Automates
Intelligents s'enrichit du logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
18 Avril 2003
propos
recueillis par Christophe Jacquemin
Luc Legay
Concepteur du projet RU3
pour une véritable intelligence collective
Luc
Legay est directeur associé dans une agence de conception
éditoriale et graphique qui intervient auprès
de groupe de presse et dinstitutions. Très sensibilisé
aux problématiques de lergonomie de linformation
à travers les supports écrits ou multimédia,
il développe depuis quelques années une nouvelle
approche de lutilisation des réseaux.
Il est l'initiateur du projet de recherche RU3, dont l'objet
est notamment de fournir les bases théoriques et technologiques
aux premiers réseaux supportant les interactions intelligentes. Page
personnelle de l'auteur (weblog): http://ru3.com/luc/
contact : lucRU3.org.
Automates Intelligents
(AI) : Quel est lobjet du projet RU3 ? Luc Legay : L'objet de ce projet de recherche collaborative est d'imaginer
et de construire les réseaux de communication intelligents du futur.
AI : Oui, mais pour
cela on a déjà Internet... Qu'entendez-vous par intelligents
? Quelle différence y-a t-il entre RU3 et Internet ? L.L
: La grande différence réside dans les usages qui en seront
fait. Il s'agit de passer de réseaux de contenus, cest-à-dire
principalement des données stockées sur des serveurs, à
des réseaux dintelligence dinteraction des utilisateurs.
En ce sens, RU3 est une plate-forme de développement unique destinée
à poser les principes des premiers réseaux supportant les interactions
de lintelligence collective des utilisateurs. Si Internet a représenté
une réelle évolution dans nos modes de communication et de pensée,
il a laissé beaucoup dentre-nous sur leur faim. RU3 propose dès
lors de réinventer le concept même des réseaux en replaçant
les utilisateurs au centre de leur fonctionnement. Dans ce schéma,
lutilisateur contribue à structurer automatiquement les informations
auxquelles il accède. Il devient partie intégrante de lintelligence
collective. Ainsi, dans notre modèle, lintelligence collective
némerge pas des machines, mais des hommes. Le centre nerveux
du réseau RU3 se situe dans le cerveau de ses utilisateurs.
AI : D'accord, mais
comment ? L.L : En
fait, le modèle de réseau intelligent RU3 sappuie sur
linfrastructure existante dinternet en y ajoutant une nouvelle
strate (couche logicielle middelware) spécifique à son
fonctionnement. Les données réparties, qui circulent dans la
nouvelle strate, ne concernent que les informations de relation et de structure
des données. Ces « informations sur les informations » sont
réparties dans un système distribué constitué
uniquement des machines connectées. Ce principe, combiné avec
ceux de la redondance des données et de leffet palimpseste,
permet dapprocher la plasticité de fonctionnement de
lintelligence humaine des utilisateurs.
AI : Si je vous suis
bien, RU3 s'appuie sur un système "peer to peer"... L.L : Oui. Il faut
bien voir que laxe de développement des réseaux intelligents
est basé sur le principe collaboratif des utilisateurs et sur la
décentralisation des données. RU3 propose dutiliser le
principe du peer to peer à travers une utilisation originale du
système de réseau
Gnutella(1). Ce nest
plus lespace disque des machines connectées qui est partagé,
mais une partie de leur mémoire vive.
AI : Revenons sur vos propos précédents.
Que voulez-vous dire par effet palimpseste ? L.L : Il s'agit d'un modèle proposé
par Véronique
Perdereau(2), directrice
de recherches au Laboratoire des Instruments et Systèmes (Perception,
Automatique, Réseaux connexionnistes - université Pierre et
Marie Curie). Les concepteurs de réseaux neuronaux utilisent leffet
palimpseste dans la technique suivante : lorsque les connexions neuronales
impliquées dans les processus de mémorisation ne sont pas
réactivées périodiquement, ces liaisons sont
réutilisées pour stocker dautres données. Ce principe
est intégré en tant que concept fondamental dans le modèle
RU3 de réseau intelligent. Les chemins daccès aux
informations les plus utilisées sont les plus redondants. Les chemins
conduisant à des informations périmées ou à des
impasses seffacent deux-mêmes de la mémoire collective.
