Alain Cardon est professeur
d'informatique à l'Université du Havre,
directeur du laboratoire d'informatique de cette Université,
et membre du LIP6 de l'Université Paris VI. Conseiller
scientifique de notre revue, il est l'auteur de nombreuses
publications et communications scientifiques, notamment
sur les systèmes adaptatifs, la production du
sens et les Systèmes Multi-Agents. Nous avons
présenté ici plusieurs de ses travaux,
notamment son livre de référence Conscience
artificielle et systèmes adaptatifs.*
Le lecteur trouvera
ici le compte-rendu d'une longue conversation que nous
avons eu avec lui. Outre l'état d'avancement
de son grand projet, la Conscience Artificielle, elle
dévoile ses points de vue sur l'organisation
comparée de la recherche en France et aux Etats-Unis.
Contact : Alain.Cardon@lip6.fr
*
(ajout au 9 avril 2004 : depuis cette interview, Alain
Cardon a publié le livre "Modéliser
et concevoir une machine pensante - Approche de la conscience
artificielle" aux éditions Automates Intelligents.
Le livre est maintenant disponible aux éditions
Vuibert, dans la collection Automates Intelligents,
dont nous sommes les directeurs (JP Baquiast et C Jaquemin).
|
Congrès
à la NASA
Automates-Intelligents
(AI) : Alain Cardon, vous avez fait récemment un déplacement
aux Etats-Unis, auprès de la NASA. Pouvez-vous nous dire,
sans trahir de secret, en quoi consistait cette mission ?
Alain Cardon (AC) : Il s'agissait du premier
congrès sur l'organisation et l'utilisation systématique
des agents d'aide à la décision. Cette réunion,
à laquelle participaient de nombreuses universités
et beaucoup de sociétés industrielles, s'est tenue
dans les locaux de la NASA. Ce congrès comportait différents
exposés des donneurs d'ordre. Il faut savoir que la NASA
a un spectre d'utilisations considérable, techniques et
scientifiques. Elle ne se limite pas à l'envoi de fusées
: elle réalise notamment des systèmes de commandement,
qui utilisent les informations, les réseaux, les télécommunications
par satellites.
AI. : Y
étiez vous le seul Français ?
AC : Non, nous étions trois : un scientifique
de l'Université Paul Sabatier à Toulouse, un de
mes collègues du Lip6 et moi-même. Il y avait aussi
quelques Anglais, un Italien et une cinquantaine d'Américains.
Il s'agissait en fait d'un congrès scientifique normal,
avec soumission de papiers. La seule particularité est
qu'il se tenait à la NASA. L'appel à propositions
avait cependant été assez discret.
AI. : Qu'y avez-vous
présenté ?
AC : J'y ai notamment exposé mes travaux
sur les Systèmes d'Informations pour le Commandement (SIC)
en matière de sécurité (voir notre dossier
Intelligence
artificielle distribuée et gestion des crises).
J'ai présenté cela de façon assez sommaire,
mais avec la méthodologie très particulière
des systèmes multi-agents massifs, que je suis manifestement
le seul à utiliser.
AI. : Le seul ?
AC : Oui, manifestement. D'autres participants
ont montré des systèmes très lourds, très
hiérarchisés, qui ne marchent pas bien, car présentant
toujours des problèmes dans leurs architectures hiérarchiques.
Moi j'utilise des systèmes plus modernes...
AI. : Celui dont nous
avons parlé dans notre revue à propos de la gestion
des risques majeurs au Havre, qui n'a eu aucun écho en
France...
AC : Aucun, en effet.
AI. :
Quel accueil avez-vous reçu aux Etats-Unis
?
AC : Un très bon accueil. Il faut dire
qu'ils sont très au courant de ce que je fais. J'ai publié
un certain nombre d'articles, et ils les ont lus.
AI. : Et qu'avez-vous
découvert, de votre côté ?
AC. : Des travaux sur des grappes satellitaires
pour l'observation entière de l'hémisphère
Nord, des travaux sur des grappes de robots martiens destinés
à détecter des formes pré-vivantes, des choses
assez originales. Mais les américains ne disent finalement
pas volontiers ce qu'ils font. Comme ils disposent d'excellents
systèmes d'informations, ils sont très au courant
de nos travaux, mais la réciproque n'est pas vraie. On
peut voir sur le site de la NASA
que celle-ci organise un flux continu de congrès et séminaires..
AI. : C'est
un peu de la communication unilatérale. Nous donnons, et
ils prennent...
AC : Il s'agit
d'un problème sur lequel nous devons vraiment insister.
