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31 janvier 2004
Propos recueilis par Jean-Paul Baquiast

Bernard Stiegler

Directeur général de l'IRCAM, auteur de l'ouvrage "Mécréance et discrédit"




Beranrd StieglerBernard Stiegler, né en 1952, est philosophe et écrivain, a écrit une demi-douzaine de livres marquants, ainsi que de nombreux articles. Il voyage beaucoup et participe à nombre de manifestations culturelles internationales.
Il a été nommé en 2002 directeur général de l'IRCAM (Institut de recherche et coordination acoustique/musique) http://www.ircam.fr/institut.html

Il a par ailleurs créé un laboratoire de recherche à l'université de Compiègne, "Connaissances, organisations et systèmes techniques " qui travaille sur les technologies cognitives, liées aussi bien aux domaines du texte et de l'image et du son, que de la perception et du handicap.

Principaux ouvrages récents

Mécréance et discrédit Tome 1 La décadence des démocraties industrielles, Galilée ; 10/2004 (Lire notre présentation)
Philosopher par accident - Entretiens avec Elie During, Galilée 04/2004
De la misère symbolique - L'époque hyperindustrielle Tome 1, Galilée 03/2004
La catastrophe du sensible Galilée 02/2004
Aimer, s'aimer, nous aimer - A propos du passage à l'acte de Richard Durn, Galilée 10/2003
Passer à l'acte Galilée, 05/2003
La technique et le temps - T3 Le temps du cinéma et la question du mal-être, Galilée 10/2001

Automates Intelligents (AI.) : Bernard Stiegler, vous êtes un philosophe et un acteur du monde culturel très connu. Dans ce numéro, nous présentons votre dernier ouvrage, Mécréance et Discrédit. Vous avez bien voulu pour nos lecteurs nous préciser l'état actuel de vos réflexions sur l'avenir de la culture européenne. Je vous pose donc, en vous remerciant de cet entretien, une question brève : diagnostiquez vous un retard des industries culturelles européennes et si oui, quelles solutions proposeriez vous pour le rattraper?

Bernard Stiegler (BS.) : La première chose que je souhaite dire est que la guerre économique se mène aujourd'hui dans le champ culturel. C'est en effet par la culture que l'on fabrique les comportements de consommation. Or l'état de l'économie est d'abord fonction de l'état de la consommation, bien plus que de celui de la production. Les entreprises font leurs plus grands profits sur l'accroissement de la vente de leurs produits actuels plutôt que sur la réalisation de biens nouveaux. Enfermer les gens dans un modèle culturel qui promeut la consommation représente donc pour elles un enjeu majeur.

Les cultures traditionnelles n'avaient pas pour objet principal de pousser à la consommation de biens matériels. Il en résulte qu'une pression majeure et destructrice est exercée sur elles, dans le monde entier, par ceux qui veulent utiliser la culture comme support de promotion pour leurs produits. Dans tous les pays, y compris en Europe, les gens souffrent de sentir la destruction de leurs héritages culturels et de leurs organisations sociales, notamment la famille et l'école. Cette destruction découle du fait que tout cet acquis séculaire est soumis aujourd'hui de manière hégémonique, je dirais même totalitaire, à des contraintes pilotées par la nécessité de pousser en permanence à l'accroissement de la consommation, y compris en faisant disparaître les milieux culturels constituant des îlots de résistance. Nous vivons aujourd'hui cette destruction.

Or j'estime que cette démarche mercantile insensée est en train de toucher ses limites. En tant que philosophe, j'ai toujours cru nécessaire non pas de donner des leçons de morale, mais de combattre ce que je crois être irrationnel. Aujourd'hui, je dis que le projet consistant à élargir sans cesse les marchés de consommation grâce à une culture instrumentalisée destinée à faire acheter toujours davantage n'est pas réaliste. Patrick Le Lay a affirmé: "Il faut être réaliste, le rôle de TF1 est de vendre de la disponibilité intellectuelle pour Coca Cola". Je lui réponds : "Vous n'êtes absolument pas réaliste. Vous êtes en train de détruire
votre marché."
Ce que fait TF1 aux consommateurs détruit psychologiquement ces consommateurs et ruine leurs désirs. Or, le marché est avant tout une affaire de désir. Il y a mille exemples de cela. Le plus évident est l'apparition de ce qu'un cabinet de marketing a nommé les alterconsommateurs, c'est-à-dire des gens adoptant un comportement de rejet des formes actuelles de la consommation. Ce comportement est encore limité à des franges de la population relativement aisées, mais on sait qu'ils sont à l'avant-garde. Si ce mouvement se confirmait, ce serait grave car il en résulterait une crise économique majeure.

