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18 décembre 2003
AUTEUR

paraboles de réception

Les enjeux du
tout numérique
Entretien avec Djillalli Henni

Propos recueilis par Jean-Paul Baquiast
avec la contribution de Jean-Claude Empereur


A un moment où le Tout Numérique s'installe en France, il nous a paru intéressant de nous entretenir des enjeux du déploiement de ces technologies avec un expert français en la matière. Nous le remercions de sa participation. AI

Djillali Henni est président de TBC France (Telephone, Broadcast, Communication).
TBC France est un groupe français composé de trois filiales, VIDEOSPACE, DISTRICOM NORTEK and DESIGN BROADCAST SYSTEM (DBS). Il est un fournisseur au niveau international de technologies du broadcast http://www.tbcfrance.com/

Son activité se situe là aux confins entre la recherche de laboratoire, le développement et l'industrialisation à grande échelle le tout portant - comme le souligne l'auteur - non seulement sur des technologies nouvelles mais sur des très hautes technologies.

Automates Intelligents (AI) : M. Henni, voulez-vous vous présenter pour ceux de nos lecteurs qui ne vous connaissent pas ?

Djillali Henni : Je suis le président du groupe Telecom, Broadcast, Communication, créé il y a quelques mois. L'objet est de développer un pôle de haute technologie lié au broadcast. Le broadcast concerne toutes les sortes d'émission, notamment radio et télévision, incluant aujourd'hui Internet. Dans ce domaine, il y a très peu d'acteurs de taille internationale, c'est-à-dire de constructeurs d'émetteurs de forte puissance. Ceux qui couvrent 80% du marché sont en n° 1 Thales Broadcast and Multimedia (http://www.thomcastcom.ext.imaginet.fr/html_gb/support_comwave.html), l'ex Thomcast dont le siège est à Conflans St Honorine. Viennent ensuite les américains Harris et Continental, le japonais Nec et quelques autres. Dans le domaine des faibles puissances, on trouve 2 ou 3.000 entreprises, réparties dans le monde entier.

Les émissions, qu'elles soient terrestres ou satellitaires, sont diffusées auprès des consommateurs finaux par la voie hertzienne (15 millions de foyers en France), le câble (2 millions de foyers) ou le satellite (nombre indéterminé de foyers).

AI : Quels liens avez-vous eu avec Thalès ?

D. Henni : Thalès a installé des émetteurs dans environ 150 pays. J'en suis un pur produit. J'en ai été le directeur des achats au plan mondial (corporate).

AI : Comment évolue aujourd'hui la technologie ?

D. Henni : Aujourd'hui la mode est le tout-numérique, que l'on veut substituer à l'analogique. Cela coûte et va coûter très cher. 80% des populations en sont encore à l'analogique. Le déploiement du tout-numérique sera donc lent et cher - pour il est vrai une qualité d'image et de son améliorée au niveau du consommateur final.

AI : Qui est derrière ce lobby du tout numérique ? Les industriels du broadcast ? Les fournisseurs de contenus ?

D. Henni : Sans doute certains industriels et fournisseurs de contenus, mais ils ne sont pas seuls. On constate aussi une véritable volonté politique sous-jacente, provenant d'outre-atlantique. Pour le comprendre, il faut savoir que le vrai poumon d'un émetteur, ce n'est pas l'émetteur lui-même, ce sont les instruments de mesures, la métrologie (de même que l'on ne pourrait pas piloter un avion sans les instruments de bord). C'est le domaine que nous avons choisi. Or ce domaine est très stratégique. Il ne s'agit déjà plus de nouvelles technologies, comme beaucoup continuent à le penser. Nous nous situons là dans les hautes technologies. Or vous me posez la question de savoir qui, sur le plan mondial, pousse au tout-numérique : je vous répondrai que le mouvement vient en grande partie de nos amis américains.