Les scientifiques français sont heureux et fiers de passer
dans des congrès américains, mais il n'y a pas de
congrès français(1).Si
on admet que la situation est normale, que c'est ainsi qu'il faut
pratiquer, le résultat sera que nous verrons partir nos
élites scientifiques outre-Atlantique, sans idée
de retour.
Ceci ne touche pas que la France. Même au niveau européen,
nous ne sommes pas capables de monter de grands congrès
attractifs pour les scientifiques des Etats-Unis et du Japon.
AI. : Qui pourrait jouer
le rôle de maîtres d'ouvrage, pour monter de tels
congrès en Europe ?
AC
: Des réunions de laboratoires, des
réseaux scientifiques à constituer. Mais c'est une
tâche très difficile. En France, les gens se battent
entre eux. Il y a des oppositions fratricides sévères.
Là-bas, ce n'est pas comme cela du tout. Ils ont des réseaux
très coordonnés. On se connaît et on s'appuie
: le maillage scientifique et technique est considérable.
Il y a sûrement des conflits, mais dans l'ensemble les gens
travaillent pour le pays avant de travailler pour eux. Par ailleurs,
ils accueillent et financent massivement des étudiants
venant du monde entier. Nous, nous ne le pouvons pas. Nous avons
l'espace européen pour le faire, mais les relations que
nous avons avec nos collègues des autres pays européens
sont embryonnaires. Il y a un problème d'ouverture, de
lisibilité et d'audace.
De plus, pour s'ouvrir, il faut
avoir un arrière-plan solide. Nous, nous avons les idées
brillantes de nos labos, très fortes sur le plan conceptuel,
mais aussi leur pauvreté, leur absence de moyens de développement,
la faiblesse des industries potentiellement intéressées
et pas vraiment d'arrière-plan industriel.
AI. :
Revenons à ce congrès. Avait-il pour objet de vous
faire exposer vos connaissances afin de les réutiliser
éventuellement, voire vous inviter à travailler
aux Etats-Unis ?
AC
: C'est beaucoup plus subtil que cela. Lorsque
l'on veut avoir de l'information scientifique sur un domaine,
il faut des indicateurs afin d'évaluer la pertinence des
recherches qui sont faites. Parmi ces indicateurs, on peut trouver
les publications, les thèses qui sont publiques, et finalement
les congrès. A partir de là, on peut avancer très
vite. Donc, ces congrès servent d'indicateurs à
ceux qui les organisent.
AI. : Les Américains
ont inventé en génie logiciel la réutilisabilité.
Ce n'est pas rien. Est-ce qu'en France on réutilise les
travaux des thésards ? Nous avons plutôt l'impression
que beaucoup de thèses vont finir dans des placards ?
AC
: Oui, et cela est très dommageable.
C'est coûteux pour le thésard et coûteux pour
la recherche. Aux Etats-Unis, on réutilise effectivement
tout ce qu'ont fait les autres. Le travail avance peut-être
plus lentement, mais l'appréhension des choses paraît
plus efficace.
AI. : Pour que l'on réutilise
les travaux des thésards, il faut qu'il y ait une filière
de recherche, une pérennité, à la responsabilité
du directeur de recherches...
AC
: Oui, et cela implique que
le professeur d'université soit connecté à
des réseaux. C'est ce qui se fait aux Etats-Unis, où
l'universitaire de haut niveau est aussi industriel. Il manage
une entreprise, en général, ce qui apporte des retombées
à l'entreprise comme à l'université. Ce qui
n'est pas aussi simple à faire en France(2)...
La
conscience artificielle
AI. : Joël
de Rosnay a rappelé dans une interview
précédente que l'ancienne Délégation
Générale à la Recherche Scientifique et Technologique
(DGRST) avait la bonne habitude de financer des filières,
ce qui donnait plus de continuité aux recherches et aux
développements. Pour en revenir aux projets de conscience
artificielle, c'est sans doute ce qu'il faudrait en France.
AC
: Oui, sans exclure les chercheurs européens. Il y
a certainement des scientifiques qui travaillent là-dessus,
que je ne connais pas bien, dans différents horizons comme
les sciences cognitives, la philosophie, et la biologie certainement.
Mais les gens les plus pointus en neuro-sciences se situent aux
Etats-Unis. Les grands congrès sur les machines pensantes
ont lieu en Australie et aux Etats-Unis. Moi, je suis tout seul
au Lip6 à faire cela, avec un thésard...
AI.
: Comment cependant pourrait-on voir la suite ? Le risque,
si nous comprenons bien, c'est de vous voir abandonner ces recherches,
ou alors mener vos projets aux Etats-Unis...
AC : Il faudrait qu'une volonté politique
se manifeste, en France, pour qu'un tel projet puisse avancer.