AI. : Serait-ce si grave ? Une baisse de la consommation-gaspillage soulagerait les tensions sur des ressources mondiales en voie d'épuisement...

BS. : Je suis d'accord avec vous, ce serait plutôt une bonne nouvelle à ce titre, mais à condition que la société ait mis au point des modèles de développement différents, ce qui est loin d'être le cas. Donc, dans l'immédiat, ce serait une catastrophe. J'ai de bonnes raisons de penser que le mouvement de recul devant la consommation se confirmera. En décembre, en France, une réunion de publicitaires confrontés à une baisse très sensible des chiffres d'affaires de la profession a lancé un cri d'alarme en qualifiant d'urgente la nécessité de «lutter contre l'indifférence des consommateurs».

AI. : Soit, mais lesquelles ?

L'Europe possède les ressources lui permettant d'élaborer son propre modèle de développement

BS. : L'Europe n'a aucune raison d'imiter l'Amérique du Nord. Elle a derrière elle 2.500 ans de culture, avec des traditions. Elle tient à son héritage culturel et a besoin de le valoriser. Moi, en tant que Parisien, je ne souhaite pas que l'on détruise Paris. Il en est de même d'un Romain, d'un Berlinois… Il y a partout des gens qui aiment leur pays et ne veulent pas le voir disparaître.

Par ailleurs, nous sommes le plus grand marché du monde. Nous avons un potentiel colossal, scientifique, artistique, architectural, dont d'ailleurs les Américains continuent à s'inspirer en faisant venir des Européens aux Etats-Unis. Nous avons un système de formation et d'éducation qui existe depuis longtemps et qui n'est pas si mauvais qu'on le dit, loin de là. Nous avons des infrastructures, des industries. Bref nous constituons un continent très développé.

Et pourtant, malgré tout cela, nous importons sans le discuter le discours des Etats-Unis sur la manière dont il faut concevoir le développement économique, plus particulièrement celui des industries culturelles. Nous ne voyons pas que ce modèle qui repose sur l'opposition production/consommation est un modèle caduc. Provoquant une massification des consommateurs, comme je l'ai expliqué dans Mécréance et Discrédit, cherchant à capter la libido du consommateur pour le faire consommer toujours davantage, il est pris dans un cercle vicieux.

C'est pour compenser ce que Marx appelait la baisse tendancielle du taux de profit qu'a été mise en place la dernière ressource du capitalisme : capter la libido du consommateur pour évacuer les excédents de production. Mais je le répète, ce système inventé il y a plus de 80 ans est arrivé à saturation. Il est devenu contre-productif: c'est une captation destructive de l'énergie qui est la base du marché, que Freud appelait l'énergie libidinale. Il n'a donc pas d'avenir.

AI. : On vous objectera que ce que vous dites est vrai en Europe où le niveau de vie est relativement élevé. Mais si on s'adresse à l'Inde ou à la Chine, les réserves de désir de consommer, autrement dit de libido dont vous parlez, sont encore considérables...

BS. : Vous avez raison. Ce que je dis de la situation de la consommation en Europe n'est vrai que depuis quelques décennies. Au 19e siècle, la question ne se posait pas. Il y avait tellement de besoins élémentaires que la surproduction n'existait pas. Mais à notre époque, les choses vont beaucoup plus vite. La surproduction et surtout la surconsommation sont devenues des réalités pressantes. Si nous laissons les pays émergents développer ce modèle capitaliste caduc, nous aurons tous d'énormes problèmes écologiques, les Chinois et les Indiens en premier lieu mais les Européens et les Américains aussi. Par ailleurs, en Asie, par exemple en Chine, on constate déjà chez ceux que l'on appelle les « nouveaux riches » un processus de rejet. Ils souffrent de ne pas retrouver leur culture dans les schémas de consommation qui leur sont imposés. De plus, 15% de la population étudiante chinoise est en dépression nerveuse, ce qui est énorme.

