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22 novembre 2007
Propos
recueilis par Jean-Paul Baquiast
Georges Chapouthier
Biologiste et philophe
Directeur de recherche au CNRS
Georges
Chapouthier est ancien élève de l'École
normale supérieure (Sciences, 1964), aujourd'hui directeur
de recherche au CNRS. Il a une double formation de biologiste
et de philosophe. Ses spécialités sont, en biologie,
la pharmacologie de la mémoire et de l'anxiété
et, en philosophie, les rapports de l'humanité et de
l'animalité.
Il a toujours joint les recherches de laboratoire et la réflexion
philosophique et sociale sur les enseignements susceptibles
d'être tirés de ces recherches. Nos lecteurs
apprécieront les passerelles qu'il a jetées
entre l'étude des fonctions du système nerveux
chez l'homme et chez l'animal et, plus généralement,
la réhabilitation de l'animal qui s'impose dans les
sociétés se voulant complexes.
Il est aujourd'hui Directeur de Recherches au CNRS, Unité
"Vulnérabilité, Adaptation et Psychopathologie",
UMR 7593, Hopital Pitié-Salpêtrière, chercheur
associé à l'IHPST (Institut d'Histoire et de
Philosophie des Sciences et des Techniques. CNRS, ENS, Université
Paris I.)
Il a écrit un nombre impressionnant d'ouvrages, seul
ou en collaboration. G.Chapouthier, M.Kreutzer, C.Menini, Psychophysiologie
- Le système nerveux et le Comportement, Editions Etudes
vivantes, Paris, 1980, l92 pages. J.J.Matras, G.Chapouthier, L'inné et
l'acquis des structures biologiques, collection "Le Biologiste",
Presses Universitaires de France éditeur, Paris, 1981,
243 pages. G.Chapouthier, J.J.Matras, Introduction au fonctionnement
du système nerveux (codage et traitement de l'information),
Editions MEDSI, Paris, 1982, 224 pages. G.Chapouthier, Mémoire et Cerveau - Biologie
de l'apprentissage, Collection Science et Découvertes,
Editions du Rocher, Monaco, 1988, 126 pages. G.Chapouthier, Au bon vouloir de l'homme, l'animal,
Editions Denoël, Paris,1990, 260 pages G.Chapouthier, Les droits de l'animal, Collection
"Que sais-je ?", Presses Universitaires de France,
Paris,1992,125 pages. G.Chapouthier, La biologie de la mémoire,
Collection "Que sais-je?", Presses Universitaires
de France, Paris,1994,125 pages G.Chapouthier, J.C.Nouët (sous la direction
de), Les droits de l'animal aujourd'hui, Collection “Panoramiques”,
Editions Arléa-Corlet (Diffusion Le Seuil) et Ligue
Française des Droits de l'Animal, Paris,1997, 244 pages G.Chapouthier, J.C.Nouët (editors), The
universal declaration of animal rights, comments and intentions,
Textes de JC Nouët, S Antoine, F Burgat, E Hardouin-Fugier,
Y Goffi, G.Chapouthier, Editions Ligue Française des
Droits de l'Animal, Paris,1998, 96 pages G.Chapouthier,
L'homme, ce singe en mosaïque, Préface de Patrick
Blandin, Editions Odile Jacob, Paris, 2001, 211 pages G.Chapouthier,
Qu'est-ce que l'animal ?, Collection “Les petites pommes
du savoir”, Editions le Pommier, Paris, 2004, 55 pages
(traduit en espagnol et en coréen) G.Chapouthier
(sous la direction de), L'animal humain – Traits et
spécificités, Textes de E. de Fontenay, P.Acot,
J.Y.Goffi, B.Andrieu, J.C.Nouët, B.Baertschi, G.Chapouthier,
Avant lire de M.Kirsch et A.Fagot-Largeault, Collection “Le
mouvement des savoirs”, Editions L'Harmattan, Paris,
2004, 116 pages G.Chapouthier, Biologie de la mémoire,
Editions Odile Jacob, Paris, 2006, 222 pages J.C. Nouët, G.Chapouthier (sous la direction
de), Humanité, Animalité : quelles frontières
?, Editions «Connaissances et savoirs», Paris,
2006, 243 pages M.H. Parizeau, G Chapouthier (sous la direction
de), L'être humain, l'animal et la technique, Les Presses
de l'Université Laval, Québec, Canada, 2007
(sous presse).
