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26 juin 2004
Propos recueilis par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

Miora Mugur-Schächter

Mioara Mugur-Schächter

Consacrant dans le numéro précédent comme dans celui-ci plusieurs articles à l'oeuvre de Mme Mugur-Schächter, oeuvre dont la dimension véritablement fondatrice ne devrait échapper à personne, il nous a paru indispensable de demander à son auteur de bien vouloir se prêter à quelques questions la concernant.

Ainsi les lecteurs pourront-ils mieux connaître un parcours scientifique et intellectuel d'une rare originalité. Celui-ci devrait dépasser dorénavant le cercle de ses amis, collègues et étudiants, pour atteindre le grand public. Nous serons heureux d'y contribuer. AI.

Automates Intelligents (AI ) : Nous souhaitons faire découvrir à nos lecteurs ce que nous considérons comme un apport décisif à la philosophie des connaissances, votre ouvrage Quantum Mechanics, Mathematics, Cognition and Action, Proposals for a formalized Epistemology, Kluwer Academic Publishers 2002 (Voir notre article de juin 2004, ainsi que celui sur le même thème paru en avril). Pour cela, il serait souhaitable que l'on vous connaisse mieux, car votre parcours a été assez exceptionnel. Pouvez vous nous en retracer les principales étapes, à partir de vos premières études scientifiques en Roumanie.

Miora Mugur-Schächter (MMS) :
La mécanique quantique et moi, c'est une très longue histoire. Et maintenant, lorsque j'y pense, elle me paraît surprenante, comme irréelle, par sa durée, son intensité, et aussi par son issue qui est encore en cours de s'accomplir. Je n'aurais pas pu imaginer, lorsque je sortais de l'enfance, que pendant toute une vie j'allais développer un combat obsessionnel, sur un terrain hautement abstrait qui, en quelque sorte, n'existerait que dans mon propre esprit.

J'ai rencontré la mécanique quantique à la fin de mes études de physique et mathématiques à la Faculté des Sciences de Bucarest (Roumanie). J'avais suivi avant des enseignements concernant toutes les principales disciplines de la physique actuelle - thermodynamique, mécanique classique, électromagnétisme, la théorie statistique - et j'avais constamment eu l'impression de très bien "comprendre" cet ensemble. Or concernant la mécanique quantique, dès le départ, j'ai éprouvé une impression très frustrante d'arbitraire associé à des possibilités calculatoires inexpliquées. D'ailleurs tous mes collègues avaient le même type de réaction. Mais partout, dans les livres autant que dans les exposés magistraux ou pendant les travaux dirigés, on ne trouvait qu'un déversement de justifications verbales qui me semblaient toutes aussi obscures et arbitraires que les raisons d'être du formalisme mathématique lui-même.

Mes études finies, j'ai été nommée chercheur à l'Institut de Physique Atomique, section théorique. Là on m'a assigné la tâche de calculer l'interaction de 3 spins suivant la méthode de Van Vleck : je couvrais de calculs matriciels, des feuilles de papier aussi grandes que la table, et je m'ennuyais horriblement.

Pour compenser, je lisais et relisais des manuels de mécanique quantique. Dans tous ces manuels, on citait un théorème "définitif" de John von Neumann, établi au cours des années 1950, et qui était réputé avoir établi déductivement qu'une théorie des microétats qui soit "plus complète" que la mécanique quantique serait "impossible". Or je ne comprenais pas comment on pourrait démontrer une impossibilité définitive : sur la base de quoi ? En se plaçant dans quelle discipline ? Je ne comprenais d'ailleurs pas très bien non plus ce que pouvait signifier "plus complète". Bref, j'ai commencé à chercher le livre écrit par von Neumann lui-même afin de voir exactement ce qu'il a fait. A l'époque, en Roumanie, les livres d'auteurs du monde capitaliste étaient inaccessibles au public. Mais j'ai réussi à mettre la main sur le volume à la bibliothèque de l'Académie des Sciences, et....je l'ai volé.

J'ai rarement lu un livre autant de fois que celui-là. Et petit à petit, je comprenais le "problème", et il se forgeait dans mon esprit la conviction que la fameuse preuve d'impossibilité de von Neumann était en fait un cercle vicieux. J'ai essayé d'en parler à mon Directeur de recherche, un ancien élève de Heisenberg, mais la réponse fut : "Camarade, comprenez bien que personne, jamais, n'invalidera le théorème de von Neumann ! Finissez le calcul d'interaction de trois spins, sinon vous aurez des déboires !"

