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Mai 2002
propos
recueillis par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin, le 12/05/2002
Discussion
avec
Johnjoe McFadden
L'évolution quantique
Johnjoe Mac Fadden est professeur
de génétique moléculaire à l'Université
du Surrey, http://www.surrey.ac.uk/qe/,
auteur de l'ouvrage "Quantum of Evolution, The new science of
life" que nous avons présenté dans l'éditorial
de notre numéro d'avril.
Nous avons souhaité approfondir avec lui ses principales
propositions, afin de donner envie à nos lecteurs d'étudier
son livre et de poursuivre le cas échant ses hypothèses
dans les nombreuses directions qui semblent aujourd'hui ouvertes.
Les questions posées suivent dans l'ensemble le plan
du livre, pour en faciliter la lecture.
On lira aussi l'article
de l'auteur relatif aux phénomènes de champs
électromagnétiques dans le cerveau que nous avons
publié le mois dernier.
Contact
: Johnjoe
Mac Fadden. PhD
School of Biological Sciences - University of Surrey - Guildford,
- Surrey, GU2 7XH, UK
email: j.mcfadden@surrey.ac.uk
Automates Intelligents
(AI) : Docteur McFadden, votre livre "Quantum Evolution" traite
de deux questions aussi difficiles l'une que l'autre, les origines
de la vie et celles de la conscience volontaire, que vous reliez
par le recours permanent à la Mécanique Quantique. Dans
cette interview, nous vous proposons de nous en tenir à la
première question, que nous pourrions appeler "théorie
quantique de la vie". Nous reporterons à plus tard l'autre
question concernant la "théorie quantique de la conscience"(question abordée dans l'article "Le
libre-arbitre expliqué?").
Si vous acceptez cette importante amputation à votre ouvrage,
qui prend toute sa valeur lorsqu'on l'étudie dans sa totalité,
voulez-vous pour commencer nous dire quelle définition de
la vie vous pouvez nous donner ? JohnJoe McFadden (JMF) : Je peux rappeler les définitions
possibles de la vie, dont la plus ancienne remonte à l'Antiquité
grecque: générer le mouvement en réponse à
une impulsion ou volonté interne - ce qui, aux origines,
a pu faire considérer comme vivante la pierre d'aimant. Aujourd'hui,
plutôt que de mouvements, on parle d'actions: procréation,
croissance, régénération, déplacement Toutes
ces actions semblent dépendre de l'exercice d'une volonté.
Or la volonté, surtout quand elle est nommée libre-arbitre,
paraît incompatible avec le déterminisme.
Dans le déterminisme, l'individu ne dispose pas de choix
: les actions qu'il exécute ne dépendent pas de sa
volonté mais de la configuration précise des milliards
de particules composant son corps au moment de l'action.
Je montre dans mon livre que les actions, au niveau moléculaire,
impliquent le mouvement de particules élémentaires.
Des actions différentes supposent des mouvements différents.
Quand un oiseau décide de s'envoler, des milliards de particules
à l'intérieur de son corps doivent s'engager dans
des mouvements bien définis. Une telle décision d'envol
ne semble pas relever d'un déterminisme classique. C'est
la raison pour laquelle les systèmes biologiques semblent
si imprédictibles. Cette imprédictabilité s'étend
aux conséquences sur le monde physique que peuvent avoir
les prolongements matériels des systèmes vivants,
par exemple un bâton de dynamite dans la main d'un homme.
Ceci étant, je n'évoque pas de forces mystérieuses
derrière le vivant, ou un quelconque vitalisme, mais seulement
les lois connues de la physique et de la chimie. En revanche, j'estime
que les dynamiques biologiques -mobilité, métabolisme,
respiration, photosynthèse, réplication et évolution-
sont gouvernées non par la physique classique, mais par les
lois non déterministes de la mécanique quantique (MQ).
A son niveau le plus fondamental, la vie est un phénomène
quantique. Ceci permet de comprendre les origines de la vie, sa
nature, son évolution et, finalement, la conscience.
AI : Quels sont les ingrédients
indispensables à la vie ? JMF : On trouve divers minéraux abondants sur Terre
et ailleurs : carbone, azote, oxygène, hydrogène et
quelques autres, sous quelques formes qu'ils se trouvent. On a constaté
que les bactéries, notamment, utilisent l'air, les roches,
la végétation. La vie nécessite aussi de l'énergie
qu'elle capte à partir de la lumière ou d'un grand
nombre de produits chimiques énergétiques. Mais l'eau
constitue ici le facteur indispensable. Peu d'organismes peuvent
rester actifs au-delà de 100° C ou dans les températures
de congélation, où l'eau leur devient inutilisable.
Les endroits les plus désertiques, sur terre, sont les plus
secs. Pour lutter dans nos maisons contre la moisissure, nous essayons
d'y supprimer l'humidité. Nous verrons plus tard pourquoi
l'eau est si indispensable à la vie.
Cela dit, dès que l'eau est disponible, les environnements
chimiquement ou thermiquement les plus divers peuvent abriter de
nombreuses formes de vie, notamment bactériennes. Il n'existe
pas de processus chimique unique en uvre dans l'ensemble des
cellules vivantes. Leur diversité est au contraire surprenante.
Pourquoi une telle diversité, intéressant des processus
d'organisation hautement complexes, aboutissent-ils à un
résultat toujours identique, c'est-à-dire la vie ?
Cela me semble montrer que la vie n'est pas seulement réductible
à des processus chimiques.
AI : Que pensez-vous des possibilités
de vie extra-terrestres ? JMF : Il y a peu de candidats dans les planètes du
système solaire, faute d'eau utilisable. Cependant Europe,
un satellite de Jupiter qui a la taille de notre lune et affiche
une température de surface de -145°C, pourrait receler
de la vie au sein d'une couverture de glace de plus de 150 km d'épaisseur
qui ressemble à notre banquise, et qui comporte peut-être
de l'eau liquide. Celle-ci pourrait provenir d'une fusion provoquée
par des sources géothermiques. Europe doit disposer également
de composés carbonés analogues à ceux détectés
dans les autres satellites de Jupiter, Callisto et Ganymède.
