Automates
Intelligents (AI) : Votre article du Monde était un véritable
signal d'alarme(1).
A le lire, on comprend que si rien n'est fait aujourd'hui, le concept
même d'Europe spatiale aura perdu dans quelques années
toute actualité. Quelle stratégie proposeriez-vous
pour sensibiliser à la fois les décideurs et l'opinion
publique pour qu'il n'en soit pas ainsi ?
Roger-Maurice
Bonnet (RMB)
: La première chose qu'il faut comprendre est que l'espace
est un domaine stratégique, mêlant les activités
civiles et les activités militaires. Cela a été
et reste le cas dans l'URSS devenue la Russie, qui a développé
des programmes civils à partir de ses programmes militaires.
C'est évidemment aussi le cas aux Etats-Unis qui conduisent
en parallèle deux programmes civils, celui de la Nasa http://www.nasa.gov/home/
et son équivalent pour l'observation de la Terre, la NOAA
http://www.noaa.gov/.
Parallèlement ils mènent des programmes militaires
de nature secrète à travers le Département
de la Défense et différentes agences dont la CIA.
On peut comparer les budgets dépensés aux Etats-Unis
à ceux dépensés en Europe, tous programmes
confondus : 40 milliards de dollars par an d'un côté,
à peine 6 milliards d'euros de l'autre (Agence spatiale,
Commission, budgets civils et militaires des Etats-membres). Le
militaire en Europe est extrêmement faible et ne dépasse
pas 1 milliard par an. Nous avons donc une différence de
1 à 7, pour des PNB et des populations sensiblement équivalents.
AI.
: Ces chiffres, supposons-nous, ne concernent que les budgets publics.
Ils ne comptabilisent pas les financements des entreprises ?
RMB.
: Exactement. En Europe, l'investissement des entreprises est faible
car les entreprises spatiales ne sont pas en bonne santé,
c'est le moins que l'on puisse dire. Ce n'est pas le cas en Amérique.
Mais les Etats-Unis ne sont pas seuls à avoir de l'espace
une vision stratégique. C'est aussi le cas pour la Chine.
Nous avons avec ces pays une différence notoire. Les Etats-Unis,
pour ce qui les concerne, constituent une nation avec un président,
dont les décisions ne sont pas remises en cause quand elles
concernent les grands intérêts. C'est lui le décideur,
en particulier dans le domaine spatial. D'un autre côté,
l'Europe constitue un ensemble de pays rassemblés par des
traités divers mais ne disposant d'aucune autorité
capable de prendre des décisions communes, que ce soit en
matière de défense, en matière spatiale ou
dans d'autres domaines pourtant vitaux.
La capacité du Président Bush à décider
seul et vite a été illustrée il y a un an par
l'annonce, que vous connaissez bien, par laquelle il a engagé
les Etats-Unis dans la course vers Mars et la Lune. Il s'est agi
d'une initiative tout à fait spectaculaire, qui lui a permis
d'appuyer cette année la NASA afin qu'elle obtienne un budget
de 16,2 milliards de dollars en 2005, à comparer aux 2,9
milliards d'euros de l'ESA. Si on ne comprend pas cet aspect stratégique
essentiel, on aura bien du mal à convaincre l'ensemble des
politiciens de l'Europe, comme l'ensemble des populations, de l'intérêt
des programmes spatiaux.
AI.
: Les populations, en Europe, semblent divisées sur
l'espace...
RMB.
: C'est exact, et ceci même au niveau des scientifiques, qui
bénéficient pourtant, globalement, des capacités
techniques et des découvertes immenses permises par les programmes
spatiaux. L'espace n'est pas populaire chez les scientifiques, car
il est consommateur d'argent. Malheureusement, dans l'organisation
de la plupart des Etats européens, la recherche et l'espace
sont mélangés, alors que l'espace ne comporte au maximum
que 20% d'activités purement scientifiques. Le reste concerne
le développement de lanceurs, d'infrastructures orbitales,
d'instruments, de programmes d'application qui relèvent plus
de l'industrie que de la recherche.
A mon avis, comme cela d'ailleurs avait été le cas
du temps du Général de Gaulle en France, il faudrait
en Europe une vraie perception politique de l'importance stratégique
de l'espace. De cette perception devraient découler des programmes
qui devraient être présentés aux populations
par les politiciens avec une force de conviction suffisante. Si
ceux-ci ne le comprennent pas eux-mêmes, on aura beaucoup
de mal à faire admettre l'intérêt de l'espace.
On trouvera toujours des gens pour dire que l'espace pourrait être
mieux que ce qu'il est, où pire qu'il ne sert à rien.
