Joël
de Rosnay est docteur es sciences et directeur de la Prospective
et de l'Evaluation à la Cité des Sciences
et de l'Industrie de la Villette. Il fut d'abord chercheur
et enseignant au Massachusetts Institute of Technology.
Entre 1975 et 1984, il a été directeur des
applications de la recherche à l'Institut Pasteur
et attaché scientifique à l'ambassade de
France aux Etats-unis.
Il s'intéresse particulièrement aux technologies
avancées et organise actuellement à la Villette
l'exposition sur "L'homme
transformé".
Chroniqueur à Europe 1 de 1987 à 1995, il
a écrit de nombreux ouvrages scientifiques. Mentionnons
particulièrement:
- L'homme symbiotique, regard sur le 3ème millénaire"
1995, réédité en 2000. Seuil
- Le cerveau planétaire, 1988, Seuil
- Le macroscope, 1977, Seuil
Le site Internet de Joël de Rosnay , le Carrefour
du futur http://www.derosnay.com
ou http://csiweb2.cite-sciences.fr/derosnay/
est conçu comme une petite encyclopédie
de textes et de liens permettant à toute personne
de s'informer des questions et solutions intéressant
les sciences et technologies de l'information, tout en
se familiarisant avec l'utilisation de l'Internet dans
un but documentaire.
Voir aussi:
L'homme symbiotique, résumé du livre par
J.C. Keller http://www.gymnase-morges.ch/docs/HommeSym.HTML |
Automates-Intelligents
(AI) :
Joël de Rosnay, tout le monde vous connaît comme le prophète en
France des technologies de l'information en réseau et des outils
et agents intelligents. Un de vos premiers livres, Le Macroscope,
en 1975, puis L'homme symbiotique, en 1995, préfigurait avec beaucoup
de clairvoyance, mais aussi beaucoup de clarté pédagogique, les
bouleversements paradigmatiques considérables que nous vivons
aujourd'hui. Vous avez montré, bien avant le développement de
l'Internet en France, les perspectives de la symbiose entre l'individu
en réseau et les produits de l'intelligence artificielle et de
la robotique. Vous avez insisté dès le début sur le besoin d'une
nouvelle façon de penser, abandonnant le cloisonnement et la linéarité
de l'âge classique. Directeur de la Cité des Sciences et de l'Industrie,
dont l'exposition actuellement consacrée à l'Homme transformé
rencontre un grand succès, vous êtes bien placé pour juger la
position de notre pays par rapport à ses voisins et concurrents
dans la maîtrise des technologies et usages émergents autour de
la robotique et de la vie artificielle.
C'est un point qui préoccupe beaucoup nos lecteurs. Quel est votre
diagnostic ?
Joël de Rosnay (JDR) : Je crois qu'il
faut situer d'abord l'évolution des trois courants qui
se sont initialement développés en parallèle
et qui maintenant convergent. Il y a eu en premier lieu l'intelligence
artificielle des années 60 à 70, avec Marvin Minsky
aux Etats-Unis et le fameux projet d'ordinateur de 5e génération
au Japon. Je vais y revenir. Deuxièmement, vous avez le
courant, où moi-même j'ai été assez
actif, du rapprochement entre biologie et informatique. Troisièmement
, il faut évoquer le courant de la vie artificielle.
Reprenons chacun d'eux. L'intelligence artificielle
est aujourd'hui une déception, par rapport à ce
que l'on estimait vers 1960 devoir être un grand horizon.
Pourquoi ? Parce que, même si la puissance des ordinateurs
s'est accrue, la traduction des concepts abstraits de l'intelligence
humaine, la symbolique, voire les émotions, qui en font
partie, sont des éléments extrêmement difficiles
à quantifier et programmer en informatique. Ceci d'autant
plus qu'on ignore encore au fond en quoi consiste l'intelligence
de l'homme. En revanche, le secteur des systèmes-experts,
version réduite de l'intelligence artificielle, s'est beaucoup
développé. Il s'agit d'aider ou de compléter
l'expert humain dans de nombreux domaines, allant de la recherche
pétrolière au diagnostic médical et à
la bourse. Par ailleurs l'intelligence artificielle visant à
la reconnaissance de formes, la reconnaissance du terrain pour
le pilotage des engins, le traitement des données documentaires,
se développent également, mais avec des applications
plus précises que le grand secteur auquel on avait initialement
pensé.