Les scientifiques envisagent dans le milieu de ce siècle
la plongée sous la banquise d'Europe, à l'aide d'un
engin robotisé qui devrait être testé prochainement
dans le lac Vostok, sur la Terre.
Au-delà du système solaire, il n'y a pas de raisons
de supposer que des conditions proches de celles existant sur Terre
ne puissent se trouver en grand nombre. Mais il ne s'agit encore
que de présomptions. De plus, les distances sont telles qu'il
paraît aujourd'hui impossible de les vérifier sur place.
AI : Venons-en à la duplication,
qui est le caractère le plus fondamental de la vie sur Terre
En quoi celle-ci peut-elle relever de la MQ, comme vous le disiez
précédemment ? JMF : Depuis Darwin, on sait que la duplication ne peut expliquer
l'explosion de la vie à elle-seule. Il faut que s'y ajoute
un mécanisme de mutation/sélection. D'où viennent
les mutations ? La plupart apparaissent durant la réplication
de l'ADN. L'enzyme qui a la charge de constituer de nouveaux brins
d'ADN - en d'autres termes l'ADN polymérase - a pour activité
principale de lier les acides nucléiques nécessaires
à la fabrication de ces brins. Cependant l'enzyme ne travaille
pas si elle n'a pas un cadre (template) sur lequel bâtir le
nouveau brin. Les brins de l'ancien ADN sont dénoués
afin de permettre à l'ADN polymérase de se glisser
le long de chacun d'eux pour fabriquer le nouveau brin. Mais de
temps en temps, l'enzyme fait une erreur et insère une base
non conforme au modèle (1 toutes les 10.000 bases environ).
Diverses causes expliquent ces erreurs, par exemple des radiations.
Mais l'une d'elle est inévitable, et découle de la
nature quantique intrinsèque du code génétique.
Dans son livre "What is Life" publié en 1944, Erwin Schrödinger
avait proposé l'idée que les gènes étaient
des cristaux apériodiques et que les fluctuations quantiques
pouvaient être source de mutations. Mais, à l'époque,
on pensait que les gènes étaient des protéines
car on ignorait la vraie nature du code génétique.
Sa suggestion ne fut pas reprise. Cependant le généticien
suédois Per-Olov Löwdin de l'université d' Uppsala
remis l'attention sur la nature quantique du code génétique
en affirmant qu'il pouvait être considéré comme
une suite linéaire de protons. Je montre dans mon livre que
les propriétés codantes de l'ADN sont dues aux liens
hydrogène entre les protons et les électrons dans
les bases de l'ADN. La position de ces particules détermine
quels liens hydrogène peuvent se former et de ce fait quels
appariements de bases sous-tendent le code génétique.
Or les protons et les électrons sont des particules élémentaires
quantiques et leur position relève de la MQ. Le code génétique
devient un code quantique.
Comme vous le savez, le principe d'incertitude de Heisenberg interdit
de connaître à la fois la position et la vitesse d'une
particule quantique. Cette incertitude explique le phénomène
appelé effet tunnel qui, selon la MQ permet à une
particule liée à une autre par une barrière
de potentiel de franchir cette barrière comme dans un tunnel,
avec une probabilité non nulle, et même si elle n'a
pas l'énergie suffisante. En fait, les particules quantiques
ne circulent pas n'importe où. En revanche, en application
du principe d'incertitude, on peut les retrouver à des endroits
où normalement on ne les attend pas.
Les protons codants de l'ADN peuvent et doivent circuler par effet
tunnel dans la molécule d'ADN. Ceci conduit à des
structures tautomères (ndlr : qui existent sous plusieurs
formes en équilibre) pour les bases de l'ADN, avec des
protons codants circulant par effet tunnel d'un atome à l'autre.
Des formes tautomères de bases d'ADN peuvent s'apparier
avec des bases incorrectes : A avec G et T avec C plutôt que
A avec T et C avec G. Watson et Crick ont proposé que si
durant la réplication de l'ADN la base de départ ou
la base d'arrivée sont sous des formes tautomères,
alors la mauvaise base peut être insérée dans
le nouveau brin, causant une mutation. Ce processus serait responsable
de 0.01% des mutations, soit une éventualité relativement
commune. Ceci dit, il existe des enzymes qui éliminent de
telles erreurs. Celles qui cependant échappent à ce
contrôle de qualité sont d'origine naturelle, et trouvent
leur source dans la MQ.
Vous voyez que ces hypothèses conduisent à relier
les deux grandes découvertes du 20e siècle, celle
du code génétique et celle de la MQ.
AI : Revenons, voulez-vous, aux origines
de la vie. En quoi la MQ est-elle concernée ? JMF : Comme vous le savez, on a trouvé des traces
de composés carbonés organiques dus à la vie
dans des roches vieilles de 3,8 milliards d'années. Ceci
crée une contrainte de temps importante relativement aux
délais possibles de l'évolution initiale, puisque
la vie serait apparue très vite après la fin des bombardements
météoritiques (en éliminant d'autres scénarios
comme la panspermie).
La question cruciale est bien de savoir d'où et comment
est apparue la proto-cellule. Le scénario standard envisage
une émergence spontanée à partir de la "soupe
prébiotique". Mais une telle émergence peut-elle intéresser
une cellule complète, avec ses enzymes, ribosomes, ARN et
ADN elle-même dotée d'au moins 500 gènes ? Un
organisme de 500 gènes, chacun constitué de plus de
1000 bases d'ADN ne peut être apparu uniquement par hasard.
Pour Hoyle et Wickramasinghe, le phénomène est aussi
improbable que le serait une tornade traversant une décharge
de ferraille et en faisant émerger un Airbus.