NB: article soumis à Goerges Chapouthier
pour relecture
Jean-Paul
Baquiast (JPB) : Geroges Chapouthier, pourriez-vous d'abord nous
rappeler les étapes de votre carrière Vous présentez
la qualité, assez peu répandue, de scientifique et
de philosophe.... Si l'on trouve en effet chez les scientifiques
de nombreux très bons vulgarisateurs, il est beaucoup plus
rare d'en trouver venant d'authentiques diplômés en
philosophie...
Georges
Chapouthier (GC) : J'ai eu effectivement une formation
complète dans ces deux disciplines, où j'ai
conduit des recherches qui se nourrissaient les unes des autres.
Ainsi aujourd'hui, en tant que chercheur dans ce laboratoire
du CNRS, j'étudie l'anxiété et la mémoire
chez les souris. Mais en même temps je m'intéresse
beaucoup à l'animalité, au respect et au droit
de l'animal, à la construction de l'être vivant,
à la complexité. Il s'agit de domaines plus
ou moins philosophiques mais qui se raccrochent à l'étude
du vivant.
Sur
le plan expérimental, mon équipe travaille
depuis de plusieurs années sur l'anxiété
et la mémoire chez les souris. Nous utilisons des
méthodes pharmacologiques : comment modifier l'anxiété
et la mémoire par l'action de molécules
? Nous utilisons aussi des méthodes génétiques
: y a-t-il des lignées de souris différentes
les unes des autres au regard de l'anxiété
et de la mémoire ? Nous avons même créé
des lignées que nous avons fabriquées nous-mêmes
par sélection. C'est-à-dire que nous
avons sélectionné des souris sensibles ou
résistantes à des agents pharmacologiques
capables d'agir sur l'anxiété
et la mémoire.
JPB.
: Vous n'étudiez donc pas ces animaux en utilisant l'imagerie
médicale, par exemple des scanners ?
GC.:
Non. D'autres commencent à le faire. Mais pour ce qui
nous concerne, nous faisons de la pharmacologie du comportement.
Nous analysons l'action de certaines molécules avec
des appareils mesurant l'anxiété (par exemple
le refuge dans un compartiment noir) ou la mémoire
(parcours de labyrinthes, tests d'apprentissages).
JPB.:
C'est à des études de cette nature que vous avez donné
les prolongements philosophiques que nous connaissons, objets de
beaucoup de vos livres...
GC.
: Oui. En tant que philosophe, j'ai fait ma thèse d'Etat
de philosophie sur les problèmes du respect de l'animal
et du droit de l'animal. Il s'agissait de questions auxquelles
me conduisait ma recherche pratique. Elles sont aujourd'hui
abordées aussi sous bien d'autres angles, par exemple
ceux concernant la légitimité de la chasse ou
la nécessité de sauvegarder la biodiversité.
Mais j'ai étendu mon approche à des problématiques
plus générales : qu'est-ce qu'un être
vivant ? Un organisme ? Qu'est-ce que la complexité
? Comment passe-t-on d'un organisme simple à un organisme
complexe ? …J'ai beaucoup écrit sur tout ceci.
Ces
deux thèmes m'ont conduit à des vues
de synthèses sur lesquelles, si je puis dire, je
vais conclure ma carrière et où j'ai
encore beaucoup à dire.
J'ajoute
que le laboratoire où je travaille, qui est un laboratoire
de psychiatrie, s'oriente de plus en plus vers les
nouvelles technologies de l'information et de la communication,
avec l'idée de guérir éventuellement
des patients grâce à des « parcours virtuels
». Je vais m'intéresser à ces
projets dans la mesure où il y a une forte parenté
entre les NTIC et les organismes vivants. Ce sont tous des
systèmes complexes, qui génèrent de
la complexité, qui évoluent, qui manifestent
des niveaux d'émergence, etc. Les NTIC miment
en quelque sorte le monde vivant.
Position
des recherches en France
JPB.
