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15 mai 2006
Propos
recueilis par Christophe Jacquemin
Gilbert Chauvet
Théoricien en physiologie intégrative
Cette
interview fait suite à la publication de l'ouvrage "Comprendre
l'organisation du vivant et son évolution vers la conscience",
dont nous avons écrit la préface
et proposé récemment la recension
dans nos colonnes. Il est conseillé de consulter ces deux liens
avant de lire l'interview..
Fondateur
et rédacteur en chef du Journal of Integrative Neurosciences,
Gilbert Chauvet est Professeur Honoraire de la Faculté
de Médecine d'Angers, Chercheur à l'EPHE de
Paris et Research Professor à l'université de
Californie du sud (Los Angeles).
Mathématicien
et physicien de formation, il est devenu médecin pour
modéliser le vivant.
Il
est l'auteur de nombreux articles et de plusieurs livres dont
Comprendre l'organisation du vivant et son évolution
vers la conscience" (Vuibert, collection Automates Intelligents),
"La vie dans la matière" (Flammarion,
collection "Champs") [traduit en anglais par
K. Malkani sous le titre " La nature mathématique
du monde vivant : le pouvoir de l'intégration"
chez World scientifique], ainsi que du Traité de physiologie
théorique (Masson, 3 volumes) traduit en anglais
chez Elsevier.
VFS-Bio,
leader de la physiologie intégrative, sest donnée
pour objectif dapporter une aide à la compréhension
du vivant par la simulation des fonctions physiologiques intégrées.
Forte de son activité de recherche et de développement
et de ses outils innovants, elle est la première société
de service au monde en mesure de coupler et de simuler à
façon les modèles de fonctions physiologiques
de natures différentes, décrits à des
niveaux hiérarchiques hétérogènes
et sur des échelles spatiotemporelles étendues.
Automates
Intelligents (AI) : Vous proposez dans votre ouvrage une théorie
permettant de comprendre l'organisation du vivant. Le projet est
ambitieux, d'autant plus que vous donnez au concept très
galvaudé de théorie une signification très
précise. Pouvez-vous préciser pour nos lecteur ce
qu'est pour vous une théorie scientifique?
Gilbert
Chauvet (GC) : Une théorie n'est pas seulement un ensemble
organisé de connaissances mais, du point de vue des mathématiques,
c'est une construction qui doit faire intervenir une représentation
et un formalisme, ce dernier permettant de décrire l'évolution
du système dans cette représentation.
Suivant les domaines, cette représentation peut être
quelque chose de simple. Dans le cas de la biologie, c'est forcément
compliqué. Et dans cette représentation, on doit être
capable d'émettre des hypothèses et de déduire
mathématiquement des propriétés qui devront
être vérifiées. On peut donc faire des prédictions
et car on peut faire des calculs. Tout le problème ici est
de trouver un principe d'organisation de ces systèmes dans
le cadre d'une telle représentation.
AI
: Oui, mais une théorie s'appuie-t-elle nécessairement
sur un formalisme mathématique ? On parle par exemple de
la "théorie de Darwin"...
Gilbert
Chauvet (GC) : Pour moi, une théorie scientifique doit
être de nature mathématique parce qu'elle doit permettre
de prédire et d'organiser, et d'induire des propriétés
par la logique mathématique. Il me semble que c'est le seul
moyen d'avoir à disposition une théorie cohérente
(mathématiquement), car la cohérence est ce qu'il
y a de plus difficile à obtenir. Je crois même pouvoir
dire d'une théorie qu'elle est bonne dès lors qu'elle
est cohérente (et esthétique !). Evidemment, on peut
avoir des théories descriptives, mais il n'en reste pas moins
que la théorie de Darwin n'est pas une théorie : c'est
une hypothèse fondée sur un principe général
- qui n'est qu'une hypothèse, mais une hypothèse très
importante ! Le Darwinisme est l'ensemble des connaissances qui
est interprété et justifié, à la lueur
du principe de sélection naturelle, ce qui, en fait, ne va
pas au-delà d'une simple description.
AI
: Pour vous donc, qui êtes un théoricien, "théorie"
serait un mot dont la plupart d'entre-nous ne connaîtrait
pas le véritable sens. Un mot dès lors employé
à tort et à travers... Gilbert
Chauvet (GC) : Effectivement.