La proto-cellule doit donc avoir évolué, comme toutes
les structures complexes l'ont fait ultérieurement (l'il
par exemple) à partir de solutions plus simples soumises
à la sélection naturelle. Mais là se présente
un gros problème. L'évolution darwinienne repose sur
le gradualisme. Chaque petit pas franchi doit être viable
et apporter un avantage à son porteur. Or si cela était
le cas, pourquoi ne voit-on pas aujourd'hui de tels précurseurs
encore en activité (comme on voit encore des organismes portant
les précurseurs de l'il cité précédemment)
? Aujourd'hui, les microbes ont besoin de plusieurs centaines de
gènes pour survivre et se reproduire.
Peut-on faire appel aux théories de la complexité
pour expliquer l'émergence de l'ordre à partir du
désordre, comme le font des théoriciens s'intéressant
aux origines de la vie ? L'ordre spontané des systèmes
complexes (tels les systèmes météorologiques)
ressemble à celui de la vie. Dans les deux cas, il s'agit
de systèmes dynamiques plutôt que statiques, constamment
renouvelés par les éléments y entrant et en
sortant.
Stuart Kauffman (Santa Fe Institute)(1)
est l'un des défenseurs de cette théorie de
la complexité servant à expliquer l'apparition de
la vie. Dans une soupe contenant différentes sortes de molécules,
il n'est pas improbable que l'une d'elle, A, catalyse la formation
d'une autre, B, puis d'une troisième C, et ainsi de suite.
De même, dans une telle série, il n'est pas improbable
qu'à un certain moment la molécule F catalyse la formation
de A, ce qui conduirait le cycle à boucler sur lui-même.
Le système auto-catalytique ainsi formé se perpétuerait
sans changements dans la soupe prébiotique comme une espèce
d'anticyclone de réactions chimiques interagissantes. De
nouveaux composés chimiques pourraient envahir le premier
et provoquer des mutations, des ARN puis des membranes apparaîtraient,
la première cellule serait née.
La capacité des systèmes complexes à générer
un ordre spontané par auto-organisation est impressionnante
(comme le montre la réaction chimique dite Belousov-Zhabotinski).
L'auto-organisation peut expliquer de nombreux aspects de la biologie,
notamment en écologie et embryologie. On en a donné
de nombreuses simulations sur ordinateur. Mais peut-elle expliquer
l'apparition de la vie? Aucun mélange chimique complexe n'a
pu à ce jour générer un système auto-catalytique.
Dans la vie réelle, on peut penser que tout système
émergent de cette sorte serait immédiatement absorbé
par de multiples réactions chimiques avec les composants
de la soupe, et disparaîtrait.
Je fais une autre objection plus sérieuse. Les systèmes
organisés (tel l'anticyclone) émergeant de composant
physiques ne sont organisés qu'au niveau macroscopique. Au
niveau moléculaire, on ne trouve que des interactions au
hasard. Or les cellules vivantes sont organisées jusqu'au
niveau de leurs particules élémentaires. Les structures
cellulaires macroscopiques ne résultent pas d'un chaos particulaire
au hasard, mais du mouvement ordonné des particules individuelles.
La vie est un phénomène de petits nombres et ne peut
être décrite par la théorie de la complexité
s'appliquant aux grands nombres. L'ordre de la vie relève
d'un tout autre mécanisme.
AI : Comment pourriez-vous décrire
ce mécanisme ? JMF : Il faut insister sur le rôle déterminant
des enzymes dans la constitution et le maintien des tissus vitaux.
Prenez l'exemple de l'enzyme amylase qui nous aide, lors de la mastication,
à décomposer l'amidon du pain pour en tirer du glucose
assimilable. Elle accélère (ou catalyse) une réaction
qui, sans elle, serait trop longue pour être efficace. Pour
ce faire, elle dirige les déplacements d'électrons
et de protons concernés par la réaction dans des chemins
spécifiques.
Notre corps fabrique des milliers d'enzymes distinctes qui interviennent
spécifiquement pour accélérer les millions
de réactions chimiques quotidiennes permettant son fonctionnement.
Prenons l'exemple de la décomposition de l'acide lactique
qui encombre les muscles lors d'un exercice vigoureux. Cet acide
est le résultat d'une insuffisante combustion du glucose
due à un manque temporaire d'oxygène. La décomposition
du glucose, allant jusqu'à la production d'acide lactique,
résulte d'une chaîne de réactions dont chacune
est accélérée par sa propre enzyme. La dernière
enzyme de la chaîne est la LDH (déshydrogénase
lactique) qui accélère la réaction de production
d'acide lactique plus d'un milliard de fois. L'action de la LDH
se traduit par le transfert d'une paire d'électrons d'une
molécule appelée NADH vers le pyruvate afin de le
convertir en acide lactique. NADH joue le rôle d'un transporteur
d'électrons négativement chargés au sein de
la cellule. Ceci fait, NADH devient positif (NAD+).
La technique de la cristallographie aux rayons X montre que l'enzyme
agit comme un piège. Au sein de la molécule constituant
l'enzyme, il existe des sites actifs dont l'un ancre l'acide lactique
et l'autre le NADH. Je n'entre pas dans les détails que vous
verrez décrits dans mon livre. Disons que les liens chimiques
faibles sont attaqués et que de nouveaux liens covalents
sont mis en place, provoquant l'apparition d'un nouveau corps à
partir de ceux composant le substrat. L'important est que la molécule
d'enzyme se reconstitue immédiatement après service
fait, en prélevant un proton dans l'eau du substrat. Une
simple molécule d'enzyme peut donc convertir des millions
de molécules de substrat. C'est ce qui la rend si efficace
comme catalyseur biologique.
Comme vous voyez, l'enzyme dirige les mouvements des électrons
et des protons à l'intérieur de son site actif. Elle
réalise des actions dirigées ou orientées.
Poursuivons un peu l'analyse. L'adénosine triphosphate
(ATP) nécessaire aux mouvements musculaires résulte
de l'oxydation complète du glucose en présence d'eau.
Cette oxydation se produit lors de la respiration. Celle-ci s'exécute
au sein d'organelles des cellules, notamment les mitochondries.