En deuxième lieu, dès mon livre Le
Macroscope de 1975, puis à partir de 1981-83, j'ai
proposé la notion de biotique, qui dans mon esprit résultait
du rapprochement inévitable de la biologie et de l'informatique.
Vous trouverez sur mon site Web (www.derosnay.com)
toute une série d'articles que j'ai écrit sur le
sujet à cette époque. J'y parle déjà
des bio-transistors, des bio-ordinateurs, de l'électronique
moléculaire, des réseaux neuronaux, de la bio-informatique.
C'était un secteur très nouveau, qui sentait un
peu le soufre. Les informaticiens et les biologistes ne voyaient
pas très bien ce qu'ils pouvaient échanger. Or sans
la bio-informatique, il n'y aurait pas de génomique aujourd'hui.
Par ailleurs, le concept de bio-ordinateur débouche sur
l'ordinateur à ADN, dont on parle de plus en plus. L'électronique
moléculaire, les algorithmes génétiques,
les réseaux neuronaux, voire les nanotechnologies, résultent
également de ce mariage fécond entre biologie et
informatique.
Troisièmement enfin, il y a eu une réorientation
de l'intelligence artificielle vers la vie artificielle. Des chercheurs
comme Rodney Brooks(1),
au MIT, se sont dit qu'un insecte comme la mouche réagit
aux sollicitations de l'environnement, apprend, se régule.
Ils ont décidé de copier cela avec des systèmes
très simples, en construisant de l'intelligence artificielle
bottom-up, du bas vers le haut, plutôt que le contraire.
L'idée porteuse aujourd'hui combine l'intelligence collective
d'une part (celle permise par la connexion aux réseaux)
et la vie artificielle simulée sur ordinateur, qui permet
de découvrir la façon dont les systèmes apprennent,
mémorisent et adaptent leur comportement aux sollicitations
de l'environnement. Je trouve que cette voie est extrêmement
prometteuse. Si on la couple avec le concept d'intelligence collective
que je mentionnais et que Pierre Lévy développe,
on trouve le concept du "cybionte"que j'avais proposé dans
L'Homme symbiotique. Le cybionte n'est pas un homme greffé
d'artefacts, mais un macro-organisme planétaire constitué
par des hommes intégrés dans des réseaux
intelligents. Tout ceci laisse apparaître un nouveau départ
de l'intelligence artificielle.
AI. : Juste un mot de
terminologie. Les gens de la robotique et de la vie artificielle
parlent dorénavant d'intelligence artificielle évolutionnaire,
opposée à l'ancienne intelligence artificielle (GOFAI
ou Good Old Fashion AI). Ce concept vous convient-il ?
JDR. : Le concept est effectivement intéressant.
Dans l'intelligence artificielle évolutionnaire, qui se
rapproche de ce que font les algorithmes génétiques,
un programme (de reconnaissance de forme, d'expertise dans un
système-expert, etc.), évoluant par apprentissage
au contact de son environnement, va modifier sa propre organisation
pour s'adapter à une situation donnée. Un bon exemple
de cela est fourni par le renseignement. Le système Echelon
américain utilise des algorithmes qui lui permettent de
capter des mots-clefs au passage des conversations, ces mots-clefs
étant des germes évolutifs, mutationnels au sens
de la vie artificielle, qui modifient le programme évolutif
et le conduisent à aller rechercher d'autres mots induits
par cette sémantique. On retrouve là les théories
du chaos et le système néo-darwinien d'évolution
par mutation et sélection naturelle.
AI. : Face à tout
ceci, comment voyez-vous la façon dont nous nous situons
en France?