Dans la vie courante, nous l'utilisons par exemple pour dire "j'ai
une théorie là-dessus", le mot théorie
prenant en fait ici le sens de spéculation, le plus souvent
une interprétation qui est une hypothèse confirmée
par les observations, ce qui est le cas par exemple en psychologie.
En science "dure", il s'agit de toute autre chose : une
théorie fait appel à un ensemble de concepts et définitions
dans lequel on peut déduire mathématiquement des propriétés
et des théorèmes, ces déductions étant
ici les mêmes pour tous. La théorie de la relativité
ou la théorie quantique en sont des exemples.
AI
: A lire votre livre, un problème drastique en biologie serait
le manque de compréhension entre expérimentateurs
et théoriciens, induisant ainsi une certaine stagnation dans
le domaine alors qu'il dispose d'outils novateurs ? Gilbert
Chauvet (GC) :La
biologie a été jusqu'à présent majoritairement
une science d'expérimentation. Et il faudrait que les expérimentateurs
aient les connaissances suffisantes leur permettant de lire ce qu'écrivent
les théoriciens, de façon à ce qu'il existe
enfin une osmose. En fait, plutôt que théorie, je préfère
employer le terme de "cadre théorique" parce que
l'on comprend mieux comment on doit faire un modèle à
l'intérieur de ce cadre théorique, modèle qui,
je le répète, fournit une interprétation d'un
phénomène dans un cadre théorique, par conséquent
dans une représentation et en utilisant le formalisme correspondant.
AI
: Comment définissez-vous le concept de modèle, par
rapport à la définition que vous donnez de la théorie
scientifique. Un modèle peut-il être analogique, par
exemple un modèle réduit d'oiseau simulant le vol
de celui-ci sans que les lois mathématiques du vol des oiseaux
aient été analysées ? Gilbert
Chauvet (GC) :Comme
je le disais plus haut, un modèle est différent d'une
théorie, en ce sens que le modèle, réalisé
dans le cadre théorique dont il hérite du principe
général, aura sa vie propre avec ses propres hypothèses.
Quant à votre question, le modèle peut bien évidemment
être analogique. Mais on ne peut pas demander à un
modèle analogique de faire ce que fait un modèle explicatif,
à partir des mécanismes élémentaires.
Pour moi, le modèle analogique n'est pas explicatif. Ce n'est
pas un modèle de connaissance, mais un modèle qui
permet de reproduire quelque chose, sans les mécanismes réels...
AI
: Oui, mais ne doit-on pas étendre le concept de modèle
à toutes les théories scientifiques, en disant que
celles-ci sont des modèles par lesquels l'homme en société
se représente un réel qui n'est pas accessible directement
? Gilbert
Chauvet (GC) :Ceci
revient à la distinction entre théorie et modèle.
La théorie est englobante et fondée sur des principes
généraux. Pour moi, un modèle doit être
fait à l'intérieur d'une théorie. Il satisfait
donc à ces principes généraux. A ce moment-là,
plutôt que de dire "le modèle est faux, on représente
mal le modèle", c'est la théorie qui doit être
justifiée, et donc son principe général. Le
modèle peut être faux, mais alors c'est parce que la
théorie peut elle-même être fausse. On peut dire
qu'une théorie est un "supermodèle".
AI
: Les montages expérimentaux destinés à vérifier
ou falsifier une théorie sont-ils des modèles? Gilbert
Chauvet (GC) :Devant
permettre de confirmer ou non l'hypothèse du modèle,
l'expérience doit être conçue dans le cadre
de la théorie. Il faut qu'il existe des modèles. Par
exemple, en ce qui concerne ma théorie, celle que j'expose
dans l'ouvrage qui vient de paraître, il faudrait concevoir
des montages expérimentaux en fonction d'un modèle
couplant système nerveux et système rénal,
dans le cadre de cette théorie (supposée vraie), consistant
à confirmer ou infirmer l'hypothèse du modèle.
En quelque sorte, on a une vérification en deux étapes
: d'abord le modèle, ensuite la théorie qui englobe
le modèle. Car il ne faut pas oublier que les calculs sont
faits pour le modèle dans le cadre de la théorie.
