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Jean Paul Escande
et
Gilbert Chauvet
18/11/2001
Mise en forme par Christophe Jacquemin
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A la suite de la publication
sur le site des articles Gilbert
Chauvet, physiologiste intégrateur et La
vie dans la matière, le rôle de l'espace en biologie,
Jean-Paul Escande et Gilbert Chauvet ont souhaité nous rencontrer
afin de mieux nous faire connaître les travaux de ce dernier.
Le lecteur trouvera ci-dessous l'ensemble de cet entretien sous
la forme d'une discussion à bâtons-rompus, que nous
avons préféré ne pas réorganiser ici
selon un plan particulier (précisons que Gilbert Chauvet,
à cause d'un retard de son train, n'était pas là
au début de la discussion). Cet entretien met notamment
en lumière les difficultés rencontrées pour
obtenir des financements qui permettraient de développer
les travaux novateurs de Gilbert Chauvet. Recherches non soutenues
du fait de l'absence de pairs aptes à vraiment pouvoir
juger les travaux d'un scientifique au cursus hors du commun.
Une situation qui invite finalement à se poser une
fois de plus la question de la solubilité de la pluridisciplinarité
dans le système scientifique français* .
Que le lecteur se rassure : Gilbert Chauvet ne baisse pas les
bras et souhaite toujours cristalliser une équipe autour
de son projet.
Jean-Paul Baquiast et Christophe
Jacquemin
*Voir notre précédent
éditorial "De
la difficulté d'innover en recherche fondamentale"
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Consulter
le site de Gilbert Chauvet :
http://www.gilbert-chauvet.com
Les
chercheurs intéressés peuvent prendre contact
avec Gilbert Chauvet
contact gilbert-chauvet.com
EPHE - Laboratoire développement et complexité
41 rue Gay-Lussac
75005 Paris
Ajout de décembre 2006 :
Création
de la société VFS-Bio
http://www.vfs-bio.eu
VFS-Bio,
leader de la physiologie intégrative, sest
donnée pour objectif dapporter une aide à
la compréhension du vivant par la simulation des
fonctions physiologiques intégrées.
Forte de son activité de recherche et de développement
et de ses outils innovants, elle est la première
société de service au monde en mesure de coupler
et de simuler à façon les modèles de
fonctions physiologiques de natures différentes,
décrits à des niveaux hiérarchiques
hétérogènes et sur des échelles
spatiotemporelles étendues
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Diplômé
d'immunologie (Institut Pasteur), Jean-Paul Escande est
professeur de dermato-vénérologie à
l'hôpital Cochin-Tarnier. Il a été l'élève
de René Dubos, biologiste et environnementaliste,
et du physicien Pierre Auger. Jean-Paul
Escande est aussi un spécialiste de la médecine
du sport. Il milite pour diverses causes d'intérêt
général, notamment la lutte contre le dopage
et la lutte contre le sida.
Il est notamment l'auteur
du livre "Biologies - De l'infection et du cancer" - 1997,
Editions Les Empêcheurs de Penser en rond , réédité
en 1999 chez le même éditeur sous le titre
"La vie: mystère et raison" (voir
fiche de lecture)
Gilbert Chauvet est responsable
du module "Réseaux Neuronaux - Modélisation
des fonctions physiologiques" du DEA d'Informatique BioMédicale
de RENNES I, PARIS V et PARIS VI.
Il dirige le Service de Biostatistiques et modélisation
informatique au CHU d'Angers.
Né en 1942, il a terminé des études
en Mathématiques Pures et Mathématiques Appliquées
(Poitiers, 1965) avant d'obtenir en physique un Doctorat
de 3ème cycle en Physique du solide (Nantes, 1968)
et un Doctorat ès-Sciences en physique moléculaire
théorique (Nantes, 1974), puis un Doctorat en médecine
(Angers, 1976). De 1968 à 72, il a été
maître-assistant de Mathématiques (Nantes),
de 1972 à 76 Chef de travaux-Assistant de biomathématiques
à l'université d'Angers.
Nommé Professeur de Biostatistiques-Informatique
médicale à l'université d'Angers en
1976, il se spécialise dans la modélisation
des fonctions physiologiques, d'abord sur le système
respiratoire, puis sur le système nerveux. Il recherche
ensuite une théorie générale de l'organisation
fonctionnelle. Ces travaux se concrétisent par un
traité de physiologie théorique en trois tomes
paru en 1987 et 1990 chez Masson, actuellement édité
en langue anglaise par Pergamon Press (Elsevier) : "Theoretical
systems in Biology", version mise à jour et largement
étendue.
Il a été nommé Research Professor de
neurosciences du comportement à l'Université
de Pittsburgh en 1990, puis en biomédical engineering
(University of Southern California) à Los Angeles
en 1992.
Ses recherches actuelles portent sur la conception d'une
théorie du champ dans les systèmes biologiques,
et sur la représentation topologique de ces systèmes.
Les applications portent sur le cervelet, l'hippocampe et
les grandes fonctions physiologiques.
Avec Jean-Paul Escande, il a créé le Centre
de Recherches en Physiologie Intégrative à
l'Hôpital Tarnier-Cochin, Université Paris
5.
Pour en savoir plus
- site de Gilbert Chauvet : http://www.gilbert-chauvet.com
- Virtuel
Functional Systems - VFS-Bio
- le DEA d'Informatique
BioMédicale de RENNES I, PARIS V et PARIS VI
http://www.med.univ-rennes1.fr/plaq/dea/modules.html#Module_1
- CHU d'Angers Service Biostatistiques et modélisation
informatique http://www.ibt.univ-angers.fr/sbmi/
- USC neuroscience graduate program, computational neuroscience
and neural engineering http://www.usc.edu/dept/nbio/ngp/
- Ouvrage de Gilbert Chauvet :
La vie dans la matière, Flammarion, 1998 (voir
notre fiche de lecture)
- Theoritical systems in Biology, Pergamon Press (Elsevier,
1996)
Contacts :
- Gilbert Chauvet (France) :
chauvet@ibt.univ-angers.fr
- Gilbert Chauvet (U.S.A) :
chauvet@bmsr14.usc.edu
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Automates Intelligents
(AI) : Jean-Paul Escande, nous avons bien senti lorsque vous nous
avez appelé au téléphone pour nous fixer ce
rendez-vous, l'admiration que vous aviez pour les travaux de Gilbert
Chauvet. Expliquez-nous pourquoi. Et puis, comment vous-êtes
vous rencontrés?
Jean-Paul Escande :
Avant de vous répondre sur cette question, j'aimerais
tout d'abord vous en dire un peu plus sur moi, sur ma quête
scientifique. Cela vous aidera d'ailleurs à mieux comprendre
pourquoi je pense que les travaux de Gilbert Chauvet sont d'une
grande importance.
Au tout départ clinicien, mon patron Jean Ewitt, dermatologue
- mais finalement pas si dermatologue que cela car il a été
l'un des premiers à s'intéresser à la biologie
- m'a donné deux conseils : "Passez votre agrégation"
puis, plus tard, "faites de l'immunologie : allez donc chez Jean-Bernard,
comme interne. Je l'ai écouté et donc fait Pasteur
immunologie. J'ai ainsi baigné dans une atmosphère
qui s'éloignait de la dermatologie, de la botanique et de
la philatélique. Je dois dire que je n'ai jamais beaucoup
fréquenté les dermatologues. Mais bon : j'ai
quand même fait ma carrière en dermatologie. Invité
en 1977 à un colloque à Hartford, au Québec,
je rencontre René Dubos, un français qui habitait
en Amérique et que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam,
avec qui j'ai passé deux jours et qui m'a terriblement impressionné,
mais sur un mode assez bizarre...
AI : Comment cela ?
Jean-Paul Escande :
J'étais à la fois impressionné par ce que
me disait ce biologiste et environnementaliste, tout en me disant
au fond de moi même : "ce qu'il m'assène là
est bidon".
Je rentre ensuite à Paris et j'oublie tout cela. Un an plus
tard, Laurence Pernoud, Chritian de Bartillat -qui dirigeait
Stock- et Jean-Loup Chiefflet me demandent si je ne voulais pas
faire un livre sur la recherche. J'ai répondu non : "la biologie
m'intéresse mais je ne dirige pas un laboratoire, je suis
donc incapable d'écrire un livre sur la recherche. Je peux
vous parler de ce que je connais, mais cela n'a aucun intérêt".
