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Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
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31 janvier 2002
propos recueillis par Jean-Paul Baquiast
et Christophe Jacquemin

Joël de Rosnay

directeur de la Prospective et de l'Evaluation à la Cité des Sciences et de l'Industrie de la Villette


Joël de RosnayJoël de Rosnay est docteur es sciences et directeur de la Prospective  et de l'Evaluation à la Cité des Sciences et de l'Industrie de la Villette. Il fut d'abord chercheur et enseignant au Massachusetts Institute of Technology. Entre 1975 et 1984, il a été directeur des applications de la recherche à l'Institut Pasteur et attaché scientifique à l'ambassade de France aux Etats-unis.
Il s'intéresse particulièrement aux technologies avancées et organise actuellement à la Villette l'exposition sur "L'homme transformé".
Chroniqueur à Europe 1 de 1987 à 1995, il a écrit de nombreux ouvrages scientifiques. Mentionnons particulièrement:
- L'homme symbiotique, regard sur le 3ème millénaire" 1995, réédité en 2000. Seuil
- Le cerveau planétaire, 1988, Seuil
- Le macroscope, 1977, Seuil
Le site Internet de Joël de Rosnay , le Carrefour du futur http://www.derosnay.com ou http://csiweb2.cite-sciences.fr/derosnay/ est conçu comme une petite encyclopédie de textes et de liens permettant à toute personne de s'informer des questions et solutions intéressant les sciences et technologies de l'information, tout en se familiarisant avec l'utilisation de l'Internet dans un but documentaire.
Voir aussi:
L'homme symbiotique, résumé du livre par J.C. Keller http://www.gymnase-morges.ch/docs/HommeSym.HTML


Automates-Intelligents (AI) :
Joël de Rosnay, tout le monde vous connaît comme le prophète en France des technologies de l'information en réseau et des outils et agents intelligents. Un de vos premiers livres, Le Macroscope, en 1975, puis L'homme symbiotique, en 1995, préfigurait avec beaucoup de clairvoyance, mais aussi beaucoup de clarté pédagogique, les bouleversements paradigmatiques considérables que nous vivons aujourd'hui. Vous avez montré, bien avant le développement de l'Internet en France, les perspectives de la symbiose entre l'individu en réseau et les produits de l'intelligence artificielle et de la robotique. Vous avez insisté dès le début sur le besoin d'une nouvelle façon de penser, abandonnant le cloisonnement et la linéarité de l'âge classique. Directeur de la Cité des Sciences et de l'Industrie, dont l'exposition actuellement consacrée à l'Homme transformé rencontre un grand succès, vous êtes bien placé pour juger la position de notre pays par rapport à ses voisins et concurrents dans la maîtrise des technologies et usages émergents autour de la robotique et de la vie artificielle.
C'est un point qui préoccupe beaucoup nos lecteurs. Quel est votre diagnostic ?

Joël de Rosnay (JDR) : Je crois qu'il faut situer d'abord l'évolution des trois courants qui se sont initialement développés en parallèle et qui maintenant convergent. Il y a eu en premier lieu l'intelligence artificielle des années 60 à 70, avec Marvin Minsky aux Etats-Unis et le fameux projet d'ordinateur de 5e génération au Japon. Je vais y revenir. Deuxièmement, vous avez le courant, où moi-même j'ai été assez actif, du rapprochement entre biologie et informatique. Troisièmement , il faut évoquer le courant de la vie artificielle.

Reprenons chacun d'eux. L'intelligence artificielle est aujourd'hui une déception, par rapport à ce que l'on estimait vers 1960 devoir être un grand horizon. Pourquoi ? Parce que, même si la puissance des ordinateurs s'est accrue, la traduction des concepts abstraits de l'intelligence humaine, la symbolique, voire les émotions, qui en font partie, sont des éléments extrêmement difficiles à quantifier et programmer en informatique. Ceci d'autant plus qu'on ignore encore au fond en quoi consiste l'intelligence de l'homme. En revanche, le secteur des systèmes-experts, version réduite de l'intelligence artificielle, s'est beaucoup développé. Il s'agit d'aider ou de compléter l'expert humain dans de nombreux domaines, allant de la recherche pétrolière au diagnostic médical et à la bourse. Par ailleurs l'intelligence artificielle visant à la reconnaissance de formes, la reconnaissance du terrain pour le pilotage des engins, le traitement des données documentaires, se développent également, mais avec des applications plus précises que le grand secteur auquel on avait initialement pensé.