Celles-ci sont comme de petites cellules en réduction, comportant
leurs propres membranes, ribosomes et même ADN. On suppose
que, comme les chloroplastes des plantes, ce sont les descendantes
de bactéries symbiotiques. Je décris dans mon livre
la chaîne de réactions accélérées
par des enzymes spécifiques de l'oxydation qui fonctionnent
comme des pompes à protons générant un courant
de batterie qui finalement accélère la synthèse
de l'ATP par l'intermédiaire de l'enzyme ATPsynthase, laquelle
fonctionne comme un moteur moléculaire. Elle tourne de 120°
à chaque fois en synthétisant à chaque tour
une molécule d'ATP, d'une façon d'ailleurs qui n'a
pas encore été clairement identifiée.
Quoi qu'il en soit, ce que nous savons du mécanisme de
la respiration nous montre que c'est l'un des phénomènes
les plus remarquables de l'univers connu. Les nano-pompes électriques
et les turbo-moteurs à protons qui font fonctionner chaque
cellule vivante de notre corps dépassent en ingéniosité
les fabrications dont nous nous flattons : l'avion à réaction,
le tunnel sous la Manche et l'ordinateur.
AI : Les machines vivantes violent-elles
la seconde loi de la thermodynamique ? JMF : Autant que l'on sache, cette loi n'est jamais violée.
Chaque réaction chimique produit de l'entropie, c'est-à-dire
qu'elle accroît le désordre. Or la vie semble produire
de l'ordre. L'entropie déjà faible d'une cellule vivante
diminue considérablement lorsque celle-ci donne naissance
à un organisme complexe.
Elle ne viole pas pour autant la seconde loi. Les réactions
chimiques résultant de notre consommation d'énergie
(la nourriture) produisent des déchets qui accroissent l'entropie
du monde en compensant la production de néguentropie par
notre corps. Nous sommes donc dans des structures dissipatives au
sens de Prigogine. Mais l'ordre du vivant relève-t-il de
la même sorte de dynamique que celle animant les milliards
de particules des systèmes complexes physiques, comme les
anticyclones ou les machines à vapeur ? Certains scientifiques
le croient. Pour ma part, j'estime que la vie n'est pas un mouvement
au hasard.
Nous venons de voir que les enzymes ou les mitochondries dirigent
le mouvement d'électrons, protons ou ions individuels dans
des directions déterminées. Le changement de statut
d'une seule particule dans l'ADN provoque une mutation. La thermodynamique
est la science des grands nombres. Elle traite des propriétés
statistiques de la matière et ne propose que des ordres probabilistes.
Au niveau des particules fondamentales des systèmes physiques,
tout est chaos. Au contraire, la vie relève des petits nombres
et propose un ordre qui s'étend vers le bas jusqu'au niveau
des particules élémentaires.
AI : Vous nous invitez, pour comprendre
la vie, à nous remémorer nos classes de physique,
lorsque le professeur nous enseignait les grands principes de la
mécanique quantique (QM)... JMF : Exactement. Souvenez-vous de l'expérience fondatrice
des fentes de Young, qui fait apparaître des franges d'interférences
sur l'écran suite à l'émission au travers de
ces fentes d'un flux de photons ou d'électrons. Les interférences
ne sont pas possibles dans le cas de particules classiques. L'expérience
a servi à montrer que l'électron, comme toutes les
particules élémentaires, est à la fois une
onde et une particule. Or vous savez que dans l'interprétation
classique, on ne peut mesurer à la fois la position et l'impulsion
d'une particule quantique.
Richard Feynman, prix Nobel de physique et père de l'électrodynamique
quantique, a dit que l'expérience des fentes de Young révélait
le cur de la MQ : "Elle contient son seul mystère.
Si vous comprenez ce qui s'y passe, vous avez tout compris de la
MQ". Elle révèle en effet la dualité onde-particule
caractérisant à la fois, au niveau quantique, la matière
et l'énergie.
AI
: La MQ fait intervenir la mesure, c'est-à-dire l'observateur,
quand il s'agit de décrire la réalité... JMF : Je vais vous demander de faire un petit effort, pour
me permettre d'essayer de répondre à cette observation.
Introduisons donc, à ce stade, l'effet dit Zénon.
Vous connaissez l'apologue d'Achille et de la tortue, proposé
par le philosophe Eléate Zénon. Achille ne pouvait
atteindre la tortue car celle-ci avait toujours un temps d'avance
dans une série infiniment décroissante de distances.
Il a fallu deux millénaires pour permettre aux mathématiciens
de montrer que la somme d'une série infinie peut donner un
nombre fini(2). On retrouve
le paradoxe dans l'effet Zénon et dans l'effet Zénon
inverse appliqués à la MQ, ce dernier décrivant
comment un système quantique peut être manipulé
par la mesure.
On peut se représenter l'effet Zénon inverse par
une expérience simple mettant en uvre trois lentilles
polarisantes, prises dans de simples lunettes Polaroïd. Si
deux de ces lentilles sont placées perpendiculairement l'une
à l'autre (axe midi et axe 3 heures), aucun photon ne peut
être transmis. Cependant, en insérant entre ces deux
lentilles la troisième avec un angle faible (par exemple
sur l'axe 1 heure) la probabilité de transmission des photons
passe de 0% à environ 6%. Ceci parce que quelques photons
passeront à travers la lentille à 1 heure, et en ressortiront
polarisés à 1 heure. Un certain nombre d'entre eux
pourront alors passer à travers la lentille à 3 heures,
ce que les photons issus directement de la lentille à midi
ne pouvaient faire.
Ainsi une mesure quantique oblique (légèrement déviée
par rapport à l'état initial) est capable de faire
tourner l'angle de polarisation des photons. Le processus peut être
continué avec un nombre plus grand de lentilles. Une série
de quinze lentilles orientées chacune à 1 minute de
plus que la précédente (de midi jusqu'à 3 heures)
donnera une probabilité de déviation du flux de photons
de plus de 90%. Une infinité de lentilles donnerait une probabilité
de déviation du flux de 100%.