Et puis, je ne sais pourquoi, je leur parle alors de Dubos : "il
est formidable, je pense qu'il pourra vous écrire cela".
Quelque temps après Jean-Loup Chiefflet, passant par New
York, contacte Dubos, qui lui fixe un rendez-vous à la Fondation
Rockefeller où il travaillait. "Le professeur Escande voudrait
écrire un livre avec vous". Dubos répond oui. Vous
imaginez ! Dubos était un monument aux Etats-Unis !
Moi, je n'avais passé que deux journées avec lui et
René Dubos voulait bien écrire un livre avec moi !
Quelque temps plus tard, après être venu prononcer
en Suède le discours du tricentenaire de l'Académie
de Göteborg, il a fait un crochet par Paris pour me voir. Nous
nous sommes vus pendant dix jours. Et là, j'ai découvert
quelqu'un qui, tant du point de vue de l'exercice de la médecine
que de la recherche en biologie, posait des problèmes absolument
extraordinaires. Entre nous est née une espèce d'amitié
- en fait c'était plus fort et moins fort que cela. Nous
avons écrit le livre durant ces 10 jours, que l'on a appelé
"Chercher", qui a eu un beau succès aux USA et en France.
Pendant 4 ans - Dubos est mort en 1982, le jour de ses 81 ans -
nous n'avons cessé d'avoir des échanges, des discussions
passionnées et petit à petit, j'ai découvert
que la médecine, ce n'était pas ce que je croyais.
J'ai eu deux grand patrons dans ma vie : René Dubos
pour la biologie, et Pierre Auger pour la physique. Grâce
à Dubos j'ai découvert qu'à côté
de la biologie "causalité linéaire" il y avait une
espèce de "biologie relationnelle". Cette prise de conscience
m'est venue à travers l'histoire de la découverte
des antibiotiques que m'a racontée Dubos, découverte
qui n'aurait jamais existé sans lui.
AI : Il en était ? On voit
plutôt cela venir des anglo-saxons
Jean-Paul Escande : J'ai écrit
700 pages là-dessus, que je n'ai jamais sorties. En fait
la bibliographie est évidente. Il y a d'abord tout un tas
de gens qui s'intéressent à l'antagonisme bactérien
depuis Pasteur. Mais personne n'en sort rien. Dubos s'en occupe
et sort le premier antibiotique. Il avait compris que pour lutter
contre les microbes résistants aux vaccins et sérums,
comme aux sulfamides, il fallait les faire attaquer par les produits
de l'activité d'autres germes, capables de détruire
sélectivement les résistances qu'ils opposaient à
l'action des anticorps. Hélas, René Dubos n'a pas
su ou pu faire valoriser la découverte qu'il avait faite
(gramicidine produite par le bacillus brevis).
Alors deux personnes comprennent. Florey à Oxford qui, par
un concours de circonstance invraisemblable repart sur un vieux
truc qui n'avait alors aucun intérêt et qui s'appelle
la pénicilline. Mais c'est Sir Alexander Fleming qui vient
récupérer les marrons tirés du feu(1)...
Pour moi, Fleming est tout simplement un usurpateur.
AI : ???
Jean-Paul Escande :
Et la deuxième personne qui a compris, c'est Waxman,
l'ancien patron de Dubos en biologie du sol. C'est là qu'il
prend conscience que les antagonismes sur lesquels il travaille
sont des pépites. Ainsi, quatre ans après, Waxman
sortira la streptomycine.
AI : Ainsi, pour vous, Dubos aurait
dû avoir le Prix Nobel ?
Jean-Paul Escande
: Bien sûr. Peu avant sa
mort, je l'ai rencontré, amenant avec moi une pleine valise
de documents sur le sujet. Mais Dubos m'a dit : "croyez-vous
que cela intéressera quelqu'un toutes ces vieilles histoires
? Finalement, il avait certainement raison. Quel intérêt
à ce que ce soit lui plutôt qu'un autre ?
Quelque temps après, je lui passe un coup de fil, à
New-York : "vous savez, je crois que j'ai compris. Vous êtes
le biologiste qui avez réintroduit la notion de symbole en
biologie". Je ne sais pas pourquoi je lui ai dit cela. Et cela
m'a pris des années à comprendre. Le côté
extraordinaire de tout cela (je saute tout de suite à la
conclusion), c'est que l'équipe du pneumocoque à Rockefeller,
c'est Avery et Dubos. Avery démontre que les gènes
sont constitués d'ADN -ce qui n'est pas une petite découverte-
et Dubos découvre les antibiotiques...
AI : Personne n'a jamais raconté
cela... Comment expliquez-vous qu'on en soit arrivé là
?
Jean-Paul Escande
: Avery, pendant 9 ans, personne
n'a voulu le croire. Et lorsque Crick et Watson ont montré
que l'ADN était en double hélice, la découverte
d'Avery était obsolète puisqu'elle avait déjà
une suite.
Quant à Dubos, c'est beaucoup plus compliqué. En tout
cas, grâce à lui on a développé les antibiotiques.
Et ce qui est grave, c'est qu'on n'a rien fait des concepts qu'il
a forgés, et qui sont opérationnels. Moi j'ai essayé
de faire cela pour le cancer. J'en parle d'ailleurs dans mon livre
"La vie : mystère et raison" (cf.
la note de lecture concernant cet ouvrage). Le moins que
l'on puisse dire, c'est que l'on ne m'a pas écouté.
C'est dommage. Mais j'ai décidé de reprendre tout
cela.
AI : Pouvez-vous expliquer ?
Jean-Paul Escande
: Au début, j'étais
financé par l'industrie. Après m'avoir payé
pendant dix ans, ce qui faisait pas mal d'argent, Sanofi a soudain
découvert qu'il n'y aurait pas d'application dans les six
mois, et donc que cela n'avait pas d'intérêt.
AI : Ceci va peut-être nous
ramener à Gilbert Chauvet...
Jean-Paul Escande
: Je l'ai rencontré grâce
à un journaliste. Si nous ne nous sommes pas totalement compris
au départ, j'ai bien vu que sa façon de poser les
problèmes en biologie, en termes de problèmes d'interrelation,
recoupait entièrement mes préoccupations sur le cancer.
Lorsque je lui ai expliqué comment j'y voyais là une
reconstitution d'un tissu par inversion d'un certain nombre de polarités,
il a tout de suite traduit cela par "inversion d'interactions fonctionnelles".
Et c'est là que je me suis dit qu'il fallait que l'on travaille
ensemble. Nous avons alors monté un groupe de travail, notamment
avec des biologistes et des informaticiens. Mais il m'a fallu d'abord
vraiment comprendre son livre "La vie dans la matière
- le rôle de l'espace en biologie", livre qu'il m'avait
donné. Cela m'a pris plus de deux ans ! Aujourd'hui, je suis
en train de regrouper l'ensemble des personnes intéressées
par ses travaux et qui se demandent ce qu'on peut en faire et où
cela peut aller. Comme le dirait Molière, je sers de truchement
à Gilbert Chauvet...
AI : Son parcours est très
original...
Jean-Paul Escande
: Absolument. Gilbert Chauvet est
bardé de diplômes. Quand vous disiez dans votre article
qu'il fallait le féliciter de son cursus, c'est absolument
vrai. Outre être biologiste et médecin, il a une formation
solide en mathématique, doublée d'une formation toute
aussi solide en physique. Mais il n'aime pas les mathématiques
uniquement pour les mathématiques, il les aime pour la physique.
Bien sûr, ses modèles sont Enstein, Galillée
et quelques autres mais, pour lui, la physique ne répond
pas à la question de savoir comment fonctionne les systèmes
vivants. Question fondamentale qui est l'essence de l'ensemble de
son travail. Interrogation que d'ailleurs personne ne se pose, que
ce soit en mathématiques, en physique, ni même, de
façon paradoxale en biologie qui, pour Gilbert Chauvet est
une science descriptive mais absolument pas explicative. Il faut
lire ses trois gros bouquins(2).
Chaque sujet étudié est transcendé, si je peux
m'exprimer ainsi. Il transcende la biologie par les mathématiques
et la physique. Il a ce jeu très important entre les quatre
composantes de son savoir : mathématiques, physique, biologique
et médical.
AI : Comment expliqueriez-vous simplement
ses travaux ?
Jean-Paul Escande
: On pourrait qualifier son système
d'"équations de la vie". Un système qui s'attache
à expliquer le fonctionnement du vivant. Attention, il ne
s'agit pas ici d'expliquer l'apparition de la vie ; il me semble
d'ailleurs que tous les schémas que l'on en fait sont infantiles.