Il y a certes encore de très grands besoins qui ne sont pas satisfaits sur le plan planétaire, mais ces besoins ne sont pas aujourd'hui, si je puis dire, « solvabilisés » par des Etats qui s'efforceraient de les traduire en capacités effectives de consommation, l'Etat n'ayant plus sa place dans le modèle ultra-libéral. Il n'y a donc pas de marchés solvables.

AI. : Il semble pourtant que la conquête des marchés émergents est devenu l'objectif principal des firmes américaines. Elles ne considèrent donc pas qu'il n'y a plus de consommateurs potentiels dans ces parties du monde. On le voit en examinant les campagnes de séduction et de publicité que font dans ces pays Microsoft, Coca-Cola et encore plus nettement les industriels du tabac. Ces firmes vont donc poursuivre à l'échelle mondiale leurs efforts de mise en condition des esprits. Malheureusement pour l'Europe, elle continuera à en souffrir de façon collatérale si l'on peut dire. Nous continuerons à être bombardés par les messages publicitaires des annonceurs, même si les marchés européens intéressent moins les donneurs d'ordre...

Les "amateurs" au coeur des technologies symboliques

BS. : Je crois qu'il n'y a pas de fatalité, dans un sens positif ou négatif. Face au modèle du capitalisme à l'américaine de plus en plus défaillant, y compris aux Etats-Unis, l'Europe a une puissance de feu en retour tout à fait considérable. De plus, en se construisant, elle sera de facto obligée d'inventer son propre modèle de développement. J'en conclus que nous avons la possibilité d'élaborer un nouveau type de création culturelle qui reposerait, non pas sur la figure du consommateur, mais sur celle de ce que j'appelle l'amateur. Que vient faire l'amateur ici ? Je crois que les technologies qui se développent, celles qui tirent les autres, sont des technologies que l'on dit cognitives ou culturelles. Le cognitif et le culturel constituent le spirituel. Ce sont des technologies symboliques. Elles permettent à chacun de faire de la photo, du son, demain de la vidéo, c'est-à-dire finalement de créer des symboles. Mais elles se répandent actuellement sans aucun modèle, sans aucune prescription pratique ou théorique d'emploi.

AI. : Certains estiment que c'est une bonne chose, le début d'un grand mouvement de libération de la création. On dit que les jeunes et même les très jeunes s'affranchissent ainsi de ceux qui ne leur laissaient pas la parole...

BS. : Peut-être, mais souvent aussi, que de gaspillage. Un minimum d'organisation sociale permettrait à ces jeunes d'utiliser bien plus efficacement les ressources dont ils disposent. Un club de très grandes entreprises européennes va se réunir bientôt à Sophia Antipolis. Le thème de la réunion sera : "Il y a des technologies de télécommunication et de convergence qui se répandent, mais nous ne savons pas à quoi elles pourront servir » Le modèle américain consiste à laisser le marché décider tout seul. Effectivement, sous l'influence du marché, certaines choses se passent, en apparence. Mais ce modèle est entropique, auto-destructif. On ne communique que sur du vide.
L'Europe peut disposer de grandes opportunités pour mettre en place des solutions différentes. Je vais vous en donner un exemple. Quand j'étais directeur général adjoint de l'Institut National Audiovisuel (INA), entre 1996 et 1999, j'avais en 1996 rencontré les équipes de recherche d'Alcatel, à Anvers, et je m'étais fait convaincre que la technologie ADSL avec la télévision sur le téléphone arriverait dans les 5 ans. Ma tutelle ne m'a pas cru. Cependant, j'ai développé un modèle de télévision reposant sur l'hypothèse que les médias de diffusion de masse allaient changer profondément de nature. Le modèle actuel, la diffusion par TDF avec un ticket d'entrée pour la diffusion extrêmement élevé (à peu près 1 million d'euros par an pour utiliser des relais hertziens en quantité limitée) aurait fait place en 5 ans à une toute autre économie, avec des images circulant dans tous les sens sur les paires de cuivre. Il n'y aurait plus d'émetteur mais des serveurs. Il n'y aurait plus simplement des grilles de programmes, mais des modes d'accès très individualisés à partir de ces grilles. Ceci signifiait la possibilité d'inventer un tout autre
média.