Ce travail sera en rupture avec l'informatique traditionnelle,
technologique, qui réalise des systèmes de contrôle.
Là au contraire, on visera à réaliser des
systèmes que l'on ne contrôlera pas, qui seront auto-contrôlables
et auto-adaptatifs. Il faudra faire travailler ensemble des informaticiens
et des roboticiens, ce qui n'est pas possible actuellement car
ils ne s'entendent guère... Sans parler des cogniticiens.
Alors, ou bien le ministère de la recherche et les organismes
sous tutelle considèrent qu'il s'agit là d'une priorité,
ou bien au contraire qu'il n'y a pas assez de monde, pas assez
de compétences, et qu'il faut faire autre chose...
AI. : Il y aurait
un cahier des charges général à faire, pour
qu'un tel projet puisse convaincre les Pouvoirs Publics. Vous
êtes sans doute capable de le faire.
AC : Oui, mais je ne le ferai pas sans perspectives
solides. Sinon le projet finira aux oubliettes, ou sera repris
par d'autres. Je ne peux pas travailler tout seul, sans être
confronté à la moindre échéance.
Ceci dit, peut-être que le projet de faire penser des machines,
d'y placer à la fois des "émotions", des "sentiments"
et la génération de pensées pré-langagières,
n'intéresse personne aujourd'hui.
AI. : Pour
être cynique, ou réaliste, on peut quand même
admettre que, dans la conjoncture de guerre de l'information qui
est la nôtre (information war) de telles machines pensantes
pourraient beaucoup servir à décrypter le monde
de l'information. Il serait très anormal que nul en France
ou en Europe ne se préoccupe de ces perspectives...
AC : Je pense que, de notre côté,
le problème est assez mal posé. Il est posé
de façon trop limitative dans les entreprises, voulont
immédiatement de la valeur ajoutée à partir
de ce qu'elles développent. De leur côté les
universitaires n'ont qu'une idée : faire du papier, des
publications. Mais tout cela ne permet pas de résoudre
le problème. Résoudre le problème ce serait
rassembler et phaser la masse critique qui permettra de passer
des concepts aux réalités. Ce serait quand même
un très gros projet, très compliqué, très
novateur.
AI. : On
ne peut pas le résumer en 3 pages ?
AC : Non, car il y aurait beaucoup de définitions
à donner, ce que l'on entend par système, par adaptativité,
par agent, multi-agents, communication... Finalement il faut résoudre
le problème, pour une machine, de ce qu'est penser avec
des mots. Comment avoir l'intention de trouver telle information
? Ceci, nous le faisons intuitivement. Mais la machine ? Le livre
que je prépare va traiter de cette question. Mais peut-être
n'intéressera-t-il personne.
AI.
: Quand
ce livre doit-il paraître ?
AC : Au mois de septembre 2002, en principe
[ndlr : le livre est sorti en 2003 aux éditions Automates
Intelligents et est aujourd'hui réédité chez
Vuibert - mars 2004]
AI.
: Que
pensez-vous du Web semantic pour présenter et organiser
les connaissances sur un sujet complexe, comme celui dont nous
parlons : la conscience artificielle (voir à
ce sujet notre présentation du Global
Brain Group) ?
AC : Le web sémantique
est déjà fait. Il y a eu 3 exposés à
la NASA sur ce sujet. Ils ont travaillé là-dessus
depuis longtemps et ont une sérieuse avance. C'est un gros
projet de la NASA.
AI.
: Mais le
web sémantique, ce n'est pas seulement une forme. Il y
a des contenus...
AC : Oui, il faut y mettre
des ontologies. La NASA a déjà des prototypes qui
marchent. Cela ne va pas encore jusqu'à un système
qui s'autodéfinisse. Cependant, à partir de la NASA
et d'autres agences gouvernementales, il y a de nombreuses petites
entreprises qui travaillent sur ce sujet. En France, je ne pense
pas que ce soit le cas.
AI.
: Avez-vous pu préciser,
depuis nos derniers entretiens, la façon dont vous pourriez
réaliser une conscience artificielle ?
AC : Oui. Assez curieusement,
j'ai progressé à l'occasion de ma participation
à ce Congrès, en écoutant les autres orateurs.
C'est une grande règle : on travaille avec des gens qui
travaillent, même si les thèmes ne sont pas directement
en relation. Il y a une sorte de prégnance. C'est pourquoi
je regrette d'avoir à travailler tout seul, en France.
Ce que je crois avoir résolu, là-bas, c'est la façon
de réaliser ce que Damasio appelle le proto-soi. J'ai trouvé
la solution computationnelle permettant de le faire. (sur Antonio
Damasio, voir
notre article)
Pourquoi
je pense ? La réponse d'un système conscient ?