Pierre Auger disait cela très bien : "il y a plus de distance
de la molécule à la cellule que de l'atome à
l'étoile". Il faut voir le degré de complexité
de cette question. Ainsi, les personnes qui nous expliquent que
tout d'abord, il y a une petite molécule qui se promène
dans le cosmos et puis hop, tout d'un coup cela fait une bactérie...
Certes, certes, mais on a envie de leur répondre qu'il doit
bien y avoir quand même quelques étapes intermédiaires...
Gilbert Chauvet, lui, a une vision très chinoise des choses
: on ne s'intéresse pas à la création, on s'intéresse
aux processus. Avec lui, nous sommes en présence des équations
du vivant en fonctionnement. Je dois dire que cela me bluffe. Depuis
deux ans, j'essaie de démolir ce truc. Mais plus j'essaie
de le démolir et plus cela devient stable.
AI : Gilbert Chauvet semble dire dans
son livre que les mathématiques ne sont pas en état
de traiter ce problème, qu'il faut inventer (ou réinventer)
les mathématiques de la vie...
Jean-Paul Escande
: Oui, c'est exactement cela. Vous
savez, Gilbert Chauvet est très discret et il et il ne s'exprime
pas volontiers. Et si l'on n'est pas tout à la fois mathématicien,
physicien, biologiste ET médecin, on ne peut qu'avoir du
mal à comprendre son système. Parce que son système,
et c'est intéressant à discuter, n'est pas là
pour fabriquer des automates mais conçu pour réparer
le vivant. La première des applications, par exemple, concerne
la réanimation. C'est-à-dire qu'il structure la boîte
noire.
AI : Comme par exemple
les produits du génome ?
Jean-Paul Escande
: Oui. Les produits du génome
rentrent tout à fait dans une boîte noire. Avec cela,
il n'y a que l'expérimentation animale. Le système
de Gilbert Chauvet, qui est aujourd'hui quasiment opérationnel,
permet, lui, d'intégrer des données. Et c'est cela
qui est exceptionnel. Vous savez, je vois un certain nombre de gens
qui font de la physiologie intégrative, mais ne proposent
qu'un modèle local qui n'a pas du tout l'essence, comme le
fait Chauvet, de la redéfinition par des principes généraux.
AI : Vous avez dit "quasiment opérationnel"
?
Jean-Paul Escande
: Oui, car ce travail demande encore
des développements. Mais comment voulez-vous obtenir des
financements. Car si il est bien normal que les financeurs exigent
des travaux scientifiques jugés par des pairs, comment voulez-vous
faire lorsqu'il n'existe justement pas de pairs aptes à juger?
Je pense que ces travaux sont trop en avance par rapport à
la pensée scientifique actuelle.
AI : Alors, que faire ?
Jean-Paul Escande
: Eh bien, nous allons monter une
espèce de cours particuliers pour ceux qui le veulent bien.
On les invitera toute une journée à venir discuter
de ces travaux avec nous. Et si quelqu'un, au bout de 15 jours,
un mois, 6 mois, a envie d'y revenir, qu'il n'hésite pas.
Pour moi, c'est exactement la façon dont j'ai procédé
avec Gilbert...
AI : Pensez-vous que
ces travaux puissent intéresser la vie automatique ou vie
artificielle?
Jean-Paul Escande
: Il ne s'agit pas précisément
du même domaine, mais c'est sûr qu'il y a des connexions.
Je sais de quoi vous vous occupez. Concevoir un automate, c'est
surtout avoir l'entrée et la sortie et imaginer quelque chose
entre. Gilbert Chauvet, lui, travaille sur la reconstitution. On
peut dire que son système, et c'est ce qui est formidable,
d'une part ne nie pas la biologie moléculaire -si il n'y
a pas la biologie moléculaire, si il n'y a pas le génome
pour assurer la stabilisation, cela ne peut pas fonctionner - et,
d'autre part, ne nie aucun des travaux biologiques, sous l'angle
biologie du fonctionnement. Au contraire, l'ensemble du graphe qu'il
faut réaliser pour en déduire la dynamique de l'organisation
formelle du système biologique ne dépend que des travaux
biologiques. C'est donc un réel système d'intégration,
un véritable système de valorisation des travaux biologiques.
AI : C'est là
que finalement l'invention apparaît. Lorsque tout cela sera
vraiment connu, et sans même que vous vous en aperceviez,
beaucoup de gens diront alors "ah oui, c'est le genre d'approche
que j'utilise". Avez-vous beaucoup de contacts sur le sujet avec
les autres scientifiques ? Pourquoi n'essayez-vous pas de vous intégrer
dans des réseaux?
Jean-Paul Escande
: Vous savez, j'ai toujours travaillé
en franc tireur. Cela dit, nous avons créé la Société
française de physiologie intégrative. Mais c'est vrai,
il faut bien voir comment nous sommes l'un et l'autre. Moi, je suis
un marginal complet...
AI : Pourtant, vous êtes connu...
Jean-Paul Escande
: Oui mais je ne sors pas de mon
hôpital. J'y arrive tôt le matin, vers 6h. Quand j'en
sors, c'est pour rentrer chez moi (voire quelquefois aller au cinéma).
Je n'ai aucune vie sociale. Il se trouve que je parle bien à
la télévision. On m'y invite souvent mais je n'y vais
plus depuis trois ans. Je n'ai pas le temps pour cela. Tout le monde
est persuadé que j'ai le bras extrêmement long, alors
que je ne connais strictement personne. Lorsque j'ai voulu
lancer ma recherche sur le cancer, j'ai pu être financé
un temps par Sanofi. Mais je ne dispose d'à peu près
aucun lien dans le milieu de la recherche. Quant à Gilbert,
si il a fait quantité de choses -il est professeur associé
en Californie du sud ; on lui fait créer en ce moment le
journal international de neurosciences intégratives ; il
a été le premier président de la société
française de biologie théorique (c'est René
Thom qui lui a succédé)-, il n'a pourtant réussi
à imposer son système absolument nulle part. Simplement
du fait qu'il n'est pas vraiment intégré dans le système.
Et ni lui, ni moi ne sommes des hommes d'argent. Il travaille actuellement
avec son fils, l'institut de mathématiques appliquées
d'Angers et avec l'IRIA. Vous avez maintenant une vue d'ensemble
de la situation.
AI : Ces travaux peuvent
avoir des retombées dans de nombreux domaines... De quoi
avez-vous besoin ?
Jean-Paul Escande
: J'ai simplement besoin d'une
demi-unité INSERM, avec un peu plus de chercheurs en
informatique et de mathématiciens : nous en avons actuellement
deux, et il en faudrait quatre, plus un secrétariat. Vous
voyez, c'est de ce niveau-là. Pour le budget de fonctionnement,
nous cherchons un mécène qui voudrait bien apporter
entre 5 et 10 millions par an, pendant 2 ou 3 ans. Je pense qu'on
y arrivera. Ensuite, les retombées sont incalculables. Citons,
par exemple, le domaine de la réanimation. Et puis, imaginez
la mise au point des médicaments dans un système comme
cela : vous insérez la molécule dans le système
et la machine compile toute seule.
AI : Lorsqu'on lit
les écrits de Gilbert Chauvet, nous avons l'impression -
et ce que vous dites le confirme - d'être en présence
d'une espèce de mutant intellectuel. Comme tous les mutants,
il ne peut être reconnu tout de suite...
Jean-Paul Escande
: Oui, mais je n'y vois rien d'extraordinaire.
Van Gogh a peint pendant 6 ans, puis s'est suicidé. Un peintre
met toujours plus de six ans pour sortir. Si il avait vécu
vingt ans de plus, il aurait fini milliardaire. Gilbert Chauvet
a commencé à mettre au point son système au
début des années 80 et l'a terminé en 1996.
Nous nous sommes rencontrés en 1998. Il n'y a pas beaucoup
de temps de perdu. Je crois que la catastrophe serait
de dire "on méconnaît, c'est grave..." Non.
Ce qu'il faut, c'est montrer la singularité de sa démarche,
ce côté mutant comme vous dites, et montrer que ces
travaux ne sont dirigés contre aucuns autres...