AI. : C'est ce que l'on voit déjà avec Internet...

BS. : Oui. Je crois qu'Internet se combinera avec la radio-télévision, en associant la logique de flux de la grille de programme issue de l'âge de l'émetteur avec la logique de stock de la chaîne devenant un serveur. On pourra faire un jour à grande échelle ce que j'avais fait avec France 3, en particulier dans un journal conçu dans le cadre de l'opération Télé-Riviera et aussi pour une émission qui s'appelait « Un siècle d'écrivains » animée par Bernard Rapp. A cette époque j'étais responsable des productions à l'INA. Nous réalisions des émissions pour France Télévision et pour Arte. J'ai proposé à Bernard Rapp de consacrer une émission à Roger Caillois qui comporterait un format de 45 minutes pour l'antenne mais que l'on pourrait regarder sur Internet en 2h., en 5 h. ou en 10 h., au choix, avec des modes de navigation différents à l'intérieur de la base de données. Supposez un professeur de Sorbonne dont un thésard travaille sur Roger Caillois. Le film de 45 minutes ne lui apprendra pas grand-chose. Mais pour faire ce film nous avons été obligés de réunir 15 heures d'archives et d'enregistrer des entretiens avec de grands écrivains. On pourrait très bien imaginer de mettre en place un système de diffusion en accès gratuit (financé par la redevance ou la publicité) qui permette au thésard un accès plus approfondi à l'œuvre de Roger Caillois. Dès maintenant, il faudrait garder tous les travaux préparatoires et les diffuser à l'intention de ceux qui veulent approfondir le contenu des émissions. On peut imaginer cela pour la télévision, pour la radio, pour la presse, pour toutes sortes de formes d'expression.

AI. : Pourquoi ce système ne se développe-t-il pas? Il serait très valorisant pour les auteurs et réalisateurs d'émissions...

BS. : Pour une raison très simple. C'est parce que Patrick Le Lay n'a aucune envie qu'il se développe. Il a choisi un certain modèle qui abaisse les téléspectateurs. Par ailleurs, il a investi dans la diffusion par TPS, par satellite, qu'il veut rentabiliser. Globalement, comme il l'a dit, il vise un système qui consiste à massifier de plus en plus les audiences pour vendre à Coca-Cola de la disponibilité d'esprit. Et il défend la rente de situation que le CSA a cédée à TF1.

L'intervention de la Puissance Publique pour créer un autre marché

Moi, je prétends qu'il y a un autre marché potentiel. Je dis bien un marché car je suis favorable à une activité économiquement rentable. Je ne suis pas partisan d'une télévision d'Etat. Sauf que cet autre marché ne se développera pas sans un investissement public continu. Nous sommes dans une situation analogue à celle ayant en Europe précédé l'arrivée des infrastructures ferroviaires. Sans l'Etat, les compagnies auraient été incapables de supporter le coût de mise en place des réseaux. Aujourd'hui, la situation est la même, face à la nécessité de développer des infrastructures culturelles. Toutes les technologies du symbolique font muter complètement les logiques de développement. Elles sont comme le chemin de fer confronté à la résistance de la diligence. Il faut donc que la puissance publique investisse dans la durée afin de soutenir des modèles nouveaux d'utilisation et ceci pendant de nombreuses années.

Aux Etats-Unis aujourd'hui, l'Etat fédéral investit beaucoup d'argent dans ce but, via l'armée et d'autres sources. Il est faux de dire qu'il ne finance pas le développement culturel. En revanche, il le fait en conformité à un modèle qui sert uniquement son propre intérêt. Ce modèle, de plus en plus caduc d'ailleurs comme je viens de le dire, n'est pas conforme aux intérêts de l'Europe, qu'il s'agisse des investisseurs ou des populations européennes.

