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Il a théorisé et pratiqué la décroissance
en animant une communauté paysanne dans les années
soixante-dix
Nouvelles
de la décroissance
Entretien
avec Jean-Claude Besson-Girard
A.I
: Jean-Claude Besson-Girard, vous êtes un des animateurs
francophones les plus respectés du mouvement dit de
« la décroissance ». Pouvez-vous rappeler
pour nos lecteurs par quels cheminements vous avez décidé
de vous investir dans une tâche dont la noblesse des
ambitions ne doit pas dissimuler les difficultés ?
Jean-Claude
Besson-Girard (JCBG) : C'est une longue histoire de fidélité
au jeune homme que je fus et qui, pressentant l'avènement
de crises majeures, voulait, à vingt ans, tendre une
passerelle entre l'art et la science, le poète et le
savant. D'abord peintre, écrivant beaucoup et fréquentant
des poètes, passionné par la connaissance en
tous domaines, j'ai fait « une grève »
de la peinture pendant dix-sept ans, de 1967 à 1984.
Je suis devenu paysan dans les Cévennes de 1972 à
1984. C'est là que, renouant avec mon enfance dans
la nature, je découvris l'écologie politique
grâce à celui qui l'introduisit en France en
publiant le rapport Meadows, commandé par le Club de
Rome, et traduit sous le titre «Halte à la
croissance ?», en 1972 justement. Cet homme discret
et remarquable s'appelait Armand Petitjean. C'est chez lui,
en 1978, il y a juste trente ans, que j'entendis, pour la
première fois, parler de Nicholas Georgescu-Roegen
et de «la décroissance», par Jacques Grinevald
qui est l'inventeur de l'acception actuelle et polémique
de ce terme de «décroissance» .
En 1984, je suis retourné à mon chevalet et
aux pinceaux, tout en m'engageant de plus en plus dans la
réflexion écologique et plus précisément
sous l'angle de l'anthropologie culturelle. Comme vous le
voyez, je n'ai pas « décidé » de
m'investir dans ce que vous nommez «une tâche
dont la noblesse des ambitions ne doit pas dissimuler les
difficultés». J'ai plutôt cédé
en quelque sorte à un tropisme culturel, poétique
et politique en demeurant fidèle à ma trajectoire
de vie faite, comme pour beaucoup, de lectures, de contemplation,
de révoltes et de rencontres. Mais je dirais que mon
engagement public pour la décroissance s'est précisé
à partir de 2002 , et singulièrement le 10 août
2003, date à laquelle, sous un chapiteau caniculaire
du Larzac et devant plus de 1000 personnes, j'introduisis
le premier forum sur le thème de la décroissance.
Ensuite et tout «naturellement», si j'ose dire,
j'ai participé, en septembre 2003, au colloque de Lyon
sur «la décroissance soutenable» en hommage
à Georgescu-Roegen, initié, entre autres, par
ceux qui allaient créer la publication mensuelle «La
décroissance»…
De nouvelles rencontres, en particulier celle, déterminante,
de Serge Latouche qui demeure notre porte-parole le plus connu,
allaient m'impliquer encore davantage dans cette aventure
d'intellectuel engagé où je dus me situer, n'étant
ni universitaire, ni économiste, ni qui ce soit de
définissable selon des critères académiques
habituels… C'est probablement cette «marginalité»
qui me poussa à écrire Decrescendo cantabile,
publié en 2005 chez Parangon. Ce «Petit manuel
pour une décroissance harmonique», m'a permis
de trouver une place singulière et un rôle accordés
à mes rêves de jeune homme... C'est sans doute
aussi pourquoi je fus coopté, en 2006, pour animer
le comité de rédaction de la revue Entropia.
A.I
: Vous avez montré dans votre livre "Decrescendo
cantabile" que la question de la décroissance
ne peut être traitée comme un simple choix économique.
Elle suppose des débats très ouverts et de toutes
sortes. Elle suppose aussi des modes de vie dont beaucoup,
s'ils existent déjà, restent encore trop marginaux.
Aussi bien, pour éclairer ces choix, vous avez fondé
cette revue de référence que vous évoquez,
Entropia, dont vous présidez le comité de rédaction
et dans laquelle vous publiez personnellement des articles.
Elle paraît au rythme de 2 numéros par an, le
5e étant actuellement en préparation. Comment
la situez-vous par rapport à d'autres publications
comme "La décroissance", "Utopia"
ou "l'Ecologiste", sans parler d'autres moins connues
?
JCBG
: En effet, pour favoriser un vrai débat d'idées
sur la jeune pensée de la décroissance nous
avons, en 2006, créé Entropia, Revue
d'étude théorique et politique de la décroissance.
Outre le petit noyau d'intellectuels à l'origine de
cette aventure éditoriale, je tiens à souligner
le rôle des éditions Parangon sans l'engagement
desquelles notre projet n'aurait pas pu se réaliser.
Les autres publications que vous citez n'ont pas cette vocation
théorique clairement affichée.
