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2 juillet 2004
Propos recueilis par Jean-Paul Baquiast

Michel Bitbol
Des "phénomènes" de Kant à la théorie quantique de l'information
Le rôle de la philosophie des sciences




Michel BitbolMichel Bitbol est directeur de recherche au CNRS et chargé de cours à l'université Paris 1.
Ses domaines sont la Philosophie de la physique moderne, l'Histoire de la physique du vingtième siècle, la Philosophie des sciences

Il est "membre plein" du CREA: Centre de Recherches en Epistémologie Appliquée - (CREA/Ecole Polytechnique), 1, rue Descartes, 75005 Paris

Il a publié de nombreux articles et ouvrages. Parmi ceux-ci, le lecteur s'intéressera particulièrement à :
Mécanique quantique, une introduction philosophique, champs-Flammarion, 1997
L'aveuglante proximité du réel, champs-Flammarion, 1998
Physique et Philosophie de l'Esprit, Flammarion 2000

Pour en savoir plus
Michel Bitbol. Pages personnelles http://perso.wanadoo.fr/michel.bitbol/page.garde.liste.html
CREA
http://www.crea.polytechnique.fr/index.htm
Université Paris1, UFR de philosophie http://www-philo.univ-paris1.fr/


Automates Intelligents (AI) : Nous avons pensé qu'il était indispensable de vous faire mieux connaître de nos lecteurs, notamment de ceux qui n'ont pas eu la possibilité d'étudier la philosophie des sciences. Vous représentez, si vous me permettez de le dire, une sorte d'idéal en matière de connaissance, dans la mesure où vos recherches réalisent la synthèse entre la philosophie et un domaine scientifique de plus en plus actuel, la physique quantique. Les philosophes des sciences ne manquent sans doute pas en France, mais peu d'entre eux apportent le regard nécessairement renouvelé qu'impose la mécanique quantique. Depuis les origines de celle-ci, certes, les commentaires philosophiques n'ont pas manqué, parfois à la limite du surréalisme. Mais pour être pertinent aujourd'hui, il faut avoir soi-même travaillé ce domaine, ce que vous avez fait et ce qui n'est pas le cas de tous.

Faut-il cependant que des gens qui travaillent principalement dans le domaine des technologies de l'information, comme c'est le cas de la plupart de nos lecteurs, s'intéressent à la mécanique quantique ? La réponse est évidemment affirmative, dans la mesure où, aujourd'hui, les composants électroniques et nanotechnologiques atteignent la taille de l'atome individuel, échelles où les phénomènes quantiques ne peuvent plus être ignorés. Par ailleurs, de plus en plus de dispositifs, soit dans l'instrumentation, soit dans le calcul, manipulent ou vont manipuler des bits quantiques. Le concept de théorie quantique de l'information prend progressivement de la consistance(1). Il serait loisible de ne pas chercher à savoir le type de monde éventuellement sous-jacent à ces phénomènes, en se satisfaisant des résultats pratiques des manipulations. Mais la curiosité humaine est telle que l'on s'interrogera de plus en plus sur les soubassements physiques possibles, invisibles et inévitablement mystérieux, de ces phénomènes. Il faut alors que des philosophes de la connaissance, tels que vous, interviennent pour apprendre aux citoyens à prendre le recul nécessaire face aux images utilisées pour essayer de traduire le formalisme quantique d'une façon intelligible. C'est tout le problème de la critique du réalisme naïf ou métaphysique, sur laquelle nous allons revenir, qui se trouve posé.
Voulez-vous cependant, pour en venir à vous, nous rappeler comment vous vous être investi dans la philosophie des sciences ?