: En disant cela, vous ferez certainement plaisir à nos lecteurs,
qui proviennent en grande majorité de ce monde de la high-tech.
Pour approfondir la question, comment voyez-vous l'avenir de ce
type de recherches ? Ne se heurtent-elle pas, notamment en France,
à beaucoup de barrières disciplinaires, sans mentionner
la pauvreté des crédits ?
GC.
: Il y a bien entendu des choses à découvrir
et des avancées remarquables dans tous les domaines
spécialisés de la biologie, en botanique, en
physiologie, en endocrinologie, etc. Mais il est quand même
clair qu'un des buts ultimes des recherches en biologie est
la recherche sur la complexité, dans la mesure où
les systèmes vivants évoluent vers la complexité
(certains d'entre eux au moins) et où l'organe le plus
complexe que l'on connaisse dans notre environnement terrestre
soit le cerveau, et notamment le cerveau humain. C'est donc
dans ce sens là que va s'orienter une bonne part de
la recherche contemporaine.
Quand
je dis ceci, je veux dire que la complexité du cerveau
rejoint nécessairement celle des systèmes
artificiels puisque ceux-ci cherchent à mimer le
fonctionnement des systèmes vivants. Il y aura donc
nécessairement, malgré les difficultés
que rencontre la volonté de faire travailler ensemble
les chercheurs en biologie et les chercheurs en informatique,
des interactions nécessaires. On arrivera à
des systèmes mixtes artificiel-cerveau et à
des modélisations de plus en plus complexes du vivant
par l'artificiel. La conjonction de la neurobiologie
et des systèmes informatiques va obligatoirement
dans le sens des progrès de la science.
JPB.
: Pensez vous qu'il y ait un retard français sur ces questions
?
GC.
: C'est difficile à dire. Il faudrait interroger des
spécialistes comme mon ami Jean Arcady Meyer qui est
beaucoup plus compétent que moi en robotique. Sur les
systèmes robotiques, il est indéniable qu'il
existe un retard français, et sans doute même
européen.
Plus
généralement, je dirais que la France reste
un pays très classique où les disciplines sont
en partie figées. Non pas figées en ce qui concerne
leurs concepts, mais dans les limites de leurs champs. Quant
il s'agit de disciplines estampillées par l'université,
la génétique, la neurobiologie, la France marche
très bien. On a dans ces domaines et dans le mien en
particulier, un niveau de recherche comparable au meilleur
niveau des équipes américaines ou anglaises.
C'est par contre dans les domaines multidisciplinaires, compte-tenu
de ce compartimentage français, qu'il y a certaines
difficultés. Quand quelqu'un s'est acquis une certaine
notoriété dans un secteur, il n'a pas envie
de risquer de tout compromettre en allant si je puis dire
bricoler dans un secteur voisin. Rien en tous cas dans l'institution
ne l'y encourage.
JPB.
: Concernant les recherches conjointes en science et en philosophie,
nous pourrions faire la même constatation....
GC.
: En effet. Pour prendre mon exemple, alors que je faisais
toute ma carrière en biologie, le CNRS a certes toléré
que je fasse une carrière parallèle en philosophie,
c'était même bien vu par l'établissement,
mais cela n'a eu aucune conséquence positive sur ma
promotion. Il s'agissait d'un luxe intellectuel.
JPB.
: De même et à l'inverse, les philosophes en France
semblent avoir quelques difficultés avec les sciences...
GC.
: Pas tous les philosophes, notamment ceux qui s'intéressent
à la philosophie des sciences. J'en connais certains,
par exemple Claude Debru, qui n'a pas hésité
à endosser une blouse blanche et faire une année
de recherche chez Jouvet à Lyon. Mais ils ne sont certainement
pas assez nombreux. La philosophie des sciences ne recrute
pas beaucoup de candidats, car elle est sans doute trop interdisciplinaire.
JPB.
: Revenons si vous voulez bien à vos études sur l'animal.
Il me semble qu'en France de telles études ne sont guère
encouragées car elles soulèvent d'innombrables préjugés
et peuvent heurter beaucoup d'intérêts : l'élevage,
la fourrure, la chasse que vous avez cités. Elles posent
aussi des questions éthiques que beaucoup ne voudraient pas
voir évoquées...
GC.