Ceci est un exemple de l'effet Zénon inverse selon lequel
une série dense de mesures d'un système quantique
le long d'un parcours déterminé obligera la dynamique
du système à évoluer le long de ce chemin.
Cette règle s'applique à tous les systèmes
quantiques.
Un point important à noter est que, bien que chaque mesure
génère un signal classique, la particule mesurée
doit continuer à exister au niveau quantique sous l'état
superposé. C'est seulement à cette condition qu'elle
pourra faire l'objet d'une nouvelle mesure quantique. L'effet Zénon
inverse s'arrêtera lorsque le système quantique sera
en totalité amplifié au niveau classique.
AI
: Oui, mais pourquoi nous parler de l'effet Zénon inverse
? JMF : L'effet Zénon quantique a été
décrit pour la première fois par Misra et Sudarshan(3)
de l'Université du Texas en1977. Ces deux scientifiques montraient
comment une série dense de mesures pouvait geler la dynamique
d'un système quantique. Tous les mouvements spontanés
d'un atome en direction d'un chemin quelconque sont capturés
par ces mesures et ramenés à la position initiale.
Il s'agit d'une expérience plus facile à réaliser
(à partir d'un point initial) que celle consistant à
faire parcourir un chemin donné à une particule par
une série dense de mesures. L'écrivain scientifique
John Gribbin a pu dire qu'une bouilloire quantique soumise à
une observation continue ne pourra jamais s'échauffer.
En fait les deux effets sont la double manifestation d'un même
phénomène, l'aptitude de la mesure quantique à
interagir et à modeler la dynamique d'un système quantique.
La mesure quantique extrait de la superposition quantique de tous
les états possibles une seule réalité observable
dans notre monde physique.
AI
: Mais, dans une cellule vivante, où se trouvent les observateurs,
ceux qui procèdent aux mesures quantiques que vous évoquez
? JMF : Vous savez que la position, l'impulsion, la polarisation
et tous les autres états d'une particule quantique sont décrits
par la fameuse fonction d'onde. Tant qu'aucune mesure n'intervient,
la particule quantique occupe tous ces états indistinctement.
Pour définir un état il faut la référence
à un environnement défini par des concepts classiques
qu'apporte la mesure. Celle-ci permet au système quantique
d'être localisé dans un environnement externe et autorise
l'utilisation de concepts classiques tels que la position ou l'impulsion.
Sans la mesure, la particule existe dans un espace infini vide comme
la superposition de tous ses états possibles au sein de cet
espace. Pour qu'elle en sorte, il faut un échange de matière
ou d'énergie entre elle et l'instrument de mesure, quel que
soit celui-ci. Si cependant notre instrument de mesure était
réduit à un seul électron, la mesure ne serait
plus possible, car les deux particules s'entrelaceraient en un ensemble
inséparable (comme l'a montré la discussion du paradoxe
Einstein-Podolsky-Rosen en 1935).
Où passe donc la frontière entre l'inséparabilité
quantique et les états séparés du monde classique
? L'expérience des fentes de Young, déjà citée,
peut nous éclairer. Elle ne marche bien qu'avec l'utilisation
d'un pinceau de lumière monochromatique, tel un faisceau
laser. Il s'agit alors de lumière cohérente, tous
les photons étant en phase. Si nous faisons perdre leur cohérence
aux particules, par exemple en injectant un flux d'électrons
dans le faisceau, les franges d'interférence disparaissent.
Les états de superposition quantique se perdent. La mesure
que l'on effectue en injectant des particules sur l'objet quantique
à observer agit de même. Autrement dit, la décohérence,
avec résolution de la fonction d'onde, est le résultat
de la mesure. Il n'est même pas nécessaire d'évoquer
la fonction d'onde. La décohérence suffit pour faire
disparaître les franges d'interférence. A sa suite,
les électrons vivent dorénavant exclusivement dans
le monde classique. A toutes fins utiles, ils ont perdu leurs caractères
quantiques. Tout se passe comme si une mesure quantique avait eu
lieu mais sans l'intervention d'un observateur extérieur.
L'environnement (les photons) ont effectivement mesuré le
système quantique.
Wojciech Zurek(4) du California
Institute of Technology a montré comment la décohérence
est responsable du fait que le monde nous apparaît comme classique,
bien que constitué de particules quantiques. Tout système
physique est bombardé en permanence de flux de particules,
qui provoquent la décohérence des systèmes
quantiques le composant. Les franges d'interférence disparaissent
et le monde n'est plus pour nous que classique. L'environnement
mesure le système quantique en permanence et, si l'on peut
dire, le déquantifie pour nous. Or, dans les modèles
de décohérence, l'environnement n'est pas seulement
l'environnement externe du système, mais son environnement
interne, son degré de liberté. Les atomes d'un corps
quelconque (au moins au dessus du zéro absolu (-273,15°
C)) vibrent dans le désordre. Il se produit une décohérence
produisant l'effet d'une mesure quantique. Si nous pouvions observer
une particule isolée de ce corps, nous retrouverions l'état
de superposition quantique. Mais ce n'est plus le cas pour le corps
tout entier. L'état quantique n'a pas disparu pour autant
mais il est devenu inobservable.
La clef de la décohérence se trouve donc dans l'interaction
du système quantique avec un environnement complexe. C'est
de cette façon qu'a été résolu le paradoxe
du chat de Schrödinger. Celui-ci, constitué de milliards
d'atomes, ne peut être dans un état superposé
(à la fois mort ou vivant). Partout, y compris dans les systèmes
physiques, la décohérence lessive, si l'on peut dire,
les effets quantiques.
La décohérence dans les systèmes composés
de particules multiples ne résout pas entièrement
la question du statut de la particule isolée. Que se passe-t-il
en ce cas ? Que devient en cas de mesure et donc de décohérence
l'état de la particule quantique (superposée) qui
n'a pas été mesuré ? Beaucoup de physiciens
considèrent que la MQ ne s'applique qu'aux grands nombres,
et ne produit que des résultats probabilistes. Cependant
les nanotechnologies nous conduisent de plus en plus à manipuler
des atomes individuellement. Les cellules font de même, depuis
des milliards d'années, nous l'avons vu, en utilisant les
enzymes pour activer les réactions chimiques.
