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29 juillet 2008

Jean-Claude Besson-Girard

Jean-Claude Besson-Girard est peintre.

Il a théorisé et pratiqué la décroissance en animant une communauté paysanne dans les années soixante-dix





Couverture du livre : Decrescendo Cantabile

Nouvelles de la décroissance

Entretien avec Jean-Claude Besson-Girard


A.I : Jean-Claude Besson-Girard, vous êtes un des animateurs francophones les plus respectés du mouvement dit de « la décroissance ». Pouvez-vous rappeler pour nos lecteurs par quels cheminements vous avez décidé de vous investir dans une tâche dont la noblesse des ambitions ne doit pas dissimuler les difficultés ?

Jean-Claude Besson-GirardJean-Claude Besson-Girard (JCBG) : C'est une longue histoire de fidélité au jeune homme que je fus et qui, pressentant l'avènement de crises majeures, voulait, à vingt ans, tendre une passerelle entre l'art et la science, le poète et le savant. D'abord peintre, écrivant beaucoup et fréquentant des poètes, passionné par la connaissance en tous domaines, j'ai fait « une grève » de la peinture pendant dix-sept ans, de 1967 à 1984. Je suis devenu paysan dans les Cévennes de 1972 à 1984. C'est là que, renouant avec mon enfance dans la nature, je découvris l'écologie politique grâce à celui qui l'introduisit en France en publiant le rapport Meadows, commandé par le Club de Rome, et traduit sous le titre «Halte à la croissance ?», en 1972 justement. Cet homme discret et remarquable s'appelait Armand Petitjean. C'est chez lui, en 1978, il y a juste trente ans, que j'entendis, pour la première fois, parler de Nicholas Georgescu-Roegen et de «la décroissance», par Jacques Grinevald qui est l'inventeur de l'acception actuelle et polémique de ce terme de «décroissance» .
En 1984, je suis retourné à mon chevalet et aux pinceaux, tout en m'engageant de plus en plus dans la réflexion écologique et plus précisément sous l'angle de l'anthropologie culturelle. Comme vous le voyez, je n'ai pas « décidé » de m'investir dans ce que vous nommez «une tâche dont la noblesse des ambitions ne doit pas dissimuler les difficultés». J'ai plutôt cédé en quelque sorte à un tropisme culturel, poétique et politique en demeurant fidèle à ma trajectoire de vie faite, comme pour beaucoup, de lectures, de contemplation, de révoltes et de rencontres. Mais je dirais que mon engagement public pour la décroissance s'est précisé à partir de 2002 , et singulièrement le 10 août 2003, date à laquelle, sous un chapiteau caniculaire du Larzac et devant plus de 1000 personnes, j'introduisis le premier forum sur le thème de la décroissance.
Ensuite et tout «naturellement», si j'ose dire, j'ai participé, en septembre 2003, au colloque de Lyon sur «la décroissance soutenable» en hommage à Georgescu-Roegen, initié, entre autres, par ceux qui allaient créer la publication mensuelle «La décroissance»…
De nouvelles rencontres, en particulier celle, déterminante, de Serge Latouche qui demeure notre porte-parole le plus connu, allaient m'impliquer encore davantage dans cette aventure d'intellectuel engagé où je dus me situer, n'étant ni universitaire, ni économiste, ni qui ce soit de définissable selon des critères académiques habituels… C'est probablement cette «marginalité» qui me poussa à écrire Decrescendo cantabile, publié en 2005 chez Parangon. Ce «Petit manuel pour une décroissance harmonique», m'a permis de trouver une place singulière et un rôle accordés à mes rêves de jeune homme... C'est sans doute aussi pourquoi je fus coopté, en 2006, pour animer le comité de rédaction de la revue Entropia.

A.I : Vous avez montré dans votre livre "Decrescendo cantabile" que la question de la décroissance ne peut être traitée comme un simple choix économique. Elle suppose des débats très ouverts et de toutes sortes. Elle suppose aussi des modes de vie dont beaucoup, s'ils existent déjà, restent encore trop marginaux. Aussi bien, pour éclairer ces choix, vous avez fondé cette revue de référence que vous évoquez, Entropia, dont vous présidez le comité de rédaction et dans laquelle vous publiez personnellement des articles. Elle paraît au rythme de 2 numéros par an, le 5e étant actuellement en préparation. Comment la situez-vous par rapport à d'autres publications comme "La décroissance", "Utopia" ou "l'Ecologiste", sans parler d'autres moins connues ?