AI
: Comment situez-vous la science par rapport au réel ? Vous
situez-vous dans le réalisme (au sens de la physique) pour
lequel il y a un réel en soi que les théories scientifiques
et les modèles permettent d'approcher - sans jamais sans
doute pouvoir l'atteindre complètement - ou dans le "non
réalisme", pour lequel la science ne peut connaître
que le produit de l'interaction d'un instrument, d'un observateur
et d'un réel inconnaissable autrement ? Gilbert
Chauvet (GC) :Je
me situe clairement dans le réalisme, mais c'est un autre
débat, de nature philosophique. Même si mes travaux
ne relèvent pas du domaine de la physique quantique, et s'inscrivent
dans le domaine de l'observation pure et dure, macroscopique, je
crois sans ambiguïté à des principes généraux
en biologie comme celui que j'expose dans mon livre (le PAAS), en
raison de l'origine commune de tous les êtres vivants. Il
ne s'agit d'ailleurs pas d'une croyance mais d'une réalité
à démontrer mathématiquement !
AI
: Qu'est-ce qui pose problème dans l'interprétation
biologique ? Gilbert
Chauvet (GC) :En
biologie, ce n'est pas la structure qui pose problème, mais
la fonction (ndlr : physiologique) puisqu'elle dépend
de la théorie, de la modélisation que l'on utilise,
que l'on fait ou que l'on ne fait pas.
AI
: Pour concevoir votre théorie du vivant, vous ne vous êtes
pas basé sur des instruments... Gilbert
Chauvet (GC) :Il
existe des modèles de systèmes biologiques, et ils
sont nombreux car issus de l'uvre de biomathématiciens.
Leur validité dépend de leur capacité à
interpréter les donnée expérimentales. Ces
modèles sont donc fondés sur des instruments, comme
vous le dites. Une théorie est à un autre niveau,
pour moi elle doit permettre d'organiser ces modèles qui
représentent les phénomènes biologiques. Ma
théorie du vivant permet cette organisation grâce à
un principe, le PAAS (ndlr
: Principe d'Auto-Association Stabilisatrice).
Il est donc clair qu'elle aussi est fondée sur des instruments.
En outre, un système biologique étant un système
physique, donc un système naturel, il est nécessaire
que les lois de la physique s'appliquent à ce système
biologique. Il est évident que les quantités qui vont
varier sous l'effet de stimulations au cours d'une expérience
vont varier et vont être observées. Ce sont donc des
observables. La théorie doit être capable de manipuler
ces observables, parce qu'une théorie biologique est au moins
une théorie de nature physique, et donc mathématique
puisque les lois de la physique sont mathématiques.
AI
: Votre théorie est novatrice, unique, permettant de comprendre
l'organisation du vivant et son évolution dans le temps... Gilbert
Chauvet (GC) :Unique
est un bien grand mot. On n'est jamais unique à faire quelque
chose, mais en ce sens d'intégration, d'organisation explicative
des mécanismes élémentaires, oui, elle est
unique. Et en tant que théorie mathématique aussi,
c'est-à-dire au sens d'une vraie théorie, avec une
représentation spécifique et son formalisme spécifique
permettant de tenir compte des propriétés spécifiques
des systèmes biologiques, et pas seulement des systèmes
physiques. Je ne connais à ce jour aucune autre théorie
mathématique - en physiologie, puisqu'il s'agit ici d'étudier
l'organisation fonctionnelle des êtres vivants- reposant sur
des hypothèse propres à la biologie permettant d'expliquer
de façon prédictive des phénomènes,
autant du développement que du vieillissement, bref, à
toute la vie de l'organisme.
AI
: En quoi, sans prétendre s'y substituer, votre théorie
supplée-t-elle aux lacunes de l'hypothèse darwiniste
- et de ce fait répondre aux critiques faites à cette
dernière par les défenseurs de l'Intelligent Design
(ID) ? Gilbert
Chauvet (GC) :Le
problème fondamental en biologie est toujours d'expliquer
comment une propriété macroscopique observée
peut être interprétée par des mécanismes.
Le darwinisme, en fait, ne le permet pas : on peut toujours trouver
une explication parce que l'on connaît le résultat.