Quel bénéfice retire-t-on en effet de l'envoi d'un
robot sur Titan ? Ce sont ce que j'appelle des jugements à
courte vue. Ce n'est pas très intelligent de s'engager dans
de tels débats, néanmoins ils existent et on n'entend
souvent qu'eux. Il faut donc réagir.
AI. : Mais alors, qu'est-ce
qui selon vous peut faire prendre conscience aux politiques
et aux populations de l'importance des activités spatiales?
RMB.
: Il faut un petit noyau central, voire une personne qui soit capable
d'incarner l'ambition. En Europe, je le disais tout à l'heure,
ce fut le Général de Gaulle qui a donné à
la France un programme spatial de grande valeur, lequel a déclenché
l'Europe spatiale. Sans la France, l'Europe spatiale ne serait pas
ce qu'elle est aujourd'hui. Malheureusement aujourd'hui le leadership
de la France est en déclin, s'il existe encore. Et c'est
fort dommage.
AI. : Ce rappel à
De Gaulle et au rôle de la France ne crée-t-il
pas chez nos partenaires européens un agacement ?On
doit dire ici et là je suppose que le temps n'est plus
où il faudrait que la France ait une sorte de De Gaulle
moderne pour que l'Europe spatiale accroisse ses ambitions...
RMB. :
Nous ne sommes pas obligés de répéter cela
en permanence. Il reste que sans De Gaulle et les efforts français,
les gens qui, en Europe, sont aux anges devant les succès
spatiaux européens, tels que récemment l'atterrissage
réussi sur Titan, n'auraient rien à célébrer.
Il a fallu un visionnaire pour engager ces programmes.
Ceci dit, la vision ne suffit pas. Il faut aussi des budgets.
Un
Comité français de l'espace présidé
par le président de la République
RMB.:
Ce sont là des points essentiels et c'est la raison pour
laquelle, lorsque Mme Haigneré, ministre de la Recherche,
m'avait proposé de prendre la présidence d'une réflexion
sur la politique spatiale de la France, je l'avais accepté.
Dans les conclusions qui lui avaient été remises il
y a deux ans, la première page de notre recommandation proposait
la création d'un Comité français de l'espace,
présidé par le Président de la République,
comme il préside un Comité National de défense,
ceci en vue de coopérer avec un Comité équivalent
au niveau de l'Europe(2).
AI.
: Comment ceci avait-il été reçu au niveau
européen ?
RMB.
: Il y a deux ans, nous avions une Commission européenne
un peu plus visionnaire que l'actuelle. Elle avait initié
un effort de réflexion sur la politique spatiale de l'Europe.
Il en était ressorti une conclusion très claire. Les
moyens consacrés à l'espace étaient jugés
insuffisants, qu'il s'agisse de ceux de la Commission, des Etats-
membres ou de l'ESA.
AI. : Vous avez beaucoup contribuéà la rédaction
des rapports formulant cette conclusion...
RMB.
: Oui. Il s'est agi d'un Livre Vert(3)
sur la recherche dans l'espace
et d'un Livre Blanc(4) rassemblant l'ensemble
des considérations correspondantes, scientifiques, industrielles,
applicatives, environnementales... C'était un document cohérent,
qui ne concluait pas à la nécessité d'avoir
des budgets spatiaux équivalents à ceux des Etats-Unis,
mais qui proposait de doubler en quelques années un budget
qui, encore une fois, coûte fort peu d'argent aux citoyens
de l'Europe aujourd'hui.
Malheureusement, la Commission actuelle a séparé la
recherche spatiale du reste, et on voit mal aujourd'hui qui en son
sein reprendra la vision politique capable de faire pendant au défi
lancé par le Président Bush avec l'annonce du programme
martien américain.
AI.
: Nous savons que vos propositions, faites il y a deux ans,
ont eu des suites très intéressantes concernant
la réorganisation du CNES et la façon de gérer
ses affaires. Mais pourquoi cette idée pourtant très
stimulante concernant la création d'un Comité
français de l'espace présidé par le Président
de la République n'a pas été retenue
?
RMB.
: Nous avons fait beaucoup d'interventions pour le convaincre de
l'intérêt de l'idée, mais elles n'ont pas eu
de suites. Le Président n'était sans doute pas à
l'époque inspiré par le thème. Il aurait pu
cependant accepter la présidence et la déléguer
de fait au Premier ministre. C'est ce qui se passait sous le Général
de Gaulle, où le Premier ministre Michel Debré prenait
de fait les initiatives. Mais alors le Président, pouvoir
suprême de la nation, conservait un œil très vigilant
sur ces affaires.
Le
programme Aurora de l'Agence Spatiale Européenne
AI.