Michel Bitbol (MB) : J'ai d'abord reçu une formation médicale, pendant laquelle j'ai également étudié la physique dans le but de poursuivre des recherches en biophysique. Durant les dix années que j'ai consacrées à la biophysique, j'ai utilisé diverses techniques de résonance paramagnétique à travers lesquelles j'ai acquis une certaine pratique du formalisme quantique. J'ai ensuite rencontré des physiciens préoccupés par la philosophie des sciences. Ce fut le cas notamment de Bernard d'Espagnat, qui m'a beaucoup appris par sa critique systématique des multiples versions possibles du réalisme scientifique direct en physique microscopique. A son contact, puis seul, j'ai rassemblé la matière et les réflexions qui font l'objet des trois principaux ouvrages que vous avez cité dans votre introduction, ainsi que de nombreux articles.

AI : Aujourd'hui, vous juxtaposez la recherche et l'enseignement...

MB : Oui, au sein du CREA et à l'Université Paris 1. Pour le CREA, Centre de recherches en épistémologie appliquée, le mot épistémologie est très important. Il s'agit vraiment du cœur de son domaine. On parle aussi de "sciences cognitives", terme de plus en plus d'actualité dans les thèmes de recherche. Nous sommes un centre interdisciplinaire de recherche sur la cognition. Vous trouvez au CREA à la fois des mathématiciens qui font des modèles de cognition, des biologistes qui proposent des expériences à partir de ces modèles et des philosophes de la connaissance qui s'inscrivent dans les travaux de leurs collègues sous l'angle de la réflexivité, c'est-à-dire de l'analyse des présupposés de la recherche.

J'apporte moi-même à ces travaux une thématique de réflexion sur la connaissance qui vise notamment à ramener ce que l'on considère souvent comme des traits du monde à des traits spécifiques de notre interaction avec le monde ou à ce que nous présupposons quand nous essayons de le connaître.

Il s'agit d'un exercice fructueux et salutaire, que j'ai expérimenté voici maintenant plus de dix ans. A chaque fois que l'on essaye, comme le disait Einstein, non pas de croire ce que font, on révèle une quantité de traits caractéristiques du contenu même de leurs connaissances. Aussi curieux que cela puisse sembler, le contenu de leurs connaissances est déterminé par la manière ou les méthodes qu'utilisent les scientifiques pour connaître… Comme le disait Wittgenstein "Dis-moi comment tu cherches, et je te dirai ce que tu cherches ".

AI : C'est-à-dire en fait aussi que ce contenu de connaissances est fonction de l'histoire et même du tempérament du sujet qui élabore les connaissances…

MB: Là, vous allez un peu trop loin. Ce qui informe le contenu des connaissance n'est ni d'ordre individuel, ni historiquement contingent. C'est un ensemble de règles collectives d'investigation, épuré par les contraintes techniques et les nécessités de la communication. L'histoire est seulement ce qui permet d'atteindre ce niveau d'épuration.

C'est pourquoi, au CREA, nous sommes revenus avec profit sur les débats philosophiques des siècles précédents, par exemple entre Hume et Kant. Nous sommes loin de considérer que ceux-ci, comme on le dit parfois, ont perdu toute actualité ? aujourd'hui. La philosophie de Kant était certes adaptée à la physique newtonienne. Il n'en reste pas moins qu'un certain nombre de grandes orientations de sa philosophie sont extrêmement porteuses et fécondes. Il faut seulement faire le tri entre ce qui est attaché à une époque et ce qui est de l'ordre plus général de la découverte d'une attitude philosophique nouvelle.

AI : Pouvez-vous nous préciser, puisque vous faites allusion à Kant, comment cette philosophie peut nous aider aujourd'hui à expliquer ce paradoxe du réalisme. Je veux dire expliquer la juxtaposition entre la remise en cause du réalisme, qui est de plus en plus aujourd'hui partagée par les philosophes de la connaissance, et le fait que chacun, qu'il s'agisse du grand public ou des scientifiques eux-mêmes, continuent à parler comme s'il existait bien un réel indépendant de l'homme et qu'il faut s'attacher à découvrir. En s'inspirant de Kant, pourrait-on introduire, comme le propose Mme Miora Mugur-Schächter(2), une méthodologie qui rappelle en permanence que celui qui parle ne décrit pas le réel mais une interaction entre lui et un environnement qu'il ne peut pas qualifier en termes transcendantaux ?