AI : Un point nous
trouble : si l'on considère
les systèmes chaotiques, l'imprécision dans les données
initiales ne permet pas d'avoir des systèmes utilisables
pour la prédiction. Parce qu'à partir d'un départ
presque commun, les choses divergent très vite. Si vous avez
un système mathématique qui représente un système
vivant, il paraît difficile de l'utiliser pour prédire
l'évolution de ce système, parce que si vous modifiez
un paramètre, de façon infinitésimale, cela
peut diverger : vous aurez un résultat totalement
aberrant par rapport à ce que vous attendiez. Ce qui est
d'ailleurs une émergence, une forme de création. Et
on ne peut pas guérir quelqu'un en disant : "il développe
une forme innovante de vie."
Jean-Paul Escande
: Je connais à peu près
le type de réponse que Gilbert Chauvet pourrait donner à
ce sujet, et qui serait : il y a une vérité mathématique,
qui préexiste à tout. Envisager le problème
sous l'angle de la stabilité conduit au paradoxe suivant
: plus un système physique se complexifie, plus il est fragile.
Plus un système vivant se complexifie, plus il est stable.
La physique ne permet pas de rendre compte de cela.
Il faut donc raisonner pour trouver autre chose. Trouver d'autres
explications en raisonnant par analogie - ce qui n'est pas un très
bon terme ici - ne conduit nulle part. Donc il faut imaginer qu'autre
chose existe. Pour Gilbert Chauvet, l'abord mathématique
de la stabilité fournit un certain nombre d'idées
sur ce qui pourrait conditionner la stabilisation d'un système
vivant, la stabilisation au cours du développement, au cours
de l'évolution. A partir de là, il a pu prolonger
ces principes généraux et ce principe d'auto association
qui est la base même de l'interaction fonctionnelle.
Il part de ce qui est pour lui une exigence mathématique,
en se disant : "on est devant un problème de stabilité
et la stabilité, mathématiquement, cela s'exprime.
Et donc, exprimée mathématiquement à ce qu'on
l'on connaît du vivant, voilà ce que cela implique".
Ce que Gilbert Chauvet appelle la non-symétrie est une chose
absolument essentielle. En termes d'interaction fonctionnelle, une
molécule, lorsqu'elle va de la source au puits, change de
nature à ce moment là. Il y a là quelque chose
qui est d'une autre essence, une spécificité de la
base de son raisonnement. Et c'est pour cela que je disais tout
à l'heure que ce système est axé sur la réparation
du vivant.
AI :
Une approche globalisante qu'il faudrait enseigner... Les informaticiens,
le plus souvent, ne connaissent pas la biologie
Jean-Paul Escande
: On pare les gènes d'un
véritable pouvoir magique. On nous assène :
"ils ont une volonté, ils décident". Pierre Auger,
lui, aimait à dire que "les gènes, c'est Dieu, l'ARN
messager, c'est les anges, et les rétrovirus c'est le diable".
Et finalement, nous sommes bien dans cette situation-là,
dans la mesure où les biologistes moléculaire sont
coincés dans une croyance aveugle des pouvoirs du gène,
croyance à laquelle il ne faut surtout pas toucher sous peine
d'hérésie. "Etudions le génome et les produits
du génome, cassons les produits du génome et la vérité
apparaîtra"... C'est un peu gênant tout de même
comme formule. On dirait que ceux ci n'ont pas compris que les molécules,
il y en finalement un très grand nombre. Je vois cela comme
une illusion de la compréhension, qui me pose problème.
AI :
Partagez-vous les points de vue de Kupiec et Sonigo(3) , c'est-à-dire que la compétition se fait à
tous les niveaux dans l'organisme, depuis le gène, la cellule...
Jean-Paul Escande
: Ce n'est pas notre façon
de voir les choses. C'est beaucoup plus la création que la
compétition. C'est plus le positif que le négatif.
Ce n'est pas la lutte..
AI :
Oui, mais ici la lutte engendre
le nouveau...
Jean-Paul Escande
: Oui, mais le grand succès
sur la Terre, c'est quand même l'alliance des plus faibles.
Vous prenez une petite algue et un petit champignon et cela vous
bâtit des montagnes qui pèsent des milliards et des
milliards de tonnes...
AI :
Ce qui n'est pas du tout incompatible avec le darwinisme, c'est
même la base du développement. D'ailleurs on le constate
bien dans les sciences. Nous voyons des disciplines différentes,
aujourd'hui ou demain, qui vont s'unir pour faire émerger
des disciplines nouvelles.
Jean-Paul Escande
: La vision de la biologie qui
est la mienne, et que j'ai héritée de René
Dubos et qui est aussi celle de Pasteur, est une biologie totalement
censurée actuellement. C'est la biologie des inter-relations.
C'est-à-dire que toute l'oeuvre de Pasteur est lue de travers,
sauf par Dubos dans ses livres, Dubos qui lui-même est lu
de travers. Et c'est pour cela qu'on ne peut lui accorder la paternité
des antibiotiques. Parce quelqu'un qui dit : "vous voulez détruire
des pneumocoques, alors donnez-moi une pelle et je vais aller bêcher
dans le jardin", ce n'est pas admissible pour les gens. C'est un
peu ce qui m'est arrivé pour le cancer. On avait modélisé
le cancer, désigné une cible, et pour détruire
la cible on avait cherché dans le sol le micro-organisme
adéquat. Eh bien, même quand on obtient un résultat,
on vient vous dire que "cela n'a aucun intérêt".
Gilbert Chauvet et moi sommes bien en phase. J'ai une vision relationnelle
de la biologie -la relation avant les protagonistes- et ce que j'ai
trouvé dans les travaux de Gilbert est effectivement aussi
l'interaction.
En fait Pasteur a eu deux élèves, qu'il n'a jamais
connus : René Dubos et Charles Nicolle L'institut Pasteur
est un temple élevé à la mémoire de
Claude Bernard, qui n'a jamais compris Pasteur. Et la querelle après
la mort de Claude Bernard, entre Pasteur et Claude Bernard sur la
nature des fermentations : il faudra que j'écrive quelque
chose là-dessus Avant sa mort, Claude Bernard a dit : la
génération spontanée existe... c'est assez
incroyable. C'est-à-dire que ce qui paraissait l'évidence
même à Pasteur, paraissait l'hérésie
même à Claude Bernard et à toutes les personnes
qui gravitaient autour de lui, comme Paul Bert ou Marcelin Berthelot.
Gilbert Chauvet qui vient
d'arriver, prend part à la conversation
AI :
Dans votre livre "La vie dans la matière", vous dites finalement
qu'il faut inventer les mathématiques du vivant ?
Gilbert Chauvet :
Effectivement. Le problème aujourd'hui, c'est que les
gens vont vers la facilité. Comme c'est plus facile de faire
de l'informatique classique, c'est-à-dire des algorithmiques
finalement non analytiques, eh bien l'on fait cela plutôt
que des mathématiques. Ce qui conduit au développement
des algorithmes évolutionnaires et de toutes sortes de choses
-qui donneront certainement dès résultats, je ne dis
pas que ce n'est pas bon- mais qui ne donnent pas les propriétés
fondamentales lorsque l'on croit en l'intelligibilité mathématiques
de la nature. On peut croire, ou ne pas croire. En tous cas, moi
je crois à cette intelligibilité. Beaucoup des difficultés
actuelles viennent de là mais heureusement, il existe quand
même un certains nombre de neurobiologistes qui pensent que
les mathématiques sont plus importantes que ce qu'on appelle
le pur "computing", l'approche computation. Nous avons d'ailleurs
créé un journal. Beaucoup de gens pensent maintenant
qu'il s'agit d'une approche qui pourrait s'avérer nécessaire.
AI : On ne fait pas
des mathématiques juste comme cela, sans projet de développement...
Gilbert Chauvet :
Mon objectif est de comprendre les fonctions physiologiques
et l'intégration de ces fonctions. Et faire de l'intégration
sans mathématiques, je voudrais que l'on m'explique. Je ne
vois pas du tout comment on peut faire sans s'en passer. Parler
de physiologie intégrative et ne s'appuyer uniquement que
sur le côté expérimental, je n'y vois là
rien de plus que ce que faisait Claude Bernard lorsqu'il étudiait
un organe. Pour nous, la physiologie intégrative va beaucoup
plus loin que cela : il s'agit de recomposer un phénomène
macroscopique à partir des niveaux microscopiques. C'est
donc finalement la reconstruction du vivant. Et cela ne va
pas sans poser des problèmes multiples...