Or entre temps (au bout de deux ans) j'avais mis sur pieds ce qui me semblait être une irréfutable invalidation. Le problème était désormais de la faire connaître, car tout envoi de documents à l'étranger était interdit aux personnes privées. J'ai donc entrepris de convaincre le Professeur Hulubei, à l'époque le Directeur de l'Institut de Physique Atomique, de transmettre le manuscrit par valise diplomatique au Professeur Louis de Broglie, l'inventeur de l' "onde corpusculaire", prix Nobel de physique et Secrétaire Perpétuel de l'Académie des Sciences de Paris. Et, miracle, au bout de quelques mois, toujours par valise diplomatique, vint une réponse de la part de Louis de Brogle, adressée à "Monsieur Misare Mugur-Schächter" et disant qu'il était "curieux que deux esprits aussi différents que le mien et le vôtre" aient abouti à la même conclusion, à savoir que la démonstration de von Neumann était circulaire. Mais, disait-il encore, "vous, vous l'avez aussi rigoureusement démontré, et je serais heureux, si un jour vous arriviez en France, que cette démonstration devienne une Thèse sous ma direction". A partir de ce moment-là je n'ai plus eu qu'un rêve : faire une Thèse avec Louis de Broglie, contenant mon invalidation.

Je passe sur tout un roman au bout duquel ce rêve s'est réalisé. En 1964 mon invalidation est parue dans ma Thèse, publiée chez Gauthier Villars (Etude du caractère complet de la mécanique quantique, dans la collection Les Grands Problèmes des Sciences) et préfacée par Louis de Broglie.

Quelques années plus tard je devenais Professeur de Physique Théorique à l'Université de Reims et j'y fondais le Laboratoire de Mécanique Quantique et Structures de l'Information, que j'ai dirigé jusqu'en 1996.

Mais ce n'est pas pour autant que j'avais le sentiment d'avoir "compris" la mécanique quantique. Bien loin de cela. Ce n'est que très progressivement que j'ai pu former un ensemble de résultats dont je pense aujourd'hui qu'ils constituent enfin un décodage accompli du mode de signifier qui s'est incorporé dans le formalisme mathématique de la mécanique quantique. En 1971 j'ai invalidé un autre théorème bien connu, celui de E. P. Wigner concernant l'impossibilité d'une probabilité conjointe de position et de quantité de mouvement qui soit compatible avec la mécanique quantique. A partir de 1980 je me suis intéressée également à la théorie de l'information, et en 1980-1981 j'ai construit (sous deux formes différentes) une "fonctionnelle d'opacité d'une statistique face à la loi de probabilité qui agit", qui établit un lien profond entre probabilités et information : ces deux concepts jouent un rôle essentiel dans le formalisme quantique. Au cours des années 1991-1994, qui ont été particulièrement fertiles, j'ai décodé la structure interne des probabilités quantiques et les relations entre celles-ci et la logique quantique.

Mais le travail final où je présenterai une reconstruction entièrement transparente de l'émergence et la manière de signifier du formalisme mathématique de la mécanique quantique, ne paraîtra pas avant un an.

AI : Qu'est-ce qui vous a conduit, au lieu de vous limiter à la physique, comme la plupart de vos collègues, à vous attaquer à ce difficile problème de la méthodologie de l'acquisition des connaissances ?

MMS : En fait ce n'est que relativement tard que j'ai conçu le but d'élaborer une méthode générale de conceptualisation qui puisse éliminer à l'avance, de par sa structure même, toute possibilité de faux problèmes, de paradoxes, de preuves apparentes comme celles de von Neumann et de Wigner, que j'ai mentionnées. La question a mûri très naturellement, à la faveur des invalidations que j'essayais d'établir. En outre mes enseignements de mécanique quantique en licence et en maîtrise (et pendant un temps en DEA), ainsi que mes cours de théorie de l'information, me replaçaient chaque année une fois de plus devant mes mystères familiers. Ainsi ceux-ci se sont petit à petit dissous dans l'édifice de ma méthode générale de conceptualisation. C'est à partir de 1979 (en écrivant une intervention à une table ronde au Collège de France) que je suis devenue consciente de la portée méthodologique générale des questions de physique fondamentale qui m'occupaient.