MB : C'est effectivement la question. Ce paradoxe dont vous parlez est dû au langage lui-même, qui est un langage référentiel : il tend à faire (ou apparaît faire) référence à quelque chose qui est censé lui être complètement extérieur. En fait, la difficulté naît non pas quand on utilise ce langage, mais quand on le prend trop au sérieux, c'est-à-dire lorsqu'on transforme ce que certains appellent le réalisme naturel ou spontané, propre au langage et au mode d'expression courant des scientifiques, en un réalisme métaphysique. Pour le réalisme métaphysique, les termes qu'emploient les scientifiques, les théories scientifiques, sont des réalités complètement indépendantes des manières dont on les a acquises.

Un premier point important est à noter. Il se trouve que déjà à l'époque de Kant, on se rendait parfaitement compte au vu de la physique newtonienne que cette physique ne pouvait pas être descriptive de quelque chose qui aurait été complètement indépendant de tout moyen d'y avoir accès. Cette nouvelle vision de la physique s'opposait à celle, d'inspiration cartésienne, que défendaient encore les philosophes français de l'époque. La physique newtonienne comme la concevait Newton lui-même, ne faisait pas d'hypothèses visant à expliquer l'ordre des phénomènes par des réalités sous-jacentes conçues sur le modèle de "figures et mouvements" ("Hypotheses non fingo", écrivait Newton). Cette physique se contentait de construire des modèles mathématiques des phénomènes. Par exemple, au lieu de chercher à expliquer l'interaction gravitationnelle par des tourbillons, Newton et les newtoniens s'en tenaient à l'énoncé de la loi en inverse du carré de la distance, et à la démonstration de sa capacité à servir de règle à tous les phénomènes astronomiques et terrestres connus. Kant l'a remarqué, Hume d'ailleurs avant lui. Ces deux philosophes en ont conçu des systèmes de pensée extrêmement critiques à l'égard du réalisme en général.

Mais l'intérêt supplémentaire de leurs philosophies est qu'elles montraient l'une et l'autre que dans certaines conditions l'on risquait d'oublier que la physique classique décrivait uniquement un ordre mathématique des phénomènes, et non pas un ordre qui irait au-delà des phénomènes et qui expliquerait ceux-ci. Par exemple, Hume remarquait que lorsque le scientifique se livre à ce qu'il appelait "carelessness and inattention" (le manque de soin et l'inattention), il peut très bien perdre de vue qu'il n'a affaire qu'à des phénomènes, toujours transitoires, devant simplement être liés par des lois. Il peut penser ou laisser penser qu'il décrit des objets intrinsèquement existants, transcendants - au sens de ce qui dépasse l'expérience.

De même Kant a construit tout un système pour montrer que l'ordre des phénomènes en question se comporte à tel point "comme si" il relevait d'une manifestation d'objets dépassant les phénomènes que la réserve du "comme si" risque à tout moment d'être oubliée. A partir de là, on est tenté de croire intégralement au réalisme métaphysique et de s'exprimer en conséquence. Et c'est ce qui s'est passé. Après Kant, au fur et à mesure que le 19e siècle a progressé, et malgré quelques philosophes néo-kantiens dispersés, les physiciens ont complètement oublié les mises en garde de Kant et ont considéré que la physique classique décrivait la réalité telle quelle était "en soi".

Mais au XXe siècle est survenue la nouveauté de la physique quantique. Celle-ci représente peut-être par elle-même cette méthode dont vous parliez qui permettrait de ne pas oublier que ce à quoi l'on a affaire n'est pas transcendant, mais constitue le produit d'une interaction avec notre appareil cognitif. En fait, la physique quantique a rendu totalement impossible le parachèvement du "comme si" kantien. A chaque fois que l'on essaye de reconstituer des objets spatio-temporels (ou "corps matériels") à partir de l'ordre des phénomènes, on échoue. Ou on n'y arrive que par parties, par fragments, par fragments complémentaires comme le disait si bien Bohr. Certains fragments manifestés lors de l'utilisation de certains types d'appareillage se comportent comme une onde classique, d'autres comme une particule classique. Mais ce ne sont jamais que des parties de phénomènes relatives à des appareillages mutuellement exclusifs. Elles ne permettent pas une recomposition, une synthèse qui désignerait de façon non ambivalente une réalité extérieure complètement détachée des moyens de l'appréhension des phénomènes.

