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Jean-Paul
Baquiast, pour Automates Intelligents. JPB.
Cher Howard Bloom, nous avons beaucoup apprécié vos
divers ouvrages, y compris le dernier d'entre eux, The Genius in
the Beast, dont nous venons de faire
la présentation sur notre site.
Comme certains de nos lecteurs pourraient souhaiter approfondir
certains points ou formuler des objections, nous avons pensé,
vous comme moi, que la meilleure formule dans un premier temps consistait
à anticiper leurs interrogations. Vous avez donc bien voulu
accepter de répondre à quelques questions. Je vous
en remercie. Voici donc la première de ces questions
JPB.:
Ne craignez- vous pas avec The Genius in the Beast, d'apparaître,
au nom de la connaissance scientifique, comme un avocat du capitalisme,
et plus particulièrement du capitalisme financier américain,
autrement dit de Wall Street, pour faire court ?
Howard
Bloom, HB.: Votre question a quelque chose de terrifiant.
Mais voici une première réponse :
Les
deux premières règles que doit selon moi se fixer
un scientifique sont :
• Rechercher la vérité à n'importe quel
prix, y compris au prix de sa vie et
• Regarder le monde qu'il a sous les yeux comme s'il ne l'avait
jamais vu, afin de renouveler le regard porté sur lui.
Ces
deux règles dotent ceux d'entre nous qui s'adonnent à
la réflexion scientifique de deux personnalités superposées.
D'un côté on trouve celui qui est à la recherche
d'une vérité «objective». De l'autre on
trouve un «activiste» homme ou femme qui fait de son
mieux pour changer et si possible améliorer le monde.
Mais
ceci nous confronte à un dilemme. Comment peut-on être
un scientifique qui regarde le monde comme s'il ne l'avait jamais
vu si l'on ignore ses propres passions et celles de son entourage
? Y compris les passions politiques qui vous positionnent à
gauche ou à droite. Y compris en amont les forces qui font
émerger une gauche et une droite.
Un
autre principe de la science enseigne que celle-ci doit faire des
prédictions et essayer de contrôler leurs réalisations
éventuelles. Si cela est vrai, comment ignorer le besoin
de prédire les directions que doit prendre la société
? Et comment ignorer l'importance des sociétés modernes,
pluralistes, démocratiques, ces sociétés qui
permettent à la science de prospérer ? Comment ignorer
les réalisations et le destin de la Civilisation Occidentale
? Comment ignorer les réalisations et le destin du capitalisme.
Plus important encore, comment ignorer le rôle du travail,
de cette activité à laquelle nous dédions l'essentiel
de notre vie éveillée ? Et comment ignorer le rôle
de la monnaie, cette force qui gouverne nos émotions selon
des modes dont nous ne percevons qu'une faible partie ? Autrement
dit, en résumé, comment se satisfaire de l'idée
simpliste et largement fausse que l'ensemble du capitalisme est
représenté par une unique institution, Wall Street
?
Pour
moi, rechercher la vérité à n'importe quel
prix, y compris au prix de sa vie» signifie s'opposer aux
activités criminelles quand je les rencontre. S'opposer aux
beuveries, aux bagarres, aux vols divers, toutes choses que j'ai
faites depuis mon arrivée à New York en 1964. S'opposer
aux massacres de masse – quelque chose que j'ai essayé
de faire en 1981 quand deux ethnies africaines s'affrontaient d'une
façon que je sentais potentiellement génocidaire.
Il s'agissait en fait des Hutus et des Tutsis dont les conflits
ont provoqué un million de morts dans les années 1990.
Si le rôle du scientifique est de prévoir et prévenir,
quand il prévoie le risque de génocides potentiels,
il doit faire de son mieux pour l'empêcher. Il ne suffit pas
de déplorer les morts une fois qu'ils se sont produits. Il
ne suffit pas d'en tirer profit ensuite comme l'on fait les auteurs
de films et de livres sur le Ruanda. Si vous exploitez à
votre profit un massacre de masse que vous auriez pu et du prévoir
et dénoncer, vous devenez un complice des meurtriers.
Ce
n'est pas ainsi que s'exprime la grandeur, la spiritualité
de la science. Par contre étudier les circonstances d'un
massacre de masse afin de prédire l'éventuel suivant
et faire ce que l'on peut pour tuer celui-ci dans l'œuf, c'est
là l'esprit de la science.