: Sur le plan éthique, l'intérêt est
très récent et se situe en partie en dehors
des structures de la recherche. Le ministère a créé
cette année un Comité sur l'évaluation
éthique de l'expérimentation animale, auquel
j'appartiens, mais auparavant rien n'existait. De plus, la
recherche des substituts à l'animal dans l'expérimentation
n'est pas vraiment encouragée officiellement. Ce sont
des institutions privées qui ont fait des dons dans
ce but.
De
l'intelligence animale
JPB.
: Il me semble que d'autres questions, tout aussi fondamentales
pour la science, comme celles portant sur l'intelligence, pour ne
pas parler de la conscience, animales, se heurtent encore, notamment
en France à des préjugés selon lesquels de
telles capacités sont le propre de l'humain et ne sauraient
se retrouver chez l'animal ?
GC.
: C'est exact. Beaucoup de travaux sont faits en ce moment
sur l'intelligence des animaux, grands singes, cétacés,
éléphants, ours, oiseaux (corvidés et
perroquets) qui démontrent leur grande intelligence.
Mais ils sont conduits à l'étranger. On ne trouve
pas chez nous l'impulsion qu'il faudrait donner à ces
recherches de pointe en éthologie. C'est dommage car
pour le thème auquel fait allusion le titre de votre
revue, les automates intelligents, il s'agit d'un jalon essentiel.
JPB.
: Identifiez-vous des résistances philosophiques ou religieuses
à la source de cette attitude ?
GC.
: Il y a d'abord une tradition philosophique ancienne,
attribuée à Descartes, pour qui les animaux
sont des machines. Mais je pense que si Descartes avait eu
le temps d'approfondir la question, il aurait évolué.
C'est son élève Malebranche qui a radicalisé
l'image de l'animal machine. J'ai coutume de dire que plutôt
que post-cartésiennes, les thèses sur l'animal
machine sont "malebranchées".
Plus
généralement la recherche sur l'intelligence
et la sensibilité des animaux gênent. Il n'est
pas agréable de se dire que ces animaux que l'on
continue à maltraiter et faire mourir sont dotés
de capacités qui de loin ou de près les rapprochent
de nous. Les pays anglo-saxons sont plus pragmatiques. Sur
ces questions d'éthologie, l'empirisme
est utile. C'est ainsi qu'a travaillé
Irène Pepperberg quand elle a éduqué
des perroquets Gris du Gabon.
JPB.
: N'a-t-on pas eu longtemps tendance à juger de l'intelligence
des animaux à partir de leurs capacités ou non-capacités
langagières ?
GC.
: Oui, mais il s'agit d'une attitude très anthropomorphique.
Mises à part quelques facultés de langage très
sommaires, chez les chimpanzés ou …les abeilles,
seul l'homme a un langage développé. Par contre,
on retrouve chez l'animal évolué toutes les
ébauches de l'humain. Le terme « ébauche
» est essentiel. Il y a chez l'animal l'ébauche
du langage, de la communication, des outils, de la morale,
des choix esthétiques...
Ces
ébauches, qui résultent en partie d'acquis
génétiques, se précisent à l'occasion
de la vie en société. La quasi-totalité
des mammifères, par exemple, apprennent par l'intermédiaire
de leurs parents. Un exemple contradictoire me vient à
l'esprit. La pieuvre est un animal très intelligent.
Mais son grand handicap, de type darwinien, est qu'elle
n'éduque pas ses descendants. Elle n'a
pas de contact avec eux. Si l'évolution sélectionnait
une pieuvre capable d'éduquer ses petits, on
pourrait imaginer un animal encore plus intelligent qu'il
n'est.
JPB.
: Les nageurs auraient intérêt à se méfier...
Dans cette revue, nous avons souvent présenté les
travaux de la mémétique, notamment ceux de Suzan Blackmore.
Celle-ci a toujours prétendu que, contrairement à
l'homme, les animaux ne s'imitent pas les uns les autres. Ils ne
peuvent donc pas générer de culture à base
de mèmes. Cela m'a toujours paru inexact. Qu'en pensez vous
?
GC.
