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25 juillet 2004
Propos
recueilis par Jean-Paul Baquiast
Olivier Laprévote
Responsable du laboratoire de Spectrochimie de masse de Gif sur
Yvette
Olivier
Laprévote est docteur en science et en pharmacie.
Il est Directeur de recherche au CNRS et responsable au sein
de l'Institut de Chimie des Substances Naturelles (ICSN) à
Gif sur Yvette du Laboratoire de Spectrométrie de Masse.
Il a présidé la Société Française
de Spectrométrie de Masse.
Automates
Intelligents (AI) : Olivier Laprévote, pouvez vous d'abord
nous préciser votre parcours, qui intéressera sûrement
nos lecteurs, par le souci que vous avez toujours eu de ne pas vous
enfermer dans des catégories définitives...
Olivier
Laprévote (OL) : Je suis en fait titulaire
de deux doctorats puisqu'un doctorat en science a suivi ma
thèse de Pharmacie. Pourquoi la Pharmacie ? Tout simplement
parce qu'il s'agit aujourd'hui de la seule formation scientifique
qui soit réellement pluridisciplinaire et de bon (parfois
haut) niveau: de l'équation de Schrödinger et
du théorème de Carnot, c'est-à-dire de
l'atomistique et de la thermodynamique, jusqu'à l'étude
des êtres vivants à travers la zoologie et la
botanique. Entre ces deux pôles s'étagent, évidemment,
la chimie physique, la chimie organique, la génétique,
la biologie cellulaire, la physiologie, et caetera (la liste
pourrait être beaucoup plus grande).
J'ai choisi
cette formation, au moment de passer mon bac, sur le seul
examen du programme des cours, que j'avais comparé
à tous les autres. En France, nous orientons très
tôt les étudiants sur des filières précises,
aussi bien dans les écoles d'ingénieur qu'à
l'université. Faire une licence de biologie à
l'université interdit par exemple de connaître
trois mots pertinents de chimie, alors que l'on n'a, en principe,
que vingt-et-un ans.
N'ayant
pas opté pour la Pharmacie pour en exercer la profession,
j'ai logiquement, une fois mon diplôme obtenu (en Pharmacie
industrielle, ce qui m'a permis de me frotter au monde de cette
industrie), décidé de faire une thèse de Doctorat
d'Université en Sciences: DEA de Chimie Organique à
Orsay puis Thèse en Chimie Végétale. Au cours
de cette thèse, j'ai découvert les méthodes
physiques d'étude structurale des molécules naturelles,
ce qui a induit ma présentation au concours d'entrée
au CNRS dans ce domaine et, dans la foulée, mon recrutement
comme chercheur à l'âge de 27 ans. En passant, j'ai
renoncé à partir en post-doc, le laboratoire d'accueil
américain m'offrant en tout et pour tout 400 dollars par
mois d'indemnité.
AI
: Si nous avons sollicité une interview de vous, c'est parce
qu'il nous a semblé que vous travaux actuels sont au cur
de possibles développements scientifiques considérables.
De plus, ils présentent un aspect exemplaire, concernant
une question d'actualité en France, l'importance de l'initiative
et de la prise de risque chez les chercheurs du secteur public,
malgré les nombreuses difficultés qu'ils rencontrent.
Voyons d'abord le premier point. Vous êtes un des premiers
spécialistes français de la spectrométrie de
masse. Pouvez vous nous en rappeler le principe et nous dire avec
quels instruments vous travaillez ? Quel est notamment l'intérêt
de la SM pour l'étude de la biochimie in vivo ?
OL
: La Spectrométrie de Masse est une science
à part entière dans la mesure où elle
s'intéresse à un objet précis (la déviation
des particules chargées dans des champs magnétiques
ou électriques), dispose d'un corps théorique
singulier (la réactivité des ions en phase gazeuse),
d'une instrumentation spécifique (les spectromètres
de masse) et d'une application à portée universelle.
En effet, tout atome ou toute molécule possède
une masse qui lui est propre (dans le cas d'une molécule
la somme des masses de tous les atomes qui la composent).
Dès lors que l'on est capable de mesurer cette masse,
il est possible, soit de rechercher le signal caractéristique
d'un composant donné dans un mélange complexe
(exemple: le monoxyde de carbone dans l'atmosphère
de Titan, ou un produit dopant dans les urines d'un sportif),
soit, en sens inverse de disposer de la première donnée
physique sur une molécule inconnue (par exemple, une
molécule biologiquement active extraite d'une plante
médicinale).