Le
crime que je prévoyais lorsque j'ai commencé à
composer The Genius of the Beast: A Radical Re-Vision était
le massacre de masse de la civilisation occidentale. Massacre dont
seraient responsables les propres représentants de cette
civilisation, ceux qui avaient perdu confiance en elle. Ceux qui
étaient prêts à faire ce que les profiteurs
du génocide ruandais avaient fait. Ceux qui applaudissaient
le massacre de masse au nom de la morale. Mais qu'est-ce que j'entends
par applaudir un massacre de masse au nom de la morale ? Aucun des
critiques de la civilisation occidentale ou de la civilisation américaine,
à notre connaissance n'a jamais appelé au génocide,
n'est-ce pas ? Et pourtant ? En sommes nous bien certains ?
Quand
l'Empire romain s'est effondré, la moitié de la population
européenne mourut. Les gens sont morts de faim et de maladie.
Les politiques qui avaient identifié les points faibles de
Rome et appelé à sa chute plutôt qu'à
sa réforme et à sa transformation furent les complices
de ces massacres de masse. Les « sociaux-critiques »
extrémistes de l'époque ont appelé à
la chute d'une infrastructure qui nourrissait, logeait et habillait
des millions d'hommes. Une infrastructure qui donnait à des
millions d'hommes la liberté de créer et d'innover.
Dans le cas de la Romanité, le résultat fut plus qu'un
massacre de masse. Ce fut une mort cérébrale culturelle.
L'Europe a cessé d'innover pendant six cent ans. Elle a perdu
la capacité d'améliorer la vie de ses citoyens. Et
ce ne fut que 1.200 ans plus tard qu'elle a retrouvé la qualité
de vie de ceux qui vivaient au temps de l'Empire romain. Ce furent1.200
ans, soit soixante générations, de misère humaine.
Pour ceux qui veulent « rechercher la vérité
à n'importe quel prix, y compris au prix de sa vie »,
ne pas reconnaître ce que fut un tel recul est inexcusable.
Il
y a aussi le fait tout simple que je suis Juif. Ceci fait une grosse
différence. En 2001, j'ai regardé les Twin Towers
du WTC brûler à partir du toit de mon immeuble dans
Park Slope, Brooklyn, à environ deux milles de là.
En tant que Juif je savais que les hommes ayant attaqué ces
Tours voulaient ma mort, pour deux raisons. Ils me voulaient mort
comme Américain et ils me voulaient morts comme Juif. L'interprétation
qu'ils se faisaient de leur religion imposait un génocide.
Et j'étais l'une de ces cibles de ce génocide.
Je
veux bien mourir pour quelque chose d'important. Mais je ne veux
pas mourir pour la destruction de la civilisation qui nous a donné,
à vous comme à moi, le fruit de la science. Or faites
moi confiance, les militants islamistes ne SONT PAS les représentants
de l'islam pluraliste qui a encouragé le rapprochement des
sciences entre l'Asie et l'Europe au 10e siècle. Je le sais
personnellement car j'ai passé cinq ans à étudier
chacun des mots composant les déclarations publiques de Ben
Laden. J'ai étudié aussi le Hadith, les témoignages
oculaires rapportant la vie de Mahomet et ses paroles. J'ai étudié
aussi les premières biographies de Mahomet rapportées
par Ibn Ishaq et al Tabari. J'ai étudié enfin les
travaux des étudiants islamiques modernes dont Ben Laden
et ses semblables ont tiré leurs idées. J'étudie
le travail de sape des Salafistes conduits dans le monde entier.
J'ai
été profondément troublé quand des amis
à moi que je respecte ont commenté la chute des Tours
comme s'ils l'avaient eux-mêmes planifiée. Quand ils
m'ont dit : « La civilisation Occidentale est la pire des
civilisations de l'histoire. Elle mérite de périr»
. J'ai alors commencé à écrire The Genius
of the Beast pour leur répondre. Je ne voulais pas initialement
faire de ce livre un ouvrage scientifique. Je voulais en faire un
Hymne. Je voulais célébrer les miracles invisibles
de la civilisation occidentale. Une Ode aux réalisations
stupéfiantes que nous sommes trop aveugles pour percevoir.
Mais ce travail s'est transformé en une œuvre d'inspiration
scientifique.
Cela
m'a conduit en effet à faire ce que j'ai défini comme
l'une des caractéristiques du travail scientifique : «Regarder
le monde que l'on a sous les yeux comme si on ne l'avait jamais
vu, afin de renouveler le regard porté sur lui». Pour
moi c'était aussi rechercher la vérité à
n'importe quel prix, y compris en l'espèce le prix de l'impopularité.