: Vous avez raison. Ce qu'il faut dire, c'est qu'il y a chez
l'animal l'ébauche d'une imitation qui devient plus
systématique chez l'homme. On montre que la souris,
par exemple, apprend par imitation, mais dans des marges limitées.
Quand on compare l'homme et l'animal, il faut éviter
deux écueils. L'un consiste à dire que l'homme
et l'animal sont fondamentalement différents. L'autre
affirme que parce qu'il y a continuité entre l'homme
et l'animal, celui-ci est l'équivalent de l'homme.
L'homme présente quand même des spécificités
qu'il est seul à détenir.
De
la morale
JPB.
: Revenons si vous voulez bien aux rapports de la science et de
la philosophie. Les propos que vous tenez en ce moment peuvent être
considérés comme relevant de la philosophie. Il s‘agit
d'une interprétation philosophique des études sur
le vivant. Pour ce faire, vous tenez compte de certaines valeurs
morales. Même s'il n'est pas croyant, le scientifique s'appuie
sur de telles valeurs. Elles le guident ou lui fournissent un cadre...
GC.
: Oui, bien sûr. Ceci parce l'homme est moral. Il
l'est pour plusieurs raisons biologiques. La première
est que nous sommes des primates, proches des chimpanzés.
Or les troupes de chimpanzés manifestent des proto-morales
: punitions, récompenses, protection des handicapés,
etc. La seconde raison est que chez l'homme, le cerveau dispose
de deux hémisphères fonctionnellement différents.
L'un est analytique, en général le gauche. Il
traite des éléments discrets. L'autre, en général
le droit, traite de la globalité. L'homme est donc
dichotomique par construction. Or les jugements globaux produits
par le cerveau droit comportent le choix des valeurs qui vont
être la clef du comportement social. Il existe ainsi
des prédispositions biologiques qui sont développées
et mises en forme, de façon parfois différentes,
au sein du comportement social. L'éducation joue évidemment
un rôle essentiel pour donner des contenus moraux ou
esthétiques à des capacités qui ne sont
qu'ébauchées à la naissance.
L'homme
est d'autant plus malléable qu'il est
jeune. A fur et à mesure qu'il avance en âge,
l'interaction avec son environnement restreint le
champ des modèles du monde que construit son cerveau.
Très larges au début, ceux-ci se spécialisent
progressivement. Les normes sociales qui ont été
sélectionnées par l'histoire parce qu'elles
favorisaient l'adaptation du groupe dans son milieu
sont globalement reprises au niveau de chaque individu.
Il en est ainsi du langage comme de la morale entendue au
sens large.
JPB.:
Il n'y a donc pas lieu de s'interroger sur d'éventuels fondements
divins de la morale, comme les religions le font continuellement...
GC. : La science n'a pas à s'interroger sur
les fondements divins de quoi que ce soit. La conception admise
aujourd'hui est que les recherches métaphysiques appartiennent
à chacun, mais ne relèvent pas du domaine scientifique.
Quand on commence à mêler les deux choses, on
perd pied.
De
la métaphysique
JPB.
: Je vous prends au mot. Vous venez de parlez de métaphysique.
Qu'entendez-vous par là ?
GC.
: Je m' en tiens aux définitions traditionnelles de
la philosophie, où l'on distingue la réflexion
sur la science, qui s'appelle l'épistémologie,
la morale et l'esthétique, qui discutent des valeurs
et, au-delà de tout cela, une réflexion portant
sur les domaines inaccessibles aux précédentes
disciplines, qui s'appelle la métaphysique. Celle-ci
aborde, entre autres, les grandes questions auxquelles rien
aujourd'hui n'apporte de réponse (pourquoi y a-t-il
quelque chose plutôt que rien). Ses réponses
sont du goût de chacun. Elles sont fondées soit
sur des bases religieuses, soit sur des bases personnelles.
Que l'on soit croyant, athée ou agnostique relève
de la métaphysique.
JPB.
: Certes. Mais j'entends beaucoup de gens dire maintenant qu'il
existe une métaphysique scientifique. Elle exprime les croyances
du chercheur et celui-ci les projette dans son domaine de recherche
pour en faire le cadre de ses futures hypothèses...
GC.