En deuxième lieu, dès mon livre Le Macroscope de 1975, puis à partir de 1981-83, j'ai proposé la notion de biotique, qui dans mon esprit résultait du rapprochement inévitable de la biologie et de l'informatique. Vous trouverez sur mon site Web (www.derosnay.com) toute une série d'articles que j'ai écrit sur le sujet à cette époque. J'y parle déjà des bio-transistors, des bio-ordinateurs, de l'électronique moléculaire, des réseaux neuronaux, de la bio-informatique. C'était un secteur très nouveau, qui sentait un peu le soufre. Les informaticiens et les biologistes ne voyaient pas très bien ce qu'ils pouvaient échanger. Or sans la bio-informatique, il n'y aurait pas de génomique aujourd'hui. Par ailleurs, le concept de bio-ordinateur débouche sur l'ordinateur à ADN, dont on parle de plus en plus. L'électronique moléculaire, les algorithmes génétiques, les réseaux neuronaux, voire les nanotechnologies, résultent également de ce mariage fécond entre biologie et informatique.

Troisièmement enfin, il y a eu une réorientation de l'intelligence artificielle vers la vie artificielle. Des chercheurs comme Rodney Brooks(1), au MIT, se sont dit qu'un insecte comme la mouche réagit aux sollicitations de l'environnement, apprend, se régule. Ils ont décidé de copier cela avec des systèmes très simples, en construisant de l'intelligence artificielle bottom-up, du bas vers le haut, plutôt que le contraire. L'idée porteuse aujourd'hui combine l'intelligence collective d'une part (celle permise par la connexion aux réseaux) et la vie artificielle simulée sur ordinateur, qui permet de découvrir la façon dont les systèmes apprennent, mémorisent et adaptent leur comportement aux sollicitations de l'environnement. Je trouve que cette voie est extrêmement prometteuse. Si on la couple avec le concept d'intelligence collective que je mentionnais et que Pierre Lévy développe, on trouve le concept du "cybionte"que j'avais proposé dans L'Homme symbiotique. Le cybionte n'est pas un homme greffé d'artefacts, mais un macro-organisme planétaire constitué par des hommes intégrés dans des réseaux intelligents. Tout ceci laisse apparaître un nouveau départ de l'intelligence artificielle.

AI. : Juste un mot de terminologie. Les gens de la robotique et de la vie artificielle parlent dorénavant d'intelligence artificielle évolutionnaire, opposée à l'ancienne intelligence artificielle (GOFAI ou Good Old Fashion AI). Ce concept vous convient-il ?

JDR. : Le concept est effectivement intéressant. Dans l'intelligence artificielle évolutionnaire, qui se rapproche de ce que font les algorithmes génétiques, un programme (de reconnaissance de forme, d'expertise dans un système-expert, etc.), évoluant par apprentissage au contact de son environnement, va modifier sa propre organisation pour s'adapter à une situation donnée. Un bon exemple de cela est fourni par le renseignement. Le système Echelon américain utilise des algorithmes qui lui permettent de capter des mots-clefs au passage des conversations, ces mots-clefs étant des germes évolutifs, mutationnels au sens de la vie artificielle, qui modifient le programme évolutif et le conduisent à aller rechercher d'autres mots induits par cette sémantique. On retrouve là les théories du chaos et le système néo-darwinien d'évolution par mutation et sélection naturelle.

AI. : Face à tout ceci, comment voyez-vous la façon dont nous nous situons en France?

JDR. : Un de nos grands défauts est notre vision linéaire et analytique des choses, je dirais aussi disciplinaire. Les informaticiens s'occupent d'informatique, les biologistes de biologie. Ceux qui font de la bio-informatique risquent de rester entre deux chaises. On ne considère pas encore cette dernière comme une discipline émergente à part entière, comme l'a été la biologie analytique à ses débuts.

AI. : Pas de carrières…

JDR. : Pas de carrières, pas de formations, pas de crédits. Le deuxième problème français est le manque de communication entre les laboratoires. On n'échange pas assez sur ces sujets. L'Internet commence à être utilisé, mais on est mieux informé aux Etats-Unis de ce qui se fait en Europe qu'en Europe elle-même. J'ajouterai que la circulation des moyens de financement, des idées et de l'évaluation n'est pas assez bonne chez nous. Il n'y a pas un feed-back assez rapide entre hommes et idées, capital de préfinancement ou seed money, évaluation pour vérifier que les projets débouchent sur quelque chose de vendable ou pas, puis relance ou abandon au profit d'un autre projet. La masse critique française n'est pas suffisamment riche et dense pour que les projets s'auto-alimentent et deviennent "sustainable" , comme on dit du développement durable. C'est un défaut de notre structure et aussi de notre formation.