JDR. : Un de nos grands défauts est
notre vision linéaire et analytique des choses, je dirais
aussi disciplinaire. Les informaticiens s'occupent d'informatique,
les biologistes de biologie. Ceux qui font de la bio-informatique
risquent de rester entre deux chaises. On ne considère
pas encore cette dernière comme une discipline émergente
à part entière, comme l'a été la biologie
analytique à ses débuts.
AI. : Pas de carrières
JDR. : Pas de carrières, pas de formations,
pas de crédits. Le deuxième problème français
est le manque de communication entre les laboratoires. On n'échange
pas assez sur ces sujets. L'Internet commence à être
utilisé, mais on est mieux informé aux Etats-Unis
de ce qui se fait en Europe qu'en Europe elle-même. J'ajouterai
que la circulation des moyens de financement, des idées
et de l'évaluation n'est pas assez bonne chez nous. Il
n'y a pas un feed-back assez rapide entre hommes et idées,
capital de préfinancement ou seed money, évaluation
pour vérifier que les projets débouchent sur quelque
chose de vendable ou pas, puis relance ou abandon au profit d'un
autre projet. La masse critique française n'est pas suffisamment
riche et dense pour que les projets s'auto-alimentent et deviennent
"sustainable" , comme on dit du développement durable.
C'est un défaut de notre structure et aussi de notre formation.
AI. : Est-ce que cela
ne tient pas aussi à un manque d'incitation, d'aspiration
par la puissance publique ? Vous citiez Echelon. Nous avons vu
à la télévision le 13 janvier dernier un
reportage très significatif, montrant que la guerre de
l'information est un enjeu de puissance considérable pour
les Etats-Unis. La conquête de Mars jouera un rôle
analogue. Beaucoup de crédits publics entraînent
beaucoup de contrats, et tout en découle, tant pour l'industrie
que pour l'université.
JDR. : Je pense que le système américain
et le système européen ont chacun des avantages
et des inconvénients. Il faudrait les mettre en complémentarité
pour qu'ils soient vraiment efficaces. Aux USA, on finance des
post-docs, des personnes qui ont passé leur thèse
et vont dans un grand laboratoire exercer leur talent créatif
pendant 3 à 4 ans. Ces post-docs sont bien payés,
et ils sont débauchables. Ils vont se mettre assez vite
sur une sorte de marché dans le domaine de ce qu'ils savent
faire, pour éventuellement quitter l'université
afin d'aller ailleurs. L'avantage est que le système de
financement américain par les "grants" favorise l'innovation
sur une personne. Mais, du fait du débauchage des post-docs,
on perd la continuité des projets. En France, au contraire,
l'argent va à un patron qui le redistribue en fonction
des thèses et des travaux de doctorants ou de chercheurs.
Chacun est limité dans sa liberté d'initiative.
L'avantage est la continuité. Les Français sont
très bons dans les grands programmes, ce que l'on appelle
chez nous les filières. On l'a vu pour l'électronique,
l'aéronautique, le nucléaire
AI. :
Est-ce qu'on le verra pour les nanotechnologies ?
JDR. : Ah voilà... Du fait que ces
dernières sont très interdisciplinaires, nous retombons
dans le défaut précédent. Notre vision n'est
pas matricielle. La vision de l'enseignement français,
des dirigeants français n'est ni systémique ni matricielle.
C'est une vision analytique et linéaire. Les nanotechnologies,
l'électronique moléculaire, la bio-électronique,
la biotique, les algorithmes génétiques les réseaux
neuronaux, tous ces secteurs qui nécessitent d'être
pris en fusion les uns par rapport aux autres, d'être considérés
en interface pour voir ce qui peut en jaillir et capitaliser dessus,
on ne les voit pas. Nous avons été plusieurs, Christian
Joachin, moi-même et d'autres, à plaider la cause
de l'électronique moléculaire auprès des
financiers publics il y a dix ans, voire avant (j'ai participé
au premier séminaire sur les "molecular devices" organisé
par Forrest L. Carter en 1981 au Naval Research Lab près
de Washington en 1977, vous voyez que cela remonte assez loin)
mais nous n'avons pas été entendus. Nous avions
demandé le financement d'une task force sur l'électronique
moléculaire, et ce n'est que maintenant, en 2002, que cela
commence à déboucher.