AI : Quel est l'avantage
de la redondance ? L.L : Dans notre modèle RU3, la redondance
est nécessaire : elle permet laccès permanent à
des données partagées qui ne sont pas stockées en un
point précis du réseau, ni centralisées sur un
serveur. Je vous
ai signalé qu'ici, ce n'était pas lespace disque des
machines connectées qui était partagé, mais une partie
de leur mémoire vive. En complétant cette utilisation
avec l'approche RAID-like
system(3), nous avons pu montrer que les informations
réparties de façon redondante dans la mémoire vive de
plusieurs machines conservent leur intégrité malgré
la déconnexion dune partie des machines. Lorsque la redondance
est suffisante, les informations se reconstruisent et se répartissent
à nouveau dès que dautres connexions
sétablissent.
Pour vous répéter cela un peu différemment, disons que
dans notre conception du réseau intelligent, chaque ordinateur connecté
devient lui-même, mais de façon temporaire, une partie de lespace
collectif partagé. Lintégrité des données
réparties nest donc possible que par la redondance dune
partie des informations, notamment des informations de parité. Ces
informations, nécessaires au maintien de lintégrité
des données lorsque des ordinateurs se déconnectent, sont réparties
sur le modèle RAID-like system.
Comme pour toute langue, les redondances constituent la meilleure garantie
defficacité de transmission des messages. En fait, plus
linformation est redondante sur un réseau, plus la probabilité
den être proche devient grande. Par ailleurs, elle optimise le
temps de réponse aux requêtes qui font lobjet de demandes
fréquentes et répétées (requêtes populaires).
Elle permet de sécuriser les données qui, dans le modèle
RU3, ne sont stockées que dans les registres de mémoire vive
(RAM) des machines connectées. Par ailleurs, la redondance des
données de parité permet de rétablir
lintégrité des données réparties lors des
déconnexions dune partie des machines constituant le réseau.
AI : Partage de mémoire
vive, données réparties qui ne concernent que les
informations de relation et de structure des données (informations
sur les informations), redondance... On a là l'impression
d'être au coeur de processus existant réellement dans
le cerveau. Mais peut-on réellement parler dintelligence
des réseaux ? L.L : Entre la mémétique et le design dinteraction,
une nouvelle science de linformation est en train de voir le jour. On
réalise maintenant que la théorie de linformation de Claude
Shannon ne portait que sur un aspect extrêmement restreint de la communication.
En effet, Claude Shannon a défini linformation comme une fonction
croissante de la réduction dincertitude quelle apporte.
Le succès de sa théorie repose en grande partie sur la simplicité
de son formalisme notamment parce quil exclut totalement le contenu
et la structure des messages transmis. Cest pour cette raison que nous
affirmons quaujourdhui aucun de nos réseaux, invariablement
bâti sur le modèle de la théorie de linformation,
ne peut prétendre à lappellation de réseau intelligent.
RU3 est un projet de recherche dont lun des objectifs est de produire
une théorie généralisée de la communication. Pour
envisager aujourdhui des réseaux dintelligence collective,
on doit y apporter des connaissances non seulement issues de linformatique
et de lélectronique, mais aussi des connaissances issues de la
linguistique, de la sémantique, de lintelligence artificielle,
des sciences cognitives, de la programmation multiagents, etc. La théorie
de linformation, qui a posé les bases de tous les systèmes
de communication modernes, doit être généralisée
aujourdhui en une théorie plus puissante qui intègre linformation
structurée.
AI : Quel sens donner
au terme dintelligence collective que prône RU3 ? L.L : Il sagit dune expression porteuse de promesses, dont
Pierre Lévy a fait le titre de lun de ses ouvrages. Steve Johson
et Derrick de Kerckhove préfèrent parler dintelligence
connective. Joël de Rosnay dhomme symbiotique. Jeremy Rifkin, de
société du savoir et de capital intellectuel. Quoi quil
en soit, il sagit dans tous les cas dune nouvelle forme de rapport
entre les hommes et les connaissances. Une forme, non plus statique et définitive,
mais une forme réactive, interactive, organique et instable. En constante
redéfinition delle-même. Une connaissance en perpétuelle
interaction avec ses utilisateurs. A mon sens, ce type de connaissance est
réellement une définition de lintelligence. Et les nouveaux
réseaux que nous inventons vont devenir des réseaux dintelligence.