AI. : Est-ce que cela ne tient pas aussi à un manque d'incitation, d'aspiration par la puissance publique ? Vous citiez Echelon. Nous avons vu à la télévision le 13 janvier dernier un reportage très significatif, montrant que la guerre de l'information est un enjeu de puissance considérable pour les Etats-Unis. La conquête de Mars jouera un rôle analogue. Beaucoup de crédits publics entraînent beaucoup de contrats, et tout en découle, tant pour l'industrie que pour l'université.

JDR. : Je pense que le système américain et le système européen ont chacun des avantages et des inconvénients. Il faudrait les mettre en complémentarité pour qu'ils soient vraiment efficaces. Aux USA, on finance des post-docs, des personnes qui ont passé leur thèse et vont dans un grand laboratoire exercer leur talent créatif pendant 3 à 4 ans. Ces post-docs sont bien payés, et ils sont débauchables. Ils vont se mettre assez vite sur une sorte de marché dans le domaine de ce qu'ils savent faire, pour éventuellement quitter l'université afin d'aller ailleurs. L'avantage est que le système de financement américain par les "grants" favorise l'innovation sur une personne. Mais, du fait du débauchage des post-docs, on perd la continuité des projets. En France, au contraire, l'argent va à un patron qui le redistribue en fonction des thèses et des travaux de doctorants ou de chercheurs. Chacun est limité dans sa liberté d'initiative. L'avantage est la continuité. Les Français sont très bons dans les grands programmes, ce que l'on appelle chez nous les filières. On l'a vu pour l'électronique, l'aéronautique, le nucléaire…

AI. : Est-ce qu'on le verra pour les nanotechnologies ?

JDR. : Ah voilà... Du fait que ces dernières sont très interdisciplinaires, nous retombons dans le défaut précédent. Notre vision n'est pas matricielle. La vision de l'enseignement français, des dirigeants français n'est ni systémique ni matricielle. C'est une vision analytique et linéaire. Les nanotechnologies, l'électronique moléculaire, la bio-électronique, la biotique, les algorithmes génétiques les réseaux neuronaux, tous ces secteurs qui nécessitent d'être pris en fusion les uns par rapport aux autres, d'être considérés en interface pour voir ce qui peut en jaillir et capitaliser dessus, on ne les voit pas. Nous avons été plusieurs, Christian Joachin, moi-même et d'autres, à plaider la cause de l'électronique moléculaire auprès des financiers publics il y a dix ans, voire avant (j'ai participé au premier séminaire sur les "molecular devices" organisé par Forrest L. Carter en 1981 au Naval Research Lab près de Washington en 1977, vous voyez que cela remonte assez loin) mais nous n'avons pas été entendus. Nous avions demandé le financement d'une task force sur l'électronique moléculaire, et ce n'est que maintenant, en 2002, que cela commence à déboucher.

Je crois, pour résumer la réponse à votre question, qu'il y a un problème d'état d'esprit, un problème de masse critique et, qu'effectivement, pour arriver à des pépinières, à des incubateurs d'idées nouvelles, il faudrait des financements beaucoup plus souples. Ceux de l'Agence pour l'innovation sont un peu trop lourds, la venture capital est trop en aval. Entre les deux, manquent les "grants" typiques à l'américaine, sur une personne à qui l'on fait confiance.

AI. : Faudrait-il une politique publique d'encouragement au secteur, analogue à ce qu'est le Pagsi (Programme d'action pour la société de l'Information) pour l'Internet en France?

JDR . : Vous vous souvenez des actions concertées de la DGRST (Délégation générale à la recherche scientifique et technique) dans les années 70? Je trouve que cela était remarquable. Cela consistait à prendre des secteurs interdisciplinaires : membrane, bio-matériaux, transmission de l'influx nerveux, sciences cognitives… Vous aviez déjà là ce qu'il faudrait presque reprendre aujourd'hui. Il s'agissait d'actions très souples, et les gens y étaient très ouverts, peu liés par des contraintes administratives. C'était positif sur la vision interdisciplinaire des grands sujets émergents du futur. Il faudrait ressusciter cela, sous forme de financements matriciels, très souples, axés sur les individus ayant des idées à l'intérieur des structures universitaires.

