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25 septembre 2004
Propos recueilis par Jean-Paul Baquiast

Financement de la Recherche Développement

Logo EurekaLe programme EUREKA http://eureka.be

Présentation suivie d'un entretien avec Pierre Michaud,
chargé d'affaire au secrétariat français

On connaît les Programmes-Cadres de Recherche de l’Union Européenne, qui prennent de plus en plus d’importance dans l’objectif affiché par les Etats de consacrer au moins 3% des PIB en 2010 à la recherche, tant au plan national que communautaire. Mais le grand public connaît moins bien le Programme Eureka, qui contribue cependant pour une part non négligeable à la réalisation de cet objectif indispensable à la souveraineté de l’Europe.

L’initiative Eureka remonte à 1985. Elle avait été prise, largement sur l’initiative de la France, et plus particulièrement du ministre de la recherche Hubert Curien, avec un soutien enthousiaste de l'Allemagne. Elle était en partie conçue pour éviter que les appels d’offres lancés par les Etats-Unis dans le cadre notamment du programme dit d’Initiative de Défense Stratégique ou Guerre des Etoiles n’attirent sous l’influence américaine le meilleur du potentiel de recherche des entreprises européennes. Mais elle a eu dès le début un grand succès auprès de nombreux pays européens appartenant ou non au Marché Commun.

Le principe en est simple, assez proche de celui dit de la recherche pré-compétitive des PCR : un certain nombre de domaines de R/D jugés stratégiques par les responsables de l’initiative (gouvernements et experts industriels) font l’objet d’un financement public de départ.Mais il y a une différence importante entre le PCRD et Eureka. Le premier travaille à partir du haut (top-down) . Il définit des secteurs et y organise des appels à propositions. Eureka au contraire travaille à partir de la base. Ce sont les entreprises privées, grandes et petites, qui sont encouragées à se regrouper pour conduire des projets les intéressant directement. Elles sont aidées à condition qu’elles apportent au moins 50% du montant des projets. Les regroupements entre nationalités et métiers différents sont encouragés. Les laboratoires publics peuvent aussi participer.

Pour éviter la dispersion, on a défini très tôt des secteurs dits d’Initiative Stratégique ou Clusters à l’intérieur desquels les industriels acceptent de travailler en commun afin de promouvoir des solutions génériques bénéficiant à tous. Un des objectifs est de proposer des standards européens assurant l’interopérabilité entre matériels et applications. Ces Clusters correspondent aux domaines où les responsables d ‘Eureka constatent soit un retard européen soit au contraire une avance qu’il convient d’encourager. Des consortiums sont définis dont les membres acceptent de coopérer dans le domaine particulier du consortium tout en maintenant si nécessaire la concurrence entre eux. Les clusters sont dotés de crédits substantiels pluriannuels afin d’assurer la continuité des investissements.

Les partenaires des clusters établissent des feuilles de route stratégique, mais celles-ci sont suffisamment flexibles pour s’adapter à l’évolution de la technique et du marché.
Aujourd’hui, et jusqu’à 2008, les principaux clusters concernent les TIC : MEDEA+ (microélectronique, 4 mds d’euros) www.medeaplus.org ; EURIMUS II (micro-systèmes génériques, 500 mns d’euros) www.eurimus.com; ITEA (logiciels « enfouis » 3 mds d’euros) www.itea-office.org ; PIDEA (interconnection et packaging, 600 mns d’euros www.pidea.com; CELTIC (solutions de télécommunications, 600 mns d’euros) www.celtic-initiative.org.
D’autres domaines font l’objet de clusters : la maison numérique, l’automobile et la carte à puce.

Parallèlement aux clusters, Eureka promeut des projets dits bi- ou multilatéraux. Il s’agit de développer une innovation technologique devant aboutir à un produit commercialisable, associant au moins 2 partenaires de l’industrie et/ou de la recherche et coordonnés par un industriel. Le financement moyen de chaque projet est de 500.000 euros. Les secteurs sont les biotechnologies, les matériaux, le transport, l’environnement, les applications sociétales.

