Automates
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Pierre-Yves
Oudeyer est ancien élève de l'Ecole Normale
Supérieure, aujourd'hui chercheur au laboratoire
CSL de Sony à Paris.
Il vient de soutenir sa thèse de doctorat "L'auto-organisation
de la parole" au LIP 6 [NDLR: nous
conseillons au lecteur de lire notre
recension
de cette thèse avant
de lire cette présente interview].
Automates
Intelligents (AI) : Il y a 20 ou 30 ans, les linguistes ayant tenté
d'utiliser l'informatique ou l'Intelligence Artificielle pour analyser
les langues ou réaliser des traductions automatiques avaient
fait un constat d'impuissance. Ils n'avaient ni les outils ni la
méthode pour aller au fond des choses. Apparemment, cette
situation d'échec ne vous a alors pas découragé
d'entreprendre l'étude du langage, à la sortie de
l'Ecole Normale Supérieure de Lyon où vous avez mené
une brillante scolarité ? Pierre-Yves Oudeyer (P-Y.O) : En fait, quand j'ai décidé
d'étudier le langage chez les robots, il ne s'agissait pas
de faire converser ceux-ci avec des humains, compte tenu de la complexité
que cela représente. J'ai voulu m'intéresser aux premiers
stades de la parole, par exemple comment les bébés
apprennent à parler, et faire en sorte qu'un robot apprenne
à parler de la même façon - ce qui est déjà
extraordinairement difficile. Il y a 40 ans, par ailleurs, les chercheurs
utilisaient des modes de computation symbolique, non inspirées
du substrat biologique. Ils ne connaissaient pas les méthodes
utilisées aujourd'hui, sub-symboliques, connexionnistes,
dynamiques, qui sont bien plus puissantes.
AI :
Les différences entre écoles linguistiques restent
profondes. Beaucoup de chercheurs, même aujourd'hui, ne connaissent
pas les travaux menés chez Sony, ou ne s'y intéressent
pas... P-Y.O : Il est vrai que nos travaux sur les origines du langage,
s'ils sont déjà bien connus dans les communautés
de chercheurs en sciences dures, comme les sciences de la complexité,
le sont beaucoup moins dans les département de linguistique.
Les linguistes avec lesquels nous travaillons sont des gens bien
particuliers dans leur discipline. Ce sont des gens s'intéressant
aux origines du langage, et pas seulement aux langues telles qu'elles
sont aujourd'hui. Cela montre qu'ils acceptent de considérer
le langage comme quelque chose de dynamique, ancré dans le
monde réel, ayant un substrat biologique, et une histoire
évolutionnaire. D'autres linguistes s'intéressent
à des objets différents : les syntaxes et les grammaires
des langues contemporaines, les modes de descriptions formelles
permettant de décrire ces syntaxes, etc. On retrouve là
les travaux de Chomsky. Celui-ci dit par exemple que l'on peut étudier
la syntaxe sans se préoccuper de la sémantique, du
contexte d'utilisation du langage et de son substrat biologique.
Il y a certainement des choses intéressantes là-dedans,
mais le langage y est vu d'une façon statique. La question
de son origine et de son évolution n'est pas centrale dans
cette approche "chomskienne" du langage. Pour que la linguisitique
classique s'intéresse à notre approche, il est nécessaire
qu'elle passe outre un certains nombres d'habitudes à la
fois méthodologiques et théoriques.
AI : Ne pourrait-on aller jusqu'à
dire que les recherches de Chomsky ou de ses disciples ne progressent
plus ? P-Y.O : Disons que leurs théories restent principalement
descriptive, cherchant à trouver des descriptions compactes
et élégantes de la syntaxe ou de la phonologie des
langues, et manquent d'hypothèses explicatives : pourquoi
telle syntaxe et pas telle autre, par exemple ? On ne voit pas trop
comment progresser dans de telles directions...
AI : La réponse semble
aujourd'hui venir des sciences de la complexité. Des lois
simples, comme celles décrites dans le livre de Frédéric
Kaplan(1), ou dans votre
thèse, permettent en effet d'expliquer comment, à
la naissance du langage, des consensus se font entre agents sur
certaines solutions et non sur d'autres. Les progrès que
vous faites doivent être assez irritants pour les linguistes
traditionnels... P-Y.O : Je ne sais pas trop. Je vous l'ai dit, ceux qui s'intéressent
à nos travaux sont ceux qui s'intéressent aux origines
du langage. Dans ce cas, ils viennent nous voir. Mais ils sont encore
rares par rapport à ceux qui ne se sont pas placés
dans une problématique évolutionnaire.