AI : Quand nous abordons
avec d'autres personnes cette question de la mathématique
de la vie, de la mathématique des organismes, on nous dit
que ce n'est pas intégratif, que les mathématiques
ne permettent pas de donner un modèle qui soit utilisable
pour la prévision dans les systèmes complexes et évolutifs,
chaotiques, parce qu'il y a l'incertitude sur les données
initiales, ce qui fait qu'un modèle, aussi précis
soit-il au départ, ne donnera jamais que des prévisions
éclatées... Qu'en pensez-vous?
Gilbert Chauvet :
Parler ici de "mathématique de la vie" n'est pas un bon
terme car, de mon point de vue, c'est plus ici la formulation mathématique
en elle-même que la résolution mathématique
qui est importante. Pour ce qui concerne la vision quantitative,
je dis souvent qu'"en biologie, on n'est pas à 10-10
comme en physique... Mais si on arrive déjà à
trouver correctement le comportement d'un phénomène,
c'est déjà pas mal".
En physique, le problème est de trouver des constantes à
10-10 près. En biologie, l'objectif réside
essentiellement dans l'intégration des connaissances...
Bien sûr, on peut toujours dire que c'est très bien
de formaliser, de trouver un système d'équations.
Mais évidemment, il faut aller plus loin. Car la résolution
elle-même, de mon point de vue, est un autre problème.
Que font d'ailleurs actuellement tous les algorithmes de computing,
utilisés par exemple en neurobiologie ? Eh bien, avec eux,
il s'agit de partir d'équations qui existent, de simuler
ces équations d'un point de vue purement informatique et
d'étendre les choses, toujours d'un point de vue purement
informatique. A la base, il y a donc un fondement mathématique.
Donc, quoi qu'il en soit, il faut toujours avoir une idée
mathématique de ce qui se passe... Alors on peut pousser
les idées mathématiquement plus loin, comme on le
fait en physique, afin d'en faire une théorie, un formalisme
spécifique qui permet de décrire les phénomènes.
C'est en tous cas ce que j'essaie de faire.
AI : Et en déduire
peut-être des propriétés mathématiques...
Qu'en disent les physiciens ?
Gilbert Chauvet :
Devant mes systèmes, j'ai pu entendre des formules à
l'emporte pièce, du genre : "on ne peut pas me faire croire
que les trous noirs c'est moins compliqué qu'un neurone.
Faut pas pousser du point de vue mathématique" ou encore
"simuler une explosion nucléaire sur un ordinateur, vous
croyez que ce n'est pas plus compliqué que le fonctionnement
d'un neurone ? Vous savez, maintenant, j'ai l'habitude... C'est
simplement parce que l'on met pas assez de gens sur ces questions,
qu'ils ne s'y intéressent pas. Peut-être aussi parce
que ce n'est pas assez connu...
AI : Aucun thésard
ne travaillent sur le sujet ?
Gilbert Chauvet :
Si il y en avait, ils n'auraient pas de travail ensuite...
AI : Alors, qu'envisagez-vous
?
Jean-Paul Escande :
comme je vous l'ai déjà dit, nous cherchons
plus aujourd'hui à trouver un mécène qu'à
séduire les élites intellectuelles de notre pays.
Nous sommes à la recherche de personnes convaincues de l'intérêt
et de l'honnêteté de notre démarche.
Gilbert Chauvet : Il faut bien
voir comment sont organisées aujourd'hui les disciplines.
Qui pourrait s'intéresser à ce type de démarche
? Les physiciens ? En tant qu'ex physicien théoricien, et
du point de vue intellectuel, il n'y pour moi aucune différence
entre un phénomène purement physique et un phénomène
physiologique. Je ne fais pas une analogie lorsque je dis cela.
Il s'agit simplement d'une attitude de pensée, d'une sorte
de réflexe, qu'il faut constamment avoir. Seulement, demandez
à un physicien de haut niveau -et il faut être de haut
niveau pour s'attaquer au problème- de s'intéresser
à ce genre de chose... Il n'a pas intérêt. Car
si il est déjà arrivé à ce niveau-là,
c'est parce qu'il ne s'intéresse qu'à la physique.
Vous savez, moi, la physique, j'ai eu du mal à en partir.
Cela ne s'est pas fait tout seul...
AI : Pourquoi ?
Gilbert Chauvet :
Je savais ce que je perdais. Partir du cocon, c'était
passer de 10-10 -comme je vous l'expliquais tout à
l'heure- à quelque chose d'incertain. Et ce n'est pas évident
d'agir ainsi, lorsque l'on a la rigueur mathématique. Un
mathématicien va alors vous demander pourquoi les mathématiques
de la vie -comme vous dites- seraient des objets exclusivement en
génétique. Et pourquoi les statistiques se sont-elles
développées, et pas la physiologie ? On peut effectivement
se poser la question, qui appelle une réponse triviale :
c'est parce que la physiologie n'est pas aussi simple que la génétique.
Prenez l'équilibre acido-basique, par exemple. C'est extrêmement
compliqué. Si vous n'êtes pas spécialisé
sur le sujet depuis une dizaine d'années, il est impossible
de bien comprendre ce qui se passe. Cela nécessite de posséder
une solide formation, de solides connaissances expérimentales,
et d'avoir préalablement éliminé l'esprit mathématique
ou physique que l'on pouvait avoir sur la question... Dans ce cas-là,
vous n'allez trouver personne...
AI : Lors d'une interview
sur France Culture, vous avez dit que si nombre de disciplines abordaient
en partie ces concepts, personne n'en faisait la synthèse.
Il n'y a pas d'essai de rapprochement vers un contenu global ?
Gilbert Chauvet : Je
pense que cela n'intéresse personne, ou si peu. Il faut être
un peu illuminé comme moi pour vouloir faire cela. En tous
cas, ne pas avoir de barrières intellectuelles, ce qui finalement
signifie ne pas faire partie d'un réseau. Quoique, finalement,
ce n'est pas tout à fait vrai, car grâce au journal
que nous lançons sur internet, dont je vous parlais tout
à l'heure, nous avons trouvé un certain nombre
de scientifiques que tout cela intéresse...
AI : Quel journal
?
Gilbert Chauvet : Le "Journal of Integrative
Neuroscience" (JIN)(4),
dont je suis le chief editor. Il comprend aussi quatre editor
associés -de nationalité américaine, anglaise,
japonaise et bésilienne- et une équipe éditoriale
composée de 38 membres provenant de 10 pays. JIN s'adresse
autant aux théoriciens qu'aux expérimentateurs intéressés
par l'avancement des neurosciences intégratives : neurobiologistes
des systèmes, biophysiciens, neuro-physiologistes,
neurologues, psychiatres, psychologues, spécialistes des
sciences cognitives, spécialistes de la bio et de la neuro
médecine, biomathématiciens, spécialistes de
la neuroanatomie quantitative et fonctionnelle... L'objectif est
de construire un forum dynamique, autour d'une synthèse des
sciences du cerveau, à travers l'intégration fonctionnelle
des phénomènes. Le champ considéré est
très large, allant des problèmes de la cinétique
moléculaire à la compréhension de la conscience,
aussi bien que le contrôle neural d'autres fonctions physiologiques...
Nous encourageons les papiers originaux et de grande qualité qui
combinent la théorie et l'expérimentation, aussi bien
que les papiers théoriques qui décrivent les nouveaux
modèles qui favorisent la vérification expérimentale.
AI : Pourquoi ce journal
n'aborde-t-il que l'aspect neurosciences intégratives ?
Gilbert Chauvet :
Parce que c'est ce qu'on me demande... Et puis, j'ai
plutôt plus appliqué mes travaux en neurosciences qu'ailleurs.
Pour compléter ce que je vous disais précédemment
sur le cloisonnement, il est vrai que les mathématiciens
ont leur propre discipline. Donc pour qu'ils s'intéressent
à ce qui se passe ailleurs, il faut vraiment que cela soit
important, ou considéré comme important par les autres
disciplines. Pour moi, étudier la stabilité d'un système
hiérarchique, c'est déjà mathématiquement
un problème difficile. Un problème solide. A ma connaissance,
aucun mathématicien ne s'y est intéressé. Les
problèmes de hiérarchie ne semblent pas les passionner.
On ne peut en dire de même du théorème de Fermat...
Jean-Paul Escande : Peut-être
est-ce aussi la rançon du fait que la recherche appelle essentiellement
ceux qui aiment bien raisonner selon la méthode cartésienne, l'intelligence
logique séquentielle, la ligne droite...
Gilbert Chauvet : Absolument...
Jean-Paul Escande : Principe
d'évidence, surtout pas de place à l'inconnu.