Par ailleurs, il faudrait absolument institutionnaliser la prospective systémique et la veille technologique en formant les chercheurs et les responsables du financement de la recherche à ces méthodes aujourd'hui indispensables pour une vision constructive du futur. Il y a pour cela deux principales méthodes.

La première est la prospective systémique, que nous appliquons dans mon équipe à la Cité des Sciences. Elle consiste à croiser des secteurs convergents et à travailler à la fois par prospective et rétro-prospective. On choisit un scénario du futur vers lequel convergent les tendances, que l'on valide ou invalide en fonction des simulations du fonctionnement de ce scénario, puis on repart de ce scénario vers le passé pour chercher les faits qui l'infirment ou le confirment. On s'aperçoit alors que le scénario 1 doit être transformé en scénario 2. Ceci sera répété aussi souvent que nécessaire, compte-tenu de la période de temps que l'on veut éclairer. Cette méthode itérative conduit à découvrir des tendances convergentes que personne ne voyait, parce que l'on ne faisait que des extrapolations linéaires de méthodes traditionnelles. Vous avez là une méthode extrêmement puissante, que nous mettons en œuvre ici pour les besoins propres de l'établissement. Dans mon livre l'Homme symbiotique, je compare cette méthode aux méthodes Delphi, matricielles, d'extrapolation…

La seconde façon de faire de la prospective est de mettre en place des cellules de veille technologique concurrentielles qui utilisent les méthodes de veille moderne et notamment l'Internet. Il faut constamment explorer celui-ci en détail pour savoir ce qui s'y dit, qui fait quoi et ce que l'on y prédit. Par exemple, nous sommes sûrs, ici, que la prochaine grande étape de génération des start-up, après celles de l'Internet, se produira dans les secteurs de la biotique, de la bio-électronique, des interfaces hommes-machines. Dans les 2 à 3 ans qui viennent, on va voir proliférer un nombre important de petites sociétés très avancées, qui capitaliseront sur le transfert d'information entre matière vivante, informatique et réseaux.

AI. : Revenons si vous voulez sur le thème du retard français, notamment par rapport aux Etats-Unis. C'est difficile d'en parler objectivement, faute d'évaluation. Mais qu'en pensez-vous ?

JDR. : Je crois qu'il faut employer deux mots, le foisonnement et la masse critique. Nous sommes impressionnés, en France, par le fait que la chaîne allant de la découverte à l'invention, de l'invention à l'innovation puis à la mise au point industrielle, est beaucoup plus compacte aux Etats-Unis que chez nous. La découverte débouche sur la publication, l'invention sur le brevet, l'innovation sur le prototype, la mise au point industrielle sur l'apparition de start-up financées par le venture-capital. Le délai étant beaucoup plus court qu'en France, on ne peut qu'envier le foisonnement de cette intelligence créative. Mais si on mesure point par point l'intelligence créative d'une équipe française au sein d'une start-up qu'elle aurait lancée, dans les bio-techs, par exemple, et celle d'une équipe américaine, on est pratiquement à niveau. Je pourrais vous citer beaucoup d'exemples : Francis Garnier, qui a été un des premiers au monde à mettre au point des transistors moléculaires… Jean-Marie Lehn, le premier à avoir fabriqué des fils moléculaires transmettant de l'information à distance, éventuellement à travers une membrane ou à l'intérieur d'une cellule artificielle, et bien d'autres… Mais, dans la capacité à transformer ces innovations en valeurs ajoutées industrielles, on est moins bon, parce que l'on a pas la masse critique, ni le foisonnement, ni l'information.

AI. : C'est ce que l'on constate souvent en matière de recherche française. Il y a des idées, mais les autres prennent les brevets. Nous entendons cela depuis 30 ans. Pensez-vous qu'il faudrait sur ces question un message politique fort, un langage afficheur, que l'on n'entend guère, l'équivalent de ce qui a été fait par le Premier ministre dans le domaine de l'Internet.

JDR. : Je dois rendre hommage, à cet égard, au rôle de Jean-Noël Tronc, à Matignon, qui a été essentiel, et que vous connaissez bien.

AI. : Tout à fait. Mais ne faudrait-il pas la même chose en robotique, vie artificielle, etc. ?

JDR. : Je crois qu'en France, je l'avais déjà dit à propos de l'Internet, la France ne prend pas nécessairement du retard, mais du recul. On veut situer ces nouveaux développements dans un contexte humaniste, politique, philosophique. On l'a fait pour Internet et beaucoup de technologies voisines, le haut débit, le téléphone portable. C'est une bonne chose. Mais entre recul et retard, la marge est étroite. Si le recul conduit à un retard par manque de création de valeur ajoutée, on risque de se faire dépasser par la concurrence, et là il faut faire quelque chose au niveau gouvernemental.