AI : On peut estimer que les physiciens l'ont compris aujourd'hui... Sans cela, comment pourraient-ils faire avancer leurs travaux. Mais pratiquement, aucun autre scientifique, dans les disciplines de la science macroscopique, n'a transposé ces considérations aux descriptions du monde auxquelles ils se livrent dans leur discipline. C'est notamment le cas en physique des particules ou en cosmologie, qui sont pourtant très imbibées de physique quantique. On parle du boson de Higgs ou du multivers comme s'il s'agissait de choses existant en dehors de l'homme et de ses systèmes de connaissance.

Finalement, et c'est plus grave, la société laisse toujours la parole aux autoritarismes de toutes sortes, qui prétendent s'appuyer sur leur connaissance prétendue de ce qu'est le monde en soi pour nous dicter nos croyances et nos comportements - je ne parle pas seulement des tenants des religions dites révélées, mais des experts de toutes origines, se disant scientifiques, qui s'expriment constamment dans les médias, et influencent les gouvernements.

Il y a là une sorte de défaillance de la raison collective qui conduit à penser que les travaux de philosophes comme vous ne sont pas assez connus, notamment au niveau de la théorie politique dont s'inspirent nos sociétés. Il y a encore un très grand pas à faire, mais comment le faire ?

MB : Oui, effectivement. Vous soulevez un problème important. La vraie raison pour laquelle la base philosophique de la mécanique quantique, bien connue pourtant depuis l'invention de celle-ci, ne se propage pas davantage, c'est qu'il y a une sorte d'espoir, toujours vivace, que l'enseignement de la physique quantique n'a pas à être pris au sérieux. La physique quantique ne serait qu'une théorie provisoire. Un jour, on découvrira des "variables cachées", selon le terme consacré, qui devraient permettre de penser autrement, c'est-à-dire en revenir au réalisme.

C'est absurde. Il est totalement inapproprié de considérer comme transitoire la leçon d'une théorie aussi durable, aussi efficace, aussi féconde que l'est la physique quantique sous prétexte que, peut-être, un jour, celle-ci changera. Elle changera certes, comme toute théorie, mais la probabilité la plus grande à mon sens est que l'étrangeté de la future théorie qui englobera et dépassera la physique quantique sera non seulement aussi grande mais bien supérieure. Au lieu de tenter sans cesse de reculer, il vaudrait mieux aller jusqu'au bout, dire "Arrêtons de regarder en arrière, prenons la physique quantique à la lettre et regardons ce qu'elle nous enseigne sur la nature de la connaissance scientifique en général, et plus particulièrement de la connaissance en physique". A partir de là, on peut progresser.

Un autre facteur qui explique la persistance sociologique du réalisme est que la familiarité avec la physique quantique (superficiellement comprise) devient telle que l'on finit par ne plus se poser la question de la nature et de l'usage de ses symboles. En prenant trop au sérieux le langage que l'on surimpose à ces symboles, on finit par se dire que le langage dit vrai. Et on omet d'étudier soigneusement le fonctionnement des symboles. Ici encore, on tend malencontreusement à attacher plus d'importance à ce que disent les scientifiques qu'à ce qu'ils font dans leurs manipulations symboliques et expérimentales. Pire: les scientifiques eux-mêmes finissent par se laisser fasciner par leur propre rhétorique au lieu de rester axés sur leur pratique. Par exemple, on oublie que le vecteur d'état(3) n'est utilisé que comme moyen de calcul de probabilités d'événements expérimentaux à travers l'algorithme de Born. On dit (en utilisant un vocabulaire critiquable dû à Dirac) : "ceci est l'état d'une particule". Mais on perd ainsi de vue que le concept de particule est complètement éclaté à cause de l'absence de possibilités d'attribuer des propriétés à ces objets comme aussi à cause de l'impossibilité de leur attribuer une identité permanente à travers le temps. Et on omet aussi de soumettre à l'examen le concept d'état qui n'a presque plus rien à voir(4) avec celui d'état classique. On se laisse donc abuser par le langage que l'on surimpose au formalisme. Ceci pose effectivement la question de savoir quel genre d'événement sociologique pourrait faire que les scientifiques changent d'avis à ce sujet et se laissent complètement imprégner par les méthodologies de la physique quantique.