AI. : Vous voulez dire que le premier devoir des dépositaires et gestionnaires de fonds culturels européens serait de numériser ces fonds et de les mettre en accès libre, en Open Source, à la disposition de tous, notamment au profit de gens qui en feraient des produits plus élaborés, éventuellement marchands ?

BS. : Je n'emploierais pas le terme de numériser, du moins sans précisions. Il faut certes numériser les documents existants, mais il faut aussi inventer des modèles d'accès nouveaux. La question est l'accès, c'est pour cela il faut investir. C'est une priorité majeure. Je connais très bien ces sujets que j'ai explorés en détail et pour lesquels j'ai fait travailler beaucoup de monde. Faciliter l'accès aux textes bruts mobilise des dizaines de métiers différents et pose de nombreux problèmes théoriques à résoudre, définition de méta-données et de format, par exemple. Ainsi, c'est moi qui ai fait que l'INA entre dans le groupe industriel de spécifications de la norme Mpeg(1). Des enjeux économiques et culturels considérables sont derrière ces normes. Ce sont des domaines où l'intervention de la puissance publique est absolument indispensable pour mettre au point de nouveaux modèles d'accès et de navigation.

Je vais vous en donner un autre exemple. Je sais que Jean Noël Jeanneney s'inquiète de l'emprise de Google sur les fonds des grandes bibliothèques du monde(2). Mais la question n'est pas seulement de numériser ces textes. Elle est de mettre au point de nouveaux modes d'accès à ces textes qui ne soient pas ceux de Google. Le modèle de Google est assez primitif. Il fonctionne à l'audimat, si l'on peut dire, en renforçant l'accès aux consultations les plus fréquentes. Ce n'est pas une formule suffisante si l'on cherche à valoriser des textes et auteurs peu connus mais de grande valeur. J'ai travaillé ces questions avec la Bibliothèque Nationale, dans le but de créer des communautés de lecteurs que j'avais appelées des « sociétés d'auteurs » (au sens large où un lecteur qui annote est un auteur). Il s'agit de réunir des lecteurs qualifiés, par exemple en organisant la technologie intellectuelle coopérative de groupes de médecins, de géographes, de philosophes, etc., susceptibles d'apporter une valeur ajoutée aux textes en les annotant ou en les complétant, sur le mode de la lecture dite assistée par ordinateur. Ces solutions sont tout à fait envisageables, mais il faut pour les mettre en place investir un petit peu, et inventer des modèles d'organisation de la recherche coopérative aussi bien que de la diffusion vers les publics non spécialisés.

Or il est catastrophique que l'on n'ait pas en Europe de politique dans ces domaines. On considère que c'est à Microsoft, à Lotus Notes, à IBM de faire des offres et qu'il suffira de les reprendre pour la mise en valeur de nos fonds. Mais dès que l'on adopte ces technologies américaines, on est vaincu d'avance. Google et Microsoft, disposant des fonds documentaires américains ou de ceux qu'ils ont capté dans le monde entier, nous imposent leurs propres modes d'emploi. Pensez à la base d'image Corbis(3) de Microsoft, à laquelle avec la Présidence de l'INA nous avions refusé de vendre les collections d'archives de l'INA.

Il faut connaître la logique d'évolution des systèmes technologiques

AI. : Malheureusement, tout ce que vous proposez se heurte actuellement à l'ignorance technologique et à la naïveté politique des chefs d'Etat, des ministres de tutelle et des directeurs d'établissement. Ceci en France et sans doute aussi en Europe. Il s'agit de gens qui, pour l'essentiel, ne savent même pas utiliser Internet. Nous abordons les guerres culturelles actuelles avec des chefs aussi ignorants que l'était Weygand en 1939 face aux nouveaux emplois de l'arme blindée...

BS. : C'est hélas exact. A l'Ecole Nationale d'Administration, il n'y a toujours aucune formation à ces questions, pas plus d'ailleurs que dans les autres grandes écoles pourtant dites scientifiques ou dans les universités. Nous avons en France un très grand problème de formation des décideurs.