Je crois, pour résumer la réponse à
votre question, qu'il y a un problème d'état d'esprit,
un problème de masse critique et, qu'effectivement, pour
arriver à des pépinières, à des incubateurs
d'idées nouvelles, il faudrait des financements beaucoup
plus souples. Ceux de l'Agence pour l'innovation sont un peu trop
lourds, la venture capital est trop en aval. Entre les deux, manquent
les "grants" typiques à l'américaine, sur une personne
à qui l'on fait confiance.
AI. : Faudrait-il une
politique publique d'encouragement au secteur, analogue à
ce qu'est le Pagsi (Programme d'action pour la société
de l'Information) pour l'Internet en France?
JDR . : Vous vous souvenez des actions concertées
de la DGRST (Délégation générale à
la recherche scientifique et technique) dans les années
70? Je trouve que cela était remarquable. Cela consistait
à prendre des secteurs interdisciplinaires : membrane,
bio-matériaux, transmission de l'influx nerveux, sciences
cognitives
Vous aviez déjà là ce qu'il
faudrait presque reprendre aujourd'hui. Il s'agissait d'actions
très souples, et les gens y étaient très
ouverts, peu liés par des contraintes administratives.
C'était positif sur la vision interdisciplinaire des grands
sujets émergents du futur. Il faudrait ressusciter cela,
sous forme de financements matriciels, très souples, axés
sur les individus ayant des idées à l'intérieur
des structures universitaires.
Par ailleurs, il faudrait absolument institutionnaliser
la prospective systémique et la veille technologique en
formant les chercheurs et les responsables du financement de la
recherche à ces méthodes aujourd'hui indispensables
pour une vision constructive du futur. Il y a pour cela deux principales
méthodes.
La première est la prospective systémique,
que nous appliquons dans mon équipe à la Cité
des Sciences. Elle consiste à croiser des secteurs convergents
et à travailler à la fois par prospective et rétro-prospective.
On choisit un scénario du futur vers lequel convergent
les tendances, que l'on valide ou invalide en fonction des simulations
du fonctionnement de ce scénario, puis on repart de ce
scénario vers le passé pour chercher les faits qui
l'infirment ou le confirment. On s'aperçoit alors que le
scénario 1 doit être transformé en scénario
2. Ceci sera répété aussi souvent que nécessaire,
compte-tenu de la période de temps que l'on veut éclairer.
Cette méthode itérative conduit à découvrir
des tendances convergentes que personne ne voyait, parce que l'on
ne faisait que des extrapolations linéaires de méthodes
traditionnelles. Vous avez là une méthode extrêmement
puissante, que nous mettons en uvre ici pour les besoins
propres de l'établissement. Dans mon livre l'Homme symbiotique,
je compare cette méthode aux méthodes Delphi, matricielles,
d'extrapolation
La seconde façon de faire de la prospective
est de mettre en place des cellules de veille technologique concurrentielles
qui utilisent les méthodes de veille moderne et notamment
l'Internet. Il faut constamment explorer celui-ci en détail
pour savoir ce qui s'y dit, qui fait quoi et ce que l'on y prédit.
Par exemple, nous sommes sûrs, ici, que la prochaine grande
étape de génération des start-up, après
celles de l'Internet, se produira dans les secteurs de la biotique,
de la bio-électronique, des interfaces hommes-machines.
Dans les 2 à 3 ans qui viennent, on va voir proliférer
un nombre important de petites sociétés très
avancées, qui capitaliseront sur le transfert d'information
entre matière vivante, informatique et réseaux.
AI. : Revenons si vous
voulez sur le thème du retard français, notamment
par rapport aux Etats-Unis. C'est difficile d'en parler objectivement,
faute d'évaluation. Mais qu'en pensez-vous ?