Il y a plusieurs raisons à cela. La première est évidemment industrielle. Dans les équipements de mesure, les premiers mondiaux sont des firmes américaines, Techtronics (http://www.techtronics.com/), Scientific Atlanta (http://www.sciatl.com/) et quelques autres. Ils ont investi des centaines de millions de dollars dans les équipements numériques : démodulateurs, récepteurs de télévision pour les têtes de réseaux, etc. Ils ne s'intéressent plus à l'analogique. Vous comprenez bien que je ne vous parle pas là des décodeurs grand public, auxquels on pense généralement (et qui d'ailleurs ne sont pas gratuits) mais des instruments professionnels traitant le signal en voie montante et descendante à haut débit.

Les matériels de métrologie sont destinés à plusieurs catégories de professionnels, notamment les "broadcasters" (en France M6, Canal +, canal Sat, etc ) et les exploitants qui diffusent eux-mêmes, c'est le cas de TDF. Avec le numérique, ceux-ci vont perdre leurs situations de monopoles, puisque se présentent de nouveaux arrivants profitant du caractère plus ouvert des réseaux. C'est par exemple le cas Towercast (http://www.towercast.fr/).

Mais de plus, ils devront affronter d'autres difficultés. En passant au tout-numérique, ils doivent assurer la même qualité de service que dans l'analogique. Or le numérique, c'est le binaire, c'est-à-dire qu'il devient très difficile d'y réparer les signaux défectueux. Ainsi, en analogique, on dispose de quelques secondes pour rétablir une émission rencontrant une baisse de qualité pour une raison quelconque. Dans le numérique, la panne se généralise tout de suite. En quelques secondes, des centaines de milliers de téléspectateurs basculent sur une autre chaîne et y restent. Il faut donc que la métrologie assure une très haute qualité de maintenance au profit des téléspectateurs.

A I: Etes-vous la seule entreprise française face à tous ces grands américains ?

D. Henni : Il faut bien comprendre le type de service que nous proposons. C'est une sécurité au niveau de l'exploitation. Les exploitants travaillent avec des matériels différents, qui ont chacun leur logique. Nous appelons cela les "cervelles de babouin". Mais, en tant que tête de réseau, ils doivent pouvoir maîtriser l'ensemble de celui-ci. Le métier de notre filiale Vidéospace est de mettre en place des systèmes de pilotage permettant à l'émetteur de garder la main quel que soit le matériel, qu'il s'agisse de celui de Nortek que nous commercialisons ou des autres. Effectivement, dans ce métier, nous sommes seuls face aux géants nord-atlantique.

AI : Vous devez, je suppose, être présents sur 3 segments, le câble, l'hertzien et le satellite ?

D. Henni : C'est exact. Dans ces 3 domaines, nous essayons de faire des produits uniques, pour faciliter l'accès. On trouve là des perspectives de marché considérables. Via l'ADSL par le satellite, par exemple, il y a un énorme marché. Prenez l'exemple des collectivités locales qui veulent maintenant toutes offrir du haut débit à leurs administrés. Elles ont besoin de devenir elles-mêmes têtes de réseau (la distribution locale vers l'usager final se faisant selon les techniques traditionnelles). L'entreprise qui maîtrisera l'ensemble des facteurs techniques, opérationnels, économiques, pourra proposer aux municipalités de devenir tête de réseau.

AI : C'est pour capturer et garder ce marché, si nous comprenons bien, que les américains poussent à un renouvellement technologique permanent ?

D. Henni : Oui. Si en Europe, les industriels ne suivent pas leurs concurrents américains au plan technologique, les clients européens seront tentés de s'adresser aux américains. Ceci dit, nous avons jusqu'à présent en Europe un atout, qui est précisément la supériorité technologique. Nous sommes supérieurs en qualité. C'est le cas, par exemple, des téléviseurs à écran plasma sortis par Thomson. Les industriels du broadcast continuent à regarder ce qui se fait en France, car nous restons l'un des leaders mondiaux. Combien de temps le resterons-nous ?

AI : Cette question ne se pose pas seulement dans votre secteur. Mais voyons un autre point important, qui pourrait expliquer aussi la pression des américains pour le passage au tout-numérique. Est-ce que les intrusions et piratages y sont plus faciles que sur l'analogique ?