Je crois en tous cas que, pour arriver à produire de l' « intelligence technologique » je dis bien technologique et pas seulement économique, il faut comprendre que les technologies forment des systèmes. Ces systèmes ont des logiques évolutives, d'ailleurs théorisées depuis des années par ceux qui comme Gilbert Simondon(4) ont étudié les processus techniques industriels. Il existe une théorie de l'évolution des techniques, que malheureusement les parlementaires et leurs assistants n'ont jamais cherché à cherché à connaître. Je m'en suis rendu compte quand j'ai participé à des échanges organisés par l'Office parlementaire des Choix technologiques. J'ai été consterné par le manque d'outillage intellectuel de nos représentants.

Quand j'étais à l'INA, j'avais proposé de créer un Observatoire de la mutation des systèmes techniques des industries culturelles. Ces mutations sont très complexes et demandent à être observées de près, avec des gens très compétents. C'est le cas par exemple de l'évolution des caméras. Sony a développé des modèles de caméras qui encodent systématiquement les mouvements, la situation GPS, le lien au découpage technique, etc. Si vous faites un zoom arrière, des méta-données sont implantées automatiquement dans le flux qui décrivent ce zoom. Pour comprendre ces questions et savoir en tirer parti pour la création, il faut des opérateurs de prises de vue et des ingénieurs spécialisés, au service de la Puissance Publique – c'est à dire de l'intérêt général, qui n'est pas seulement économique et technologique. Il en est de même en ce qui concerne le développement des systèmes de télévision numérique.

Or l'Europe n'a aujourd'hui aucun outil de ce type, que ce soit au niveau des Etats ou des Institutions européennes. D'abord parce qu'elle ne croit pas par position idéologique à l'investissement public, d'autre part parce que la Commission européenne ne met aucun argent sur ces questions – ou plus exactement, elle y consacrait en 1999 trois fois moins de moyens que ce qu'elle consacrait aux seuls planteurs de tabac : 0,006% du budget communautaire

AI. : La culture n'est d'ailleurs pas une compétence commune européenne...

BS. : Vous avez raison. J'en veux sur ce point particulièrement à certains de nos députés européens. Ainsi Michel Rocard – il n'est d'ailleurs pas le seul – affirme de manière stupéfiante qu'il faut laisser la culture aux pays membres, afin qu'ils aient au moins cela en propre. Mais il s'agit d'une absurdité. Un continent – y compris un marché – se crée d'abord par des unifications ou plutôt par des symbioses culturelles. C'est ainsi que l'Amérique est devenue ce qu'elle est, en développant des industries culturelles destinées à forger son unité. André Leroi-Gourhan a montré la même chose quand il s'est penché sur la Chine antique. Il a montré que la Chine était faite au départ de milliers d'ethnies différentes. Elles se sont unifiées quand elles ont compris qu'elles avaient un avenir commun à construire. C'est évidemment par rapport à l'avenir que l'on peut édifier une culture commune, et pas par rapport au passé. Mais ce passé, il faut le réinvestir dans cet avenir. Autrement dit, il faut traduire dans une vision d'avenir le patrimoine hérité du passé.

AI. : Il s'agit d'un point très important. Si on peut faire passer l'idée que l'Union européenne devrait, comme elle le fait avec les Programmes Cadres de Recherche/Développement dans le domaine scientifique, consacrer des budgets non négligeables à la construction d'une culture véritablement européenne, il ne faudra pas que cette culture consiste seulement à valoriser le passé. Il faudra aussi qu'elle imagine un avenir commun. Ce qui fait la force des Etats-Unis, c'est que les films, les séries télévisuelles, les jeux vidéo projettent l'Amérique dans le futur : Mars, les Etoiles mais aussi les Robots et les Nanosystèmes. A cet égard la future culture pan-européenne devra aussi être scientifique. Ainsi, en ce qui concerne l'Europe, plutôt que revenir exclusivement sur les guerres du passé, il faudra montrer comment un Français, un Allemand et un Russe, par exemple, pourraient explorer Mars, en utilisant des technologies spatiales développées par EADS ou Finnmeccanica...