JDR. : Je crois qu'il faut employer deux mots,
le foisonnement et la masse critique. Nous sommes impressionnés,
en France, par le fait que la chaîne allant de la découverte
à l'invention, de l'invention à l'innovation puis
à la mise au point industrielle, est beaucoup plus compacte
aux Etats-Unis que chez nous. La découverte débouche
sur la publication, l'invention sur le brevet, l'innovation sur
le prototype, la mise au point industrielle sur l'apparition de
start-up financées par le venture-capital. Le délai
étant beaucoup plus court qu'en France, on ne peut qu'envier
le foisonnement de cette intelligence créative. Mais si
on mesure point par point l'intelligence créative d'une
équipe française au sein d'une start-up qu'elle
aurait lancée, dans les bio-techs, par exemple, et celle
d'une équipe américaine, on est pratiquement à
niveau. Je pourrais vous citer beaucoup d'exemples : Francis Garnier,
qui a été un des premiers au monde à mettre
au point des transistors moléculaires
Jean-Marie
Lehn, le premier à avoir fabriqué des fils moléculaires
transmettant de l'information à distance, éventuellement
à travers une membrane ou à l'intérieur d'une
cellule artificielle, et bien d'autres
Mais, dans la capacité
à transformer ces innovations en valeurs ajoutées
industrielles, on est moins bon, parce que l'on a pas la masse
critique, ni le foisonnement, ni l'information.
AI. : C'est ce que l'on
constate souvent en matière de recherche française.
Il y a des idées, mais les autres prennent les brevets.
Nous entendons cela depuis 30 ans. Pensez-vous qu'il faudrait
sur ces question un message politique fort, un langage afficheur,
que l'on n'entend guère, l'équivalent de ce qui
a été fait par le Premier ministre dans le domaine
de l'Internet.
JDR. : Je dois rendre hommage, à cet
égard, au rôle de Jean-Noël Tronc, à
Matignon, qui a été essentiel, et que vous connaissez
bien.
AI. :
Tout à fait. Mais ne faudrait-il pas la même chose
en robotique, vie artificielle, etc. ?
JDR. : Je crois qu'en France, je l'avais déjà
dit à propos de l'Internet, la France ne prend pas nécessairement
du retard, mais du recul. On veut situer ces nouveaux développements
dans un contexte humaniste, politique, philosophique. On l'a fait
pour Internet et beaucoup de technologies voisines, le haut débit,
le téléphone portable. C'est une bonne chose. Mais
entre recul et retard, la marge est étroite. Si le recul
conduit à un retard par manque de création de valeur
ajoutée, on risque de se faire dépasser par la concurrence,
et là il faut faire quelque chose au niveau gouvernemental.
Mais alors on risque de voir quelques fonctionnaires,
entourés de quelques experts qui n'ont pas la science infuse,
négliger de nombreux aspects des domaines visés,
notamment en ce qui concerne les enjeux pluridisciplinaires. Tout
l'art du gouvernement doit alors consister à catalyser
l'intelligence collective pour permettre aux PMI de favoriser
l'innovation créative chez elles, travailler ensemble pour
faire émerger des projets qui feront la valeur ajoutée
de demain.
AI. : Oui, mais ne faut-il
pas néanmoins que les chefs de gouvernement parlent de
ces questions aux citoyens ? Nous dirions la même chose
en pensant aux professions de foi des candidats à la présidence.