AI : A quel moment vos thèses ont-elles commencé à être connues, comment ont-elles été reçues ? Vous avez dû vous faire beaucoup d'ennemis...

MMS : Vers la fin des années 1970, les deux grandes revues internationales vouées aux fondements des théories physiques - Foundations of Physics et International Journal of Theoretical Physics - ont commencé à accepter mes articles pratiquement sans délai. En 1979, lors du colloque au Collège de France que je viens d'évoquer, j'ai exposé une vue concernant le problème de localité qui a eu des échos. En 1984, une revue assez confidentielle de la Fondation Ferdinand Gonseth, en Suisse, a offert de publier la toute première version de ma méthode générale de conceptualisation fondée sur la stratégie descriptionnelle de la mécanique quantique (le rédacteur-en chef a dessiné lui-même les signes bizarres qui y intervenaient). Et ainsi de suite... Mais je ne pense pas m'être fait des "ennemis". Simplement mes vues ne se sont jamais identifiées aux opinions courantes alentour. Par conséquent, elles exigent du temps pour pénétrer les attentions, et ensuite pour convaincre. Ces processus là ne sont jamais rapides.

AI : Vous avez fondé un groupe de réflexion, le CeSEF, Centre pour la synthèse d'une Epistémologie Formelle. Quel en est l'objet et réussissez-vous par ce moyen à convaincre des scientifiques et des philosophes non informés de la physique quantique d'adopter dans leurs disciplines vos propositions méthodologiques ?

MMS : L'objectif du Centre pour la Synthèse d'une Épistémologie Formelle est de construire à partir des approches scientifiques actuelles les plus profondes et performantes, une méthode de conceptualisation, une procédure-cadre de conceptualisation, unifiée et générale, optimisée face à des contraintes précisées. Nous voulons :

* expliciter les démarches épistémologiques incorporées dans les théories scientifiques actuelles les plus performantes – de la physique, la biologie, les mathématiques, l’informatique, les sciences cognitives – ainsi que dans la pensée philosophique ;

* accomplir une synthèse de ces démarches ayant des méta-caractères propres ;

* densifier cette synthèse jusqu'à en tirer des procédures de conceptualisation qui, à terme, puissent soutenir et optimiser les actions de diverses sortes, factuelles, conceptuelles, mixtes.

Bref, nous voulons tenter d'installer un système de "routes de conceptualisation" le long desquelles l'avancée selon toute trajectoire de conceptualisation librement choisie par l’observateur-concepteur qui travaille, soit codifiée dans ses modalités, rapide, sûre, débarrassée de toute cette foule innombrable d'entraves qui aujourd’hui, sous la forme de faux problèmes et de paradoxes illusoires, jonchent les sentiers de conceptualisation que chacun se fraye, solitaire, selon ses curiosités et ses forces.

Les expressions verbales des résultats des processus courants de conceptualisation sont guidées par des grammaires. Les expressions mathématiques de processus de conceptualisation scientifiques sont guidées par des syntaxes logiques ou/et formelles. Mais les processus de conceptualisation eux-mêmes ne disposent pas encore d’une structure de guidage. Il s’agit – en brisant les barrières d’apparentes circularités – de lui fournir une telle structure, soumise à un certain ensemble de contraintes explicitement posées.

Les bases pour une telle procédure générale de conceptualisation sont d'ores et déjà jetées largement dans les travaux des membres fondateurs du Centre (cf. la bibliographie de la fin du « manifeste » (Le Débat, No 94, Mars-Avril 1997) ainsi que les publications indiquées sur les sites des membres). Mais il s'agit d'unifier, de développer, de parfaire, en essayant de tenir compte d'une manière aussi avertie et compétente que possible de tous les principaux acquis de la pensée actuelle, scientifiques, philosophiques, opératoires.

L’objectif énoncé est différent de ceux de la transdisciplinarité ou de la pluridisciplinarité. Les deux projets mentionnés ont le but d'informer des non-spécialistes concernant des résultats obtenus dans des disciplines spécialisées et d'assurer une certaine compréhension de ces résultats. Tandis que le CeSEF travaille pour équiper chacun avec une méthode de conceptualisation, en tous domaines et selon tous buts ; une méthode dont la structure et l'efficacité soient fondées sur des analyses expertes des contenus actuels des disciplines spécialisées majeures.