AI : A partir de quelle période
s'est cristallisée la communauté des chercheurs s'intéressant
aux origines du langage ? P-Y.O : La question des origines du langage a de nouveau
été soulevée il y a 15 ou 20 ans environ. Rappelez-vous
que la Société linguistique de Paris, à la
fin du 19e siècle, avait décrété que
cette question n'était pas scientifique et n'avait donc pas
à être posée. Plus récemment, il y a
7 à 8 ans environ, l'apparition des modèles computationnels,
couplée à l'introduction des concepts de la théorie
de la complexité, a vraiment relancé les recherches.
On s'est alors aperçu par exemple qu'un certain nombre de
propriétés des langues sont dues à des interactions
complexes et auto-organisées de toutes natures, entre
individus mais aussi entre organes sensoriels et entre aires neuronales.
C'est à dire que certaines propriétés de la
parole et du langage seraient les analogues des nids de termites,
dans lesquels les structures macroscopiques ne sont ni connues ni
codées par aucune termite en particulier, mais sont le résultat
auto-organisé de leurs interactions locales. Or, il y a peu
d'outils pour comprendre et intuiter ce genre de dynamiques complexes.
La modélisation sur ordinateur en est le principal outil.
Elle permet de faire progresser la compréhension de ces phénomènes,
de développer notre intuition, de nous amener vers des hypothèses
nouvelles et originales.
AI : Nous aimerions revenir sur
la querelle entre Chomsky et les empiriques. Pour Chomsky, le cerveau
a été câblé avant la naissance, par l'évolution,
pour donner au bébé une connaissance "innée"
ou "nativiste" des bases du langage et d'ailleurs des bases de bien
d'autres connaissances. Pour les empiriques ou culturalistes, c'est
l'immersion dans une culture donnée qui permet à l'enfant
d'apprendre tout ce qu'il sait. Mais cela ne veut-il pas dire que
les Chomskiens, en évoquant des cartes cognitives innées
dans le cerveau, sont finalement assez proches des représentations
computationnelles de l'émergence de la complexité,
que vous évoquez ? P-Y.O : Les Chomskiens n'ont jamais présenté
d'hypothèses convaincantes concernant la façon dont
le langage apparaît chez l'enfant. Quand ils parlent de précâblage,
ils ne donnent pas de détail sur celui-ci. Il est donc difficile
de savoir si on est d'accord ou pas d'accord avec eux. Par contre,
aujourd'hui, il est vrai que des chercheurs font des modèles
computationnels appliquant les idées de Chomsky, en essayant
de montrer comment des circuits neuronaux innés ont pu évoluer
au cours de l'histoire biologique. Mais ils sont peu nombreux et
leurs résultats ne paraissent pas probants car ils sont implémentés
dans des sociétés d'agents désincarnés
: ils n'ont pas fait la preuve qu'ils fonctionnent dans les conditions
réelles impliquant les contraintes d'un environnement et
d'un corps physique.
AI : Dans votre thèse,
vous avez expliqué que les modèles informatico-mathématiques
que vous développez vont donner des idées à
ceux qui travaillent sur l'évolution du cerveau mais qui
manquent encore d'éléments d'observation et de concepts
pour comprendre cette dernière. Ceci nous intéresse
beaucoup, dans cette revue, car vous retrouvez ce que l'on constate
par ailleurs à propos des modèles informatiques de
la conscience artificielle (Alain Cardon, 1999 et
2003). Ceux-ci, bien qu'évidemment différents
de ce qui se passe dans le cerveau, feront certainement progresser
les travaux sur la conscience et ses substrats biologiques. D'où
l'importance que nous avons attachée d'emblée à
votre travail... P-Y.O : Merci de l'intérêt que vous manifestez
concernant mes recherches.