JDR. : Je pense qu'un homme politique ne peut
pas aborder de questions scientifiques et techniques qui sont
parfois trop impliquantes sur un plan philosophique, moral, éthique,
juridique, voire politique et certainement industriel. Un politique
est obligé de rester dans une gamme de concepts porteurs,
mais ni trop précis, ni trop diversifiés. En revanche,
il peut faire valoir ce que nous disions. Je verrais bien le discours
suivant: " Après l'extraordinaire
explosion de la biologie des années 80-90, après
celle de l'Internet, les grandes disciplines du futur vont s'organiser
autour de trois préfixes : bio, info et éco : bio-technologies,
info-technologies et éco-technologies. Il faudra favoriser
au maximum les mariages de ces trois disciplines entre elles,
pour améliorer la qualité de l'environnement, produire
de nouveaux médicaments et de nouvelles prothèses,
créer des interfaces hommes- machines capables de démultiplier
l'efficacité des réseaux et du multi-média,
notamment dans les secteurs des terminaux portables ".
Ceci est un discours que l'on peut tenir et qui, décodé
par toute une série de professionnels, entraînera
une motivation générale.
AI. : Ce n'est pas encore
dit, que nous sachions.
JDR. : Non, mais une exposition comme celle
que nous faisons, l'Homme transformé, porte sur ces thèmes.
Elle montre que l'homme n'est pas seulement implanté (de
prothèses, par exemple) mais aussi "explanté", dès
qu'il se connecte à un terminal d'ordinateur ou de téléphone
portable, ou de vêtement communiquant. Dans ce cas, nous
sommes un neurone d'un cerveau planétaire en cours de constitution.
Ce serait là quelque chose d'assez excitant d'entendre
un homme politique avoir le culot de sauter ce pas, dire que dans
l'ordre de la complexité, il n'y a pas que les villes,
les organismes internationaux ou les multinationales, mais aussi
un embryon de système planétaire, dont on ne sait
rien mais qui va nous aider à comprendre ce que nous sommes,
par le fait que nous allons nous intégrer à quelque
chose qui nous dépasse.
AI. : Puisque
nous sommes à la Cité des Sciences, parlons-en un
peu de vous. Comment voyez vous les retombées de cette
belle exposition, à l'heure qu'il est ?
JDR. : Les statistiques sont là. En
général, une personne sur cinq vient à la
Cité pour voir une exposition temporaire, ce qui est pour
nous un très bon chiffre, d'autant plus que ces expositions
durent de 3 à 6 mois et accueillent de 300 à 600.000
personnes. Concernant l'Homme transformé, deux personnes
sur trois viennent à la Cité des Sciences pour la
voir. Nous avons battu nos records de fréquentation lors
des fêtes de fin d'année. Les journalistes s'y intéressent
énormément car ils constatent que la Cité
des Sciences est venue dans un secteur qui n'est plus la transgénie,
le clonage, les cellules souches, mais dans des domaines nouveaux
qui seront nécessairement l'objet de nombreuses communications
et débats dans les années à venir. L'interface
homme-machine, la machinisation du biologique et la biologisation
des machines deviennent désormais des sujets fondamentaux,
scientifiques, industriels et éthiques. Les journalistes,
médiateurs d'opinion, sont valorisés par ce que
nous faisons, et qui leur permet de faire comprendre des sujets
complexes à un très grand public.
Quelques critiques cependant. L'exposition est anxiogène...
AI.
: Ce n'est pas une critique
JDR. : Il est vrai que l'exposition est volontairement
un peu anxiogène, car le sujet est grave. On ne peut pas
faire n'importe quoi avec les implantations et la communication
du corps vers l'extérieur, car celle-ci peut se faire théoriquement
dans l'autre sens, de l'extérieur vers le corps. Ceci conduirait
à influencer les gens de l'extérieur, en les plaçant
dans un champ magnétique, par exemple, en perturbant leurs
sécrétions hormonales. Cet aspect anxiogène
est accepté ou rejeté, selon les visiteurs. Mais
nous avons aussi voulu montrer que la peur de la transformation
de l'homme par l'homme à toujours existé, d'Icare
ou Prométhée au Golem.
L'aspect immersif de l'exposition est énormément
apprécié par le visiteur. On s'y plonge entièrement,
on partage une émotion. Nous sommes convaincus que le quotient
intellectuel marche de pair avec le quotient émotionnel,
que l'on retient parce que l'on a été ému
et que l'on a envie de dire aux autres "va voir, tu vas ressentir
une expérience que je n'ai jamais connue en visitant une
exposition presse-boutons ". Plutôt qu'une exposition interactive
et explicative, qui était la tradition de la maison, nous
avons innové en faisant une exposition implicative et immersive.