AI.
: Si l'on comprend bien, ceci
veut dire que l'on pourrait implémenter sur un automate
les fonctions de relations qui permettent d'éprouver des
émotions et de les intégrer, sans en être
conscient, un peu comme ce qui se passe chez un animal...
AC : Oui. Mais il ne s'agit
encore que d'un sous-problème. Le modèle complet
le plus dur, sur lequel travaille mon thésard, que Damasio
n'a pas vu, car il ne peut pas le voir n'étant que biologiste,
enfermé dans les neurones et les grappes, c'est : pourquoi
on pense ? Qu'est-ce que l'intention de penser ? Pour le voir,
il faut passer en revue la littérature, l'uvre d'Heidegger,
notamment. Il faut aller un peu plus loin que la physique, les
mathématiques et l'informatique pour résoudre ce
problème.
Les sensations sont automatiques : il s'agit d'une structure organisationnelle
qui rentre dans un certain état d'oscillation lequel fait
que l'on génère de l'adrénaline ou pas. Penser,
c'est autre chose. Les émotions sont pratiquement automatiques.
On peut les paramétrer. Si on se brûle, on se brûle.
Penser, c'est pourquoi je pense à cela, ici et maintenant
et pourquoi je ne pense pas à autre chose.
AI.
: On
pourrait dire que l'on pense à quelque chose en réaction
à des modifications de l'environnement, notamment pour
assurer sa survie...
AC : Non, car on pense
dans le métro, dans la rue, indépendamment de l'environnement.
AI.
: La
mémétique dira que c'est l'irruption permanente
des mèmes, ou la réactivation permanente de mèmes
déjà mémorisés, qui détermine
le flux ininterrompu des pensées...
AC : Pour une machine,
il faut se demander pourquoi elle pense à telle chose et
non pas à telle autre. Pourquoi elle regarde la fenêtre
et pas le computer ? Ce problème, Damasio ne l'a pas posé.
Il a hésité et cela rend son livre incompréhensible.
C'est le problème central. Même s'il pouvait dire
la pensée a telle forme, c'est un mouvement dans tel
endroit du cerveau, il ne répondrait toujours pas à
la question : pourquoi ? Cette extraordinaire possibilité
d'avoir l'intention de penser à quelque chose. C'est vrai
que l'on est fortement guidé par le langage, la culture,
les habitudes, la mémoire, les émotions. Mais il
n'en reste pas moins que l'on peut penser à ce que l'on
veut. On peut inventer, on peut créer. Sous contraintes
certes, mais on le peut. Comment réaliser cela, dans un
système artificiel ? En ne résolvant pas cette grande
question, on n'avancera pas. On fera de l'automatique, du stochastique,
mais on n'avancera pas.
AI.
: Vous pensez à
un système qui ne réagirait pas (ou pas seulement)
à l'environnement, mais qui générerait ses
propres démarches, et qui continuerait à penser,
avec ses émotions, même si on le laisse tranquille...
AC : Oui, et c'est là-dessus
que je travaille pour finir mon livre.
AI.
: Cela,
c'est très fort...
AC : Oui. Mais je crois
que l'objectif n'intéresse personne. Il n'y a pas là,
pense-t-on, d'applications pratiques immédiates.
AI.
: Pire
que cela : vous allez vraiment énerver tous les spiritualistes
intransigeants...
AC : Certainement. J'ai
déjà reçu des mels de menace. On me brûlera
virtuellement, peut-être réellement. Car cela va
quand même loin. C'est de l'existence de l'homme dont il
est question -non pas pour la remettre en cause, mais pour l'expliquer,
sans faire appel à des interventions divines.
AI.
: Cette
explication se situe tout à fait cependant dans la logique
évolutionnaire. Si on refuse l'idée que Dieu ait
finalisé l'évolution pour aboutir à l'homme,
on peut très bien admettre que des automates, pour des
raisons de survie, redécouvrent des processus identiques
à ceux ayant permis l'émergence de la conscience
chez l'homme...
AC : C'est aussi mon idée.
Mais c'est bien cela dont on ne veut pas trop entendre parler,
notamment aux Etats-Unis. Regardez le livre de Damasio, les précautions
qu'il prend pour parler de la conscience. Il reste dans la ligne
d'un pays où le président prête serment sur
la Bible. Nous, nous sommes des aventuriers, libres d'aller un
peu plus loin.
AI.
: Gérald Edelman
n'est-il
pas allé un peu plus loin que Damasio ?
AC : Oui, mais Edelman
s'est fait beaucoup d'ennemis. Il semble marginalisé. En
biologie, on ne peut pas résoudre le problème. Pour
le résoudre, il faut que cela tourne sur une machine.