Les interprétations ne manquent pas lorsqu'il s'agit de
donner une image intelligible du monde quantique. Je me bornerai
à citer l'hypothèse des univers multiples. Lorsqu'un
électron passe à travers les deux fentes de Young,
l'univers se sépare en deux. Ils cohabitent tant qu'aucune
mesure n'est faite. Mais si nous mesurons le passage de l'électron
à l'une des fentes, nous produisons une décohérence,
et les univers se séparent. L'électron en état
superposé se sépare aussi. L'un, celui qui est observé,
reste avec nous dans notre univers et l'autre disparaît dans
un autre univers. Cette hypothèse des univers multiples ou
multivers est difficile à admettre par le sens commun. Les
autres interprétations plus classiques (celle usuelle de
l'Ecole de Copenhague selon laquelle l'univers n'existe pas avant
l'intervention d'une mesure, ou celle postulant un retour en arrière
dans le temps) ne sont guère plus acceptables par le sens
commun. Bornons-nous à poser que notre incapacité
à comprendre le phénomène quantique, par ailleurs
totalement indiscutable, tient au fait que notre cerveau n'a pas
été construit pour cela par l'évolution.
AI.
: Dans votre livre, vous poussez jusqu'au bout ce modèle
des univers multiples en suggérant que, dans notre univers,
la vie n'est apparue qu'une fois et ne réapparaîtra
jamais, toutes les autres formes de combinaisons atomiques pouvant
produire des réplicateurs s'étant produites ou se
produisant dans d'autres univers qui ne nous serons jamais accessibles...
JMF : C'est une hypothèse à considérer
en effet, que l'on peut conjuguer avec le principe anthropique :
nous vivons dans le seul univers s'étant révélé
apte, parmi les milliards de milliards de possibilités existantes
dans le monde quantique, à permettre non seulement l'apparition
de la vie mais celle de l'homme tels que nous les connaissons dans
notre univers réel. Mais d'autres vies et d'autres hommes
existent peut-être dans des univers parallèles à
jamais séparés du nôtre.
AI
: En quoi ce rappel que vous venez de faire des principes de la
MQ va-t-il nous aider à comprendre la vie, notamment la question
de son origine, dont vous nous avez dit qu'elle n'était toujours
pas résolue ? JMF : Vous vous souvenez que nous avons montré, en
application de l'effet Zénon inverse, en utilisant une série
de lentilles Polaroïd, qu'une suite de mesures suffisamment
dense, avec une faible rotation de chacune des lentilles, définissait
un chemin permettant aux photons d'évoluer progressivement
d'un état à l'autre. De même, une série
de mesures quantiques suffisamment dense appliquées à
une particule sur un chemin constitué d'une suite de positions
peut déplacer cette particule le long de ce chemin. Ledit
chemin peut n'être que l'un des milliards de milliards de
chemins possibles, mais la mesure quantique peut forcer le système
à évoluer dans cette direction mesurée. Or
c'est bien ce que nous voulons lorsque nous voulons faire évoluer
un acide aminé isolé tel que l'arginine le long d'un
chemin unique à travers l'espace multidimensionnel des peptides
pour aboutir à la synthèse d'une protéine auto-réplicatrice.
Si on estime que cette protéine doit disposer d'une trentaine
d'aminoacides pour espérer pouvoir se répliquer, la
probabilité dans le monde classique pour que cette combinaison
se réalise est proche de zéro. Mais si des mesures
quantiques suffisamment nombreuses étaient effectuées
le long de cette route, la probabilité augmenterait, en application
de l'effet Zénon inverse.
AI
: Comment cela ? JMF : L'effet fonctionne lorsque les mesures quantiques sont
obliques les unes au regard des autres. Alors l'état quantique
peut être décomposé en jeux d'états orthogonaux
(perpendiculaires). La mesure peut forcer l'un de ces états
à devenir réel, et une dense série de mesures
peut forcer le système entier le long de ce chemin mesuré.
Si les mesures de position peuvent forcer les électrons à
se déplacer dans un espace vide, elles peuvent aussi forcer
les électrons ou les protons à se déplacer
dans l'espace d'atomes ou de molécules.
Considérée ainsi, la réaction chimique aboutissant
à la production du premier réplicateur devient une
séquence de mouvements d'électrons et de protons à
l'intérieur et entre molécules. Le déplacement
dans l'espace multidimensionnel de l'ensemble des peptides devient
un chemin dans un espace de positions pour les électrons
et les protons. La marche vers un auto-réplicateur reste
hautement improbable, mais les mesures quantiques et l'effet Zénon
inverse peuvent capturer le mouvement de particules le long de cette
route et en augmenter la probabilité.
Mais comment le mouvement des particules à l'intérieur
et entre les molécules peut-il être mesuré ?
Comme nous l'avons vu précédemment, ce sont les enzymes
qui réalisent cet exploit. La position et l'impulsion précises
des particules au sein des enzymes sont déterminantes pour
leur activité. Les enzymes réalisent donc régulièrement
des mesures quantiques de l'état de leurs propres particules.
Je montre dans mon livre comment des proto-enzymes ont pu émerger
dans le monde quantique des peptides. Leur action enzymatique a
réalisé des mesures quantiques des particules les
composant. Ces proto-enzymes se sont retrouvées intactes
après la mesure, comme nous l'avons vu. Leur état
quantique a repris sa vie dans le monde quantique. Cependant toute
chaîne d'électrons et de protons conduisant à
un auto-réplicateur aura été irréversiblement
amplifiée dans le monde classique. Le réplicateur
amarre la protéine en croissance au monde classique.
Nous nous retrouvons avec une chaîne de mesures quantiques
aboutissant à un réplicateur qui amplifie le système
quantique jusqu'au niveau du monde classique. Ce sont les conditions
de l'expérience avec nos lentilles Polaroïd. Dans la
proto-cellule quantique, c'est une série de proto-enzymes
qui effectue les mesures quantiques jusqu'à l'émergence
d'un auto-réplicateur qui amarre le système dans le
monde réel. Les mesures quantiques réalisées
par des proto-enzymes le long de la route vers un auto-réplicateur
ont constitué une suite de pas conduisant à l'émergence
de la vie.