Le journal La décroissance contribue mensuellement
à accentuer, en particulier, la polémique contre
le «développement durable». L'Écologiste
est une revue plus généraliste. N'oublions pas
l'excellent mensuel S!lence qui fut le premier à
parler de décroissance en 1986, mais qui, ayant choisi
de ne pas apparaître en kiosque, est surtout connu et
diffusé dans des réseaux militants et par abonnements.
En fait, nous nous connaissons tous, ce qui est bien normal
! Je pense que ces publications sont complémentaires.
La
décroissance est d'abord une expression provocante.
Elle fait parler. Elle s'oppose directement au dogme
quasi religieux de la croissance. Mais, pour commencer à
comprendre le sens de cette provocation, il faut aussitôt
affirmer que la décroissance n'est pas une
idée économique mais relève d'une
représentation du monde où l'économie
n'aurait plus le dernier mot. « Les objecteurs
de croissance » pensent que le mythe de la croissance
sans limites sur une planète aux ressources limitées
est responsable des cinq crises majeures que rencontre l'humanité.
La crise énergétique liée à
l'épuisement et au renchérissement des
ressources fossiles et au consumérisme exponentiel.
La crise climatique, parallèle à la réduction
de la biodiversité, à la privatisation du
vivant et des ressources naturelles. La crise sociale, inhérente
au mode capitalise de production et de croissance, exacerbée
par la mondialisation libérale génératrice
d'exclusions au Nord et plus encore au Sud. La crise
culturelle des repères et des valeurs, dont les conséquences
psychologiques et sociétales sont visibles en tout
domaine. La crise démographique enfin et qui, se
choquant aux quatre précédentes, contribue
à rajouter un paramètre complexe à
ce qui constitue désormais une crise anthropologique
sans précédent.
Face
à cette situation totalement inédite, il est
possible que «l'objection de croissance» puisse
faire penser, toutes proportions gardées, à
certaines écoles de pensée de l'Antiquité
qui ne séparaient pas la réflexion de l'action.
Si l'on accepte cette comparaison, elle se situerait alors,
et pour aller vite, entre les stoïciens et les épicuriens…
Permettez-moi
de rajouter que les objecteurs de croissance pourraient bien
être comparés à des sismographes prospectifs,
c'est-à-dire à des individus qui, pour beaucoup,
sont dotés d'une sensibilité singulière
plus que d'un bagage théorique sans faille. C'est ce
qui permet de comprendre l'agacement provoqué par la
fréquentation de certains d'entre eux, pour qui est
trop exclusivement attaché aux vertus d'un rationalisme
pur et dur. Il y a peut-être chez les objecteurs de
croissance, et sans craindre la trivialité apparente
de cette allusion, une part d'attention féminine à
l'évolution du monde (de «care»), réellement
acceptée et manifestée.
A.I
:: Les auteurs dont
vous publiez les articles sont souvent très connus,
grâce à des ouvrages visant le grand public.
Comment les recrutez-vous ? Souhaitez-vous étendre
ce noyau et comment ?
JCBG : Il y a en effet, publiés dans Entropia,
des auteurs connus, mais aussi des inconnus dont certains sont publiés
pour la première fois. Je tiens beaucoup à ce qu'il
en soit ainsi. Le réseau de l'objection de croissance est
encore très marginal et peu nombreux sont celles et ceux
qui s'affrontent à l'écriture. Cette aventure est
passionnante dans la mesure où nous sommes capables de dialoguer,
de ne pas nous enfermer dans nos convictions. On peut nous le reprocher,
mais je suis très soucieux de ne pas fabriquer une «chapelle».
Le «recrutemen» que vous évoquez se fait par
«approximations», par relations d'amitié, ou
par considération et reconnaissance pour des auteurs qui
prennent véritablement «le risque de penser»
non dogmatiquement. Pour chaque dossier thématique, nous
lançons plusieurs mois à l'avance un appel à
contributions que les membres de notre comité de rédaction
font connaître autour d'eux. Tout cela reste très «artisanal»,
mais me convient parfaitement pour l'instant !
A.I
:: Comme responsables d'une revue en ligne disponible
gratuitement, nous pensons que le web est indispensable pour
diffuser une pensée un peu complexe au-delà
du public touché par l'édition papier –
sans abandonner pour autant celle-ci ? Y songez-vous ?
JCBG : Je vous laisse la responsabilité de penser
que «le Web est indispensable pour diffuser une pensée
un peu complexe au-delà du public touché par
l'édition papier». Je serai, quant à moi,
plus circonspect. En tout cas, je suis très heureux
que, grâce à Miguel Benasayag et Angélique
del Rey, nous nous soyons rencontrés « physiquement».
C'est bien cette rencontre «réelle» qui
me permet d'envisager avec plaisir la possibilité de
contribuer aux débats de votre revue «en ligne».