D. Henni : La télévision est un enjeu politique énorme, car elle véhicule de l'information et des idées. C'est donc une arme redoutable pour qui possède la fabrication des contenus. Mais cela l'est aussi pour qui possède les tuyaux. Il s'agit d'une arme aussi stratégique qu'un équipement militaire. En 3 secondes, on peut démoraliser un pays. Donc, la réponse à votre question est là. Celui qui possède bien le numérique rencontre très peu de moyens de résistance de la part des pays récepteurs quand ceux-ci ne sont pas au top niveau de la technologie. Plus le système est complexe, plus il y a de points d'entrée ou points d'attaque au profit des gens compétents. Il est possible de prendre son téléphone portable et mettre en panne un émetteur. Cela fait froid dans le dos. Dès que vous véhiculez un signal, il peut être intercepté.

AI : Reposons la question. Est-ce que dans la poussée vers le numérique à laquelle se livrent les Américains, il y a non seulement des objectifs de prises de part de marché, mais aussi la volonté de manipuler les opinions en vue d'un monitoring global de la planète ? Clinton avait dit " Shaping the world, shaping the mind ", ce que même Staline lui-même n'avait pas osé annoncer aussi explicitement.

D. Henni : Je vous laisse répondre vous-même à votre question. Il faut bien voir que la technologie moderne ne coûte pas plus cher, mais coûte au contraire moins cher que la précédente. Les consommateurs finaux s'estimeront gagnants, tant en performance des équipements qu'en coûts. On peut passer de plus en plus d'images et de contenus dans un canal de plus en plus étroit. Ce n'est pas là que le bât peut blesser. Mais, avant de parler d'économie, il faut parler de régulation ou plutôt de dérégulation. Plus le réseau est dérégulé, plus il dispose de points d'entrées, plus il est susceptible de prises en mains. Autrement dit, il faut poser la question de savoir qui a envie d'attaquer qui. On n'attaque pas TDF comme on attaque un petit exploitant. Une grande puissance n'attaque pas comme le ferait une poignée de terroristes.

AI : On retrouve la situation régnant sur Internet...

D. Henni : sur Internet, on est devenu conscient des risques. On ne l'est pas concernant la radio et la télévision. On ne voit pas les risques pouvant survenir de prises en mains malveillantes. En très peu de temps, un quartier, une ville, un pays peuvent être déstabilisés.

AI : Cela pourtant ne s'est jamais produit...

D. Henni : …C'est vous qui le dites. Savez-vous que l'Algérie a été récemment coupée du reste du réseau téléphonique mondial pendant 15 jours ou 3 semaines. Savez-vous que des villes importantes de certains pays ont vu leur réseau électrique durablement effondré… Je ne parle pas de ce qui s'est passé récemment à New-York ou à Rome. On a trouvé ou prétendu trouver des causes techniques à ces dernières pannes générales.

AI : Vous avez raison d'évoquer les attaques contre le téléphone et plus généralement contre les réseaux de transmissions et de commandement. En effet, les risques que nous évoquons ne concernent pas seulement la radio et la télévision. Les techniques étant les mêmes, les entreprises, les gouvernements qui ne sont pas hyper-protégés peuvent être rendus impuissants en quelques minutes. Les romanciers américains produisent d'ailleurs beaucoup de scénarios montrant comment des adversaires dotés de puissants moyens d'intrusion (notamment les futurs ordinateurs quantiques ou à ADN) pourraient provoquer l'effondrement total de la société américaine (voir par exemple The Paris Option, de Robert Ludlum, 2001). Mais ils n 'évoquent évidemment pas le cas où ce serait le Pentagone qui conduirait des actions de cette nature.

D. Henni : Il ne faut pas non plus devenir paranoïaque. Toutes les pannes ne sont pas dues à la malveillance. Il arrive souvent des coupures venant d'erreurs humaines. Ainsi celles ayant affecté récemment l'émetteur de Paris-Tour Eiffel.