Enfin, les entreprises participant avec succès aux projets Eureka bénéficient d’un label très apprécié. Deux palmarès annuels sont publiés : Eureka lillehammer award et eureka lynx award

Résultats résumés

Depuis 1985, Eureka a soutenu plus de 2.200 projets pour un investissement total de 22 mds d’euros, également répartis entre projets stratégiques et projets bi- et multilatéraux. Les TIC ont bénéficié de 70% de ces crédits. C’est grâce à eux que la compétence européenne en télécommunications puis microélectronique a pu s’affirmer. 34 pays pan-européens sont membres d’Eureka. La part française a été de 6,2 mds d’euros pour 734 projets.

Pour 2004, 4,6 mds d’euros sont affectés aux projets en cours, les plus gros contributeurs étant la France, l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Italie.

Les entreprises labellisées sont à 47% des PME, 27% des grands groupes, 14% des instituts de recherche et 11% des universités.

La présidence et la direction du Secrétariat sont tournantes et annuelles. En 2003, elles ont été françaises et sont dorénavant néerlandaises.

carte de l'europe

Ci-dessus, la carte des pays membres d'Eureka. En vert les membres à part entière, en beige les pays associés, en jaune les pays dotés d'un bureau d'observation. La présidence est en rouge. On notera la présence de la Turquie, de la Russie et d'Israël.

Entretien avec Pierre Michaud

Automates Intelligents (AI): Pierre Michaud, pouvez-vous d’abord vous présenter ?

Pierre Michaud (PM) : Je suis ingénieur de l’Institut de Chimie de Nancy et j’ai obtenu mon doctorat es-sciences en chimie à l’Université Laval à Québec. J’ai travaillé ensuite au Conseil National de la Recherche à Ottawa, puis aux Etats-Unis, en Suède et dans d’autres pays européens. Je connais relativement bien les systèmes de recherche et d’innovation de ces pays.

Je suis affecté actuellement à Eureka, comme chargé d’affaires. Vous avez résumé ci-dessus les objectifs et les modalités d’action de cette initiative Eureka. Je n’y reviendrai pas. Le plus grand succès d’Eureka a été un cluster dans le domaine de la micro-électronique. Il a d’abord été appelé JESSI puis est devenu MEDEA+. Sans JESSI, l’industrie électronique européenne n’en serait pas où elle en est. Vous avez eu Crolles1, puis Crolles2. Motorola s’est installé à côté, ce qui est une reconnaissance de la capacité européenne par une grande entreprise américaine.

La situation est aujourd’hui plus simple et plus compliquée qu’elle ne l’était aux origines. L’enjeu européen est bien installé dans les esprits, ainsi que les mécanismes transversaux de financement de la recherche. Les entreprises l’ont compris, mais aussi les collectivités territoriales. Vous savez que la région Rhône-Alpes consacre un financement important à des bourses permettant à des chercheurs d’aller travailler à l’étranger. Vous avez désormais de nombreux programmes, auxquels participe l’UE, notamment dans les zones frontalières. Il faut donc faire des choix.

Eureka est devenu complémentaire du PCRD européen. Le PCRD, c’est la recherche pré-compétitive. Eureka, ce sont des programmes qui sont initiés par les industriels eux-mêmes. On a une approche ascendante confrontée à une approche descendante. L’approche ascendante d’Eureka est particulièrement intéressante. Si des partenaires veulent faire quelque chose ensemble, c’est qu’ils ont une forte volonté d’aboutir. Ils ne recherchent pas uniquement de l’argent pour développer un prototype qui finira sur une étagère.

Mais Eureka se heurte aujourd’hui à une grande difficulté. Nous enregistrons une désaffection croissante de la part des grands pays industriels. La France, l’Allemagne, la Grande Bretagne sont de plus en plus réticents à apporter des fonds publics nationaux. Cela entraîne des freins considérables parce qu’Eureka ne fonctionne encore que sur de tels fonds (en dehors des apports des entreprises). Tant que ces grands pays finançaient les programmes Eureka, on était sûr d’aboutir. Aujourd’hui, même quand de bonnes collaborations sont initiées, quand de bons programmes sont engagés, on peut se trouver en panne du fait de la défection brutale d’un pays qui refuse de financer sa part. Les entreprises, qui apportent 50% des crédits et qui ne reçoivent pas le complément de financement d’Eureka, ni le label, sont donc déçues.