Mais alors on risque de voir quelques fonctionnaires, entourés de quelques experts qui n'ont pas la science infuse, négliger de nombreux aspects des domaines visés, notamment en ce qui concerne les enjeux pluridisciplinaires. Tout l'art du gouvernement doit alors consister à catalyser l'intelligence collective pour permettre aux PMI de favoriser l'innovation créative chez elles, travailler ensemble pour faire émerger des projets qui feront la valeur ajoutée de demain.

AI. : Oui, mais ne faut-il pas néanmoins que les chefs de gouvernement parlent de ces questions aux citoyens ? Nous dirions la même chose en pensant aux professions de foi des candidats à la présidence.

JDR. : Je pense qu'un homme politique ne peut pas aborder de questions scientifiques et techniques qui sont parfois trop impliquantes sur un plan philosophique, moral, éthique, juridique, voire politique et certainement industriel. Un politique est obligé de rester dans une gamme de concepts porteurs, mais ni trop précis, ni trop diversifiés. En revanche, il peut faire valoir ce que nous disions. Je verrais bien le discours suivant: " Après l'extraordinaire explosion de la biologie des années 80-90, après celle de l'Internet, les grandes disciplines du futur vont s'organiser autour de trois préfixes : bio, info et éco : bio-technologies, info-technologies et éco-technologies. Il faudra favoriser au maximum les mariages de ces trois disciplines entre elles, pour améliorer la qualité de l'environnement, produire de nouveaux médicaments et de nouvelles prothèses, créer des interfaces hommes- machines capables de démultiplier l'efficacité des réseaux et du multi-média, notamment dans les secteurs des terminaux portables ". Ceci est un discours que l'on peut tenir et qui, décodé par toute une série de professionnels, entraînera une motivation générale.

AI. : Ce n'est pas encore dit, que nous sachions.

JDR. : Non, mais une exposition comme celle que nous faisons, l'Homme transformé, porte sur ces thèmes. Elle montre que l'homme n'est pas seulement implanté (de prothèses, par exemple) mais aussi "explanté", dès qu'il se connecte à un terminal d'ordinateur ou de téléphone portable, ou de vêtement communiquant. Dans ce cas, nous sommes un neurone d'un cerveau planétaire en cours de constitution. Ce serait là quelque chose d'assez excitant d'entendre un homme politique avoir le culot de sauter ce pas, dire que dans l'ordre de la complexité, il n'y a pas que les villes, les organismes internationaux ou les multinationales, mais aussi un embryon de système planétaire, dont on ne sait rien mais qui va nous aider à comprendre ce que nous sommes, par le fait que nous allons nous intégrer à quelque chose qui nous dépasse.

AI. : Puisque nous sommes à la Cité des Sciences, parlons-en un peu de vous. Comment voyez vous les retombées de cette belle exposition, à l'heure qu'il est ?

JDR. : Les statistiques sont là. En général, une personne sur cinq vient à la Cité pour voir une exposition temporaire, ce qui est pour nous un très bon chiffre, d'autant plus que ces expositions durent de 3 à 6 mois et accueillent de 300 à 600.000 personnes. Concernant l'Homme transformé, deux personnes sur trois viennent à la Cité des Sciences pour la voir. Nous avons battu nos records de fréquentation lors des fêtes de fin d'année. Les journalistes s'y intéressent énormément car ils constatent que la Cité des Sciences est venue dans un secteur qui n'est plus la transgénie, le clonage, les cellules souches, mais dans des domaines nouveaux qui seront nécessairement l'objet de nombreuses communications et débats dans les années à venir. L'interface homme-machine, la machinisation du biologique et la biologisation des machines deviennent désormais des sujets fondamentaux, scientifiques, industriels et éthiques. Les journalistes, médiateurs d'opinion, sont valorisés par ce que nous faisons, et qui leur permet de faire comprendre des sujets complexes à un très grand public.

Quelques critiques cependant. L'exposition est anxiogène...

AI. : Ce n'est pas une critique…

JDR. : Il est vrai que l'exposition est volontairement un peu anxiogène, car le sujet est grave. On ne peut pas faire n'importe quoi avec les implantations et la communication du corps vers l'extérieur, car celle-ci peut se faire théoriquement dans l'autre sens, de l'extérieur vers le corps. Ceci conduirait à influencer les gens de l'extérieur, en les plaçant dans un champ magnétique, par exemple, en perturbant leurs sécrétions hormonales. Cet aspect anxiogène est accepté ou rejeté, selon les visiteurs. Mais nous avons aussi voulu montrer que la peur de la transformation de l'homme par l'homme à toujours existé, d'Icare ou Prométhée au Golem.