Le visiteur doit sortir transformé par les questions qu'il
se pose à lui-même, plutôt qu'avoir seulement
compris comment fonctionne une bio-puce. L'immersion est préférable
elle-aussi à l'interactivité. Celle-ci devient vite
un jeu au premier degré. On est interactif pour voir si
la machine répond, sans plus. L'immersion, dans le sas
d'entrée, au contraire, incite les gens à aller
explorer les alvéoles avec un esprit déjà
préparé.
AI. : Souhaitez-vous
faire une observation complémentaire à l'intention
de nos lecteurs ?
JDR. : Oui, en effet. Je suis personnellement
favorable, depuis longtemps, à la simulation des systèmes
complexes. Je pense que la puissance des ordinateurs, le parallélisme
du traitement des informations, autorisent aujourd'hui un degré
de simulation de la complexité des phénomènes
jamais obtenu jusqu'à présent. Pour vous donner
un exemple, j'ai été un premier au MIT, avec le
Professeur Forrester (qui a inventé la mémoire à
tore de ferrite des ordinateurs et qui a développé
le programme Dynamo simulant la complexité des entreprises),
a avoir adapté Dynamo à la biologie avec mes étudiants.
Nous avons simulé la fermentation lactique, etc.. Dynamo
se vend maintenant en package, il est devenu le logiciel I-Think,
programme de simulation de la complexité avec des modèles
simples. Je pense que, déjà, on voit les effets
de la simulation sur l'environnement, en médecine, dans
le domaine boursier, pour la recherche de médicament.
Ce domaine du médicament est particulièrement
significatif. Plusieurs activités y sont complètement
liées : la génomique (définir les gènes
capables d'être actifs), la bio-informatique et la protéomique
(fabriquer sur ordinateur puis en laboratoire les protéines
correspondant aux caractéristiques portées par ces
gènes), le "rational drug design" (utiliser l'ordinateur
pour définir des activateurs ou inhibiteurs de ces protéines
et aborder des médicaments nouveaux), et enfin la simulation
pour tester les effets in vitro et in vivo de ces drogues sur
le corps.
AI. : Ce que vous nous
dites là de la simulation nous intéresse particulièrement,
car nous retrouvons avec cette ambition les travaux de physiologie
intégrative auxquels s'intéressent les professeurs
Chauvet et Escande, évoqués dans des numéros
précédents de notre revue(2).
JDR. : La simulation du vivant va se développer
de plus en plus. Je dis même que l'on va développer
la simulation cellulaire, pour faire la relation entre le in vitro,
in vivo et le in silico.
AI. : Nous
pensons aussi qu'il faut étendre cela à la simulation
sociale. Notre revue s'intéresse aussi aux sciences sociales
et politiques, où de telles méthodes devraient trouver
un plus large usage, croyons-nous
JDR. : Je le pense comme vous, mais attention.
Il ne faut pas non plus quantifier toutes les relations humaines,
imaginer que la société humaine est une termitière
et qu'en simulant les réactions des individus, on va arriver
à une prédiction parfaite. C'est là un terrain
très glissant. Je dirais : oui à la simulation,
comme complément à l'aide à la décision.
Je crois comme vous que l'informatique a de beaux jours devant
elle et que l'intelligence artificielle, au sens de la vie artificielle
très complexe, va permettre de développer des modèles
adaptés à la biologie, à l'écologie,
au management des entreprises, à la société.
Ceci aidera les décideurs à prendre des décisions
plus éclairées.
(1)
Lire notamment notre article (mars 2000) : "Un chercheur
nommé Rodney Brooks" http://www.automatesintelligents.com/labo/2000/mar/brooks.html

(2)
Cf notre interview du 18/11/2001 http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2002/25/escande_chauvet.htm