Mais sans connaître le résultat, simplement par déduction
mathématique, est-on capable de l'expliquer ? Voilà
le véritable problème...
Les tenants de l'Intelligence Design disent que le Darwisnisme ne
permet pas d'expliquer les propriétés des systèmes
biologiques... Et ils ont raison, parce que tant que l'on ne pourra
pas retrouver une propriété observée en intégrant
les mécanismes élémentaires, on pourra toujours
dire que "c'est Dieu qui fait cela". En venant donner
au darwinisme un des socles qui lui manquait, ma théorie
vient alors prouver - et de façon mathématique - que
les tenants de l'ID ont tort. Par exemple, elle explique pourquoi
un système biologique, qui devient de plus en plus complexe,
reste stable.
AI
: Les biologistes et les spécialistes des neurosciences se
rattachant au matérialisme scientifique pourraient donc trouver
dans votre théorie une réponse non-réductionniste
à la grande question de l'apparition de la vie et de la conscience
dans notre univers ?... Gilbert
Chauvet (GC) :Qu'entendez-vous
par "réponse non-réductionniste"... La théorie
que je propose est intégrative, mais on peut dire aussi qu'elle
est réductionniste... Tout dépend si l'on part de
haut en bas ou de bas en haut... l'objectif étant évidemment
d'expliquer les propriétés observées au niveau
macroscopique, à partir des phénomènes microscopiques.
Et c'est ce que permet ma théorie.
AI
: Comment proposez vous de la vérifier ou de la mettre en
défaut ? Gilbert
Chauvet (GC) :Il
existe beaucoup de moyens, j'en ai mentionné un certain nombre
dans mon livre. Ma théorie repose sur un principe d'organisation
qui permet de construire les systèmes à partir de
ses phénomènes les plus élémentaires.
La construction hiérarchique est observée et ne peut
donc être réfutée, de même que le principe
d'accroissement de stabilité par accroissement de complexité.
Par contre, le choix de l'interaction fonctionnelle pourrait, lui,
être réfuté, en ce sens que ce serait alors
une "mauvaise" interaction fonctionnelle qui, à
la suite du calcul, conduirait à une instabilité.
Mais ce pourrait être, en premier lieu, un mauvais choix des
paramètres du modèle. Le plus important est ici de
bien voir que la théorie met en uvre un principe de
construction général. Il ne peut être mis en
défaut qu'après avoir épuisé les conséquences
du modèle spécifique lui-même sur la stabilité
de la fonction. On peut aussi faire des modèles très
généraux à l'aide de cette théorie,
par exemple un modèle du développement, et il peut
être réfuté car je fais aussi des hypothèses
spécifiques pour réaliser ce modèle, hypothèses
qui peuvent être réfutées par l'observation.
Alors, c'est le modèle qui sera d'abord réfuté,
pas la théorie.
AI
: Oui, mais est-ce que le principe d'organisation sur lequel repose
votre théorie est vrai ? Gilbert
Chauvet (GC)
Oui, jusqu'à ce que l'on démontre qu'il est
faux ! C'est ce que je disais plus haut. Mais d'après l'observation
dans le cadre biologique on observe que plus un système devient
complexe et plus il devient stable, contrairement aux systèmes
physiques. Ce qui veut dire que le système biologique est
organisé de telle sorte que les conditions de stabilité
sont satisfaites. Et il est clair que ces conditions sont celles
qui ont été retenues au cours de l'évolution.
Si on arrive à réfuter cela, et à démontrer
que cela n'existe pas (pour le médecin c'est une évidence)...
alors effectivement, à ce moment-là ma théorie
sera réfutable et il faudra alors trouver autre chose...
AI
: Quelles applications entendez-vous faire, à court terme,
de cette théorie ? Gilbert
Chauvet (GC)
: L'application essentielle se situe tout d'abord
dans le secteur médical et pharmacologique puisque cette
théorie permet par exemple de simuler l'effet de molécules
sur la construction physiologique. Mais il n'y a pas que le secteur
pharmaceutique. La théorie permet de modéliser n'importe
quel système physiologique, qui, implémenté
sur un processeur, pourra se substituer à une fonction réelle.