: Nous en arrivons à la question-clé. Pensez-vous
que, à supposer que des politiques européens de haut
niveau se saisissent du dossier, que l'Europe serait crédible
en se lançant dans un programme martien équivalent
à celui de la NASA ? Le terme d'équivalent n'exclurait
pas les coopérations, mais celles-ci devraient se faire sur
un pied d'égalité, et non en quémandant des
sous-traitances éclatées à la NASA. L'Europe
manifesterait ainsi la volonté de faire un monde multipolaire
dans l'espace, si je peux reprendre cette expression appliquée
à la géostratégie.
RMB.
: Vous avez raison. C'est ce qu'il faut faire. On semble d'ailleurs
oublier que bien avant que Mr. Bush ait exprimé sa vision,
l'ESA avait exprimé une vision équivalente dès
l'an 2000. Ce fut le programme Aurora(5).
Cette initiative a été poussée par certains
Etats de l'Agence, sans doute inspirés par leurs industriels
ou par leur propre vision. Ce fut en particulier le fait de l'Italie,
laquelle contribue encore aujourd'hui à 25% du budget de
Aurora.
Depuis l'an 2000, nous travaillons à l'Agence Spatiale européenne
sur ce projet. Je suis moi-même conseiller du directeur général
pour les programmes d'exploration liés à Aurora. Nous
sommes en train d'établir ce que nous appelons une "carte
routière de l'exploration", avec comme but ultime l'envoi
d'être humains sur Mars dès que possible (sans doute
dans les années 2030). C'est un objectif suffisamment lointain
pour qu'il ne soit pas effrayant. Il a cependant l'avantage d'obliger
à établir un certain nombre d'étapes, dans
cette carte routière, qui sont extrêmement bénéfiques
pour les développements scientifiques et technologiques.
Ceci, j'y insiste, n'est pas une réponse à Mr Bush.
Cela avait été initialisé avant lui. Certains
pensent même que le programme américain en a découlé.
Les Etats-Unis, comme vous le savez, sont génétiquement
programmés si je puis dire pour éviter qu'aucun pays
ne prenne une avance décisive sur eux dans un domaine important.
Ils ont besoin de montrer qu'ils sont les leaders.
AI.
: L'envoi d'un Chinois dans l'espace ne peut que renforcer
l'urgence d'une réaction, aussi bien pour les Etats-Unis
que pour l'Europe...
RMB.
: Oui. il s'agit d'une résurgence très motivante pour
les Américains des compétitions spatiales américano-soviétiques
de la guerre froide. Ceci dit, pour l'Agence européenne,ces
évènements constituent aussi des circonstances favorables.
Les annonces américaines et chinoises sont fort bien venues
pour nous permettre de renforcer le concept du programme Aurora,
qui est exactement dans cette lignée de vision. Elles montrent
aussi que dans un grand pays comme les Etats-Unis, c'est le Président
seul qui énonce la vision et l'inculque à son administration.
Ajoutons qu'aux Etats-Unis, quand le Président a une vision,
les moyens budgétaires permettant de la réaliser sont
aussi proposés et généralement ne manquent
pas. Ce qui s'est traduit dès cette année par les
hausses de crédits de la NASA dont je vous ai parlé.
AI.
: Comment caractériseriez vous la vision politique
de l'espace au niveau de l'Europe, telle qu'elle se manifeste
aujourd'hui ?
RMB.
: Elle est, disons, moyenne. Nous avons des Etats plus visionnaires
que d'autres. Le programme Aurora vient de bénéficier
d'une somme de 40 millions d'euros. Ce n'est pas beaucoup dans le
domaine de l'espace, même si les contribuables trouvenet sans
doute la somme importante. L'Italie en paye plus du quart, puis
l'Angleterre et la France, qui vient en 3e position. Le Royaume
Uni y voit un intérêt important. Malgré l'échec
récent de leur sonde martienne, ils ont réagi. On
pourrait même dire que cet échec les a propulsé
en avant. C'est un phénomène très intéressant.
Le seul grand pays qui ne participe pas à ce programme est
l'Allemagne.
AI.
: Pourquoi ?
RMB.
: Encore une fois, par manque de vision. Sans doute aussi parce
que c'est le ministre de l'éducation et de la recherche qui
doit tout financer: espace, recherche, éducation (des écoles
maternelles aux Universités). L'espace n'est évidemment
pas sa priorité.
Avec ces 40 millions d'euros destinés au programme Aurora,
l'ESA dispose aujourd'hui de quelques moyens pour, non pas lancer
un grand programme, mais faire un certain nombre d'études
et développements en technologie. Il y a dans Aurora des
missions de nature scientifique. On ne peut pas aller sur Mars sans
connaître l'état d'une éventuelle vie bactérienne,
de la météorologie, des systèmes d'atterrissage
et retour vers la Terre, etc.