BS. : Certes. Il faut construire la culture européenne autour d'une grande vision du futur. Aujourd'hui, la vision culturelle de l'Europe est exclusivement patrimonialisante. C'est une vision du passé : Versailles, le Louvre, la Tate Gallery …On peut s'appuyer sur ces acquis, mais il ne faut pas en faire seulement un patrimoine pour attirer les touristes. J'estime que l'Europe est en train de se transformer en site d'industries touristiques avec les problèmes de pollution que l'on rencontre dans tous les pays en développement dont l'économie repose sur le tourisme. Nous n'en sommes pas encore là en France, mais nous y arriverons. Nous aurons ainsi des sociétés privées internationales exploitant les « richesses touristiques » françaises, comme c'est depuis longtemps le cas en Egypte. . Si rien n'est fait pour inventer d'autres modèles, les habitants n'en tireront aucun profit mais en seront de plus en plus pollués et corrompus moralement et physiquement.

Cette vision est sans doute un peu caricaturale. Cependant, la vraie question à traiter est de voir comment l'Europe pourrait valoriser tous ceux qui disposent de ressources créatrices. Il existe dans chaque pays des forces intellectuelles plus ou moins importantes mais dispersées. Il faut trouver le moyen de leur permettre de travailler ensemble, en utilisant chaque fois que possible les technologies émergentes. Je constate qu'aux Etats-Unis, où je suis souvent invité, tous les intellectuels sont associés à la pensée publique. Ils sont sollicités par les institutions, même aujourd'hui sous George W. Bush. Ils ne sont pas ghettoïsés dans des parcs universitaires qui ressemblent de plus en plus, en France, à des réserves d'Indiens. En Europe, on n'utilise absolument pas cette force intellectuelle. Elle est donc coupée des réalités et devient caduque. De plus, en Europe, ce qui n'est pas le cas aux Etats-Unis, il n'y a plus aucune communication entre les scientifiques, les philosophes, les littéraires, les journalistes, les acteurs économiques, etc.

Il s'agit pourtant d'une situation de fait qui n'est pas inéluctable. On pourrait très bien imaginer de constituer une puissance de frappe intellectuelle européenne qui consisterait à produire des modèles de développement originaux. Si on ne fait pas cela, on ne peut qu'intérioriser les modèles de développement américains, c'est-à-dire des modèles au service du développement de l'Amérique. Je ne dis pas cela par anti-américanisme. Je ne suis pas du tout anti-américain. Je pense par contre que le monde a aujourd'hui besoin d'organisations continentales distinctes, l'Asie, l'Amérique, l'Europe, l'Afrique…. Il est donc impératif que l'Europe construise et propose au reste du monde des modèles de développement nouveaux, y compris pour que la Chine ne s'embarque pas dans une imitation du monde occidental qui serait suicidaire pour elle et pour le monde entier.

AI. : Si je comprends bien votre message, pour mener à bien ce projet, il n'est pas besoin de beaucoup d'argent. Par contre, il faut puiser dans les budgets publics. Mais Jean-Michel Jeanneney explique qu'avec le budget ridicule de la BNF, il ne peut pratiquement rien faire...

BS. : Je crois que la première priorité en Europe consiste à produire de l'intelligence sur l'utilisation de l'argent public. L'argent public ne manque pas. Mais la Puissance Publique ne se réduit pas à des budgets. On ne réfléchit pas à ce qu'implique cette notion de Puissance Publique. Aujourd'hui, nous sommes confrontés à deux discours extrêmes: ou bien il faut tout privatiser, et dans ce cas il n'y a plus d'initiative publique, ou bien il faut tout protéger et conserver, même lorsqu'il s'agit de services publics fonctionnarisés ne répondant plus aux besoins. Or je parle ici de Puissance Publique. La Puissance Publique n'est pas le service public. Elle peut très bien associer le secteur privé. Par contre elle doit être capable de réinterroger à tous moments ce qui est le Bien Public, et de prononcer si je puis dire des déclarations d'utilité publique.

Dans ce cas, elle ne doit pas être mise en œuvre dans des perspectives de retour sur investissement à court ou moyen terme. Il ne s'agit plus alors de bien public ou d'intérêt public mais d'action privée.