Je dirais qu'il y a l'intelligence machiavélienne qui est
l'intelligence politique, l'intelligence cartésienne dans
laquelle on met strictement côte à côte les passions
et les symboles, et l'intelligence d'intention universelle
léonardienne, c'est-à-dire la curiosité pour
toutes choses, que l'on aborde et étudie d'abord de façon
séparée pour mieux les relier ensuite. Intelligence
malheureusement finalement peu répandue. Ceux qui la manifestent
sont rarement gagnants. Prenez par exemple Warren Weaver A la place
de cet esprit universel, on a préféré en son
temps placer le biologiste moléculaire Alan Greg à
la tête de la Rockefeller Fundation. Ce qui a finalement changé
toute l'orientation de la biologie aux Etats-Unis lorsqu'on sait
que cette fondation distribuait tout l'argent du monde... J'ai essayé
de voir comment la physiologie intégrative existe dès
l'origine avec la théorie des humeurs chez les Grecs et comment
elle disparaît petit à petit dans l'histoire des sciences,
puis réapparaît, puis re disparaît et comment
maintenant la biologie moléculaire a nettoyé toute
idée de physiologie... Depuis que la biologie s'est élancée
de bases scientifiques, un combat obscur oppose férocement
deux écoles. Celle qui veut faire une place au mystère
de la vie et celle qui refuse tout droit d'entrée à
ce mystère dans le temple de la raison pure que doit être,
selon celle-ci, toute institution de la recherche. Ce combat occulté
est responsable d'orientations décisives dans les politiques
de recherche, orientations à mon avis souvent stérilisantes...
Finalement, je crois que beaucoup ne voient pas l'intérêt
du décloisonnement. Et puis, il n'en ont pas le goût.
Gilbert Chauvet: Ou plutôt,
il n'en ont pas la formation, et donc aucune idée.
AI : C'est un peu
ce que nous disait Jean-Arcady Meyer, patron du LIP6, dans une de
nos précédentes interviews(5)
: les mathématiciens ne verront pas de gloire à faire
de la robotique sur un insecte. Idem pour les biologistes ou les
neurologues...
Jean-Paul Escande : (s'adressant
à Gilbert Chauvet) : Avant ton arrivée, nous parlions
des automates, propos mis en rapport avec tes travaux. Mais moi,
je disais que tu as plus envie de guérir les organismes réels
malades que d'imaginer des substituts. En fait, il ne s'agit pas
d'opposer ces deux démarches, qui pourraient se compléter...
Gilbert Chauvet: Le cervelet
est un des domaines sur lesquels j'ai le plus travaillé,
parce qu'il est lié à la coordination des mouvements.
Ma discipline étant la médecine, c'est tout naturellement
que je me suis intéressé au problème des handicaps,
problème qui débouche par ailleurs sur la robotique.
Cela a été extrêmement difficile. Et pourtant
nous avons été quand même à l'origine
des réseaux de neurones. Au départ, les gens ne séparaient
pas les choses : ils parlaient de réseaux de neurones, qu'il
s'agisse de désigner les réseaux réels ou les
réseaux de neurones artificiels. Maintenant, on fait la distinction.
Et pourtant, nous en sommes bien à l'origine. Voici un exemple
typique de séparation. Pour les réseaux de neurones
artificiels, il fallait prendre des automates, ou des choses simples
comme les verres de spin, pour arriver à démontrer
que c'était vrai, il fallait n'utiliser que quelques théorèmes.
En tout cas, travail très limité et bien insuffisant
pour ceux qui se consacrent à l'étude des réseaux
de neurones biologiques. Il y a au moins six niveaux d'organisation.
Comment montrer les interactions entre groupes de neurones en tenant
compte des propriétés des neurones, de l'émergence
générale? Mais, il ne s'agit pas, à mon avis,
d'une opposition. On voit bien qu'il y a deux secteurs complètement
différents. D'une part, celui des réseaux de neurones
artificiels, qui concerne les applications -il faut que cela existe
car cela peut être un excellent moyen de démontrer
des théorèmes. D'autre part, celui des réseaux
de neurones biologiques, où l'on essaie de comprendre comment
fonctionne l'organisme avec ce réseau.
AI : A priori, c'est
une boîte noire incompréhensible. Il vous faut donc
des outils pour entrer progressivement dans cette boîte. Soit
les mathématiques, soit l'image. Un homologue du système
informatique en réseau dans une certaine mesure...
Gilbert Chauvet: Dans
mon système, la partie topologique, que j'appelle l'O-SBF(6),
ressemble un peu à l'internet. C'est un réseau
de liaisons avec, en chaque noeud, la possibilité d'avoir
d'autres liaisons. Mais si Internet est un système qui peut,
tout comme le mien, être hiérarchique, il n'y a pas
les lois de la biologie là-dedans. Tandis que moi, pour le
développement, j'introduis des caractéristiques de
la biologie, comme par exemple le taux de reproduction, etc.
AI : vous partez quand
même de proche en proche, d'un mécanisme que l'on peut
identifier...
Gilbert Chauvet: Oui,
par des mécanismes décrits mathématiquement
pour recomposer des structures plus importantes. Et c'est là
qu'est le succès.
AI : Et à un
moment, vous tombez sur un blocage, et vous êtes forcés
de découvrir quelque chose qui n'était pas apparent
? Le non visible, le non apparent pour vous n'apparaît certainement
pas par miracle...
Gilbert Chauvet: Non.
C'est une propriété mathématique de l'ensemble.
Une propriété émergente au niveau supérieur
de l'organisation. Mais on ne peut la trouver que mathématiquement.
J'ai fait au départ beaucoup de simulation pour arriver à
trouver. Par exemple, pour les réseaux de neurones, j'ai
trouvé les propriétés, mathématiquement,
des règles d'apprentissage au niveau supérieur de
l'organisation, qui sont déduites des règles d'apprentissage
au niveau des neurones. Ce n'est pas visible comme ça. Cela
permet effectivement mathématiquement et algorithmiquement,
par exemple, de rendre compte de la coordination des mouvements.
Donc la coordination des mouvements n'est plus un problème
d'équations. Il s'agit simplement maintenant de disposer
de gens pour continuer à développer et de trouver
des applications.
AI : Essayons de bien
comprendre : vous avez au départ une hypothèse qui
vous est fournie par la mathématique ...
Gilbert Chauvet: Non,
c'est par l'expérience, par les sciences expérimentales.
C'est comme en physique où l'on a des mécanismes et
qu'on essaie de trouver des lois générales, des principes
généraux. Et la question, pour moi, est toujours :
quels peuvent être des principes généraux communs
à la physiologie ?
Jean-Paul Escande : et différents
de la physique, c'est-à-dire propres aussi à la physiologie
Gilbert Chauvet : Ceux de la physique
existent obligatoirement, c'est de la matière. Et la conservation
de la matière existe forcément...
AI : Vous partez de
l'expérience. A partir de cela, vous écrivez une formalisation.
Une fois que vous avez ces équations et que vous les appliquez,
vous trouvez d'autres choses qui vous permettent d'affiner la formalisation
?
Gilbert Chauvet: Je
ne suis pas tout seul à faire cela. Ce dont vous me parlez-là,
c'est de la modélisation mathématique. Vous savez,
des modèles mathématiques des organes et des
organismes, il y en a une tapée. Moi, j'essaie de trouver
un cadre conceptuel, c'est à dire une théorie permettant
d'intégrer ces modèles, mais pas n'importe comment.
Parce que si vous ne prenez pas des systèmes hiérarchiques,
si vous ne mettez pas tout en fonction du même élément
-en ce qui nous concerne l'interaction fonctionnelle, qui nécessite
aussi deux concepts fondamentaux que sont la non-symétrie
et la non-localité (voir note 6)- , eh bien vous faites
de la modélisation ...binaire, si je puis dire, qui ne va
pas plus loin que la modélisation d'un organe, avec les hypothèses
que cela implique. Et là, des hypothèses qui
sont a-priori.
AI : Vous estimez
avoir une bonne partie de ces concepts intégrateurs. Quelle
est la suite de votre travail ?
Gilbert Chauvet: C'est
l'écriture du système informatique, permettant de
travailler d'une façon générale. Si, en physique,
tout est modélisation, ce n'est pas du tout évident
pour la biologie. Très peu de biologistes l'utilisent.