: Ceci, c'est autre chose. La science dans l'expression
de ses lois est rationnelle. Mais en amont de la science se
situe la découverte, elle-même guidée
par l'hypothèse. Pourquoi un chercheur pense-t-il à
quelque chose et s'en sert-il comme hypothèse ? Il
y a dans la découverte pure des choses qui peuvent
être complètement étrangères à
la rationalité. Beaucoup de découvertes ont
ainsi été faites dans le demi-sommeil, au moment
où le cerveau réarticule des données
de façon aléatoire, voire complètement
surréaliste. Rien n'interdit au scientifique de rêver,
de faire quasiment de la poésie. A la suite de quoi
il peut décider de s'appuyer dans sa future recherche
sur un postulat complètement irrationnel. Il a le droit
de faire appel à une hypothèse métaphysique
ou religieuse s'il en a envie.
Mais
une fois qu'il a fait cela et qu'il en a déduit
un modèle, celui-ci doit être passé
au crible de la rationalité. Si le modèle
ne marche pas, il ne marche pas et il faut l'abandonner.
Je pense aux quaternions, découverts dans un demi-sommeil
par William Rowan Hamilton en 1843 à partir des travaux
de Carl Friedrich Gauss et de Leonhard Euler. Il se trouve
que ce concept a marché et donné un modèle
mathématique utile. Si ce n'avait pas été
le cas, l'hypothèse aurait été
abandonnée. La sélection dans ce domaine comme
dans beaucoup d'autres est tout à fait darwinienne.
Il faut donc bien distinguer ce qui peut faire appel à
des éléments irrationnels mais qui est susceptible
de passer par le crible de la rationalité, afin de
l'opposer à tout ce qui refuse cette sanction.
JPB.
: Mais ne croyez-vous pas que l'imagination scientifique soit très
orientée par les conceptions métaphysiques du sujet
? Prenez l'exemple d'Einstein. Il était persuadé qu'il
existe un réel en soi. Au contraire les physiciens quantiques
ont refusé ce concept. Leurs conclusions ont été
très différentes...
GC.
: C'est un très bon exemple qui montre comment
la métaphysique peut avoir une action sur la science.
Mais dans les deux cas - et c'est tout le problème
de la physique contemporaine - l'expérience sanctionne,
sur des plans différents, les modèles proposés
par les deux physiques.
JPB.
: Quand vous parlez de l'animal, vous êtes persuadé
qu'il existe de très grandes possibilités, voire des
inconnues, dans la biologie, le cerveau ou la société
des animaux, que nous ne voyons pas et qu'il faut explorer. Il s'agit
de ce qu'on pourrait appeler une métaphysique naturaliste,
qui s'opposerait à une métaphysique réductionniste
selon laquelle l'animal serait une machine cartésienne ou
pourrait être réduit à ce que telle ou telle
Ecriture a dit de lui ?
GC.
: Nous avons tous une métaphysique ou, si l'on préfère,
des fondements qui ne sont pas tout à fait rationnels.
Je me veux rationaliste en disant cela. Il est indéniable
que des convictions souvent inconscientes guident les démarches
du chercheur, consciemment ou inconsciemment. Mais encore
une fois, dès que l'on formule une hypothèse
scientifique, celle-ci doit être soumise à l'expérience.
Même si nous ne connaissons pas le réel en soi,
nous constatons cependant l'existence d'un réel autour
de nous. Il y a des lois. Si les modèles que produit
notre cerveau donnent quelque chose au regard de ces lois,
ils sont recevables. S'ils ne donnent rien, ils doivent être
abandonnés. Nous ne sommes maîtres ni des lois
intéressant le fonctionnement de notre cerveau, qui
font que l'on va formuler des hypothèses souvent à
contre-courant des données admises, ni des lois du
monde qui vont nous dire si ces hypothèses marchent
ou ne marchent pas.
JPB.
: Excusez-moi d'insister, mais il me semble que les lois du monde,
dans une certaine mesure, c'est l'observateur qui les crée...
Prenez l'animal. Si vous postulez que l'animal est susceptible de
conscience, vous allez le mettre dans des situations l'amenant à
développer ses facultés proto-conscientes. Eventuellement
vous le connecterez à des systèmes automates. Progressivement,
vous allez ainsi créer un monde qui ne sera pas celui de
l'animal avant votre intervention, mais qui ne sera pas non plus
celui des animaux parlants fantasmés par l'imagination mythique...