On peut par exemple se servir de ma théorie pour l'explication
de la coordination du mouvement en robotique.
AI
: Et à plus long terme, quelle application recommanderiez-vous
? Gilbert
Chauvet (GC)
: La
plus belle application est certainement la recherche déterministe
de médicaments, c'est à dire permettre par le calcul
de découvrir directement les molécules qui agiront
sur les fonctions physiologiques déficientes. Ce sera alors
une véritable révolution...
Je travaille d'ailleurs en ce sens au montage de la société
VFS-Bio (ndlr : VFS pour Virtual Functional Systems), qui
devrait être lancée à la fin de l'année.
AI
: Est-ce que vos travaux théoriques peuvent servir à
modéliser les sociétés ? Gilbert
Chauvet (GC)
:C'est
une question qui m'est souvent posée. Je pense que oui pour
certains aspects. Car il faut savoir qu'il y a dans la théorie
des hypothèses spécifiques à la biologie, d'autres
qui ne le sont pas. C'est par exemple le cas de l'application au
développement de l'organisme (autoreproduction et croissance
par division et différentiation cellulaire) et cette application
là, évidemment, n'existe pas dans le cadre d'une société.
Cependant, en ajoutant des modèles spécifiques au
comportement des sociétés, oui, c'est modélisable.
La théorie le permet puisqu'il s'agit ici d'une organisation
fonctionnelle. Mais là, il me faudrait une seconde vie...
AI
: Les revues que nous lisons ou citons, à l'intention de
nos lecteurs, signalent l'absence de toute bonne théorie
du vivant suite à la crise prétendue du déterminisme
génétique (néo-darwiniste ?). Serait-il hâtif
de supposer que les auteurs de ces propos ne sont pas au courant
de vos travaux... Gilbert
Chauvet (GC) :
Je pense que ce n'est pas à moi de répondre à
cette question. A mon avis, vous devriez interviewer certains de
ces auteurs et le leur demander. Est-ce dû au niveau mathématique
très élevé qui est nécessité
ici pour bien comprendre mes travaux ? Ou à leur conviction
intime que le vivant n'est pas théorisable mathématiquement
? Peut-être finalement ignorent-ils la physiologie, discipline
pourtant reine des sciences du vivant ? Evidemment, vous remarquerez
qu'en disant cela, la génétique, l'immunologie font
pour moi partie de la physiologie. Ce n'est qu'une question de niveau
d'organisation. Et c'est la même chose pour l'histologie qui
fait partie de l'anatomie. De sorte qu'il n'y a que deux sciences
en biologie : l'anatomie science de la structure et la physiologie
science de la fonction ! Mais il faut un cadre théorique
pour exprimer et accepter cela
AI
: Cependant, ces mêmes revues signalent quelquefois les nombreuses
expériences consistant à "recréer"
de la vie en éprouvette. Derrière des termes qui manifestement
cherchent le sensationnel, il semble qu'il y ait aujourd'hui de
nombreux travaux qui, partant des génomes déjà
décryptés ou des nouveaux outils proposés sur
étagère pour séquencer des ARN ou ADN, visent
à synthétiser - ou réussissent à synthétiser
- des virus artificiels (par exemple en enfilant les paires de bases).
D'autres vont plus loin, en dépassant le simple bricolage
du génie génétique industriel. Ils veulent
fabriquer des cellules en éprouvette, soit avec des composants
biologiques, soit même avec des composants chimiques. Ils
commencent, si nous comprenons bien, par ce que vous avez vous-même
signalé comme essentiel, la synthèse d'une membrane.
Mais apparemment aucun ne fait appel à votre modèle
du Principe d'Auto-Association Stabilisatrice (PAAS) ? Sont-ils
voués à l'échec ou, pour présenter la
chose autrement, s'ils utilisaient votre théorie, pourraient-ils
réussir plus vite et mieux ? Gilbert
Chauvet (GC) : Quelle question !!