Rencontre
avec Luc Steels
AI :
Mais revenons en arrière. Qui vous a orienté, à
la sortie de l'Ecole Normale de Lyon, vers l'étude de ces
questions ? P-Y.O : Cela a été la rencontre avec Luc Steels
et son groupe, pionniers de l'utilisation des modèles computationnels
pour l'analyse des origines du langage. C'était il y a 5
ans, mais eux s'étaient lancés dans cette direction
3 ou 4 ans auparavant.
AI : Luc Steels est le directeur
du CSL de Sony à Paris, n'est ce pas ? P-Y.O. : Oui, il est à la fois directeur du laboratoire
d'Intelligence Artificielle de l'Université Libre flamande
de Bruxelles (VUB) et directeur du CSL de Sony à Paris.
AI : Ceci veut dire que Sony est
en train de se donner des compétences décisives en
matière de langage pour les robots. Comment procède
Sony.CSL ? P-Y.O. : Sony CSL est réparti entre Tokyo et Paris.
Nous faisons de la recherche fondamentale, sans travailler sur des
produits particuliers. Nous essayons de trouver des idées
originales susceptibles de faire avancer la science et la technologie
dans des domaines donnés. Ici à Paris, outre l'équipe
qui se consacre au langage chez les robots, on compte ici une équipe
de neurosciences étudiant les fonctions du cervelet. Il y
a aussi une équipe Musique qui réfléchit aux
instruments du futur…
AI :
Pouvez-vous publier librement vos travaux ? P-Y.O : Oui. Nous fonctionnons sous beaucoup d'aspects comme
un laboratoire académique. Ceci dit, nous espérons
aussi obtenir des résultats technologiques débouchant
sur des produits commerciaux. Cela rejoint la tradition japonaise
visant à développer des robots de compagnie pouvant
s'exprimer au moins comme des enfants.
AI : Qui vous a suggéré
le sujet de votre thèse ? P-Y.O : Frédéric Kaplan avait fait une thèse
sur les origines des conventions lexicales et des conventions sémantiques.
Luc Steels travaille sur la syntaxe et la grammaire. Enfin, il y
avait une première thèse sur les systèmes de
sons, mais qui en était restée aux voyelles. Il m'a
paru que la parole, c'est-à-dire les systèmes de sons
du langage humain, méritait d'être étudiée.
Ceci parce que la parole est le domaine du langage que l'on connaît
le mieux, notamment au plan phonologique, mais qu'il est finalement
assez peu exploré du point de vue des la problématique
de son origine, ni du point de vue du rôle de l'auto-organisation
dans son développement. J'ai donc décidé d'y
consacrer ma thèse.
AI : Comment vous situez-vous
par rapport à Frédéric Kaplan ? P-Y.O : Nous utilisons la même méthode, celle
de l'artificiel. Mais mon travail concerne un niveau évolutionnaire
antérieur au phénomène que lui-même modélise.
Il s'est intéressé à l'émergence de
conventions lexicales dans une société disposant déjà
de capacités de langage. Il a appelé cela la dynamique
du consensus. Par exemple, quels types de mécanismes permettent
à un nouveau mot d'être adopté par toute une
population d'agents sans qu'il y ait un contrôle centralisé.
Il ne s'intéressait pas du tout par contre aux sons, autrement
dit à la forme qui véhiculait les mots. Je ne m'intéresse
pas au fait qu'il y ait des étiquettes pour désigner
des objets du monde mais à la forme des étiquettes,
ou plutôt aux supports physiques des étiquettes, c'est-à-dire
aux supports physiques du langage.
AI : Vous avez bien expliqué
dans votre thèse que si le problème est en partie
résolu, du fait qu'il existe des gens ayant déjà
la volonté de communiquer, on peut étudier les choix
de contenus qu'ils adoptent. Mais si on considère, comme
vous, des gens qui n'ont aucune capacité de communiquer,
ni même simplement aucun désir de le faire, aucune
notion même de la communication, on se trouve confronté
à un problème autrement difficile et riche. C'est
le problème de l'émergence de l'ensemble de toutes
les formes dans la nature qui se trouve posé. Si vous arrivez
à trouver la bonne réponse en ce qui concerne le langage,
vous avez touché le bingo, autrement dit découvert
le moteur de toutes les morphogenèses. P-Y.O (rires) : Si on arrivait à trouver la réponse
en ce qui concerne le langage dans son ensemble, effectivement,
ce serait le bingo… non seulement au regard du langage mais
aussi de l'intelligence en général. On ne peut pas
comprendre le langage si on ne comprend pas l'intelligence. Mais
le bingo n'est pas pour demain. En revanche, on peut étudier
de petites pièces du langage. Pour ma part, j'étudie
la parole - même pas d'ailleurs la parole dans toute sa complexité
mais au regard de certains de ses éléments fondamentaux.