En France, nous sortons de la période de la présidence française, qui a duré de juillet 2003 à juin 2004. Si regarde les résultats, on voit que quasiment tous les programmes financés ont été initiés par des petites entreprises et qui ont été pris en charge par l’ANVAR. Très peu ont été pris en charge, comme cela se faisait autrefois, par les ministères de la recherche et de l’industrie. Par contre, le ministère de l’industrie a continué à financer les gros programmes clusters, MEDEA, IKEA, etc., mais ceci vraiment a minima.
Ce que je dirais d’Eureka est que c’est un magnifique véhicule pour le partenariat technologique européen, sauf qu’il faudrait que les conducteurs (les Etats) desserrent les freins et mettent de l’essence dans le réservoir. Si on avait cela, on aurait quelque chose de vraiment intéressant.

AI : Nous nous posons la question de la relance de la recherche européenne. On peut conclure de vos propos que réactiver Eureka serait une des priorités.

PM : Oui. Mais il faut ne pas confondre Eureka et la recherche européenne. Les relations avec le PCRD n’ont jamais été excellentes. Au début, quand Eureka s’est créé, la Commission y a vu une offensive à son encontre. Mais actuellement le dialogue est en train d’être renoué, afin de déterminer comment Eureka et le PCRD peuvent travailler ensemble. La coopération pourrait s’établir soit sur des projets issus de plate-formes communes, soit sur des projets issus de groupes conjoints. Mais ceci est assez délicat, car il faut respecter le traité de Maëstricht, notamment les articles 164 et 171. Ces articles permettent au PCRD de financer des initiatives venant des Etats, mais sous certaines conditions.
Si ce dialogue Eureka/UE aboutit, les financements nationaux qui sont défaillants pourront être remplacés par des financements de la Commission. On pense aussi à la BEI (Banque européenne d’investissement) ou au FEI (Fonds européen d’investissement). Eureka pourrait en ce cas retrouver une certaine dynamique.

Ceci dit, ces nouvelles sources ne retirent rien à la nécessité de voir les financements publics des grands pays reprendre, le cas échéant sur des objectifs nouveaux. Il faudrait que les grands pays fondateurs, France, Allemagne, Angleterre, sanctuarisent et augmentent les crédits publics dédiés à Eureka, étant entendu que certains membres plus récents, l’Espagne, la Hollande, les pays scandinaves (la Norvège a de l’argent, avec le pétrole) sont en train d’augmenter leurs contributions. Il faudrait donc absolument relancer la participation des grands pays.

AI : Comme toujours, c’est un problème de volonté politique.
PM
: Exactement.

AI. Voulez-vous que nous élargissions le débat au problème de la sensibilisation des Français à l'intérêt de la recherche scientifique?

PM : Oui. La recherche en France n’a jamais été bien traitée, sauf sous de Gaulle et Mitterrand, à leurs débuts. Ce phénomène est désastreux. Il met en cause directement les intérêts des citoyens, notamment en matière de santé et d’environnement. A la base, il n’y a pas vraiment de dialogue Science-société. Je compare la situation française avec ce que j’ai connu en Suède. Lorsque ce pays a décidé d’abandonner le nucléaire, j’étais alors conseiller scientifique à l’Ambassade de France. J’ai constaté que de nombreux débats avaient été organisés, rassemblant des citoyens, des experts scientifiques et des politiques. Or ces trois catégories de partenaires entretenaient une confiance réciproque. Tandis qu’en France, les citoyens se méfient systématiquement de ce que disent les scientifiques (pour ne pas parler de ce que disent les politiques). Il faut absolument restaurer la confiance. Mais comment ?

Je pense qu’il faudrait organiser des séries de conférences à petite échelle, mais nombreuses. J’ai participé à cela à Montréal, sur les questions de l’environnement. Il ne faut pas faire de grands messes, mais des réunions rassemblant 50 personnes au plus, au niveau des quartiers.

AI : Oui, mais ce qui était faisable à Montréal est plus difficile en France. Comment sensibiliser 50 millions de personnes ?