Le principe de la technique est en fait très simple
puisqu'il ne s'agit que de "peser" une molécule.
Chacun sait qu'au sein d'un cristal ou d'un liquide, les molécules
sont associées les unes aux autres par des interactions
plus ou moins fortes. Ceci n'est pas le cas de la phase gazeuse
où les molécules sont isolées. La première
étape consiste donc à créer un gaz à
partir de l'échantillon. Ensuite, il s'agit de mesurer
la masse de cette molécule. Comment ? En déposant
une charge électrique sur cette molécule. De
nombreuses méthodes existent pour ioniser des gaz et
l'on en profite. Ce processus d'ionisation conduit donc à
des molécules chargées, dites "ions moléculaires".
Dès lors, la partie est gagnée. En effet, dans
des champs électromagnétiques, les particules
chargées suivent des trajectoires précises qui
dépendent, entre autres, de leur masse. La détection
d'un signal et son attribution à une trajectoire donnée
dans le spectromètre, donc à une masse donnée,
est un jeu d'enfant pour une physique relativement rudimentaire.
En biologie, la spectrométrie
de masse a bénéficié de ses atouts en termes
de sensibilité (un picogramme de substance suffit souvent
à l'analyse) et de spécificité (une mesure
de masse peut suffire à caractériser une protéine
ou un métabolite). Elle est au cur de l'analyse dite
post-génomique, comme la protéomique, très
à la mode depuis 5 à 6 ans. Pour donner un exemple:
si la chenille et le papillon ont une morphologie très différente,
cela est du non à leurs gènes qui sont identiques,
mais à l'"expression" de ces gènes, laquelle
est différente. Or, les produits de l'expression des gènes
ne sont que des protéines que la spectrométrie de
masse peut caractériser et quantifier. Je vous laisse imaginer
ce que ce genre d'étude peut apporter si l'on compare, par
exemple, le protéome du ftus et celui du nouveau-né
puis de l'adulte ou une cellule cancéreuse vs. une cellule
saine : un vrai diagnostic d'une biologie évolutive
qui n'a plus rien à voir avec le réductionnisme génétique.
AI
: Vous mettez ces capacités à la disposition des laboratoires
intéressés, notamment en biochimie. Pouvez-vous nous
donnez des exemples des thèmes sur lesquels vous travaillez
?
OL
: Pour ma part, c'est le développement de nouvelles
méthodes et approches instrumentales qui m'intéresse.
Je me vois en effet davantage comme un luthier que comme un
soliste. Cela explique que la question fondamentale, pour
moi, consiste à collaborer avec des laboratoires de
biologie ou des médecins (je rappelle que je suis considéré
comme le chimiste de service) aussi bien pour résoudre
des problèmes qui leur sont propres, que pour trouver
dans leur problématique des sujets à des développements
novateurs. Je me sers donc de leurs problèmes comme
modèles à de nouvelles investigations fondamentales
en chimie ou en physique. Ces développements peuvent
ne pas intéresser mes collègues mais ils pourront
demain servir à ceux qui les suivront.
L'occasion faisant le larron, il se trouve que je travaille aujourd'hui
sur des processus biochimiques qui concernent la myopathie, la mucoviscidose
ou la maladie de Fabry. C'est un pur hasard mais celui-ci suffirait
à me faire adopter le profil d'un spécialiste des
maladies génétiques. On peut aussi voir les choses
autrement et dire que le trait commun à ces études
n'est pas le caractère génétique de ces pathologies
mais la méthode pionnière d'imagerie médicale
par spectrométrie de masse que j'emploie pour les examiner.
Dans le premier cas, je me définis comme biochimiste, dans
le second comme physicien. Si cette distinction ne m'importe que
très peu dans mon travail quotidien, elle est cruciale dans
le contexte de l'évaluation scientifique de mon équipe
par le Comité National de la Recherche Scientifique. Il faut
savoir alors offrir le bon discours à l'auditoire qui est
le sien.