Y compris celui d'apparaître comme complètement démodé,
complètement réactionnaire, un défenseur des
crimes de la civilisation occidentale. Pour moi la vérité
consiste à voir les crimes et faire en sorte qu'ils ne puissent
se renouveler. Mais parallèlement la vérité
me demande de voir les triomphes. La vérité exige
de faire ce que fait un neurochirurgien quand il tente d'extraire
une tumeur cérébrale. Il doit soigneusement identifier
les aires qui vous permettent de parler et de rêver, afin
de ne pas les sectionner en enlevant la tumeur.
Aussi
vous avez raison. The Genius of the Beast était à
l'origine conçu comme un travail polémique, ne reculant
pas devant les points de vue subjectifs. Mais plus j'approfondissais
les origines de la civilisation occidentale et sa contribution à
l'histoire de l'espèce humaine, plus m'apparaissaient des
choses que j'avais sous les yeux et que je ne voyais pas. Et plus
alors le travail scientifique l'emportait en moi sur le travail
du polémiste. Un nombre grandissant de nouveaux concepts
scientifiques et de nouveaux puzzles scientifiques à résoudre
me venaient à l'esprit. J'ai découvert alors que,
dès le début, ce livre était destiné
à changer la façon dont vous et moi nous voyons le
monde. Et c'est ce qu'il est devenu, je l'espère.
JPB
: Personnellement, je n'en doute pas et je le prends comme
tel, même si nécessairement certains de vos arguments
appellent discussion. Mais, en dépassant la question de la
civilisation occidentale, n'êtes vous pas excessivement optimiste,
messianique pour utiliser un de vos termes, quand vous expliquez
que l'évolution en général, de la cosmologie
à l'anthropologie en passant par la biologie, tend à
promouvoir de meilleures solutions que celles existantes. Beaucoup
d'évolutionnistes considèrent que l'évolution
ne tend à rien du tout. Elle serait, si je puis dire, stochastique
et neutre. Elle peut conduire à des catastrophes aussi bien
qu'à des progrès (pour ne pas mentionner l'inévitable
disparition finale de notre univers telle que la prédisent
les cosmologistes actuels).
HB.
: L'évolution s'accomplit dans la catastrophe. Elle
utilise les cataclysmes pour créer. Notre rôle est
d'arrêter son addiction à la destruction, son addiction
à la souffrance et à la mort.
Mais
approfondissons un peu ce que sous tend votre dernière phrase.
Il s'agit de deux erreurs scientifiques très répandues,
si vous me permettez de le dire : la neutralité et la stochasticité.
Construisez une simple courbe des évolutions cosmologiques
et le fait que l'univers n'est pas stochastique et moins encore
neutre vous apparaîtra comme plus qu'évident. L'univers
est une machine en constante croissance et complexification. Son
origine à partir de la singularité initiale suivie
du Big Bang fut un massif pas en avant. Il en fut de même
de tout le reste de l'évolution, depuis les particules initiales
jusqu'aux galaxies et les molécules biologiques réplicantes
que nous connaissons sur la Terre et dans lesquelles nous avons
identifié la Vie. Aucun de ces pas en avant ne fut le résultat
d'un processus stochastique. Pourquoi dès le début,
au lieu de trouver des millions ou milliards de quarks différents
n'en a-t-on trouvé que seize ? Il n'y avait pas de hasard,
les types de quarks étaient rigidement déterminés.
Il en fut de même de toutes les autres émergences.
Je suis désolé de le dire, mais la stochasticité
et la neutralité ne résistent pas aux évidences.
Elles peuvent se trouver dans d'autres types d'univers, mais pas
dans le nôtre. Parler de stochasticité et de neutralité
est adopter un discours religieux sous couvert de science.
JPB.:
Si vous raisonnez ainsi, quelle est votre position dans le débat
entre le déterminisme et le libre-arbitre ? Plus précisément,
pensez vous, comme tout votre travail scientifique semble le montrer,
que les humains, lorsqu'ils prétendent prendre des décisions
volontaires, sont déterminés par différentes
causes que la science peut ou ne peut pas (à l'heure actuelle)
expliciter? Si cela était le cas, comment pourriez vous promouvoir
par ailleurs, comme vous le faites, l'humanisme et une sorte de
volontarisme individuel ?