Il a suffi sans doute d'un petit nombre de mesures quantiques pour
augmenter suffisamment la probabilité d'émergence
d'un auto-réplicateur dans telle petite mare de la soupe
prébiotique. L'évolution vers un auto-réplicateur
hautement improbable à travers l'univers multiple de la chimie
prébiotique a été guidée par la capacité
des mesures quantiques à capturer les états quantiques
nécessaires à l'apparition de ce premier réplicateur.
AI
: Ce que vous venez de dire ne nous oblige-t-il pas à
préciser la place de la cellule, à la frontière
du monde quantique et du monde réel ? JMF : Effectivement. Prenons une cellule, par exemple la
bactérie E. coli résidant dans un intestin humain.
Il existe en son sein une frontière entre le monde quantique
et le monde réel, qu'il faut faire apparaître. Ce sera
un proton, un de ceux composant la molécule de l'enzyme beta-galactosidase,
qui nous servira d'indice. L'enzyme sert à décomposer
le lactose du lait en glucose et galactose. En l'absence de lait
dans l'intestin, la protéine se trouve repliée sur
elle-même dans un état de latence. Notre proton témoin,
par exemple un noyau d'hydrogène, est attaché à
un atome d'oxygène par un lien covalent. Avec l'apport d'un
peu d'énergie, il pourrait être capturé par
un atome voisin d'azote, avec lequel il a une affinité suffisante.
A la température du corps, nous dirons qu'il y a 50% de probabilités
que le proton reste attaché à l'atome d'oxygène
et 50% de probabilités qu'il rejoigne l'atome d'azote. Ceci
veut dire que pendant 50% de son temps, il est attaché à
l'un et 50% de son temps attaché à l'autre. Ce proton
habite-t-il le monde quantique ou le monde réel? En d'autres
termes, sa position est-elle réelle ?
La première réponse est que notre proton est une
particule quantique qui existe à l'état de superposition
tant qu'il n'a pas été mesuré. Cette mesure
n'a pas besoin d'être réalisée par l'observateur
de l'interprétation de Copenhague(5).
Ce sera l'interaction du proton avec un environnement complexe qui
produira sa décohérence. Mais à quel niveau
une telle interaction doit elle se produire? Le proton vit-il au-dessus
ou au-dessous de la frontière avec le monde quantique ?
On peut essayer d'estimer les temps de décohérence.
Je vous renvoie à mon livre pour les observations et calculs
utilisables. Demandons-nous plutôt ici si l'information concernant
le chemin suivi par le proton, vers l'atome d'oxygène ou
vers celui d'azote, peut provoquer une décohérence.
Si la position du proton dans la molécule est sans conséquence
pour la protéine ou pour la cellule, ce qui est un cas fréquent
dans les cellules vivantes, des changements de position du proton
ne causeront pas de modification dans la structure de la protéine
ni dans le champ électrique. Ils seront insuffisants pour
provoquer la décohérence. Le proton restera indéfiniment
en état de superposition quantique.
Mais si notre proton par sa position joue un rôle actif dans
la dégradation de la molécule de lactose évoquée
précédemment, il faut qu'il soit disponible pour bombarder
cette dernière. Il doit donc cesser son flirt avec l'atome
voisin d'azote. L'enzyme peut donc servir à mesurer la position
du proton, dès que du lactose apparaît. Nous serons
nous-mêmes informés du résultat de cette mesure
quand se déclencheront dans le monde classique les diverses
conséquences de dégradation du lactose dans la chaîne
métabolique, avec production d'ATP, mise en mouvement de
la bactérie et autres phénomènes impliquant
les milliards de particules constituant la bactérie et son
environnement.
Si ces manifestations se produisent, le proton était bien
attaché à l'atome d'oxygène. Si rien ne se
produit (ce qui équivaut à une mesure nulle ou non-mesure
- null measurement) c'est que le proton se trouvait attaché
à l'atome d'azote. La bactérie se comporte comme un
instrument macroscopique de mesure analogue à un compteur
Geiger. Mais elle mesure son propre état quantique interne
- tant du moins que cet état permet une mesure (c'est-à-dire,
dans notre exemple, tant que du lactose a permis d'activer le proton
du site actif de l'enzyme galactosidase)
Bien entendu, les mêmes phénomènes se produiront
(et pourront dans certains cas être observés dans le
monde réel) à propos du quelque millier d'enzymes
qu'une bactérie ordinaire produit et utilise. Ces enzymes
réagissent à de nombreux paramètres physiques,
température, lumière, sans parler des substrats chimiques
baignant la bactérie. De même, les mesures ne se limiteront
pas à celle de la position, mais aussi à celle des
autres propriétés quantiques de la particule, énergie,
impulsion, spin, etc. Les cellules vivantes sont ainsi des détecteurs
extrêmement sensibles de toutes sortes d'événements
quantiques survenant en leur sein.
AI.
: Vous êtes finalement en train de nous dire ici qu'il n'y
a pas dans la cellule de frontière fixe entre le monde quantique
et le monde réel... JMF : Exactement. Cette frontière varie selon les
niveaux hiérarchiques de la cellule, leur activité,
le niveau de leurs ressources. Dès que les conditions sont
favorables, la plupart des particules élémentaires
de la cellule sortent de leur mode quantique, de l'état de
superposition et des interférences. Elles prennent des valeurs
réelles au sein du monde classique. Seules alors les particules
non critiques, protégées des réactions avec
l'environnement, profondément enfouies au cur des cellules,
pourront persister comme des entités quantiques.