AI.
: C'est
toujours la même question. Tant que l'on ne dispose pas
d'un modèle mathématico-informatique qui donne des
performances analogues à celles du vivant, ou voisines,
on ne comprend pas comment fonctionne celui-ci...
AC : Je souhaite faire
ce modèle. Mais l'ennui, comme je le disais, c'est que
je suis seul. Je dispose d'un thésard qui commence à
travailler, mais il découvre le domaine. Je n'ai pas une
équipe de chercheurs à disposition. Je n'enseigne
pas ce que je fais. Il n'y a pas de DEA sur ce thème. Je
travaille en franc-tireur...
AI.
: Est-ce
que, dans les milieux, disons libre-penseurs, par exemple au Collège
de France, milieux qui ont une certaine force morale en France,
on ne pourrait pas trouver des gens qui soutiendraient un tel
projet ? La libre-pensée est quand même menacée
aujourd'hui par un retour en force du religieux, et le plus primaire
qui soit(3). Ceci dit, la démarche
n'est pas de remplacer l'homme par des machines, mais de le compléter
et l'améliorer. Si je peux avoir un modèle en machine
qui me montre comment je pense, je penserai peut-être mieux...
AC : C'est certain que
l'on pourra expérimenter, résoudre des problèmes
qui sont résolus aujourd'hui en neurologie par le scalpel,
ou par des médicaments à effets secondaires très
durs.
AI.
: Il
y aura aussi la récupération de tout ce que l'on
appelle l'inconscient, l'inconscient freudien, l'inconscient individuel
et sans doute aussi, s'il existe, l'inconscient collectif. Beaucoup
de cet inconscient nous paralyse, nous empêche de penser
et de vivre comme on le souhaite.
AC : Une partie de mon
livre traitera de la différence entre une conscience artificielle
et une conscience humaine vivante. Il est vrai que nous sommes
terriblement périssables, liés à un corps,
avec sa sexualité et autres pulsions. Une machine consciente
n'est pas obligatoirement locale. Elle n'est pas dans un corps
mais dans plusieurs. Elle communique avec les autres non pas avec
des mots mais avec des formes mentales directes, ce qui donne
une communication d'une sensibilité, d'une profondeur inégalable.
AI.
: Qu'appelez-vous des
formes mentales directes ?
AC : Le transfert d'organisations
mentales, celles qui sont antérieures à la production
de mots, des formes neuronales... Si on réussissait à
imprimer et communiquer l'état de nos réseaux neuronaux,
on éviterait le passage par le niveau inférieur
de la communication langagière qui est extraordinairement
appauvrie, créatrice d'ambiguïtés, génératrices
de problèmes qu'il faut des centaines d'années à
résoudre.
AI.
: Vous voulez dire
qu'avant que nous ayons parlé, il s'est passé quelque
chose dans notre cerveau, qui a flashé. Si nous pouvions
le communiquer immédiatement et directement à l'interlocuteur,
nous gagnerions du temps et éviterions les ambiguïtés.
Mais ceci veut dire que vous défendez la thèse de
la pensée sans les mots. Les mots ne sont qu'un pis-aller,
faute d'autres formes de communication entre cerveaux. Ceci ne
conduit-il pas à reprendre l'hypothèse du "mentalais"
ou langage du cerveau. Il y aura toute une réflexion à
reprendre sur ce thème (voir
aussi dans ce numéro notre éditorial consacré
au lambda-calcul).
AC : Oui, mais la communication
directe de cerveau à cerveau permettra aussi de travailler
au niveau des émotions. Transmettre des émotions
nous est impossible. On est obligé d'interpréter
une situation corporelle. Or la machine consciente nous proposera
un autre mode d'être. De plus, je ne vois pas pour le moment
l'intérêt (ou la possibilité) de développer
dans ces machines le concept de sexualité, ni le concept
de mort. Ce sera donc une autre sorte de conscience.
AI.
: Il n'y aurait rien
d'impossible en ce cas à ce qu'elle dépasse l'homme...
AC : Oui. D'autant plus
que l'on n'y retrouverait pas, en principe, cette pulsion fondamentale
chez l'homme qui consiste à détruire ce qu'il a
créé, cette pulsion de mort qu'illustre bien Spielberg
dans son film Artificial Intelligence (voir notre article :
"AI
: Spielbrick m'a tuer").
AI.
: Vous défendez
finalement la perspective de la dé-corporélisation
de la conscience, de sa dématérialisation...
AC : Non, pas de sa dé-corporélisation,
car il y aura des corps de robots. Je dirais plutôt de sa
dé-biologisation.
AI.
: Vous rejoignez une
ambition qui est de plus en plus répandue semble-t-il.