AI
: Parmi ceux-ci, il en est un qui vous est particulièrement
cher (qui devrait faire l'objet prochainement d'un article dans
Nature). Il nous a paru très important à la fois pour,ses
retombées directes sur la connaissance des mécanismes
de fonctionnement du cerveau et pour ses aspects méthodologiques.
Pouvez vous nous dire quelques mots des uns et des autres ?
OL
: Ma discipline s'insère dans le domaine assez
vaguement défini de la chimie (et biologie) analytiques.
A ce titre, si l'on prend en compte le sens étymologique
du mot analyse, ma fonction consiste à séparer les
objets les uns des autres, comme les molécules qui sont séparées
les unes des autres en phase gazeuse comme je viens de l'expliquer.
Mais l'analyse est-elle la bonne approche pour étudier le
vivant ? Tout démontre que le séquençage d'un
génome, démarche analytique par excellence, n'apprend
rien sur les facteurs qui modulent son expression. On a fait un
pas en montrant (voir mon exemple de la chenille et du papillon)
que les protéines, fruits de l'expression d'un gène
étaient beaucoup plus représentatives de la biologie
de l'organisme étudié que la séquence d'un
génome donné. Mais que fait-on réellement lorsque
l'on procède à une analyse protéomique ? On
sépare les protéines extraites du tissu étudié
les unes des autres et on dit: une telle est très abondante,
ce qui veut dire ceci, et telle autre est sous-exprimée,
ce qui veut dire cela. Mais le fait demeure qu'en séparant
les protéines les unes des autres, on a perdu l'information
essentielle pour la compréhension des processus biologiques,
à savoir la façon dont les protéines (avec
ou pas les acides nucléiques, les membranes, des petites
molécules, etc.) sont associées et interagissent entre
elles dans des intervalles de temps parfois très courts.
Pour pallier
ce défaut de l'approche systématique de la protéomique
à "haut débit", on a inventé l'"interactome",
complément indispensable. Pour l'instant, et malgré
tous nos efforts, cette approche ne repose pas sur des méthodes
assez robustes pour atteindre le degré de sensibilité
et de généralité qui serait adéquat
à une fiabilité convenable des résultats.
Ce qui
a intéressé mes collègues, dans mon expérience
d'imagerie par spectrométrie de masse, est précisément
le fait que, sur une coupe de tissu biologique (biopsie ou
autre), toute molécule qui est présente à
un certain endroit, dans une certaine cellule, donne un signal
spécifique. Un seul spectre de masse peut donc montrer
simultanément la présence de plusieurs molécules
(voire plusieurs dizaines ou centaines) en un même lieu.
Dans ce contexte, c'est la co-localisation de ces composés
biologiquement signifiants qui constitue le résultat
essentiel de l'expérience. Contrairement à toutes
les démarches d'imagerie alternatives, comme l'immunofluorescence
qui consiste à cibler une protéine particulière
dont on soupçonne d'avance telle ou telle localisation
ou tel ou tel taux d'expression, nous partons totalement au
hasard. Les spectres sont ce qu'ils sont, et ce ne peut être
qu'un traitement informatique qui nous renseignera sur les
corrélations éventuelles entre la localisation
d'une molécule et d'une autre (on peut le faire "à
la main", mais c'est plus long !).
AI
: Vous êtes ainsi conduit à confirmer les critiques
actuelles faites à la biologie moléculaire traditionnelle,
résumée de façon caricaturale par "un
gène, une protéine, un caractère". Vous
montrez qu'il faut examiner simultanément les interactions
de plusieurs dizaines et de gènes et de protéines,
pour évaluer les comportements physiologiques et leur transmission
héréditaire. Il s'agit vraiment, selon l'expérience
que nous en avons dans de nombreux domaines voisins ou différents,
d'un "paradigme" majeur des sciences contemporaine, notamment
en biologie et en vie artificielle.
OL
: Puisque vous parlez de paradigme, je ne peux
être certain que celui-ci soit bien nouveau. La pensée
de la complexité est bien intégrée dans
le processus discursif de la Science. En revanche, ma propre
expérience me laisse à penser que le problème
reste entier dans ce qui touche à la psychologie du
chercheur, même s'il tient un discours bien rodé.
Ce que je constate, c'est que lorsque le chercheur veut agir
sur le monde, il l'analyse. Peut-il accepter, à l'inverse,
de se laisser agir par le monde tout en conservant sa créativité
pour générer de la connaissance ? Je ne sais
pas et je laisse ceci aux épistémologues.