Il faut bien voir que tous les scientifiques qui travaillent sur
ce sujet, d'un point de vue expérimental, travaillent sur
les structures. En gros, ils font de la chimie. Partant des propriétés
de macromolécules, avec la physico-chimie, on arrive à
faire des membranes. Mais peut-on dire qu'il s'agisse de membranes
biologiques pourvues de leurs nombreux récepteurs ? Pensez
à la membrane du tubule rénal par exemple, véritable
chef-d'uvre technologique, couplée à tous les
autres systèmes, hormonaux, cardiovasculaire. Là c'est
une autre histoire. Est-on capable de faire interagir des systèmes
qui ont déjà des fonctions ? Personne ne l'a encore
fait. Et comme il y a des milliers de fonctions à prendre
en compte et que cela doit être organisé de façon
hiérarchique, je vous laisse imaginer la difficulté....
AI
: Reposons notre question de façon plus simple : peut-on
créer de la vie en éprouvette ?
Gilbert Chauvet (GC) :Il
faudrait d'abord savoir ce qu'est la vie exactement. Personne n'est
actuellement capable de le dire. Pour moi, il faut créer
une première interaction non locale et non symétrique.
La seule chose que l'on soit capable de faire aujourd'hui, c'est
de travailler sur des structures. En physique, on fait de belle
chose, avec les nanotechnologies. Mais créer des fonctions,
et des combinaisons de fonctions, structurées comme dans
la manière vivante, c'est une autre histoire...Alors
évidemment, si on part du génome, c'est-à-dire
de macromolécules, qui sont pourvues de fonctions - que l'on
ne connaît pas encore, mais il y en a certainement - on pourra
sûrement faire quelque chose à partir de ces structures.
Mais encore une fois, sans pouvoir coupler directement les fonctions,
sûrement pas.
AI
: Donc pour vous, on ne peut pas fabriquer un être vivant... Gilbert
Chauvet (GC) : Il
faudrait recommencer par tous les niveaux d'organisation et reconstruire
le système, physiquement, ce qui à mon avis est impossible.
C'est ce que montre ma théorie qui met en évidence
des équations à retard dues à l'organisation
hiérarchique. C'est ce qu'a fait l'Evolution. Le problème
est la hiérarchisation des structures et des fonctions. En
revanche, si la question est : peut-on aider à modifier les
structures pour qu'elles soient plus efficaces biologiquement, je
vous réponds alors de façon affirmative.
AI
: Mais peut-on imaginer, simplement à l'aide de la chimie,
en mettant des systèmes ensembles, créer des fonctions
? Gilbert Chauvet
(GC) : Il y a très peu de chances pour que cela marche.
Il faudrait repasser par les étapes de l'évolution,
reproduire ce qu'a fait l'évolution, et donc procéder
à un nombre immense d'essais, retenir ceux qui marchent,
rejeter ceux qui ne marchent pas. Or ce que dit le principe d'organisation
utilisé dans ma théorie est qu'il ne faut retenir,
parmi toutes les expériences possibles, que celles qui entraînent
l'auto-association stabilisatrice. Car il faut que le système
soit stable fonctionnellement.
AI
: Et si on prend un système stable fonctionnellement et que
l'on y adjoint un autre système ? Gilbert Chauvet
(GC) :Ceci voudrait dire par exemple "je prends
deux cellules souches qui ne sont pas au même niveau de développement
(de différenciation) et je les mets ensemble". Alors
c'est vrai qu'avec le principe d'organisation que j'ai découvert,
on pourrait trouver plus facilement les conditions leur permettant
de fonctionner ensemble (au moins virtuellement). Mais de là
à réaliser par synthèse des cellules souches...
je n'y crois pas. Fabriquer des cellules souches, c'est-à-dire
possédant toutes les potentialités de la vie, implique
une série (immense) d'essais-erreurs. Et là, il y
a trop de possibles.
AI
: Les scientifiques s'essayant à cet exercice ne sont donc
pas au bout de leur peine ? Gilbert
Chauvet (GC) : C'est le moins que l'on puisse dire !
Ils feront des structures analogiques de systèmes dits vivants,
mais ce ne sera pas de la même teneur. C'est exactement comme
les scientifiques qui veulent réaliser un cerveau artificiel
: ils obtiendront ce que j'appelle des cervoïdes, mais pas
des cerveaux, au sens vivant biologique du terme, puisqu'un cerveau
a non seulement évolué depuis les origines, mais aussi
au cours de la vie individuelle par apprentissage. En tous cas,
l'apport de mes travaux réside dans le fait qu'il est désormais
possible de construire quelque chose de déterministe. Ce
n'est plus du bricolage : on associe deux systèmes, et on
connaît les conditions d'amélioration de la stabilité
du nouveau système...