Revue mensuelle "Entropia"JCBG : En effet, pour favoriser un vrai débat d'idées sur la jeune pensée de la décroissance nous avons, en 2006, créé Entropia, Revue d'étude théorique et politique de la décroissance. Outre le petit noyau d'intellectuels à l'origine de cette aventure éditoriale, je tiens à souligner le rôle des éditions Parangon sans l'engagement desquelles notre projet n'aurait pas pu se réaliser. Les autres publications que vous citez n'ont pas cette vocation théorique clairement affichée.
Le journal La décroissance contribue mensuellement à accentuer, en particulier, la polémique contre le «développement durable». L'Écologiste est une revue plus généraliste. N'oublions pas l'excellent mensuel S!lence qui fut le premier à parler de décroissance en 1986, mais qui, ayant choisi de ne pas apparaître en kiosque, est surtout connu et diffusé dans des réseaux militants et par abonnements. En fait, nous nous connaissons tous, ce qui est bien normal ! Je pense que ces publications sont complémentaires.

La décroissance est d'abord une expression provocante. Elle fait parler. Elle s'oppose directement au dogme quasi religieux de la croissance. Mais, pour commencer à comprendre le sens de cette provocation, il faut aussitôt affirmer que la décroissance n'est pas une idée économique mais relève d'une représentation du monde où l'économie n'aurait plus le dernier mot. « Les objecteurs de croissance » pensent que le mythe de la croissance sans limites sur une planète aux ressources limitées est responsable des cinq crises majeures que rencontre l'humanité. La crise énergétique liée à l'épuisement et au renchérissement des ressources fossiles et au consumérisme exponentiel. La crise climatique, parallèle à la réduction de la biodiversité, à la privatisation du vivant et des ressources naturelles. La crise sociale, inhérente au mode capitalise de production et de croissance, exacerbée par la mondialisation libérale génératrice d'exclusions au Nord et plus encore au Sud. La crise culturelle des repères et des valeurs, dont les conséquences psychologiques et sociétales sont visibles en tout domaine. La crise démographique enfin et qui, se choquant aux quatre précédentes, contribue à rajouter un paramètre complexe à ce qui constitue désormais une crise anthropologique sans précédent.

Face à cette situation totalement inédite, il est possible que «l'objection de croissance» puisse faire penser, toutes proportions gardées, à certaines écoles de pensée de l'Antiquité qui ne séparaient pas la réflexion de l'action. Si l'on accepte cette comparaison, elle se situerait alors, et pour aller vite, entre les stoïciens et les épicuriens…

Permettez-moi de rajouter que les objecteurs de croissance pourraient bien être comparés à des sismographes prospectifs, c'est-à-dire à des individus qui, pour beaucoup, sont dotés d'une sensibilité singulière plus que d'un bagage théorique sans faille. C'est ce qui permet de comprendre l'agacement provoqué par la fréquentation de certains d'entre eux, pour qui est trop exclusivement attaché aux vertus d'un rationalisme pur et dur. Il y a peut-être chez les objecteurs de croissance, et sans craindre la trivialité apparente de cette allusion, une part d'attention féminine à l'évolution du monde (de «care»), réellement acceptée et manifestée.

A.I :: Les auteurs dont vous publiez les articles sont souvent très connus, grâce à des ouvrages visant le grand public. Comment les recrutez-vous ? Souhaitez-vous étendre ce noyau et comment ?

JCBG : Il y a en effet, publiés dans Entropia, des auteurs connus, mais aussi des inconnus dont certains sont publiés pour la première fois. Je tiens beaucoup à ce qu'il en soit ainsi. Le réseau de l'objection de croissance est encore très marginal et peu nombreux sont celles et ceux qui s'affrontent à l'écriture. Cette aventure est passionnante dans la mesure où nous sommes capables de dialoguer, de ne pas nous enfermer dans nos convictions. On peut nous le reprocher, mais je suis très soucieux de ne pas fabriquer une «chapelle». Le «recrutemen» que vous évoquez se fait par «approximations», par relations d'amitié, ou par considération et reconnaissance pour des auteurs qui prennent véritablement «le risque de penser» non dogmatiquement. Pour chaque dossier thématique, nous lançons plusieurs mois à l'avance un appel à contributions que les membres de notre comité de rédaction font connaître autour d'eux. Tout cela reste très «artisanal», mais me convient parfaitement pour l'instant !

A.I :: Comme responsables d'une revue en ligne disponible gratuitement, nous pensons que le web est indispensable pour diffuser une pensée un peu complexe au-delà du public touché par l'édition papier – sans abandonner pour autant celle-ci ? Y songez-vous ?