Je montre que l'on peut trouver des lois expliquant l'origine de
la parole dans l'histoire évolutionnaire.
AI : Votre travail pourrait-il être
appliqué aux multiples langages animaux, vocaux ou gestuels
? P-Y.O : Oui, sans beaucoup de changements, tout au moins
chez les animaux disposant de systèmes de vocalisation comme
certains oiseaux ou les baleines. Ces systèmes ne sont pas
précâblés génétiquement. Ils sont
culturels et peuvent évoluer au cours du temps.
AI : L'éthologie est en
pleine révolution, concernant la prise en considération
des langages animaux (voir Dominique Lestel, "Les origines animales de la culture").
Ceci devrait orienter vers vos travaux un grand nombre de scientifiques
ne s'intéressant jusqu'ici aux animaux que sur le mode descriptif.
Ceux qui, plus généralement, étudient des questions
moins difficiles que celles de l'origine du langage, mais où
on retrouve, selon votre expression, le problème de la poule
et de l'œuf, devraient s'inspirer systématiquement de
ce que vous faites... P-Y.O: Sans doute. C'est la question générale
de savoir pourquoi des conventions ont pu apparaître à
partir de systèmes sociaux beaucoup plus primitifs, que rien
ne prédestinait à l'adoption de ces conventions.
AI :
Nous trouvons que vous avez été trop modeste dans
votre thèse en ne signalant pas les multiples applications
susceptibles d'en être données, dans presque toutes
les disciplines. Il est désolant de voir de nombreux étudiants
se désintéresser des études scientifiques alors
qu'existent maintenant de nouveaux outils qui pourraient déboucher
sur des avancées considérables dans le domaine de
la connaissance.
Bien sûr, nous comprenons bien qu'il vous était impossible
de tenir ce discours dans le cadre d'une thèse. Mais il n'est
pas trop tard pour y revenir aujourd'hui. Pour notre part, nous
allons essayer de dire à quel point nous sommes convaincus
par l'intérêt de votre approche et par le grand nombre
des perspectives de recherches qu'elle ouvre.
Nous avons également apprécié l'effort que
vous avez fait pour rendre votre thèse lisible par le plus
grand nombre. Non seulement elle est lisible, mais écrite
en excellent français... P-Y.O : J'ai fait en sorte effectivement d'éviter
que mon travail ne soit lu que par quelques personnes et ensuite
rangé aux oubliettes. Quittes à être parfois
un peu moins formel, un peu moins mathématique...
La convergence
de deux types de contraintes
AI :
Nous nous sommes posé une question technique en vous lisant.
Il nous a semblé que vous ne travailliez que sur l'émergence
des voyelles, et pas des consonnes ? P-Y.O : En fait, je travaille sur des vocalisations complètes,
qui en gros pourraient correspondre aux syllabes. C'est-à-dire
sur des mouvements dynamiques du conduit vocal. Simplement, quand
il m'a fallu comparer le système artificiel au système
humain, j'ai dû utiliser des contraintes physiologiques articulatoires
réalistes. Il se trouve que les seuls modèles articulatoires
réalistes et utilisables computationnellement sont ceux qui
concernent la production des voyelles. Mais le modèle n'est
pas limité aux voyelles ni aux consonnes, mais concerne la
généralité de la dynamique de vocalisation.
AI :
Nous voudrions revenir sur un point de votre travail qui nous paraît
très important. Vous montrez bien, nous semble-t-il, que
l'émergence de la parole chez les robots, comme chez les
humains, obéit à deux grandes contraintes. La première
est d'ordre, disons, physique ou biologique. On ne peut pas inventer
des formes de communication à partir de n'importe quoi. Il
faut une organisation algorithmique préalable, concernant
les robots. Concernant les animaux, il faut des dispositifs anatomiques
et physiologiques bien définis.