Quoi qu'il en soit, le fait de partir au hasard, sans intention
bien claire et de ne jouer son rôle de savant (c'est-à-dire
d'expert compétent) qu'a posteriori est particulièrement
déstabilisant. Cela nous place dans la position du traducteur,
dévalorisante par rapport à celle de l'auteur. Si
l'on accepte le prix de cette humilité, saura-t-on mieux
adresser la question de la complexité ? C'est possible.
AI
: Mais n'êtes-vous pas obligé, pour représenter
de façon dynamique la complexité de ces interactions,
de faire appel à des modèles mathématico-informatiques
pointus, qui n'existe pas encore. C'est ce que constate de
son côté (voir http://www.automatesintelligents.com/interviews/2001/aou/chauvet.html)
le professeur Gilbert Chauvet, physiologiste intégrateur,
qui travaille, lui, au niveau de l'organisme entier. Comment
procéderez-vous ?
OL
: Dans mon cas, si vous me demandez comment je ferai, je peux
vous répondre simplement: bien qu'ayant appris la programmation
informatique à la Faculté de Pharmacie il y
a vingt-cinq ans bientôt, je suis évidemment
nul en la matière. L'analyse des données en
composantes principales, qui est entrée dans les murs
des physicochimistes il y a peu, joue évidemment un
rôle important par sa vocation à révéler
des corrélations discrètes. S'ajoute à
la dimension du traitement des données toute la problématique
du traitement du signal, lequel est inhérent à
tout appareil de physique. Alors comment je fais ? Simplement
en essayant de recruter des post-docs compétents et
en m'adossant à des laboratoires extérieurs
spécialisés. Ceci justifie, par exemple le dépôt
d'un projet européen avec des collègues du CEA
spécialisés dans ces diverses disciplines (traitement
du signal et des données).
AI
: Avez vous d'autres domaines de recherche ou d'intérêt
?
OL
: Oui, bien sûr. Au-delà de mes études
biomédicales, je me suis battu pour obtenir une station
expérimentale sur le futur synchrotron SOLEIL. Celle-ci
sera réalisée avec l'aide de la Région
Centre, de SOLEIL et de mon propre laboratoire, l'Institut
de Chimie des Substances Naturelles (ICSN, CNRS, Gif-sur-Yvette).
Irradier des substances organiques ou des molécules
simples par un faisceau de photons ultraviolets, de longueur
d'onde précise, à pression atmosphérique,
cela ne vous évoque-t-il pas la chimie prébiotique
? Un spectromètre de masse, à même d'analyser
les produits de réactions, pourrait nous fournir des
informations précieuses sur les premiers âges
de la Chimie Organique. Les applications potentielles en Biologie
sont également nombreuses. Là aussi, je ne sais
pas très bien où je vais, mais j'y vais.
AI
: Quelle avenir envisagez vous, pour votre équipe et l'outils
que vous avez réalisé, tant au point de vue de la
recherche que sur le plan de la gestion économique ?
OL:
L'avenir semble ouvert tant que la situation de l'ICSN sera
celle qu'elle est. Notre laboratoire vit en effet largement
sur les redevances qui lui sont versées au titre de
l'exploitation des deux médicaments anticancéreux
que l'Institut a inventés. Nous le devons au Professeur
Pierre Potier qui, outre la compétence scientifique,
a su avoir la pugnacité voire l'abnégation nécessaire
pour que cette dotation légitime nous soit en effet
versée. Aucun des sujets que j'ai évoqués
ici (imagerie biomédicale, projet spectrométrie
de masse au synchrotron) n'aurait pu voir le jour sans cette
facilité financière. Toutefois, dans cette période
de disette budgétaire, notre situation fait plus d'un
envieux et je ne serais pas surpris que d'aucun cherche, d'une
façon ou d'une autre, à réviser à
la baisse nos marges de manuvres. Mais je suis peut-être
pessimiste. En tous cas, on ne nous aide guère à
trouver les moyens qui permettraient de pérenniser
ce financement et à lisser la décroissance attendue
des redevances lorsque les brevets seront échus. Quant
aux attributions de postes de chercheurs ou de techniciens
nécessaires pour faire tourner le laboratoire, nous
n'en sommes pas maîtres et, chez nous comme ailleurs,
le personnel permanent a décru de près de 30
% en dix ans.
