
de la langue est réel. Les chercheurs le minimisent inconsciemment
dans la mesure où l'anglais n'est pour eux rien moins que
la langue de travail. Ceci étant, le jeune public maîtrise
de mieux en mieux l'anglais. Que ceux qui ont des bases d'anglais
fassent l'effort de lire des textes qui les intéressent,
ils seront rapidement étonnés de leurs résultats,
et constateront alors que l'obstacle de la langue est relatif.
Une remarque concernant Internet et les chercheurs : En dehors
de quelques cas comme Life Drop de JC Heudin, http://www.virtual-worlds.net/lifedrop/menu.htm
ou du site de JC Lattaud http://www.math-info.univ-paris5.fr/~latc/va/va.html,
les professionnels francophones présentent essentiellement
des sites en anglais. J'ai conscience de leur charge de travail
et du fait que cela ne leur apporterait rien d'un point de vue
professionnel, mais une fois que la version anglaise d'un site
est réalisée est il vraiment si lourd de faire une
version française ?
|

Genectic Algorithm Viewer : http://www.rennard.org/alife/french/gav.html
Enfin concernant mon site, je me suis efforcé
d'introduire aux sujets de manière imagée
et non technique.
En revanche, mon parcours étant ce qu'il est, j'ai
naturellement et un peu inconsciemment dérivé
vers des textes pouvant être utilisés comme
point de départ par les étudiants intéressés.
Ne me revendiquant nullement comme expert, je m'efforce
alors en pleine rigueur de rester au stade de la présentation
générale, et ne me permets évidemment
pas de prendre position au sein des débats.
Le succès de Genetic Algorithm Viewer (applet de
démonstration du fonctionnement des Algorithmes Génétiques)
montre qu'au moins, en ce qui le concerne, j'ai répondu
à un besoin.
|
(1) Voir http://www.isd.atr.co.jp/~ray/tierra/index.html.
On consultera également le site "Avida" http://dllab.caltech.edu/avida/
de Chris Adamin, version 2D de type "Tierra", mais beaucoup plus
accessible.
(2) Voir notre interview de Jean-Claude
Heudin (août 2002)
Contact : alife@rennard.org