La deuxième contrainte résulte de la compétition
darwinienne entre agents, décrite et utilisée depuis
de nombreuses années maintenant, soit par les programmeurs
évolutionnaires (evolving computing), soit par les biologistes
eux-mêmes évolutionnaires. On a donc d'une part une
morphogenèse qui, globalement, est déterministe et
physicaliste (on ne peut échapper aux lois de la matière
et de l'énergie) et qui, d'autre part, laisse place, à
l'intérieur de champs ainsi contraints mais dont les espaces
d'état restent larges, au développement d'émergences
sur le mode hasard/sélection, c'est-à-dire à
un développement non déterministe.
Mais ce qui nous paraît important dans cette approche, comme
nous vous l'avions dit tout à l'heure, c'est qu'elle peut
être utilisée en amont et en aval des langages. En
amont, elle pourra servir à expliquer l'organisation des
premières structures prébiotiques réplicantes,
à partir des briques de base existant à l'époque.
En aval, elle pourra expliquer l'apparition de l'ensemble des constructions
sociales, y compris d'ailleurs ce qu'avec les méméticiens
nous appelons les mèmes, réplicants culturels circulant
dans les flux langagiers... P-Y.O : Vous avez raison d'évoquer la question de
l'apparition des premières structures biologiques réplicatives.
Cela me donne l'occasion de relier mon travail à celui de
Stuart Kauffmann, qui fait partie de ceux qui s'intéressent
à l'origine des premières structures moléculaires
"auto-réplicantes", c'est à dire aux origines de la
vie. Il a montré qu'il suffisait d'une certaine diversité
initiale de molécules et de modes d'interactions, pour que
spontanément se forment des chaines de réactions chimiques
complexes auto-entretenues, et auto-réplicantes. La matière
soumises aux lois de la physique, les molécules soumises
aux lois de la chimie, forment des systèmes complexes en
interaction dont les dynamiques sont très facilement auto-organisée.
Ceci veut dire qu'elles possèdent un certain nombre d'attracteurs,
correspondant à des formes spéciales, et souvent spectaculaires,
qui apparaissent spontanément dans ces systèmes. Ainsi
l'auto-organisation, avant même qu'existent les phénomènes
darwiniens, c'est-à-dire au niveau physique et pas encore
biologique, peut créer des formes. Mon travail applique cette
idée à la compréhension de l'apparition de
la parole. Là, il existe un substrat biologique déjà
complexe, et je montre comment celui-ci peut s'auto-organiser et
faire apparaître les bases de la parole, sans que ce substrat
ne soit initiatement apparu pour une fonction de communication.
Ces formes auto-organisées auraient été évidemment
ensuite recrutée quand la parole a été nécessaire
: c'est ce qu'on appelle une exaptation. Cependant, mes travaux
sont aussi compatibles avec un scénario nèo-darwinien
classique, dans lequel l'environnement favoriserait la réplication
des individus capables de communiquer de manière articulée.
Dans ce scénario, mon travail montre comment le travail du
jeu de mutation aléatoire/sélection a pu être
facilité par les propriétés auto-organisées
des matériaux biologiques. Bref, comment l'auto-organisation
contraint l'espace des formes de manière à ce que
les adaptations ne soient pas des recherches d'aiguilles dans des
bottes de foin. Ceci permet de compenser les insuffisances de la
théorie néo-darwinienne "classique", c'est à
dire purement à base de mutation aléatoire/sélection,
de plus en plus critiquée. On a pu calculer que dans le temps
"court" de quelques milliards d'années, il paraissait impossible
par exemple d'obtenir certaines des protéines de nos cellules
par cette méthode. A plus forte raison des animaux évolués...
La morphogenèse
AI :
On peut reparler là de morphogenèse. Il y a quelques
années, ce terme était détesté parce
que les gens, qui n'en avaient pas compris les mécanismes
simples, avaient tendance à y voir l'expression d'une finalité
a priori, c'est-à-dire pour certains d'une intention d'origine
divine. Mais maintenant, l'étude des lois et processus de
la morphogenèse peut relever de la science la plus physicaliste.
P-Y.O : Absolument. C'est dans des termes différents
ce que disait aussi René Thom.