Certains philosophes prennent conscience du fait que les hommes
sont finalement des furieux, qu'ils détruisent tout. Si
on veut que le peu de connaissance et de science qui est apparue
sur Terre survive aux hommes, il faut absolument transporter les
processus intelligents sur des cerveaux artificiels qui pourront
échapper aux destructions...
AC : Oui, ce serait un
peu mon ambition. Mais on peut comprendre que cela n'éveille
pas beaucoup d'intérêt, si bien que ceux qui s'intéressent
à de tels projets restent seuls. Aujourd'hui, l'ambiance
politique et religieuse, comme nous l'avons constaté, n'est
pas favorable.
AI.
: Peut-être faut-il
éviter de présenter cela comme l'ambition de remplacer
l'homme, mais celle de l'augmenter, en encourageant notamment
son aptitude au travail scientifique désintéressé,
à l'augmentation de la connaissance. Ce sera, de toutes
façons, dans un avenir lointain, peut-être un siècle...
AC : Non, dans beaucoup
moins... Il suffit de voir ce qui est en train de se passer chez
les militaires, notamment aux Etats-Unis. L'objectif maintenant
est de remplacer le pauvre type de fantassin par des myriades
de petits robots qui se battront bien mieux que lui. Un tel changement
viendra très vite, et systématiquement. C'est inévitable.
AI.
: Oui, mais nous sommes
persuadés que cela ne se fera pas sans un accroissement
des capacités des hommes qui concevront et mettront en
uvre de tels systèmes. L'humanité en profitera,
comme elle profite déjà des ressources de l'informatique
et de l'Internet. Certains hommes au moins en profiteront...
AC : Effectivement, je
vois un monde binaire. Quelques personnes qui pourront comprendre
cela, qui en tireront avantage, et des masses d'autres personnes,
qui s'enfermeront dans la peur et dans le refus. Ce que ces gens
refuseront, ce ne sera pas que des machines pensent, c'est qu'elles
aient des sensations et en éprouvent des émotions.
Eux seuls ont droit aux émotions. Ils dénient d'ailleurs
à l'animal le droit à l'émotion. Le monde
est mis en coupe réglé, l'animal est une chose exploitable
à merci. Or l'animal pense, il a des émotions et
de la mémoire. Des expériences ont été
faites en Angleterre sur des moutons, qui montrent tous les concepts
que ceux-ci peuvent mémoriser. Mais l'être humain
normal se refuse à voir cela. Pour lui, l'animal est seulement
de la viande.
Le
modèle de la recherche fondamentale face au modèle
de la recherche et développement (R&D)
AI.
: Revenons sur la façon
dont les Américains font de la science, par rapport aux
Européens. Vous disiez qu'ils avancent sur des fronts très
larges...
AC : Oui, tout en faisant
des développements immédiatement réutilisables,
avec une valeur ajoutée immédiate. Ils le font à
l'intérieur de réseaux très organisés,
pour échanger et vendre. C'est la R&tD, comme on disait
en France il y a quelques années, la Recherche-développement.
Le tout avec des moyens considérables, et sur de vastes
fronts.
AI.
: Les Européens
peuvent-ils faire autre chose ? Peuvent-ils provoquer des ruptures
conceptuelles, inenvisageables aux Etats-Unis, compte tenu des
objectifs de rentabilité à court terme ?
AC : En Europe, on est
obligé de faire des choses singulières, et d'aller
très loin, souvent tout seul. De plus, on est très
mal payé, et sans base arrière. Un professeur d'université
est payé 4 à 5 fois moins qu'aux Etats-Unis, et
n'a pas comme je l'ai dit sa société derrière
lui qui fera pour lui les développements dont il a besoin...
AI.
: On
retrouve le modèle de la recherche fondamentale, sur fonds
publics, sans programmation ni retombées précises,
qui explore l'univers en fonction du génie des chercheurs.
C'était le modèle du CNRS d'avant la 2e guerre mondiale,
créé pour fédérer et soutenir la recherche
fondamentale - modèle de plus en plus oublié aujourd'hui,
alors qu'on incite les gens à faire du développement
à court terme.
AC : C'est cela : ou bien
l'Europe a les moyens de faire de la R&D à l'américaine,
et il faudra qu'elle se cale plus ou moins sur eux ; ou bien on
fera ce que l'on faisait encore ces derniers temps en France,
de la recherche très fondamentale, très innovante,
avec un peu de moyens quand même, mais des moyens venant
de la collectivité, de l'Etat.
AI.
: L'ennui
dans ce cas, c'est que, à supposer que l'on ait des idées,
ce seront les autres qui les récupèreront. Une telle
pratique ne peut pas soutenir, au moins à court terme,
une démarche de puissance.