JCBG : Je vous laisse la responsabilité de penser que «le Web est indispensable pour diffuser une pensée un peu complexe au-delà du public touché par l'édition papier». Je serai, quant à moi, plus circonspect. En tout cas, je suis très heureux que, grâce à Miguel Benasayag et Angélique del Rey, nous nous soyons rencontrés « physiquement». C'est bien cette rencontre «réelle» qui me permet d'envisager avec plaisir la possibilité de contribuer aux débats de votre revue «en ligne». Je pense que le Web peut être complémentaire de l'édition papier. Il ne la remplace pas et je me méfie de la fragilité «des systèmes concentrés»…

A.I : : Entropia confronte des points de vue très différents, évitant le dogmatisme un peu sectaire que l'on rencontre dans beaucoup de mouvements d'opposition aux pensées officielles, dites main-stream. Ce n'est pas le lieu ici d'évoquer ces débats. Je voudrais seulement vous faire part d'une réaction que j'entends souvent, y compris de sympathisants. Le terme de Décroissance leur paraît trop réducteur. Ils voudraient distinguer entre ce qui devrait effectivement décroître et ce qui à l'opposé mérite de croître. Vous répondez volontiers à cette objection ?

JCBG : Il est faux de penser que l'idée de décroissance nie la notion de progrès. Elle condamne le mythe du progrès ce qui est bien différent. Nous avons encore d'immenses progrès de conscience à réaliser. Encore une fois, la décroissance n'est pas à prendre comme une panacée ni comme un objectif en soi. Mais avant de distinguer ce qui devrait décroître de ce qui devrait croître, il me semble nécessaire de se placer dans une perspective historique et planétaire, de décoloniser nos imaginaires et de prendre conscience collectivement et sans peur de la réalité des menaces contenues dans l'évolution de notre époque qui, au sens propre comme figuré, a perdu le Nord.

A.I : : Les lecteurs de notre revue, autant que nous puissions juger par les réactions qu'ils nous adressent, ne pourraient sans se renier condamner indistinctement, au nom d'une nécessaire Décroissance, tout ce qui est recherche, qu'elle soit fondamentale ou appliquée. Si la société française s'orientait dans cette voie, nous sommes persuadés qu'elle n'existerait plus en tant que telle dans quelques années. Pour être plus précis, nous nous trouvons aujourd'hui à la confluence de deux « visions », l'une concernant l'inévitabilité de l'émergence d'une post-humanité et l'autre l'inévitabilité toute aussi grande de la décroissance. Nous sommes persuadés que ces deux « visions » devraient être compatibles, sinon convergentes – sans référence évidemment à quelque spiritualisme que ce soit, dont la recherche n'entre pas dans notre démarche. Qu'en pensez-vous ?

JCBG : Il ne s'agit pas, évidemment, de condamner la recherche, qu'elle soit fondamentale ou appliquée. Ce qui est critiquable, selon moi, c'est la vulnérabilité de certains chercheurs aux tentations de la vénalité. C'est pourquoi il me semble utile de conserver, dans la recherche fondamentale, la distinction entre la connaissance « affranchie » et la connaissance « assujettie ». Cela pose, évidemment, des questions délicates aux interfaces de notions de philosophie politique comme celle de « bien commun », et les logiques industrielles de profits… La crise économique en cours va imposer des choix. Qui dit choix implique forcément et la fois des renoncements et l'affirmation de convictions. La croissance sans limites est un mythe dangereux, et plus encore quand les financements publics tendent à s'effacer devant les intérêts de l'industrie en quête de rentabilité à court ou moyen terme. Face à la crise anthropologique évoquée précédemment, il s'agit plus que jamais de penser le long terme ou plutôt ce que je nommerais les modalités d'un « après-développement ». La décroissance n'étant, en l'occurrence, qu'une phase transitoire au demeurant déjà engagée. La question politique à ce propos est de savoir si et comment elle sera choisie ou bien si elle sera subie avec toutes les conséquences dramatiques que cela suppose.

Quant à savoir si cet «après-développement» est ou non l'équivalent de ce que vous nommez le « post-humain », tel est précisément l'objet du dialogue que nous inaugurons ici, et dont je ne peux que me réjouir.

A.I : : Pensez-vous enfin que l'Europe puisse jouer un rôle, et lequel, dans les arbitrages entre super-organismes et macro-processus, aussi bien locaux que mondiaux, qui tous semblent nous entraîner de façon irrésistible dans un collapse généralisé ?

JCBG : Je pense que l'Europe historique possède un patrimoine culturel unique et exceptionnel. C'est en y étant fidèle dans son essence, tout en étant capable d'en critiquer certaines de ses évolutions devenues folles, en particulier sa prétention «universaliste», que nous avons encore quelque chance de conjurer le «collapse généralisé» que vous avez raison d'évoquer. Je me souviens, il y a une trentaine d'années, au cours d'un voyage d'étude en Californie, d'avoir rêvé à une «greffe possible» entre le sentiment tragique propre à l'héritage méditerranéen et « le dynamisme » des rivages de l'extrême Occident. Ma conviction actuelle est qu'il nous est demandé, si nous voulons, en tant qu'espèce, que l'avenir ait un sens et simplement pour qu'il puisse exister, de procéder à ce que j'appelle un «retournement anthropologique». Le mot : «retournement» en grec ancien se traduit par «entropia».



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