GC.
: L'homme crée beaucoup de choses. Mais il ne peut
supprimer le monde à côté. L'animal est
ce qu'il est. Il existait avant nous et nous ne l'avons pas
créé. Si nous disons, par exemple, comme Descartes,
que l'animal est une machine, nous proposons un modèle
de l'animal qui, malgré de graves imperfections, vise
à présenter une certaine pertinence et qui entraîne
des conséquences spécifiques. A l'inverse, si
je propose un modèle dans lequel l'animal dispose de
l'ébauche de pratiquement toutes les fonctions humaines,
ce modèle entraîne des conséquences différentes.
JPB.
: Oui, mais dans ce cas, vous développez deux mondes qui
ont des règles différentes. Vous ne pourrez plus dire
qu'il y a un univers unique qui va sanctionner ces deux modèles
puisque chacun d'entre eux est sanctionnable par des lois particulières...
GC.
: Si, je pourrai le dire, car les sanctions de l'univers
s'appliquent aux prévisions. Revenons sur l'hypothèse
de l'animal-machine. Dans ce cadre, je retrouve la biologie
qui dispose que le corps est un système matériel
analysable chimiquement. Elle me dit que le corps est un composé
carboné capable de brûler. Il ne faut donc pas
mettre la main sur le feu. Nous avons donc là un modèle,
fabriqué par l'homme mais qui est susceptible de fournir
des prévisions vérifiables – ceci sans
avoir besoin de connaître le réel en soi supposé
inconnaissable, ni même les options métaphysiques
du chercheur.
JPB.
: Certaines opinions métaphysiques générant
des modèles présentés comme vérifiables
peuvent cependant se trouver dangereuses pour la science car elles
ne peuvent pas être immédiatement soumises à
l'expérience. Or, en attendant, elles peuvent provoquer des
désastres, au moins conceptuels...
GC.
: C'est exact. Les grandes théories ne sont pas
toujours étayées par des faits évidents.
Quand de nouveaux faits conduisent à les mettre en
défaut, il faut les refaire. Ainsi la physique a-t-elle
abandonné Newton, au moins comme cadre général,
pour passer à Einstein. Le réel continue sa
vie sans nous. Il n'a pas besoin de nous. Mais nous, pour
continuer à faire des prévisions vérifiables
et vérifiées, qui sont le propre de la science,
il va falloir que nous affinions sans cesse nos modèles
compte tenu des expériences.
JPB.
: Dans les grandes questions, que vous avez vous-même étudiées,
comme celles concernant la vie et la conscience, l'invasion par
une métaphysique dont les preuves rationnelles sont encore
fragiles voire inexistantes constitue une menace permanente. Prenez
le libre-arbitre, que beaucoup considèrent comme une illusion....
GC.
: Concernant des décisions de la vie quotidienne, souvent
capitales pour la survie, il est maintenant évident
que le cerveau et le corps décident pour nous, comme
l'ont montré les expériences de Libet que vous
connaissez. C'est une bonne chose. Mais concernant les grands
choix de vie, tel un divorce, la décision ne se prendra
pas d'un coup. Il y aura un nombre considérable d'allers
et retours entre les réponses automatiques du type
de celles étudiées par Libet et la conscience.
Là je ne pourrai pas dire que la décision a
été prise directement, sans intervention de
la conscience.
JPB.
: Certes. Mais dans un système informatique multi-agents,
il sera possible de modéliser ces allers et retours. C'est
d'ailleurs dans cette voie que l'on s'oriente pour produire des
automates "conscients"...
GC.
: Exactement. L'idée d'automates conscients ne
me choque pas du tout. De même, concernant le déterminisme,
je suis persuadé que nous sommes beaucoup plus déterminés
que nous le croyons. Quand j'analyse ma vie, par exemple,
je vois bien que la plupart du temps, je ne pouvais pas faire
autre chose que ce que j'ai fait, au regard de mon éducation,
de mon milieu, etc.