AI
: Ceci nous conduit directement à la question de la modernisation
de la recherche publique française. Vous nous avez dit vouloir
pour de nombreuses raisons rester dans le secteur public de la recherche.
Mais vous êtes convaincu que tant les institutions que les
chercheurs eux-mêmes devraient accepter d'importants changements
pour rester compétitifs face à ceux des pays concurrents.
Quelle est votre vision des choses, à la fois en ce qui concerne
les défaillances de notre système, auxquelles vous
vous êtes heurté vous-même, qu'en ce qui concerne
ce qu'il faudrait faire ?
OL:
Vaste question à laquelle on ne peut apporter de réponse
en quelques phrases. Un point cependant sur lequel on ne revient
pas assez: la valorisation de la créativité
et de l'originalité en science. La compétence
"académique" de nos chercheurs et ingénieurs
ne fait aucun doute. Sinon, ils ne s'expatrieraient pas si
facilement, notamment aux Etats-Unis. Mais le métier
de chercheur fait appel à d'autres qualités
que l'érudition. Le statut de fonctionnaire offre aux
chercheurs la possibilité de prendre des risques intellectuels
et ces risques doivent être pris et assumés par
eux. Encore faut il pour cela que l'évaluation puisse
être effectuée non seulement en aval sur la base
d'une notice de "titres et travaux" mais aussi en
amont, au moment de l'élaboration des projets. Cela
signifie, pour le chercheur, qu'il puisse justifier du caractère
novateur de son travail en soumettant au préalable
aux autorités compétentes son projet de recherche.
Cela n'est jamais fait, sauf à l'occasion unique de
la promotion au grade de Directeur de Recherche ou de Professeur
d'Université. Après la réussite à
ces concours, nous n'avons à nous justifier devant
personne de notre programme.
Il serait
sain, non pas de revenir sur le statut de chercheur, ce qui
est un faux débat, mais de demander aux chercheurs
de présenter leurs projets avec un échéancier.
Cela veut dire, évidemment, qu'il faudrait en passer
par un énoncé d'objectif à quatre ou
cinq ans, discuté chaque année et évalué
à son terme. Cela n'a rien à voir avec la contractualisation
des agents ni avec la systématisation des procédures
d'appel d'offres, démarche pleine d'effets pervers.
Concernant la créativité, précisément,
nul ne peut prétendre qu'il aura dans dix ou quinze
ans la même inventivité qu'aujourd'hui. Par conséquent,
il convient d'envisager la possibilité de reconversion
des chercheurs en enseignants (et inversement) avec beaucoup
plus de facilité qu'aujourd'hui. Qu'un chercheur chevronné
soit encore contraint à se faire inscrire sur les "listes
de qualification" du CNU pour avoir le droit d'intégrer
l'Université est parfaitement anachronique (d'autant
que cette qualification ne fait appel à aucun critère
de compétence pédagogique).
De même, les limites d'âge imposées au
recrutement au CNRS (30 ans pour un chargé de Recherche
de 2ème Classe) ou pour le départ à la
retraite n'ont aucun sens. On peut être stérile
à 50 ans ou créatif à 70 ans. Je pense,
par exemple, au Prix Nobel de Chimie 2002 attribué
à un Spectrométriste de Masse, John Fenn, qui
a été récompensé à l'âge
de 84 ans pour des travaux qu'il avait effectués lorsqu'il
en avait 70. Cet homme n'avait d'ailleurs intégré
la recherche publique américaine qu'à 50 ans
après une belle carrière dans l'industrie. Impensable
en France !
Enfin, aucune prise de risque ne peut être valorisée
si l'on ne donne pas les moyens d'expression aux chercheurs.
Cela signifie, bien entendu, un assouplissement des règles
de la comptabilité publique dans ce secteur et une
révision des procédures de recrutement des agents.
Il est par exemple aberrant qu'un directeur de laboratoire
ne puisse pas jouir de la responsabilité du choix de
ses futurs collaborateurs, qu'il devra éventuellement
"subir" jusqu'à son départ à
la retraite. Le caractère National du concours d'entrée
au CNRS l'en empêche. Alors, évidemment, des
coups de téléphone discrets adressés
à tel ou tel membre d'une commission du comité
national peuvent permettre de faire passer des messages: mais
c'est ouvrir la porte aux dérives que l'on peut imaginer.