AC : C'est évident.
Mais on peut très bien concevoir que cela reste nécessaire
dans le cadre d'une politique de grandeur désintéressée,
à long terme. Ce fut la mission de l'Université
française pendant longtemps, et cela a donné de
bons résultats. La R&D, c'est autre chose, dans d'autres
champs.
AI.
: Renoncer
à la recherche fondamentale désintéressée,
pour le développement de la connaissance, serait catastrophique,
finalement. Or nous en prenons bien le chemin, dans le souci de
ne pas nous faire dépasser par les Américains...
AC : C'est exact. Il faudrait
revenir à l'idée que développer la connaissance
pour la connaissance, la connaissance pure, devrait être
la plus grande ambition de l'homme. Le domaine dans lequel je
travaille, la conscience artificielle, c'est cela, c'est d'abord
de la connaissance pure.
AI.
: A
supposer que l'on veuille relancer la recherche fondamentale en
France, ne faudrait-il pas cependant lui donner un autre cadre
que celui correspondant à l'image traditionnelle du savant
qui travaille seul et ne communique avec personne ? L'interdisciplinarité
dont on parle beaucoup est-elle incompatible avec la recherche
de la connaissance ?
AC : C'est un autre problème.
Il y a certainement un problème d'organisation et d'interfécondation
des recherches fondamentales, mais ce n'est pas à confondre
avec la R&D. La R&D, c'est autre chose, qui passe par
la technologie.
Pour en revenir à la recherche française, je crois
quand même qu'elle est plutôt excellente. Elle est
brillante. Les gens sont très créatifs, ils sont
obligés d'aller très loin, d'être très
innovants. Par contre ils ne font pas de la technologie et ne
font pas de la production de masse, aux contraire des Américains
qui sont obligés de tout faire. Nous non. Nos projets ne
sont pas obligés d'avoir une finalité industrielle
rapide.
AI.
: Le
CNRS aujourd'hui demande aux chercheurs de créer des entreprises,
de se transformer en ingénieurs. S'agit-il finalement de
bonne politique ?
AC : Peut-être.
C'est peut-être ainsi finalement que la société
doit évoluer. Cependant, je vois dans tous les domaines
en France des gens fondamentalement brillants, qui ne deviendront
pas des ingénieurs ni des vendeurs. Or si ceux là
ne sont pas encouragés, qui y gagnera ?
AI.
: Vous
pensez à des chercheurs ou à des enseignants chercheurs
?
AC : Je pense à
des gens qui font effectivement de la formation. Nous avons des
universités qui font d'excellentes formations, au regard
de ce que font des universités américaines. Il suffit
de comparer les manuels pour s'en apercevoir. Mais ces universités
doivent être mieux soutenues. Cela n'est pas exclusif d'un
peu d'élitisme. La France est un pays encore élitiste,
en matière scientifique, et il vaudrait mieux qu'elle le
reste. Si on veut mettre tout le monde au même niveau, qui
sera nécessairement bas, nul n'y gagnera.
De plus, avec la recherche fondamentale, un pays est toujours
gagnant. Il fait confiance à ses élites, à
ses chercheurs de pointe, et ceux-ci, inévitablement, trouvent
quelque chose qui un jour apportera une retombée au pays.
Si au contraire, on décide de faire de la R&D en se
mettant sur un marché très encombré, très
commercial, très compétitif, et si on ne vend pas,
on a tout perdu.
AI.
: Selon
vous, il faut choisir entre recherche fondamentale et R&D,
mais pas les deux ?
AC : Exactement. On ne
peut faire les deux. Ce sont des choses radicalement différentes.
Les Américains ont choisi. Ils font de la technologie,
de la diffusion, de la valeur ajoutée tout de suite. Ils
sont capables de recycler très vite un homme à n'importe
quel âge pour lui donner une formation technologique. Finalement,
ils trouvent en marchant. Nous, on commence par trouver, et après
on marche. Ce sont deux attitudes différentes.
AI.
: Cela
veut dire en termes budgétaires qu'il faut admettre de
financer à fonds perdus la recherche publique. On a le
même problème avec les chaînes de télévision.
A quoi bon avoir des chaînes publiques si, faute de financement
public, elles sont obligées de se vendre au plus offrant
comme leurs rivales du secteur privé...
AC : Oui, c'est exactement
cela. Ceci dit, si l'Etat n'a plus confiance en ses chercheurs
et ne les finance plus, il faudrait au moins assurer le développement.