Plutôt
que le concept de liberté, pour ma part je préfère
celui d'autonomie. Plus le système est complexe,
plus nous avons de marges d'autonomie. Ceci dit, j'y
reviens, le matérialisme ne s'impose impérativement
que dans le domaine de la science. Ce que l'on peut
penser à côté me parait relever de la
liberté de chacun. On ne peut pas empêcher
les gens de rêver. Tout dépend aussi de ce
que l'on entend par Dieu. Si Dieu est pour vous le
Dieu des religions monothéistes, ce concept n'a
pas sa place dans les sciences. Mais pour Spinoza par exemple,
Dieu est le monde en train d'évoluer. Alors
pourquoi pas ?
JPB.
: Stuart Kauffman, dans un récent séminaire, a proposé
de nommer "Dieu" tout ce que la science ne connaît
pas encore. Mais certains lui ont objecté que le terme de
Dieu sera nécessairement vampirisé par tous ceux qui
y réintroduisent le contenu très lourd des diverses
religions. Il vaudrait donc mieux s'en passer et dire seulement
: je ne sais pas....
Prochains
ouvrages
JPB.:
Sur quoi porteront vos prochains ouvrages ?
GC.
Mon prochain livre, à paraître bientôt
chez Belin, portera sur les cultures animales, considérées
comme les ébauches des cultures humaines. Il montrera
qu'il y a une certaine continuité entre l'homme et
l'animal au plan des cultures. Dominique Lestel a traité
aussi de ces questions, mais il n'aime pas le terme de proto-cultures.
Il préfère celui de cultures animales.
JPB.
: Ceci nous conduit aux droits de l'animal, sujet auquel vous vous
êtes aussi intéressé. C'est un projet qui déplait
à beaucoup de gens...
GC.
: C'est un tort. Si on veut vraiment respecter les animaux,
il faut leur donner des droits protégés par
la loi. Disant cela, je ne remets pas en cause les droits
de l'homme. Que les hommes aient des droits ne devrait pas
priver les animaux d'en disposer de leur côté.
C'est le terme de droit qui déplait. Il faut pourtant
que les obligations auxquelles on s'astreindrait vis-à-vis
de l'animal soient traduites et sanctionnées par la
loi.
J'ai
en projet un autre livre, qui s'intéressera
aux réalités virtuelles et leurs analogies
avec les systèmes vivants. Mais ce n'est encore
qu'un projet. Cependant en ce moment parait au Québec
un livre collectif portant sur les statuts de l'artificialité
et de l'animalité, auquel j'ai participé.
Les artefacts biologiques créés par l'homme
sont-ils à l'aube d'une nouvelle culture,
la transgenèse ou bien seront-ils digérés
par la nature qui reprendra son cours ?
JPB.
: Pour répondre à cette question, on peut évoquer
le concept des post-humains. Là encore,nombre de personnes
s'insurgent devant cette perspective, qui pourtant se précise
lentement sans que nous nous en rendions compte, du fait des avancées
de l'artificialité dont vous parliez....
GC.
: Que seront les post-humains, je serais bien en peine
de le dire. Cependant, le concept ne me gène pas particulièrement.
Que des cyborgs apparaissent dans quelques décennies
n'aurait rien d'étonnant ni de dangereux. On peut même
imaginer que de nouvelles créatures très différentes
de nous nous succèdent.
Mais
selon moi l'évolution qui les produirait, impulsée
en l'occurrence par l'espèce humaine, ne devrait pas
être darwinienne, au plan génétique tout
au moins. Je reste en effet très prudent concernant
les développements génétiques provoqués
touchant l'espèce humaine, comme d'ailleurs ceux touchant
les génomes des animaux évolués. Je n'aimerais
pas, par exemple, que des généticiens fabriquent
des chimères chimpanzé-homme qui pourraient
aboutir à des résultats très dangereux.
Notre espèce, sur le plan moral, n'est pas armée
pour faire face à de telles créatures, dont
elle pourrait encourager les aspects les plus néfastes.
Tant que l'on n'est pas plus évolué sur le plan
moral qu'on ne l'est aujourd'hui, avec ou sans les religions,
il vaut mieux ne pas trop manipuler les génomes. Ceci
est tout aussi vrai d'ailleurs, et d'une bien plus grande
actualité, quand il s'agit des bacilles.