AI : Selon vous, comment interagirons-nous
avec les réseaux intelligents ? L.L : A travers tous les objets communicants qui y contribuent
déjà comme lordinateur, le téléphone, le
note pad, la tablette PC, le GPS Mais aussi à travers des objets
qui ne le sont pas encore et qui vont très bientôt le devenir
: jeu électronique portatif, caméra, appareil photo,
véhicule, carte géographique, téléviseur, appareil
électroménager, robot, etc.
AI : Quels seront les principaux
usages de ces nouveaux réseaux ? L.L : Essentiellement ceux de linteraction avec les autres,
ou avec des services.
On quitte peu à peu la logique de la diffusion de masse, qui est celle
de la radio, de la télévision, et aussi celle du web. Cette
logique de masse consiste essentiellement à livrer, au plus grand
nombre, des contenus imaginés et produits par des concepteurs et des
producteurs professionnels.
Le nouvel usage des réseaux soriente vers une utilisation
interpersonnelle, microcommunautaire reliée, non plus uniquement à
des contenus, mais surtout à des échanges dintelligence.
AI : Existe-t-il déjà
des exemples de ces nouveaux usages ? L.L : Tant aux Etats-Unis, quau Japon, on assiste à la
fabuleuse émergence de très petites communautés qui
mettent à profit les technologies existantes pour partager,
échanger, et construire des communautés
dintérêt. Les weblog, les wiki, les moblog, les réseaux
libres haut-débit, les réseaux peer-to-peer, sont les premiers
moyens techniques utilisés. Chaque jour, ou presque, de nouveaux usages
sont inventés.
Vous savez, les spécialistes devront maintenant passer plus de temps
à rendre leur science intelligible quils nen passaient
jusquà présent à la rendre inintelligible. RU3
souhaite notamment leur donner des outils les aidant à se faire comprendre
du non spécialiste. Il faut bien avoir à l'esprit que les
différences didées, de comportements ou de culture, qui
garantissent la survie de lespèce humaine, ne seront reconnues
quà lunique condition de partager un langage commun. J'aime
bien dire que partager nos différences à travers un langage
commun est la première condition daccès à
lintelligence collective Depuis toujours lhomme a érigé
ses connaissances en tours de Babel de plus en plus inaccessibles. Il doit
à présent relever le défi inverse.
AI :
Combien de personnes regroupe ce projet ? Comment fonctionne-t-il
? Qui peut y participer et comment ? L.L : Le projet RU3 est une initiative totalement
indépendante, basée sur les principes dautogestion
et de développement collaboratif des logiciels open source.
Nos axes de recherche reposent sur la définition d'une nouvelle
théorie de linformation, sur la conception de nouveaux
protocoles de communication et sur la réalisation des interfaces
floues. Cette démarche m'a été inspirée
notamment à la lecture et par l'étude des travaux
de Jeremy Rifkin, Pierre Lévy, Robert Caillau (co-inventeur
du Web), Jean-François Abramatic, Philippe Breton, Jean-Marie
Charon, Edgar Morin, Jean-Michel Saussois. On pourrait dire qu'ils
sont à lorigine philosophique du projet...
Pour ce qui concernent les développements, ils sont réalisés
dans les groupes de travail collaboratifs du wiki
CraoWiki/Projet RU3. Toutes les pages du projet sont éditables.
Chacun peut y participer. Les conclusions de ces recherches seront
publiées en anglais sur http://ru3.com
(site en développement). Parmi les contributeurs, on rencontre
des métiers et des sensibilités très variées
: de simples utilisateurs, mais aussi des sociologues, des ergonomes,
des enseignants-chercheurs en IA, des ingénieurs télécoms,
des développeurs open source et même un nodologue (spécialiste
des noeuds)...
AI : Quand verrons-nous ce projet
à l'état de réalisation ? L.L : Le projet nétant pas conçu dans un cadre
commercial, il nest soumis à aucune contrainte de calendrier.
Mais plus que la publication de résultats, et de débouchés
logiciels éventuels, cest dassister à
lémergence des idées et des concepts qui est passionnant
! Cest pour assister à cela que jinvite chacun de lecteurs
dAutomates Intelligents à venir collaborer au projet !