AI : Qu'en pensez-vous ?

MB : Je pense qu'en fait c'est en train d'arriver. Là je crois pouvoir vous apporter des nouvelles fraîches. Depuis deux ou trois ans beaucoup de physiciens viennent me voir en me disant que les nouveaux procédés de redérivation de la physique quantique à partir de postulats relevant de la théorie de l'information sont exactement en phase avec le type de philosophie que je défend depuis longtemps.

AI : Pouvez vous préciser ce que vous entendez là ?

MB : La particularité de la théorie de l'information est que les bits d'information ne sont ni d'ordre objectif ni d'ordre subjectif. Ce sont des entités qui relèvent déjà d'une interaction accomplie entre le sujet connaissant et le milieu qu'il explore. Tous les axiomes de la physique quantique, qui étaient posés habituellement d'une façon un peu arbitraire et dont la seule justification était a posteriori, c'est-à-dire consécutive à leur corroboration expérimentale, peuvent maintenant être redéduits à partir d'axiomes sur les limites de l'accès à un certain nombre de bits d'information propres à chaque système. L'analyse des limites de l'accès à l'information nous permet de redériver des choses compliquées qui relèvent par exemple de l'équation de Schrödinger, des espaces de Hilbert, de tout ce qui fait la particularité de la physique quantique.

Une fois que l'on a compris que des axiomes portant sur des entités "interfaciales" (plutôt que sur des entités qui soient ou bien objectives ou bien subjectives) permettent de faire tant de choses, on se convainc plus facilement que la physique quantique est peut-être non une théorie du monde que l'on explore, mais une théorie du domaine d'interaction, de la surface qui sépare sujet et objet. L'interface serait alors première par rapport au couple sujet-objet, si bien qu'à partir d'elle on pourrait dans certaines circonstances (et on ne pourrait pas dans d'autres circonstances) distinguer entre le quelque chose qui revient au sujet et le quelque chose qui revient à l'objet.

AI : Est-ce que vous ne dites pas ici, autrement que nous le faisons dans les articles de notre revue, que les progrès qui sont faits dans la réalisation de systèmes tels que les robots autonom?es et leurs constructions émergentes vont nous conduire à rapprocher de celles-ci les émergences scientifiques humaines. Les roboticiens montrent que des robots autonomes en interaction darwinienne en arrivent à élaborer des conventions de type langage puis ensuite, des contenus de connaissance langagiers ou comportementaux. On pourrait imaginer qu'un jour, vraiment laissés à eux-mêmes, ces robots finiraient par élaborer des descriptions scientifiques du monde que nous pourrions ne pas reconnaître comme telles, de même que nous ne reconnaîtrions pas les manifestations éventuelles d'extra-terrestres qui seraient parvenues jusqu'à nous - mais qui seraient néanmoins aussi pertinentes que les nôtres.

MB. Il y a un lien incontestable entre la robotique, les sciences cognitives et ce que j'ai dit de la physique quantique. Ce lien est apparu à travers les déboires du cognitivisme classique selon lequel les machines agissent de façon programmée et entièrement dépendante de ce que les concepteurs ont voulu y mettre. Confronté à ces déboires, on s'est mis de plus en plus à envisager la cognition artificielle sur le modèle de la cognition naturelle, c'est-à-dire sur le modèle non pas d'une reconnaissance d'un monde déjà pré-engrammé, mais de la construction d'un monde à partir de l'interaction d'une entité connaissante et de son environnement. Cette interaction produit des connaissances qui n'étaient pas préexistantes et qui finissent progressivement par s'autosélectionner. Cette auto-sélection dépend elle-même de l'organisation rétroactive de l'environnement par l'activité de l'entité qui l'explore. Il ne s'agit pas de considérer que l'environnement est déjà tout constitué et qu'il suffit de l'identifier, il s'agit de montrer que l'entité cognitive parvient à façonner l'environnement où elle agit et survit.