AI.
: Ces programmes seront-ils menés en coopération
avec la NASA ?
RMB.
: Il est évident que de tels programmes n'auront de chances
d'aboutir que s'ils sont menés en coopération. Mais
comme vous le disiez il y a quelques minutes, il faut que l'Europe
montre qu'elle est un partenaire indispensable à cette exploration,
du fait qu'elle détient des éléments sans lesquels
on ne pourrait pas réaliser le programme.
C'est pourquoi je dis que, si les Américains sont sérieux
en matière de coopération internationale, la première
démarche à mettre en œuvre avec eux sera d'aligner
les cartes routières respectives afin de se mettre d'accord
sur les étapes à franchir, chacun sous sa responsabilité.
Ce n'est pas très exigeant mais pour le moment je ne vois
rien de tel s'amorcer.
AI.
: Serait-il réaliste d'envisager qu'une bonne coopération
puisse se maintenir sur trente ans ?
RMB.
: En matière scientifique,
la coopération se calcule et généralement se
réalise sur de longues durées. C'est ce qui s'est
passé dans le programme Cassini-Huygens. L'avantage de cartes
routières coordonnées, pour lesquelles nous aurons
établi nous-mêmes les points forts qui nous incomberont,
sera de nous donner un rôle précis et reconnu, sur
lequel nous ne pourrons pas accepter de prendre du retard. Soyons
respectables et nous serons respectés. C'était ma
politique à l'ESA.
AI. : Certes. Mais il faudra
que la NASA accepte que des dispositifs très importants,
sinon vitaux, soit développés par l'Europe.
Il faudra aussi que l'Europe soit assurée de ne pas
se voir à tel moment interdire l'accès à
des dispositifs vitaux développés par les Etats-Unis,
sous prétexte d'impératifs de sécurité
ou simplement de concurrence commerciale. Il faudra aussi
convenir dès le début qu'il y aura au moins
un astronaute européen sur la Lune et Mars...
RMB.
: Oui. C'est pourquoi l'ESA doit avoir un Plan B, comme on dit,
d'ambitions moindres mais néanmoins spectaculaire, qui, si
le partenaire américain venait à se démettre,
pourrait être poursuivi avec d'autres partenaires.
Ceci dit, je ne suis pas trop inquiet relativement au risque d'éventuelles
trahisons de la part de la NASA. Quand dans l'espace, on a commencé
à coopérer (c'est aussi le cas avec la Station Spatiale
Internationale) on établit des liens solides. Je l'ai vu
lors de l'atterrissage de Huygens, quand un ami à moi responsable
du programme Cassini a véritablement pleuré d'émotion,
comme s'il s'agissait d'un succès américain.
Je crains bien davantage les mesures de restriction aux échanges
sous prétexte de lutte contre les trafics d'armes et le terrorisme.
Celles-ci n'ont pas commencé sous Mr. Bush. Elles étaient
apparues très fortement du temps du Président Clinton
et nous avaient beaucoup gênés. C'est pourquoi j'ai
tendance à dire qu'il faut désormais commencer sérieusement
à regarder ailleurs, notamment vers les Russes. Certes les
Russes n'ont pas beaucoup d'argent, mais ils ont des ambitions et
des capacités considérables. Je suis persuadé
que l'ESA peut coopérer très bien avec eux –
ce qu'elle a déjà fait plusieurs fois.
Mais ma position en ce qui concerne les coopérations avec
les Russes, comme avec d'autres pays, est que l'ESA ne peut les
engager qu'en étant maîtresse du jeu, et non en étant
la deuxième ou troisième roue du carrosse. Cela nous
a donné de bons résultats, par exemple avec le programme
SOHO d'exploration du Soleil(6). Nous étions
les maîtres et les autres suivaient. Au début, ils
ne comprenaient pas très bien nos méthodes mais finalement
tout a très bien marché et les résultats ont
été excellents.
Notes
(1) Voir
notre commentaire
(2)Voir http://www.recherche.gouv.fr/discours/2003/rapcnes.htm
(3)
Voir http://europa.eu.int/comm/space/doc_pdf/greenpaper_fr.pdf
(4) Contribution de
l'Académie des Sciences française au Livre Blanc :
http://www.academie-sciences.fr/actualites/textes/livre_blanc_27_05_03.pdf
(5) Sur Aurora, voir
http://www.esa.int/SPECIALS/Aurora/index.html
(6) Sur SOHO,
voir http://sohowww.nascom.nasa.gov/