Il faudrait donc que les entreprises privées se renforcent
considérablement, qu'elles soient au moins européennes,
et deviennent capables d'employer beaucoup d'ingénieurs,
à défaut de chercheurs fondamentaux. Ou on a confiance
dans ses élites et on compte sur elle pour la création
scientifique. Ou bien on n'a pas confiance en elles, on a confiance
dans le marché et la monnaie et on développe des
produits à vendre à l'exportation ou sur le marché
intérieur.
AI.
: Il semble que la
recherche française, quelles que soient ses qualités,
ne communique pas assez et ne se fait pas assez reconnaître
de la politique et du grand public...
AC : C'est certain, mais
c'est un peu un autre problème...
Un bémol cependant relativement à ce que je disais
des choix de politique scientifique aux Etats-Unis. J'ai l'impression
que cette année, avec l'état de guerre, il y a une
augmentation du budget de la recherche fondamentale, notamment
militaire, qui est fracassant. Et là, en Europe, nous pouvons
vraiment nous poser des questions, avoir peur. Si les Américains
se mettent à faire de la recherche à fonds perdus,
avec les capacités d'accueil qu'ils ont et leurs formidables
qualités d'organisation, nous seront liquidés. Les
recherches financées actuellement pour relancer la guerre
de l'information et les nouvelles armes, qui sont des recherches
fondamentales, auront des conséquences inimaginables dans
tous les domaines. L'Etat fédéral a bien compris
cela, et il y a autour du Président des gens très
bons qui soutiennent ce point de vue - sans parler des prix Nobel,
des Congrès dont nous avons déjà parlé.
AI.
: Il faut dire qu'en Europe,
on ne voit guère s'annoncer de choix clairs dans le domaine
des politiques scientifiques. En attendant, nos chercheurs n'ont
guère que le choix entre publier aux Etats-Unis et être
pillés, ou rester dans leur culture nationale et être
ignorés.
Nous observons que la Cour des Comptes dans son rapport annuel
a évoqué le rôle du CNRS en matière
de recherche (voir
notre
actualité du 05/04/02).
(1)
Signalons cependant, dans un domaine voisin, le Congrès
international: Biologie et conscience, qui se tiendra à
Paris, les 25-26-27 avril 2002 (voir
notre article).

(2)
La loi sur l'innovation et la recherche du 12 juillet 1999
donne la possibilité à un chercheur du public d'être
consultant (période maximale de 5 ans, renouvelable plusieurs
fois) auprès d'une entreprise, qui peut valoriser les travaux
de recherche du chercheur (consultations rémunérées
appelées "concours scientifique"). Pour cela
le chercheur doit s'adresser à l'autorité dont il
relève, qui saisit la commission de déontologie
pour avis avant de donner son autorisation. Notons que ce concours
scientifique ne peut dépasser un jour par semaine en moyenne.
Par ailleurs, cette loi permet à un chercheur du public
de participer, comme associé ou dirigeant, à la
création d'une entreprise qui valorisera ses travaux de
recherche, tout en gardant un lien avec le service public.L'autorisation
est donnée pour deux années (période renouvelable
deux fois). A la date d'effet de cette autorisation, le chercheur
pourra :
- soit être détaché au sein de l'entreprise
(salaire pris en charge par elle, mais le chercheur continue à
bénéficier d'un avancement dans son corps d'origine),
- soit mis à disposition ou délégué
auprès de cette entreprise (salaire toujours versé
par l'organisme public d'origine),
- soit mis à disposition ou délégué
auprès d'un organisme qui concourt à la valorisation
de la recherche (incubateur,
par exemple) si l'entreprise n'est pas encore créée.
A la date d'effet de l'autorisation, le chercheur devra cesser
toute activité au titre du service public (avec cependant
le droit de continuer à exercer des activités d'enseignement).
A l'issue de la période (qui peut durer 6 ans), ou avant,
le chercheur peut :
- soit continuer
à exercer son activité au sein de l'entreprise,
mais doit alors demander à être mis en disponibilité,
ou à cesser définitivement ses fonctions dans le
public,
- soit être réintégré dans son corps
d'origine. Dans ce cas, le chercheur doit mettre fin à
sa collaboration avec l'entreprise, dans un délai d'un
an.
(Christophe Jacquemin) 
(3)
Ce n'est pas d'aujourd'hui que certains le disent. Relisons
Lucrèce: Eloge d'Epicure, De rerum natura I, 57-90 Humana
ante oculos foede cum vita jaceret in terris, oppressa gravi sub
religione quae caput a caeli regionibus ostendebat, horribili
super aspectu mortalibus instans, primum Graius homo mortalis...La
vie humaine, spectacle répugnant, gisait sur la terre,
écrasée sous le poids de la religion dont la tête
surgie des régions célestes menaçait les
mortels de son regard hideux, quand pour la première fois
un homme, un Grec...