Il s'agit donc là d'une démarche d'un type foncièrement nouveau : une démarche méta-disciplinaire :

* explicitement finalisée vers un but précisé,

* puisant dans des traditions opératoires (physiques, mathématiques, informatiques) beaucoup plus riches que celles dont l'épistémologie se nourrit usuellement,

* "dure", c'est-à-dire profondément ancrée dans des savoirs spécialisés,

* formalisante et "procédurale".

Ce projet - tout en ayant des racines bien connues dans l'histoire de la pensée - est probablement sans équivalent à l'heure actuelle.

Et je pense que la méthode de conceptualisation relativisée que j'ai construite en me fondant sur la stratégie descriptionnelle de la mécanique quantique, réalise d'ores et déjà en grande mesure ce projet : elle offre un cadre général où incorporer désormais tout acquis méthodologique spécifique et essentiel explicité d'autres sciences modernes.

Quant à la deuxième partie de votre question : oui, dans le cadre du CeSEF, depuis 10 ans maintenant, j'ai eu des échanges extrêmement fertiles pour moi, et je pense que j'ai pu également susciter quelques consensus et quelques échos.

AI : Continuez-vous à vous intéresser aux développements constants de la physique quantique. Les travaux sur l'ordinateur quantique, par exemple, confirment-ils pour vous la validité de votre démarche méthodologique ?

MMS : Bien entendu, je reste vivement intéressée par les évolutions qui se dessinent et celles-ci nourrissent constamment ma propre pensée. Mais je ne crois pas que l'on puisse dire que ces évolutions "confirment" ma méthode. Je pourrais les transposer dans les termes de ma méthode, mais cela est différent. Je suis convaincue qu'une telle transposition ferait l'économie de quelqus difficultés ou lenteurs. Mais il ne m'est pas possible de travailler suffisamment à l'élaboration de mes propres travaux, et dans le même temps, de comprendre les autres nouveautés assez profondément pour pouvoir en élaborer une transposition. En tout cas ce n'est nullement mon but le plus urgent.

AI : Vous préparez de nouvelles éditions de votre oeuvre. Lesquelles ? Quels points souhaiteriez-vous y approfondir, si vous en aviez le loisir. Le cas échéant, quels domaines nouveaux voudriez vous aborder ?

MMS : Je viens d'établir une convention avec la collection Fondements des Sciences des Editions du CNRS, pour y faire paraître, en français, un livre dont la première partie expose le cheminement qui a conduit à la formulation de la Méthode générale de Conceptualisation Relativisée, cependant que la deuxième partie expose la méthode elle-même, et bien plus complètement que dans ma contribution du volume collectif du CeSEF paru en janvier 2003, en anglais, chez Kluwer Academic Publishers (Quantum Mechanics versus a Method of Relativised Conceptualisation, dont vous avez eu la gentillesse de rendre compte dans les pages d'Automates Intelligents). Je suis très contente d'avoir cette perspective d'une expression exhaustive de ma vue, et en français. Jusqu'ici j'ai écrit presque exclusivement en anglais.

Je rédige par ailleurs ma reconstruction du formalisme de la mécanique quantique, que j'enverrai à une revue spécialisée.

Enfin, j'ai écrit pour livre de public plus large (Mais pourquoi la mécanique quantique ? Pour atteindre les racines de la connaissance). Je ne sais pas encore quel éditeur prendra le manuscrit.

A l'avenir, si tout va bien, je voudrais détailler davantage les différentes conséquences de mon approche, en physique surtout, mais aussi en probabilités, information, complexité, logique. Tout cela exige beaucoup de lectures nouvelles.

AI : Quel message important voudriez-vous faire passer finalement à nos lecteurs, notamment aux plus jeunes d'entre eux ?

MMS : Qu'une vie que l'on voue à la recherche est véritablement un voyage. Le paysage intérieur change constamment et on ne s'ennuie jamais, même si on souffre beaucoup de ses propres limites. On apprend à être libre, responsable, à lutter, à ne pas se laisser dominer par les opinions des autres. Et le plaisir de "résoudre" vaut la peine d'être ressenti.



© Automates Intelligents 2004

 





 

 

 

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