AI
: Revenons aux cellules souches.
Votre théorie pourrait servir aux scientifiques qui travaillent
sur le sujet pour construire des organes. En effet, ils ont absolument
besoin de savoir, lorsqu'ils vont réintroduire cet organe
dans le corps, si tous les couplages fonctionnels vont bien fonctionner... Gilbert
Chauvet (GC) :Oui, ma théorie peut aider à
trouver les bonnes conditions de couplage entre les systèmes.
AI
: Très récemment, des chercheurs ont réussi
à "faire"une vessie à partir de cellules
souches. Peuvent-ils imaginer dès à présent
réimplanter cette vessie et que tout fonctionne normalement. Gilbert
Chauvet (GC) :
Pour qu'elle puisse remplacer une vessie externe et qu'elle soit
complètement indépendante et intégrée
dans l'organisme, il faut qu'elle soit connectée au système
nerveux autonome et au système nerveux moteur volontaire
(ce système est physiologiquement très complexe car
il est capable d'inhibition volontaire consciente et d'inhibition
involontaire : ce n'est pas un simple réservoir !). On arrivera
un jour à le faire. En tous cas, le couplage entre de tels
systèmes serait facilité par des recherches théoriques
et virtuelles de modélisation sur ces systèmes. Et
ma théorie permettrait d'affiner ces outils, puisqu'elle
est fondée sur les interactions entre systèmes. C'est
le même type de problème pour le cur artificiel.
AI
: Une autre application : la greffe de peau. Imaginons que l'on
veuille greffer une partie de notre peau sur un patient. Il y aurait
rejet... Gilbert
Chauvet (GC) :
Oui puisque le système immunitaire intervient, pour toute
transplantation d'ailleurs. La connaissance du couplage du système
immunitaire au système que l'on veut transplanter est ici
fondamentale. Là encore, mes travaux peuvent être d'une
aide essentielle puisqu'ils reposent sur une théorie de champ
: on parle de réseau immunitaire au même titre que
le réseau nerveux.
AI
: Les applications semblent donc revêtir un champ très
large. Quel autre exemple pourriez-vous donner ? Gilbert Chauvet
(GC) : Le coeur. Si on connaît bien la modélisation
qui permet de coupler le système nerveux autonome au système
nerveux volontaire, au système hormonal et au système
cardiaque (c'est-à-dire musculaire), on pourrait remplacer
le coeur par un pacemaker, à condition de disposer de capteurs
appropriés qui permettent d'effectuer les mesures en fonction
du temps et à ce moment-là, de moduler l'activité
cardiaque en fonction de l'effort.
AI
: Nous croyions que les pacemakers le faisaient ? Gilbert
Chauvet (GC) : Non. Parce qu'ils ne sont pas encore "intelligents".
Ils le sont de plus en plus, mais ils ne peuvent pas tenir compte
de tous les problèmes. Mais c'est aussi un problème
de capteurs: le modèle est capable de donner la bonne réponse,
à condition de lui donner les bonnes entrées.
Cela dit, il est probablement plus facile d'agir au niveau moléculaire
sur les systèmes existant pour les empêcher de se détériorer,
plutôt que d'attendre de les voir détériorés
pour les remplacer. Je pense que c'est surtout à cela que
peut servir ma théorie.
AI
: Votre dernier livre "Comprendre l'organisation du vivant
et son évolution vers la conscience", qui explicite
vos travaux, nous semble avoir une immense portée, non seulement
théorique, pratique mais aussi politique. Quel message aimeriez-vous
faire passer en cette fin d'interview ? Gilbert
Chauvet (GC) : A
mon avis, la seule façon de donner toutes leur lettres de
noblesse à ces aspects théoriques sera de les faire
accepter par les biologistes. Et cela passe par une modification
de leur éducation. Et fait, il faudrait que cela commence
dès les études secondaires, en montrant sans attendre
que l'aspect biologique peut désormais s'élever au
rang d'une véritable science, j'entends au sens de "science
dure".