AI
: Ces propriétés quantiques de la cellule ont-elle
eu une influence sur l'évolution des organismes vivants ? JMF : Ayons bien à l'esprit que l'évolution,
dans le schéma darwinien, résulte de la survenance
de mutations. Au sein d'une molécule d'ADN, nous avons vu
que l'enzyme ADN polymérase, responsable de la duplication
du brin d'ADN, peut faire des erreurs. Il suffit qu'un proton ne
soit pas attaché au bon atome d'azote mais à celui
d'un tautomère pour que l'enzyme insère une base incorrecte,
ce qui provoque une mutation. Mais, pour que le proton choisisse
telle ou telle position, plutôt que rester en état
de superposition quantique, il faut qu'une mesure quantique ait
été réalisée. Elle ne peut l'être
que dans les conditions d'environnement favorable, par exemple la
présence de lactose. La mesure quantique conditionnelle chevauche
donc ainsi le moteur de l'évolution qui est la mutation.
La fréquence des mutations dépend donc de la dynamique
du proton : combien de temps passe-t-il attaché à
l'azote tautomère ? Si ce temps est court, les mutations
seront rares, fréquentes dans le cas contraire. Si une série
dense de mesures est exécutée sur le proton dans sa
position tautomère, alors l'effet Zénon le figera
dans cette position. Dans les conditions favorables, c'est-à-dire
dans notre exemple en présence de lactose, la cellule pourra
effectuer cette série dense de mesures. Ceci accélérera
donc le taux des mutations.
AI
: Est-ce pour cette raison que vous parlez dans votre livre de mutations
adaptatives, c'est-à-dire orientée dans le sens d'une
adaptation bien définie ? JMF : Oui. L'accélération du taux de mutation
dans les environnements favorables est précisément
le phénomène découvert par John Cairns quand
il a décrit le phénomène mystérieux
de l'augmentation du taux des mutations quand celles-ci sont favorables
à la cellule. La théorie évolutionnaire néo-darwininenne
classique postule au contraire que les mutations se font au hasard,
sans viser une direction évolutive particulière. John
Cairns a montré qu'un lot de bactéries E.coli privées
de nourriture, normalement incapables de consommer du lactose, étaient
sujettes à des mutations favorables à l'utilisation
du lactose plus fréquentes que le lot de bactéries
témoins convenablement nourries. Les bactéries E.coli
sont donc apparues capables de diriger leurs propres mutations en
faveur de leur survie.
Ces expériences sont encore controversées. D'autres
facteurs peuvent intervenir. De toutes façons, le néo-darwinisme
postulant la mutation au hasard est si ancré dans les esprits
que les biologistes hésitent à accepter des hypothèses
différentes. Mais d'autres expériences, comme celles
du Pr. Barry Hall de l'Université de Rochester semblent aller
dans le même sens. Il estime dans un article récent
que la génération de mutations sélectives favorables
par des moyens inconnus n'est pas à exclure.
La capacité de la cellule à mesurer la position
des particules fondamentales au sein de la double hélice
d'ADN sera déterminée par la composition favorable
de l'environnement, en l'espèce la présence de lactose.
Il se produit un effet de feed-back. Le lactose arme les systèmes
de mesures de la cellule, lui permettant de mesurer la position
des protons de l'ADN qui potentiellement codent pour l'enzyme beta
galactosidase. La cellule peut alors procéder à une
série dense de mesures qui perturbent la dynamique de ces
protons et augmentent le taux de mutations. La mesure quantique
augmente corrélativement le taux de mutations favorables
à l'adaptation de l'organisme.
AI
: Nous pourrions peut-être dire que si nous sommes là
à discuter ensemble de ces questions, ce qui représente
en théorie un phénomène hautement improbable,
dans le relativement court temps de l'évolution, ce fut parce
que des phénomènes de cette nature se sont produits
tout au long de l'histoire de la vie ? JMF : Je vous laisse la responsabilité de cette affirmation.
AI.
: Quel regard portent les physiciens quantiques sur vos travaux
et sur à vos emprunts à leur domaine. Matthew J. Donald,
du Cavendish laboratory(6),
par exemple, semble émettre quelques réserves... JMF : Je ne crois pas que M. J. Donald ait trouvé
de réelles erreurs dans le modèle que j'ai propose
avec Jim Al-Khalili. Mais il ne croit pas que le processus que j'ai
décrit soit possible dans une cellule vivante, à cause
de la décohérence. Il faut admettre que la plupart
des physiciens seraient d'accord avec Matthew Donald sur le fait
que les effets quantiques sont peu probables dans les systèmes
chauds et humides, c'est-à-dire dans les systèmes
vivants. Mais d'autres, comme Paul Davies (7),
restent ouverts à de tels phénomènes. Il faut
se rappeler qu'Einstein a été presque toute sa vie
hostile à la mécanique quantique. Même les physiciens
peuvent se tromper.
Ce que je propose est que la structure des systèmes vivants
est spécifique en ce sens qu'elle permet des effets quantiques
qui seraient normalement perdus dans les systèmes inanimés.
J'admet que cela constitue un challenge très fort à
la charge des systèmes vivants. Mais la vie nous a surpris
plusieurs fois par ses capacités dans le passé.
AI: Raison de plus pour poursuivre
les recherches... Quelles suites proposez vous à vos travaux,
aussi bien sur le plan théorique que pratique
? JMF : Je pense que les expérimentations-clefs doivent
viser à mettre directement en évidence des effets
quantiques dans les systèmes biologiques. Une approche pourrait
consister à démontrer que les biomolécules
peuvent adopter des comportements quantiques, par exemple qu'une
protéine ou une molécule d'ADN puisse se comporter
comme des ondes en franchissant les deux fentes de l'expérience
de Young.
Mais ceci nous renseignerait seulement sur la capacité
des molécules biologiques à se comporter comme des
objets quantiques dans des situations très artificielles.
J'aimerais pour ma part voir découvrir directement les effets
quantiques dans les cellules vivantes - par exemple en recherchant
la séparation des photons (photon anti-bunching) dans des
photons biologiques.
Sur le plan théorique, j'aimerais que quelqu'un examine
sérieusement les flux d'informations à travers une
cellule vivante afin d'obtenir une estimation exacte des temps de
décohérence.