PM
: Les gens en France ont été sensibilisés par les manifestations des chercheurs, qui ont recueilli des milliers de signature. Mais il a surtout été question du statut des chercheurs. Nulle part n’ont vraiment été posées les questions relatives aux objectifs et enjeux de la recherche.

Je suis inquiet par ailleurs de la façon dont les débats tournent. Rien n’est fait pour intéresser les citoyens à l’avenir, non des chercheurs eux-mêmes (qui est évidemment essentiel à garantir...) mais des objectifs stratégiques que la recherche devrait se voir assigner. On veut tout casser, le CNRS, l’INSERM, l’INRA…, on veut refaire les universités. Or vous savez comme moi que lorsque l’on casse tout, il faut des années pour que les travaux reprennent. Ce qui manque en France, c’est la fluidité. Or pour assurer celle-ci, le maître-mot devrait être l’excellence, laquelle suppose l’évaluation. Or l'évaluation n’est pas dans la tradition française. Une authentique évaluation d’un laboratoire, tous les 4 ans environ, devrait faire appel à des experts de divers pays, disant franchement ce qu’ils constatent et ce qu’ils proposent pour que si besoin était les choses aillent mieux. Après cela l’organisme de tutelle donnerait une nouvelle période de 4 ans au laboratoire pour réussir. C’est ce type de travail qui devrait être la priorité du CNRS.

Le CNRS ne devrait pas non plus se désintéresser de valoriser ses propres travaux. Mais il faudrait le faire en connaissance de cause, avec des valorisateurs spécialistes. Les gens qui déposent des brevets, ce ne sont des chercheurs, ni des administratifs. Si on doit aider à créer des entreprise, il faut, comme dans les universités canadiennes, disposer de gens qui ont fait le parcours complet : recherche, brevet, développement. Par ailleurs ce seront ces mêmes gens qui seront les mieux placés pour faire, en particulier, l’animation citoyenne dont nous parlions. Or aujourd’hui, dans les technopoles, par exemple, je vois surtout à l'oeuvre des administratifs. Ce ne sont pas eux, non plus que des chercheurs enfermés dans leurs problèmes de carrière, qui iront prêcher la science sur les places publiques.

AI : La valorisation de la recherche se fera-t-elle mieux en France dans l’avenir ?

PM
: Je le pense. Il y a des progrès, avec les concours entre entreprises innovantes, par exemple. Les chercheurs sont plus qu’auparavant sensibilisés à la création d’entreprises. Ils reçoivent des fonds des ministères, de l’ANVAR. Sur 300 entreprises retenues par an, s’il en reste 30, ce sera déjà bien.

Ceci dit, je suis bien obligé de constater que la recherche privée est en France largement à la traîne. Elle n’est pas prise en compte dans l’entreprise. Si vous examiniez tous les grands groupes français (pharmacie, chimie, notamment), vous verriez des pans entiers prendre du retard. Face à cela l’Etat ne devrait pas rester les bras croisés. Il faudrait aider à regrouper ce qui existe encore, le tout évidemment au niveau européen.

AI : ceci nous ramènerait à des politiques de filières, pourtant très décriée depuis 15 ans.

PM
: Oui. C’est ce qui s’est fait précisément dans Eureka, autour de la microélectronique notamment. Mais l’Etat, dans Eureka, a su se limiter. Il a donné l’impulsion de départ, mais le cluster s’est fédéré et a pris son indépendance de lui-même. Eureka constate aujourd’hui que les clusters lui échappent. Il ne faut pas s’en plaindre. C’est une excellente chose.

AI : En vous écoutant, on pourrait conclure que pour relancer la recherche privée, il faudrait généraliser les processus Eureka à bien d’autres secteurs industriels.

PS. Oui, mais avec des apports des Etats bien plus importants. Il faudrait faire ce que font depuis des décennies les gouvernements américains, avec les financements consacrés à la recherche duale. Voyez les sommes que mettent la NSF ou les agences de défense dans l’ensemble des gammes de la recherche. Nous en sommes loin en Europe. Si vous pouvez aider, ne fut-ce que marginalement, à la prise en compte par l'opinion de cette nécessité, vous aurez tout mon appui. C'est dans cet esprit que j'ai signé votre manifeste
[voir http://www.europe-puissance-scientifique.org/manifeste.htm].



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