La Puissance Publique ne doit pas non plus être la seule affaire des fonctionnaires. Elle doit associer des acteurs privés et des acteurs publics non étatiques, le concept d'acteurs publics pouvant évidemment comprendre des associations ou toutes sortes d'organisations à inventer ne fonctionnant pas sur le mode du profit. Je vais vous donner un exemple de ce que je veux dire à propos de la Puissance Publique en revenant sur l'exemple américain. J'ai toujours considéré comme historique la date du 3 avril 1997. Ce jour-là, la Commission Fédérale des Communications américaine, la FCC(5), avait déclaré qu'elle recommandait à toutes les stations de radio-télévision américaines de passer au tout numérique avant 2003, parce qu'en 2006 l'analogique serait supprimé aux Etats-Unis et ceux qui n'auraient pas fait le pas disparaîtraient. Il s'agissait là d'une excellente démonstration de ce qu'est une politique publique. La déclaration de la FCC datait de 1997, c'est-à-dire pratiquement 9 ans avant le saut définitif au numérique. Elle a créé les conditions permettant au milieu industriel de se mobiliser, en stimulant l'industrie et en permettant à beaucoup de petites sociétés de l'époque de s'installer, trouver des marchés, développer des logiciels et de nouveaux services. Pendant ce temps là, que faisaient les Européens ? Ils subissaient la situation sans aucunement mesurer la portée de la décision de la FCC, faute de politique industrielle.

Aujourd'hui, l'Europe n'a toujours pas de politique industrielle parce qu'elle n'a pas de vision industrielle dans le domaine de la culture. Elle en a peut-être dans le domaine militaire ou dans le domaine des infrastructures parce que là existent des ingénieurs et des traditions qui le permettent. Mais aujourd'hui, il ne faut plus faire seulement des TGV ou des Airbus. Il faut développer des industries du symbolique. Or là l'Europe est très mal outillée. On a beaucoup de mathématiciens, d'informaticiens, de concepteurs, en particulier en France. Mais on n'a pas la volonté politique et même la lucidité de leur fournir des cadres leur permettant de valoriser leurs compétences.

AI. : Votre message est très convaincant. Mais comment le faire passer ?

BS. : Je crois qu'il faut organiser des mouvements citoyens, mais des mouvements qui ne soient pas constitués de protestataires. Il faut que de tels mouvements associent des gens de tous milieux, industriels, universitaires, scientifiques et aussi des représentants des publics désireux de s'investir dans la construction de quelque chose de nouveau. Un sommet mondial de l'ONU autour des sociétés de savoir aura lieu à Tunis du 15 au 17 novembre 2005 6). Il s'agit d'un point de Rendez-vous important. Je crois qu'il faudrait organiser d'ici là une mobilisation des bonnes volontés fédérant des investisseurs et créateurs de toutes origines. Il s'agirait de dire que nous avons en France et en Europe des idées sur la question et que nous voulons les faire connaître et les discuter.

Malheureusement, du côté des grandes entreprises et du pouvoir politique, c'est encore le silence. La plupart des grands décideurs, polytechniciens, énarques, sont devenus cyniques. Ils ne croient plus à la possibilité de faire quelque chose. Du côté de la société civile au contraire, je constate par contre des frémissements et des mouvements parfois très importants.

AI. : Je vous suggère de ne pas oublier un certain nombre de scientifiques issus notamment des sciences émergentes qui devraient être les premiers à soutenir ce renouveau intellectuel européen. Malheureusement ils sont fascinés par la culture scientifique américaine qui est excellente et ne semblent pas décidés à se mobiliser ici même, en s'exprimant de façon à être compris par le grand public....

BS. : Je suis très sensible à cet aspect des choses. Vous savez que j'ai été enseignant à l'Université de Compiègne et j'avais fondé un laboratoire appelé Costech ("Connaissances, organisations et systèmes techniques") qui a lui-même travaillé avec les laboratoires d'intelligence artificielle et de robotique, notamment l'actuel Lip6, que votre Revue connaît bien.

Notes
(1) Moving Picture Experts Group Home Page : http://www.chiariglione.org/mpeg/
(2) Voir notre actualité du 24 janvier 2005
(3) Corbis :
http://pro.corbis.com/
(4) Sur Gilbert Simondon, voir http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2000/2/simondon.htm
(5) FCC : http://www.fcc.gov/
(6) Sommet Mondial sur la Société de l'Information : http://www.itu.int/wsis/index-fr.html



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