Je pense que le Web peut être complémentaire
de l'édition papier. Il ne la remplace pas et je me
méfie de la fragilité «des systèmes
concentrés»…
A.I
:
: Entropia confronte des points
de vue très différents, évitant le dogmatisme
un peu sectaire que l'on rencontre dans beaucoup de mouvements
d'opposition aux pensées officielles, dites main-stream.
Ce n'est pas le lieu ici d'évoquer ces débats.
Je voudrais seulement vous faire part d'une réaction
que j'entends souvent, y compris de sympathisants. Le terme
de Décroissance leur paraît trop réducteur.
Ils voudraient distinguer entre ce qui devrait effectivement
décroître et ce qui à l'opposé
mérite de croître. Vous répondez volontiers
à cette objection ?
JCBG : Il est faux de penser que l'idée de décroissance
nie la notion de progrès. Elle condamne le mythe du
progrès ce qui est bien différent. Nous avons
encore d'immenses progrès de conscience à réaliser.
Encore une fois, la décroissance n'est pas à
prendre comme une panacée ni comme un objectif en soi.
Mais avant de distinguer ce qui devrait décroître
de ce qui devrait croître, il me semble nécessaire
de se placer dans une perspective historique et planétaire,
de décoloniser nos imaginaires et de prendre conscience
collectivement et sans peur de la réalité des
menaces contenues dans l'évolution de notre époque
qui, au sens propre comme figuré, a perdu le Nord.
A.I
: : Les lecteurs de notre revue, autant que nous puissions
juger par les réactions qu'ils nous adressent, ne pourraient
sans se renier condamner indistinctement, au nom d'une nécessaire
Décroissance, tout ce qui est recherche, qu'elle soit
fondamentale ou appliquée. Si la société
française s'orientait dans cette voie, nous sommes
persuadés qu'elle n'existerait plus en tant que telle
dans quelques années. Pour être plus précis,
nous nous trouvons aujourd'hui à la confluence de deux
« visions », l'une concernant l'inévitabilité
de l'émergence d'une post-humanité et l'autre
l'inévitabilité toute aussi grande de la décroissance.
Nous sommes persuadés que ces deux « visions
» devraient être compatibles, sinon convergentes
– sans référence évidemment à
quelque spiritualisme que ce soit, dont la recherche n'entre
pas dans notre démarche. Qu'en pensez-vous ?
JCBG
: Il ne s'agit pas, évidemment, de condamner la recherche,
qu'elle soit fondamentale ou appliquée. Ce qui est
critiquable, selon moi, c'est la vulnérabilité
de certains chercheurs aux tentations de la vénalité.
C'est pourquoi il me semble utile de conserver, dans la recherche
fondamentale, la distinction entre la connaissance «
affranchie » et la connaissance « assujettie ».
Cela pose, évidemment, des questions délicates
aux interfaces de notions de philosophie politique comme celle
de « bien commun », et les logiques industrielles
de profits… La crise économique en cours va imposer
des choix. Qui dit choix implique forcément et la fois
des renoncements et l'affirmation de convictions. La croissance
sans limites est un mythe dangereux, et plus encore quand
les financements publics tendent à s'effacer devant
les intérêts de l'industrie en quête de
rentabilité à court ou moyen terme. Face à
la crise anthropologique évoquée précédemment,
il s'agit plus que jamais de penser le long terme ou plutôt
ce que je nommerais les modalités d'un « après-développement
». La décroissance n'étant, en l'occurrence,
qu'une phase transitoire au demeurant déjà engagée.
La question politique à ce propos est de savoir si
et comment elle sera choisie ou bien si elle sera subie avec
toutes les conséquences dramatiques que cela suppose.
Quant à savoir si cet «après-développement»
est ou non l'équivalent de ce que vous nommez le «
post-humain », tel est précisément l'objet
du dialogue que nous inaugurons ici, et dont je ne peux que
me réjouir.
A.I
: : Pensez-vous enfin que l'Europe puisse jouer un rôle,
et lequel, dans les arbitrages entre super-organismes et macro-processus,
aussi bien locaux que mondiaux, qui tous semblent nous entraîner
de façon irrésistible dans un collapse généralisé
?
JCBG
: Je pense que l'Europe historique possède un patrimoine
culturel unique et exceptionnel. C'est en y étant fidèle
dans son essence, tout en étant capable d'en critiquer
certaines de ses évolutions devenues folles, en particulier
sa prétention «universaliste», que nous
avons encore quelque chance de conjurer le «collapse
généralisé» que vous avez raison
d'évoquer. Je me souviens, il y a une trentaine d'années,
au cours d'un voyage d'étude en Californie, d'avoir
rêvé à une «greffe possible»
entre le sentiment tragique propre à l'héritage
méditerranéen et « le dynamisme »
des rivages de l'extrême Occident. Ma conviction actuelle
est qu'il nous est demandé, si nous voulons, en tant
qu'espèce, que l'avenir ait un sens et simplement pour
qu'il puisse exister, de procéder à ce que j'appelle
un «retournement anthropologique». Le mot : «retournement»
en grec ancien se traduit par «entropia».