L'aspect immersif de l'exposition est énormément apprécié par le visiteur. On s'y plonge entièrement, on partage une émotion. Nous sommes convaincus que le quotient intellectuel marche de pair avec le quotient émotionnel, que l'on retient parce que l'on a été ému et que l'on a envie de dire aux autres "va voir, tu vas ressentir une expérience que je n'ai jamais connue en visitant une exposition presse-boutons ". Plutôt qu'une exposition interactive et explicative, qui était la tradition de la maison, nous avons innové en faisant une exposition implicative et immersive. Le visiteur doit sortir transformé par les questions qu'il se pose à lui-même, plutôt qu'avoir seulement compris comment fonctionne une bio-puce. L'immersion est préférable elle-aussi à l'interactivité. Celle-ci devient vite un jeu au premier degré. On est interactif pour voir si la machine répond, sans plus. L'immersion, dans le sas d'entrée, au contraire, incite les gens à aller explorer les alvéoles avec un esprit déjà préparé.

AI. : Souhaitez-vous faire une observation complémentaire à l'intention de nos lecteurs ?

JDR. : Oui, en effet. Je suis personnellement favorable, depuis longtemps, à la simulation des systèmes complexes. Je pense que la puissance des ordinateurs, le parallélisme du traitement des informations, autorisent aujourd'hui un degré de simulation de la complexité des phénomènes jamais obtenu jusqu'à présent. Pour vous donner un exemple, j'ai été un premier au MIT, avec le Professeur Forrester (qui a inventé la mémoire à tore de ferrite des ordinateurs et qui a développé le programme Dynamo simulant la complexité des entreprises), a avoir adapté Dynamo à la biologie avec mes étudiants. Nous avons simulé la fermentation lactique, etc.. Dynamo se vend maintenant en package, il est devenu le logiciel I-Think, programme de simulation de la complexité avec des modèles simples. Je pense que, déjà, on voit les effets de la simulation sur l'environnement, en médecine, dans le domaine boursier, pour la recherche de médicament.

Ce domaine du médicament est particulièrement significatif. Plusieurs activités y sont complètement liées : la génomique (définir les gènes capables d'être actifs), la bio-informatique et la protéomique (fabriquer sur ordinateur puis en laboratoire les protéines correspondant aux caractéristiques portées par ces gènes), le "rational drug design" (utiliser l'ordinateur pour définir des activateurs ou inhibiteurs de ces protéines et aborder des médicaments nouveaux), et enfin la simulation pour tester les effets in vitro et in vivo de ces drogues sur le corps.

AI. : Ce que vous nous dites là de la simulation nous intéresse particulièrement, car nous retrouvons avec cette ambition les travaux de physiologie intégrative auxquels s'intéressent les professeurs Chauvet et Escande, évoqués dans des numéros précédents de notre revue(2).

JDR. : La simulation du vivant va se développer de plus en plus. Je dis même que l'on va développer la simulation cellulaire, pour faire la relation entre le in vitro, in vivo et le in silico.

AI. : Nous pensons aussi qu'il faut étendre cela à la simulation sociale. Notre revue s'intéresse aussi aux sciences sociales et politiques, où de telles méthodes devraient trouver un plus large usage, croyons-nous…

JDR. : Je le pense comme vous, mais attention. Il ne faut pas non plus quantifier toutes les relations humaines, imaginer que la société humaine est une termitière et qu'en simulant les réactions des individus, on va arriver à une prédiction parfaite. C'est là un terrain très glissant. Je dirais : oui à la simulation, comme complément à l'aide à la décision. Je crois comme vous que l'informatique a de beaux jours devant elle et que l'intelligence artificielle, au sens de la vie artificielle très complexe, va permettre de développer des modèles adaptés à la biologie, à l'écologie, au management des entreprises, à la société. Ceci aidera les décideurs à prendre des décisions plus éclairées.


(1) Lire notamment notre article (mars 2000) :  "Un chercheur nommé Rodney Brooks" http://www.automatesintelligents.com/labo/2000/mar/brooks.html Remonter d'où l'on vient
(2) Cf notre interview du 18/11/2001 http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2002/25/escande_chauvet.htm  Remonter d'où l'on vient

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