Jean-Paul Escande: La différence essentielle
entre la physique et le biologique, et contrairement à ce
que pense Monsieur Prigogine, c'est qu'on ne peut pas raisonner
par analogie sur l'acquisition de forme pour dire "cela doit se
passer comme cela". Il n'y a pas de commune mesure entre les deux
domaines. Et même si le résultat est apparemment le
même, les mécanisme sont totalement différents.
La question à se poser est alors la suivante : y-a-t-il ou
pas des principes généraux propres à la physiologie...
Gilbert Chauvet: Non, propres
à la biologie... Parce que si l'on prend des principes généraux
de la biologie, ce n'est que de la physique. Et ce qui différencie
la physique de la biologie, c'est la physiologie. Ce n'est déjà
pas évident pour un biologiste de l'accepter, que ce soit
au niveau de la cellule ou au niveau du gène, car la dynamique
du gène existe. C'est pour cela que tant que l'on n'aura
pas les mécanismes qui nous donnent, au moins du point de
vue expérimental, comment les transpositions ont lieu en
fonction du temps, on ne pourra établir la dynamique du gène.
Mais cela existe.
Mais la grande différence, du point de vue utilisation, entre
la physique et la biologie, c'est qu'à chaque fois qu'un
physicien travaille sur quelque chose, il apporte une pierre à
l'édifice car tous utilisent le même cadre conceptuel.
C'est un monument qui grandit. En biologie, cela ne se passe pas
du tout de cette façon. La modélisation n'y avance
pas vraiment, et cela depuis plus de 30 ans, parce que chacun fait
son modèle avec des valeurs de paramètres différentes,
et avec une hypothèse supplémentaire, qui aurait dû
être vue si on avait eu un cadre conceptuel commun. Il n'y
a rien de commun entre tous les biologistes, sauf probablement entre
les expérimentalistes... mais ce ne sont que des expériences...
AI : Comment verriez-vous
ce cadre commun pour les biologistes ?
Gilbert Chauvet:
De mon point de vue, il ne peut être qu'informatique.
C'est tellement compliqué qu'on ne pourra faire autrement
que d'utiliser un système informatique réel. Et c'est
ce qu'on essaie de réaliser en ce moment.
AI : Pouvez-vous préciser...
Gilbert Chauvet: On
décrit d'abord l'organisation fonctionnelle à partir
des interrelations. On met cela dans la machine (je vous le montrerai,
cela c'est fait). La dynamique du système est déterminée
ensuite automatiquement par la machine. Parce que l'on a un formalisme
général. Il me faudrait ici entrer dans le détail,
mais sachez que chaque opérateur dans les équations
du champ est un modèle spécifique qui existe déjà.
Donc, il s'agit simplement là, si je puis dire, d'une adaptation.
Mais cela demande de disposer de gens qui étudient ce problème
en fonction de la théorie existante. C'est comme si, par
exemple, vous essayiez de faire de la physique sans connaître
la mécanique quantique. Il faut un cadre conceptuel commun.
Et comme il ne pourra pas être utilisé par les biologistes
purs et durs, du moins au début, c'est à dire que
tant que l'éducation ne serait pas faite, ce qui à
mon avis demandera une dizaine d'années, nous serons obligés
de passer par un système informatique, de telle sorte que
les gens n'auront pas tellement à se poser de questions.
Je parle ici de la finalisation industrielle, c'est-à-dire
avec un programme informatique qui ne se plante jamais... Ce sont
des choses compliquées, qui devront être maintenues
en permanence avec de grosses équipes...
AI : C'est cela l'objectif
dont vous nous parliez...
Gilbert Chauvet: Oui.
Si les biologistes avaient cet outil, celui qui travaille par exemple
sur les canaux, sur leur structure, n'aurait plus qu'à appuyer
sur un bouton pour voir ce qui se passe au niveau de l'activité
de ces canaux. Et cela changerait tout. Et puis, il pourrait avoir
tous les niveaux intermédiaires...
Jean-Paul Escande : La nature
basique des choses, c'est la biochimie, impliquant la machinerie
moléculaire. Cela suppose que les phénomènes
de diffusion-réaction sont mus par une dynamique propre,
simple, qui fait que des molécules se bougent, se rencontrent,
interagissent et déterminent des choses de proche en proche.
Or, ce n'est pas vrai. Dire "il y a une science fondamentale
et des principes fondamentaux en biologie : c'est la biochimie",
revient à prendre ses désirs pour des réalités.
Prenez par exemple le livre très drôle d'Harold Morovic,
La dynamique de la pizza. Si je suis tout à fait d'accord
avec ce qu'il dit de la thermodynamique de la pizza, je ne peux
le suivre lorsqu'il passe au vivant, à l'être humain.
Je ne suis pas d'accord avec leur machinerie moléculaire.
Le système de Gilbert, lui, fait la machinerie moléculaire
: comment se fait-il qu'il y aient ces interactions qui se passent
à un mètre l'une de l'autre, etc.
Gilbert Chauvet : Oui, et comment
se transmettent-elles de niveaux à niveaux...
C'est comme si j'avais continué de faire de la physique,
sans faire du tout de biologie.. Et quand je dis biologie, je parle
de fonctionnement. Si vous supprimez les fonctions, vous avez la
physique et la chimie.
AI : Revenons à
la partie informatique de votre projet. Comment allez-vous procéder
? Classiquement, en réalisant un cahier des charges ?
Quels outils utiliserez-vous ?
Gilbert Chauvet : Il
s'agit d'analyse numérique, de la programmation des équations
mais avec un accès automatique aux données. En d'autres
termes, de l'inter-relation entre modèles, c'est-à-dire
des entrées, des sorties. Ce sont des équations à
résoudre. Seulement, passer d'un système d'interaction
fonctionnelle -ou d'un graphe mathématique - suppose une
interprétation physiologique...
AI : Mais les outils
informatique pour cela existent déjà... Vous
n'allez pas les réinventer ?
Gilbert Chauvet : Oui,
tout existe. Enfin ils sont plus ou moins sophistiqués. J'ai
travaillé en Fortran, après je suis passé en
Pascal, puis il a fallu tout transformer en C++ , puis maintenant
réécrire tout en Java. Chaque fois, il faut avoir
des gens avec soi, ce n'est pas possible. Je travaille avec un excellent
mathématicien et qui programme très vite et très
bien. Le problème n'est pas là. L'idéal serait
que la même personne fasse tout, moi en l'occurrence, mais
ce n'est pas possible. Donc, lorsque l'on se met à deux,
il faut que le deuxième puisse comprendre ce que je veux
faire, comprendre l'interprétation des équations,
connaître les lois et la théorie...
AI : Vous devriez
prendre contact avec les instances, le CNRS...
Gilbert Chauvet :
Hum...
Jean-Paul Escande : C'est actuellement
effectivement ma préoccupation première. Mais c'est
très compliqué. J'ai mis au point une façon
de présenter ce dont vous parle Gilbert mais, le problème,
pour que l'on vous comprenne, est le fait qu'il faut partir d'un
niveau très bas dans les explications. Et cela peut en vexer
certains... Il faut aider ces personnes à faire leur cheminement.
Essayer d'aller à la pêche. Mais si c'est pour aller
se faire massacrer en rase campagne après avoir chargé
en gants blancs, pantalon garance et casoar... très peu pour
nous...
Gilbert Chauvet : Je n'ai jamais
eu de contrat en France. L'année dernière, j'ai répondu
à un appel à propositions qui me semblait tout à
fait correspondre aux sujets que j'étudiais. On m'a renvoyé
mon projet, avec en tout et pour tout à peine deux lignes
d'explications. C'est assez inadmissible. Aux Etats-Unis, on m'aurait
expliqué le pourquoi de ce refus sur au moins quatre pages
!
AI : Et au niveau
européen ?
Gilbert Chauvet :
Si vous n'avez pas vos réseaux, ce n'est pas possible.
Il faut être bien être intégré dans une
discipline.. Et je ne peux pas l'être...
Jean-Paul Escande : Simplement
du fait qu'il n'y a pas de véritables pairs aptes à
vraiment juger de ces travaux... Mais je pense qu'il existe quand
même des solutions. Il faut que nous nous constituions un
réseau propre avec un certain nombre de personnes dont on
ne demande pas qu'elles soient totalement convaincues d'emblée,
mais qu'elles suivent nos recherche avec intérêt et
bienveillance. Parce qu'au nom de la réfutabilité,
dès que vous dites un et un font deux, on vous dit maintenant
"mais pas du tout, mais pas du tout"... Et puis détruire,
c'est tellement plus facile que construire. On attend que quelqu'un
aie construit quelque chose pour le flinguer complètement.