AI : En remontant plus en amont
encore, ceci nous conduit aux théories cosmologiques selon
lesquelles, compte tenu de lois primordiales (souvent encore à
définir) concernant l'énergie, la matière,
le vide, le type d'univers dans lequel nous sommes ne pouvait pas
être autrement... P-Y.O : Il y a des formes qui apparaissent spontanément,
sans qu'il y ait besoin de sélection naturelle ni d'autres
formes de "designer". Il suffit de regarder le monde inorganique
pour les trouver. Par exemple les cristaux de glace, qui ne sont
absolument pas le produit de l'horloger aveugle de Dawkins, ou les
dunes de sable, et d'innombrables autres exemples. L'apparition
de ces formes complexes semble être très robuste, en
particulier aux détails des composants dont l'interaction
est en jeu, comme l'a montré Kauffman par exemple. C'est
d'ailleurs aussi la raison pour laquelle les physiciens de la complexité
ont autant de succès lorsqu'ils essaient d'appliquer les
mêmes modèles à des systèmes physiques
très différents, et concernant des échelles
spatiales et temporelles très différentes : il y a
des dynamiques qui se retrouvent presque partout. Bien sûr
que si les lois de la physique étaient différentes,
les formes qui apparaitraient seraient différentes, mais
il y aurait certainement des formes, et des formes d'une complexité
similaire à celle de notre univers ! et c'est la l'un des
grands résultats des travaux de Kauffman. Grâce à
l'auto-organisation, les formes de notre univers ne sont pas si
surprenantes que ça, en particulier les formes de la vie.
D'ailleurs, pour lui, et contrairement à beaucoup d'autres
théoriciens, l'apparition de la vie était quasiment
inévitable. Dans mes travaux, je développe le même
point de vue concernant la parole. Je montre qu'il n'est pas besoin
de substrat biologique très complexe ni très spécifique
pour que celle ci apparaisse. Bref, que la parole aussi était
surement inévitable.
AI : Vous évoquez l'ADN.
On peut penser que les théories de la morphogenèse
peuvent expliquer l'existence de ce que les biologistes moléculaires
appelent l'ADN poubelle, les 90% de la molécule qui ne semblent
pas avoir de rôle dans la reproduction. Il s'agirait de formes
non-fonctionnelles - ou qui du moins resteraient non fonctionnelles
si elles ne faisaient pas ultérieurement l'objet d'exaptation
inattendues, mais qui se révèleraient utiles, cette
fois-ci, au plan biologique... P-Y.O : Je ne suis pas spécialiste de cette question,
mais vous avez raison. Jean-Jacques Kupiec, par exemple, donne des
arguments concernant le rôle structurel de cette ADN, qui
ne faudrait plus alors qualifier de poubelle.
Perspectives
AI :
Quelles suites voulez-vous donner à vos travaux ? P-Y.O : Jusqu'à présent, je n'ai traité
que des systèmes de vocalisation. Il n'y avait pas de sens
associés aux vocalisations que produisaient mes agents. J'ai
montré que pouvait émerger un système de signaux
susceptibles d'être recrutés pour communiquer. Mais
les agents ne l'utilisent pas encore pour communiquer. Le premier
point que je voudrais mettre en évidence maintenant est le
moment où ils arrivent à inventer cette volonté,
et consécutivement à recruter les moyens pour cela.
Une des pistes ouvertes par mon travail sera de montrer comment
l'interaction pré-linguistique pourrait apparaître
chez des agents, à partir de capacités qu'ils avaient
acquises précédemment dans d'autres domaines plus
simples.
Pour illustrer cela par un exemple anthropologique, je suis en train
d'explorer de quelle manière la capacité des humains
à explorer et manipuler leur environnement, acquise à
travers des millions d'années d'évolution et qui donne
naissance à des cognitions intuitives, pouvait être
exaptée pour leur apprendre à manipuler les objets
extrêmement particuliers et extrêmement complexes que
sont les autres humains. Et comment des agents essayant de manipuler
les autres agents avec les mêmes techniques qu'ils utilisent
pour manipuler leur environnement pourraient par un couplage auto-organisé
développer cette fois-ci un système de communication,
c'est-à-dire un système dans lequel un agent émet
des signaux avec l'intention de modifier l'état ou le comportement
d'un autre agent.