Tout cela, j'en suis conscient, nécessiterait une véritable
révolution du système, lequel ne pourrait fonctionner
qu'en responsabilisant le chercheur.
Celui-ci devrait admettre en contrepartie d'une autonomie
accrue l'évaluation a priori de ses projets de recherche,
comme on l'a mentionné plus haut. Il ne devrait pas
non plus perdre de vue son statut de fonctionnaire et le fait
qu'à ce titre, payé par le contribuable, il
a des comptes à rendre à la société
et à l'administration qui l'emploie. La question viciée
du pilotage "par le haut" de la recherche, dénoncée
systématiquement par les syndicats de chercheurs, représente
le type même du débat idéologique stérilisant.
Le gouvernement n'a en effet pas seulement le Droit mais aussi
le Devoir d'élaborer une politique de recherche. Partant
de ce principe simple, je ne trouve pas scandaleux que des
budgets importants, alloués sur la base d'appel d'offres
nationaux (à côté ou en complément
des programmes-cadres européens) encouragent les chercheurs
à investir les champs jugés prioritaires par
le gouvernement. Cette politique ne doit cependant pas asphyxier
les domaines minoritaires ou en sommeil provisoire et, pour
cela, les financements sur appel d'offre doivent s'additionner
aux fonds récurrents et non pas les remplacer.
Un autre débat, typiquement français, oppose
la recherche dite fondamentale et la recherche appliquée
(dite "finalisée"). C'est, là aussi,
une controverse obsolète. Beaucoup de chercheurs de
ma génération (la quarantaine) ne se reconnaissent
pas dans ces discussions qui opposent ceux qui veulent "défendre"
la recherche fondamentale et ceux qui revendique une utilité
sociale de la recherche scientifique. Est-ce beaucoup demander
à des "fondamentalistes" de se préoccuper
des retombées éventuelles de leur travaux ?
Est-ce exiger beaucoup des "finalistes" que d'avoir
un niveau académique convenable ? Il est vrai que rien,
dans le cursus de nos jeunes savants, ne les prépare
à la problématique de la valorisation. Mais
c'est peut être ma formation de pharmacien industriel
qui me rend particulièrement sensible à ce problème.
Il y aurait bien d'autres points à aborder et la place
me manque pour le faire.
Ma seule crainte, finalement, c'est que le grand débat
actuel sur l'avenir de la recherche scientifique en France
ne se focalise que sur les questions de structures (grands
organismes, relations organismes-université, recherche-industrie...)
et sur celle des statuts. Les français sont spécialistes
de ce genre de sujet tant ils prennent plaisir à la
controverse portant sur les institutions. On passerait ainsi
à côté de l'essentiel: qu'est ce que l'acte
de chercher ? Comment l'exercer au mieux ?
Je voudrais terminer par une anecdote qui m'a réjoui
en son temps et qui me rend globalement optimiste. Alors que
jeune chercheur, je venais d'intégrer le CNRS, il avait
été proposé aux recrues de ma "promotion"
de suivre une formation d'une semaine dans un domaine étranger
à leurs compétences d'origine. Une liste de
30 sujets nous avait été proposée et
chacun était libre d'en proposer un sur la trente-et-unième
ligne du formulaire. Spontanément; qu'ils fussent mathématiciens,
biologistes, historiens ou autre, près de la moitié
des chercheurs ont indiqué sur cette dernière
ligne: philosophie des sciences, histoire des sciences ou
épistémologie. C'était une façon
de faire part de notre interrogation sur le métier
de chercheur. Cela montre que la recherche ne se limite pas
à la seule revendication d'une excellence disciplinaire
mais procède d'une démarche intellectuelle singulière
qui s'accompagne d'un questionnement permanent sur nous même.
Le fait que ce soient des jeunes qui aient exprimé
ainsi leurs doutes et leur questionnement est de bon augure
pour l'avenir, lorsque des tabous et des murailles idéologiques
devront tomber.
AI
: Vous nous faites plaisir en disant cela, car c'est précisément
un des objectifs de notre revue d'introduire un peu de philosophie
des sciences (si le mot n'est pas trop fort) dans les diverses
questions que nous examinons.