AI : Une société comme la vôtre qui est un prestataire de service pour les broadcasters pourrait éventuellement contrôler son client, c'est-à-dire la chaîne…

D. Henni : Certes. C'est pourquoi mes amis et moi avons monté ce groupe pour éviter que la société précédente qui battait de l'aile ne passe sous contrôle étranger. Mais la partie est loin d'être gagnée. Je m'explique. Aujourd'hui, nous sommes dans l'opérationnel. Il y a un marché émergent. Nos clients potentiels sont très nombreux, dans le monde entier. Nous devons passer du capital-risque aux financements industriels, aux capitaux-développement. Or en France, les interlocuteurs banquiers ne comprennent pas ce marché, contrairement à ce qui se passe aux Etats-Unis. Nous sommes confrontés de leur part à une ignorance abyssale des enjeux. Je le répète, nous avons les clients mais il nous faut fabriquer rapidement les produits. Mais nos banquiers ne sont pas assez experts de ces questions pour s'intéresser vraiment à ce marché de la métrologie.

AI : Peut-être êtes-vous trop discret ? Des interviews comme celui-ci pourraient vous aider à mieux sensibiliser les décideurs financiers…

D. Henni : Vous avez raison. Je me reproche parfois de n'avoir pas assez communiqué sur ces enjeux. Mais vous savez ce que c'est. Il ne faut pas s'exprimer avant d'avoir un certain nombre de cartes en mains. Ceci dit, je reste optimiste, car je le répète, nous avons les meilleurs ingénieurs du monde, je dirais aussi les meilleurs produits. On ne peut donc pas faire l'impasse sur cela. De plus, par rapport aux grands, nous avons une capacité de manœuvre rapide qu'ils n'ont pas.

AI : On constate que le métier que vous faites est au cœur des problèmes de souveraineté qui se posent aux puissances politiques. Il y a beaucoup d'autres cas analogues que nos concitoyens et nos hommes politiques n'aperçoivent pas. Nous pensons à un exemple petit mais significatif, celui de la perte d'indépendance de Gemplus, leader mondial de la carte à puce. Dans les hautes technologies se trouvent tapis des produits et des savoir-faire dont dépend notre destin collectif, et que convoitent évidemment nos concurrents et ennemis, dans l'indifférence générale. Mais que conclure ?

D. Henni : Je préfère vous laisser ce soin.

AI : Bien. Nous pourrions tirer en quelques lignes les enseignements de cette intéressante conversation, à laquelle nous vous remercions de vous être prêté. Dans les hautes technologies, que ce soit celle du broadcast, de l'Internet nouvelle génération et de toutes les autres d'ailleurs, l'Europe se trouve confrontée à des concurrents mondiaux qui veulent la dominer, tant au plan économique que politique. Pour cela, ces concurrents cherchent à profiter de leur supériorité scientifique et industrielle pour mener une course sans pitié aux solutions nouvelles, dont ils inonderont les marchés - parfois au mépris du bon sens qui justifierait de rentabiliser des équipements en place avant de les jeter. Mais ces solutions nouvelles, dont ils veulent se donner la maîtrise, sont aussi pour eux des terrains de manœuvre et de pénétration culturelle et politique, sinon militaire. Ils s'en sont toujours servi et continueront à la faire.

Ce dessein à ambition mondiale se heurtera cependant à deux obstacles. Le premier, bien connu dorénavant, sera la pénétration des nouveaux réseaux par des Etats "proliférants", selon l'aimable expression du Quai d'Orsay, ou par des groupes terroristes de toutes origines. Acquérant à leur tour des technologies avancées, plus faciles d'emploi, ils représenteront une menace externe ou interne de plus en plus présente. Le deuxième obstacle pourrait venir des réactions de pays comme les nôtres qui voudront, seuls ou de préférence au plan européen, se donner à leur tour des moyens de puissance, en valorisant les atouts certains qu'ils possèdent encore dans certains secteurs - y compris évidemment au moyen de la normalisation ouverte.



© Automates Intelligents 2003

 





 

 

 

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