AI : Vous retrouvez la théorie
de l'esprit. C'est ainsi que font les bébés pour manipuler
leur mère... P-Y.O : Oui. Mais je voudrais montrer comment se développe
cette théorie de l'esprit, sans qu'elle soit nécessairement
précâblée. Autrement dit, comment un robot qui
a déjà un certain nombre de capacités à
manipuler des objets autour de lui pourrait, en les appliquant à
ces objets extrêmement complexes que sont les autres robots,
développer dans le contexte de cette manipulation des autres
l'amorce d'une théorie de l'esprit.
AI : Ceci pourrait vous conduire
à modéliser l'émergence de la conscience de
soi ou du proto-soi. Dès qu'un agent a reconnu qu'un autre
agent lui est semblable, et dès que cet autre agent a commencé
à le manipuler à son tour, on peut supposer que par
interaction auto-organisée se développe chez l'un
et l'autre une représentation de plus en plus précise
de l'autre, mais aussi une représentation de plus en plus
précise de soi, en miroir. Beaucoup de ceux qui réfléchissent
à l'apparition de la conscience de soi ont exploré
cette perspective. Mais pour le moment ils en sont restés,
si l'on peut dire, à la neurophysiologie des émotions,
sans disposer d'un modèle artificiel suffisamment explicite.
Nous pensons que vos travaux, s'ils aboutissent, pourront faire
progresser sensiblement la théorie de la conscience - ceci
même si d'autres mécanismes d'émergence du proto-soi
doivent être explorés par ailleurs... P-Y.O : Je préfère ne pas parler de conscience
car je ne sais pas bien ce que c'est. Ici, nous allons d'abord essayer
de montrer comment apparaît la notion d'objet, comment apparaîtra
ensuite la notion de cet objet extrêmement complexe qui est
"soi", et enfin comment on utilisera ce modèle d'objet-soi
pour comprendre son propre comportement et l'affecter à la
compréhension du comportement des autres.
Pour cela nous allons développer des robots qui vont apprendre
à manipuler l'environnement autour d'eux. Ils devront apprendre
que l'environnement peut être décomposé en objets
puis apprendre à manipuler ces objets individuellement, les
uns par rapport aux autres. Ceci permettra de voir comment des modèles
de chaque objet peuvent être inventés et comment en
conséquence le concept générique d'objet pourra
être inventé. Il faudra donc montrer comment le robot,
de même qu'il fait des modèles d'objets de son environnement,
fera un modèle de lui-même et finalement utilisera
ce modèle pour faire des modèles de ces objets bien
particuliers que sont les autres.
AI : Le processus que vous décrivez
passe par la création d'un modèle de l'objet-soi (non
conçu comme un soi, évidemment, mais comme un objet
de l'environnement) et par l'utilisation de ce modèle pour
construire un modèle de cet objet qu'est l'autre. C'est le
processus inverse de celui que nous décrivions tout à
l'heure, où le robot construit d'abord un modèle de
cet objet complexe qu'est l'autre, et se l'applique ensuite à
lui-même. Mais est-ce très différent ? Dans
les deux cas, ces deux catégories de modèles s'enrichiront
alors par interaction jusqu'à constituer des modèles
de soi au sens plein.
Ceci dit, qu'appelez-vous robot dans ces hypothèses, un automate
avec un corps et des possibilités de sensations, une suite
de programmes sur des grappes d'ordinateurs, autre chose ? P-Y.O : Ce que j'appelle robot est un programme, nommé
agent, qui commande un corps ayant des propriétés
mécaniques, soumises à des contraintes physiologiques,
morphologiques, etc, dans un environnement lui-même soumis
à des contraintes. Mais ce robot n'a pas besoin d'être
physique dans un monde physique. Cela peut être un robot mécanique
dans un monde virtuel simulé. L'essentiel est de jouer sur
des contraintes, qu'elles soient physiques ou virtuelles. Dans le
robot virtuel que j'utilise, j'implémente des modèles
physiques du système vocal ou auditif. C'est à cause
de ces modèles physiques que j'appelle cela des robots. Mais
c'est une démarche assez générale qui pourra
être implémenté sur n'importe quel support.