AI : Vous retrouvez ainsi la construction de niche, concept que l'on utilise en biologie évolutionnaire(5).

MB : Oui, tout à fait. Si on procède de cette façon pour la robotique, le modèle dominant de la cognition doit abandonner le modèle classique en termes d'input-output (la cognition provenant de la réception d'informations venant d'un monde déjà constitué et provoquant une action à partir de cette réception). Du fait qu'il n'existe plus de schèmes pré-engrammés, on doit adopter une conception entièrement interactive de la cognition, qui est parfaitement isomorphe à celle à laquelle on arrive tout naturellement quand on réfléchi sans préjugés aux processus de la physique quantique. On retrouve ainsi des convergences absolument indubitables entre les deux directions de recherche relatives à la philosophie de la connaissance : la direction de recherche par analyse de modèles artificiels de cognition et la direction de recherche par analyse de sciences déjà constituées et révélant par leurs propres structures ce qu'elles ne sont pas ou ne sont plus.

AI : Tenez-vous compte des travaux de la cognition artificielle dans votre propre recherche ?

MB : J'ai travaillé avec Francisco Varela. Nous avons beaucoup discuté de thèmes voisins : philosophie de la cognition artificielle, auto-poièse... Mais je continue pour ma part dans le domaine de la physique quantique, d'autant plus que j'y vois sans cesse des nouveautés. Par exemple ce dont je vous parlais tout à l'heure en évoquant la théorie quantique de l'information. Celle-ci se développe rapidement à cause de la contrainte technique que vous avez citée, la miniaturisation des ordinateurs qui nous conduit à la barrière de fait et conceptuelle entre le domaine classique et le domaine quantique. Ceux qui ont élaboré la théorie quantique de l'information se sont rendu compte que toute la théorie quantique était dérivable de là et que cela avait des implications philosophiques. Voici l'exemple d'un progrès récent et très important.

Je voudrais aussi evoquer dans mes prochains travaux la gravitation quantique(6) et toutes les théories sophistiquées qui s'y rattachent : super-cordes, géométries non commutatives et autres variantes intéressantes et moins connues. L'une des grandes nouveautés que j'ai vu apparaître récemment est le principe holographique, qui est vous le savez un principe général dont toutes les théories capables de prévoir les effets de gravitation quantique sont dérivables. Le principe énonce (en gros!) que toute l'information sur le volume des entités est contenue dans leur surface, cette surface d'interaction dont nous parlions tout-à-l'heure(7).

AI : Vous évoquez ici ces questions, notamment la gravitation quantique, comme s'il ne s'agissait pas seulement de constructions théoriques encore inaccessibles aux vérifications expérimentales. Pourtant, on ne peut pas les comparer aux modèles construits à partir d'observations (ou interactions) instrumentales. N'est-on pas là plus proches de la science-fiction que de la science ? L'hologramme, je vois ce que c'est. Mais appliquer l'hologramme à l'univers entier, c'est une autre affaire. De même, on voit ce qu'est la réalité virtuelle, mais peut-on faire l'hypothèse, comme certains auteurs, que nous serions des avatars dans un monde virtuel construit par des intelligences supérieures. Sommes-nous encore là dans le champ constructiviste de la science ?