On dirait que les scientifiques sont devenus pire que les politiques...
Gilbert Chauvet : oui, c'est
assez systématique...
Jean-Paul Escande : L'éthique
scientifique ne doit pas être une mauvaise utilisation de
la philosophie Popérienne...
Gilbert Chauvet : Pour Prigogine,
ce que je faisait lui semblait trop compliqué. Evidemment,
car il n'y connaît rien à la physiologie... C'est un
physicien... Le problème, c'est que lorsque je présente
mes affaires, personne n'est jamais contre. Finalement on ne me
dit jamais rien. J'aimerais bien des "tiens là, attention,
tu t'es trompé, ton calcul est faux, ta définition
est mauvaise...". Mais non, jamais rien !
AI : Que pourrions-nous
faire pour vous aider
Jean-Paul Escande : Publier
notre conversation. Et faire savoir que nous voulons monter un groupe
sur ce projet. Nous avons déjà François Gros
avec nous, Michel Tellier, Jim Murray qui s'y intéressent.
Gilbert Chauvet : mais qui ne
comprennent pas forcément cela fondamentalement. Il a fallu
que je tombe sur Jean-Paul Escande, qui travaille depuis deux ans
et demi à l'assimilation de l'essence mes travaux, pour
qu'il me fasse comprendre pourquoi c'était si difficile à
maîtriser. Parce que les concepts de base sont difficiles.
Ce sont des concepts abstraits, peut-être trop abstraits pour
des biologistes.
Jean-Paul Escande : Nous vivons sur les acquis
de Claude Bernard. La théorie, c'est la subjectivité
des faits; l'hypothèse, c'est le désir du fait nouveau;
l'expérience, c'est la création d'un fait qui étaye
la théorie; et la loi, c'est ce qui rend compte de la totalité.
Mais personne ne voit que nous sommes aujourd'hui à l'intérieur
d'un système de pensée extrêmement contraignant...
AI : Votre approche
est totalement matérialiste... Vous n'y mettez pas une pulsion
créatrice, déiste ?
Jean-Paul Escande :
Non, mais on pourrait parler d'intelligibilité mathématique.
Pourquoi les mathématiques rendent compte de tout cela ?
AI : Les mathématiques
au sens des mathématiques archaïques...
Gilbert Chauvet :
Non. La question est "pourquoi y-a-t-il une interaction fonctionnelle
entre telle unité et telle autre ? Personne ne s'est posé
la question En fait, cela revient uniquement à un problème
de stabilité mathématique. Disons que si ce n'était
pas stable, cela n'existerait pas...
AI : Vous avez
dit tout à l'heure que vous aviez appliqué vos travaux
aux neurosciences plutôt qu'à d'autres domaines. Ceci
vous rapproche d'autant de l'intelligence artificielle...
Jean-Paul Escande :
En tous cas, dans votre note de lecture(7),
vous avez bien vu ce qui me paraît essentiel :cette théorie
n'est pas déduite d'une autre théorie, elle est totalement
originale. Vous avez su y voir les communications existantes entre
les divers compartiments du savoir. Communication qui autorise une
personne à être écoutée et lue jusqu'au
bout, même lorsqu'on ne sait pas au début de quoi elle
parle.
En lisant ce livre, je n'ai jamais dit "je n'y connais rien en maths,
mais cette idée de stabilité mathématiques
me paraît complètement idiote", puisque je ne connais
pas les maths. Or, au fond, beaucoup de gens réagissent un
peu de cette façon "c'est idiot, parce que je ne connais
pas".
AI : Est-ce que vous
ne forcez pas le trait..
Jean-Paul Escande : Non.
Et puis vous avez aussi ceux qui font semblant de comprendre, pour
ne pas avoir l'air trop bêtes.
Ce qui nous a mis sur le même plan avec Gilbert, c'est justement
ce fait que l'on admette des choses de base. Personnellement, cela
me paraît être simplement de l'honnêteté
intellectuelle. Mais c'est très rare.
AI : Cherchez-vous
des sponsors ?
Jean-Paul
Escande : Je crois que c'est la seule solution. Vous
savez, j'ai vu aussi de drôles de choses en travaillant sur
le cancer. Vous montrez votre travail : "voilà la modélisation,
voilà la cible. Regardez comment on détruit la cible.
On a sorti 14 fois un champignon rarissime". Et alors on vous réponds
: moi je n'y crois pas...
AI : Avez-vous renoncé
à ces travaux ?
Jean-Paul Escande : Oui,
pendant un temps.
AI : C'est dommage
pour les cancéreux...
Jean-Paul Escande : C'est
aussi ce que je pense, alors j'ai décidé de relancer
mes travaux. Je fais venir ici un biochimiste, mais je suis dans
une phase très difficile. Nous avons donc modélisé
le cancer. D'abord en recréant des cancers in vitro, ce que
vous ne verrez nulle part au monde. Vous voyez ces deux photos au
mur : l'une est un cancer reconstruit, l'autre est un vrai cancer.
Ensuite, nous avons modélisé le cancer reconstruit.
Il faut savoir qu'un cancer n'est pas un clone cellulaire qui se
développe, mais une recomposition des alliances au sein d'un
tissu, et qui donne quelque chose d'interdit initiant une symbiose.
Le développement de cette symbiose nécessite une recomposition
de la matrice extracellulaire. Nous avons donc cherché dans
le sol la bactérie inconnue qui fabrique la substance inconnue
qui détruit cette matrice. Nous avons obtenu quatorze fois
un champignon rare. On lui a fait cracher deux activités,
celles qui correspondent à ce que l'on recherche aujourd'hui
dans les produits anti-tumoraux Mais maintenant, nous avons besoin
de la formule pour faire une expérimentation.
AI : Dans votre livre "La
vie- mystère et raison", vous évoquez la façon
dont vous abordez le cancer. Avez-vous publié ces travaux
?
Jean-Paul Escande : Oui,
mais très peu puisque je voulais prendre des brevets pour
Sanofi, qui me sponsorisait à l'époque.Sanofi m'a
finalement abandonné, estimant que ces recherches relevaient
du trop long terme... J'ai vu alors une partie de mon laboratoire
partir à Harvard, et une autre me disant : "on développe
des enveloppes en solo parce que les activités nous appartiennent".
Je suis donc parti.
Aujourd'hui, je fait venir Walter Reed de Washington , excellent
biochimiste bactériologiste, qui va reprendre le problème
avec moi. Vous rendez-vous compte : si nous arrivons à
trouver la formule correspondant aux activités dont je vous
parle, nous pourrons ensuite passer à l'expérimentation
animale...
AI : Les cellules souches
pourraient-elles avoir un intérêt dans vos travaux?
Jean-Paul Escande :
Oui. Plus généralement, je pense qu'avec les
cellules souches, il va y avoir un cortège de découvertes
fantastiques. Mais il me semble qu'au moment de l'application thérapeutique,
on va également découvrir des effets nuisibles très
importants. Mais on pourra les interpréter, grâce au
système de Gilbert. C'est comme pour le génome. Il
ne peut y avoir à mon sens d'applications post-thérapeutiques
possibles des cellules souches ou des données du génome,
sans avoir ce qui permet d'intégrer les choses, c'est-à-dire
la possibilité de faire de la "vraie" machinerie moléculaire.
Car là, ce n'est pas la machinerie moléculaire...
C'est un peu "au hasard Balthazar...". Vous mettez 10 milliards
de molécules de nature différente. Vous les faites
entrer par dix milliards d'entrées et vous avez un humain
qui se crée, ou un cloporte, ou un épi de blé.
Ce n'est pas sérieux...
AI : En vous écoutant tous les
deux, on se demande pourquoi vous n'êtes pas plus connus...
Gilbert Chauvet
: La raison vient du fait que Jean-Paul a mis deux ans pour
comprendre mes travaux. Et il me posait des questions tous les jours.
Et c'est peut-être là que j'ai compris que c'était
sans espoir... Ce n'est pas en un quart d'heure que vous pouvez
faire passer un message...
AI : Si nous ne comprenons
peut-être pas tout, nous voyons quand même bien les
retombées potentielles de vos travaux, en termes de politique
scientifique et de stratégie internationale...
Gilbert Chauvet
: Comment voulez-vous que les scientifiques acceptent certaines
choses que je peux dire. Prenons un exemple. J'assistais récemment
à une thèse sur le métabolisme phospho-c