Elle n'est pas du tout spécifique de la parole ; le même
modèle pourrait être utilisé pour montrer comment
un certain nombre de primitives motrices, concernant le mouvement
des bras et des jambes, pourraient apparaître, par exemple
à travers le babillage corporel que l'on observe chez les
nouveau-nés, voire les foetus. Les chercheurs de ce domaine
identifient l'existence de primitives discrètes, à
la base de tels mouvements, mais ils ne savent pas d'où elles
viennent. On ne sait pas si elles sont précâblées
ou si elles sont apprises. Je pense que mon modèle pourrait
montrer assez facilement que le babillage corporel des nouveau-nés
peut assurer l'émergence auto-organisée d'un répertoire
de primitives motrices servant ensuite à construire les primitives
de comportements moteurs chez l'adulte.
AI : Et de même chez les
animaux... P-Y.O : Absolument.
AI : Vous donnez à la culture
un sens bien particulier... P-Y.O : Oui. Le terme Culture désigne pour moi ici
l'ensemble des structures qui sont formées par interaction
d'un organisme avec son environnement, ou plutôt de plusieurs
organismes interagissant au sein d'un même environnement.
AI : On vous demandera si vous
pouvez prouver le bien-fondé de telles hypothèses
concernant l'origine des langages, aussi séduisantes qu'elles
puissent paraître... P-Y.O : Je ne sais pas si on pourra jamais le prouver, tout
simplement parce que la parole ne laisse pas de trace, pas plus
que l'organisation des connexions nerveuses. L'examen des ossements
préhistorique ne permet pas d'obtenir beaucoup d'informations
quant à la structure cérébrale de nos ancètres,
et encore moins sur son fonctionnement. Ce que l'on peut faire en
revanche, c'est imaginer des scénarios plausibles permettant
de ne pas considérer comme un miracle l'apparition de la
parole et des langages.
AI : Le don des langues conféré
par les dieux aux hommes... P-Y.O : Oui. Mais il me paraît impossible de dire lesquelles
de ces hypothèses sont fausses et lesquelles sont vraies.
Si on arrive à construire un robot avec lequel on pourra
interagir aussi richement qu'avec un être doté du langage,
cela sera déjà un pas de géant. Ce sera une
version du test de Türing. Même si son fonctionnement
interne n'est pas celui d'un être humain, on aura trouvé
au moins une partie de l'essence du langage et de notre intelligence.
Par contre, il est aussi possible qu'on arrive à construire
des robots authentiquement intelligents, mais dont l'intelligence,
du fait d'un ancrage dans un corps très différent
du notre,
soit aussi très différente de la nôtre.
AI : C'est le problème
que l'on rencontrera si on côtoie éventuellement des
intelligences extraterrestres différentes des nôtres...
La mémétique
AI :
Un dernier mot, concernant la mémétique. Comment situez-vous
cette dernière dans votre méthodologie d'approche
? P-Y.O : Dans ma thèse, je montre comment par le simple
échange de vocalisations, un système de catégorisation
des sons qui sera une convention peut se former et être partagé
par l'ensemble des agents d'une communauté linguistiques,
alors qu'il n'y a que des interactions locales. En gros comment
peuvent apparaître des répertoires conventionnels
de sons, qui sont reflétés au niveau neuronal par
des structures très similaires entre les agents, alors
que personne en particulier n'avait décidé qu'il en
serait ainsi. Par auto-organisation, répétons-le,
des conventions peuvent se former. Il est d'ailleurs intéressant
de remarquer que le système de convention est un système
de catégorisation des sons, implémenté dans
des structures neuronales, mais que jamais ce système n'est
échangé directement entre deux agents. Les agents
produisent uniquement des vocalisations, exemples de sons qui sont
ensuite catégorisés par le système conventionnel.
Donc en fait les agents ne s'échangent que des indices, qui
sont en outre de nature différente de la convention qui les
catégorise. Les agents ne peuvent pas lire dans la tête
des autres. Ils n'ont pas accès directement au système
nerveux des autres. Il n'ont accès qu'à un codage
sous la formes de vocalisations, et doivent en permanence faire
un décodage pour rapporter ces vocalisations à leur
système de catégorisation. Ce processus de codage-décodage
est d'ailleurs une contrainte fondamentale à la propagation
des conventions, ce que les méméticiens doivent
comprendre. Il arrive que certains s'intéressent seulement
à la propagation d'items (sémantiques) d'un individu
à l'autre au sein de la société. Or les processus
de codage-décodage, lesquelles d'ailleurs tolèrent
de la variété et du flou, sans que la compréhension
des sens soit en général altérée,
sont cruciaux.