MB : Effectivement, l'aspect spéculatif de tout cela est considérable. Les meilleurs théoriciens le disent : la base empirique est étroite par rapport à l'immense étendue de leurs sauts formellement spéculatifs. Mais un philosophe des sciences qui a l'expérience de ces questions ne peut pas s'empêcher de penser que les théories considérées comme standard sont déjà elles-mêmes très sous-déterminées par l'expérience. Voilà maintenant de nouvelles théories qui surgissent, dont la gamme de possible est très grande, et qui reposent sur des tests étroits, peu variés. Mais pourquoi ne pourraient-elles acquérir le même statut que les autres, c'est-à-dire se voir reconnues de plus en plus largement, en dépit de leur sous-détermination, et au nom de leur capacité à servir de guide à de nouvelles explorations ?

AI : Voulez-vous dire qu'au fond elles contribueront, comme les autres, à construire un cosmos résultant de l'interaction de nos systèmes biologiques, cognitifs et computationnels avec un univers indéterminé riche de tous les possibles mais dont rien ne pourrait sortir s'il n'y avait pas cette interaction. Ce serait une vue résolument optimiste de notre devenir, un peu analogue à celle qu'avait proposée il y a quelques années David Deutsch ?(8)

MB : Pourquoi ne pas être en effet un peu optimiste et ambitieux dans ce domaine du renouvellement de la pensée?

AI : J'aimerais ajouter deux questions aux précédentes, si vous voulez bien. La première question concerne vos projets. Envisagez-vous une suite à vos trois précédents ouvrages, compte-tenu notamment des évolutions qui se produisent dans le domaine de la physique ? Cette suite nous intéresserait certainement beaucoup.

MB : J'envisage effectivement un nouvel ouvrage, mais j'ai encore beaucoup de travail à y consacrer. Il ne paraîtra donc pas tout de suite. Je compte y développer, notamment, les idées d'un article récent que j'ai publié dans un ouvrage collectif : M. Bitbol, " Relations et corrélations en physique quantique ", in: M. Crozon & Y. Sacquin (eds.), Un siècle de quanta, EDP sciences, 2003.

AI : Et enfin, ma toute dernière question : vous vous intéressez au boudhisme comme théorie ou pratique de connaissance. Pourquoi ? Je suppose que vous n'y voyez pas un substitut aux méthodes de la recherche expérimentale occidentale ?

MB : Non, pas du tout. Mais je suis fasciné par la façon dont le bouddhisme est philosophiquement et "existentiellement" sceptique vis-à-vis de la réification des croyances qui nous servent à nous orienter dans le monde de l'expérience. J'y vois une médiation intéressante vers la conception réflexive et critique du monde qui s'avère si féconde en physique quantique. Le réalisme métaphysique dont nous avons parlé tout au long de ces entretiens, et qui pèse encore lourdement sur la science et la pensée occidentale à la suite de l'héritage de Parménide et de Platon, s'atténue. En nous ouvrant à d'autres cultures, nous devenons insensiblement plus réceptifs à des conceptions du cosmos et de l'homme proches de celles qui sont dorénavant nécessaires pour que se développent les sciences de demain. Y a-t-il seulement là une coïncidence?

Notes
(1) Sur la Théorie quantique de l'information, on peut regarder http://www.ulb.ac.be/rech/inventaire/projets/9/PR2159.html
(2) Voir notre article sur Mioara Mugur-Schächter
(3) " Vecteur d'état : entité mathématique par laquelle on représente l'état physique d'un système quantique. En vertu du principe de superposition, les vecteurs d'état ont la propriété de pouvoir s'ajouter entre eux : la somme de deux vecteurs d'état possibles d'un système est aussi un vecteur d'état possible du système ". Etienne Klein, Petit voyage dans le monde des quanta, Champs-Flammarion 2004
(4)...sauf passage à la limite quand la constante de Planck tend vers zéro (note de MB)
(5) Sur la construction de niches, voir http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/nov/niche.html
(6) Sur la gravitation quantique, voir
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/oct/smolin.html
(7) On trouvera sur le web une présentation rapide mais suffisante de l'hologramme et du principe hologrammatique à http://www.cvconseils.com/laser.html (où la science va-t-elle se nicher?)
(8)Sur David Deutsch, voir http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/jan/deutsch.html



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