HB.:
Vous évoquez là une autre des erreurs de la pensée
scientifique telle que conçue par certains, l'illusion qu'il
faut choisir entre ceci et cela. L'univers est-il réglé
par le déterminisme ou soumis au libre arbitre ? Le cosmos
est-il matériel ou s'agit-il d'une entité dotée
d'immanence, comportant une « réalité »
implicite ? L'évolution et les humains sont-ils dirigés
par leur passé, par la causalité, ou par leur futur,
par la téléologie ? En fait, autant que je puisse
le voir, les oppositions se rejoignent au sommet. La réalité
est une sorte de continuum possédant deux extrémités
qui ne se distinguent pas, comme les deux extrémités
d'un cordon de rideau unique. La réponse aux questions du
type : ceci ou cela, aux questions impliquant le dualisme, comme
celle de savoir qui a commencé, de l'œuf ou de la poule,
est que ce sont les deux. Pour moi, ceci est vrai du déterminisme
et du libre arbitre. 99 ,99% de ce que nous sommes est prédéterminé.
Mais nous avons une aire de liberté et de choix dans le 0.01%
restant. Et les différences que peut produire ce 0,01% soumis
à des itérations persistantes sont énormes.
Comment
fut construite la Grande Muraille de Chine? Brique par brique. Une
brique à la fois. Le libre arbitre est difficile à
concevoir. Mais nous le faisons exister quand nous persistons dans
nos entreprises.
JPB.
: Je poursuis mon questionnement, si vous voulez bien, afin que
nos lecteurs comprennent bien le fond de votre philosophie. Comment
vous situez vous dans le débat « réalisme versus
non-réalisme » ? Autrement dit, considérez-vous
qu'il existe une Réalité (des entités, des
phénomènes) existant indépendamment de l'observateur
mais que celui-ci peut décrire de plus en plus précisément
et objectivement grâce à la science ? Ou a l'inverse,
considérez vous que l'observateur, ses sens, ses instruments,
son cerveau construisent une « histoire » (a narrative)
qui, si elle est accepté par les autres, devient la réalité
au regard de ces autres ?
HB.
: Voici encore une question qui me terrifie. Est-ce que
l'interprétation que nous nous faisons de ce que nous voyons,
le passage par une vision du monde préalable, déterminent-elle
ce que nous voyons ? La réponse est Oui. Est-ce que notre
perception change radicalement la réalité ? La réponse
est Non. La physique quantique a-t-elle raison de dire que les particules
ne choisissent pas leur état tant que nous ne les avons pas
observées ? Pas le moins du monde. Chaque particule est soumise
à l'observation permanente de toutes les autres particules.
Un photon, par exemple est un boson. Et les bosons se déplacent
en bandes. Sont-il aveugles aux mouvements de chacun de leurs collègues
? Pas le moins du monde. A leur manière bien particulière,
ils « voient ». J'ai fait une conférence en 2006
devant un cénacle de physiciens quantiques à Moscou
sur le thème « Pourquoi tout ce que vous savez de l'équation
de Schrödinger est faux ». Nous pourrons en reparler
une autre fois.
Essayons
de voir la question d'une prétendue nature subjective de
la réalité à travers les yeux de l'homme qui
a tenté l'expérience la plus audacieuse qui soit sur
le sujet, le philosophe qui a rendu publique et voulu expérimenter
la notion que le cosmos n'est qu'un des fantasmes qui peuplent nos
rêves. Je pense à Descartes. Pourquoi dis-je que Descartes
voulu expérimenter la notion que le cosmos n'est qu'un des
fantasmes qui peuplent nos rêves, vos rêves ? Parce
que si le monde entier n'est qu'une invention de votre imagination,
je n'existe pas. Et si le monde entier est le produit de ma propre
imagination, vous n'existez pas. Non plus qu'aucun des auditeurs
à qui ce discours s'adresserait.
Et
si tout est le produit d'un fantasme de votre imaginaire, Descartes
n'a pas existé. Descartes a essayé de s'isoler complètement
du reste du monde pour voir le type de vérité qui
demeurait lorsqu'il avait rompu toutes ses relations avec la matière
et les autres humains. Il a quitté la France pour une ville
étrangère, Amsterdam, où personne ne le reconnaîtrait.
Il a pris un logement dans une petite maison anonyme au second étage
où il pouvait s'isoler de l'humanité. Il s'est enfermé
dans une pièce avec un bureau, une chaise, une plume et une
boule de cire d'abeille qu'il pétrissait quand il réfléchissait.
Il a enduré cet isolement pendant des mois, cherchant à
distinguer ce qui demeurait après qu'il se soit coupé
du monde entier. Il a conclu finalement que la seule vérité
qui restait était le Cogito ergo sum : “Je pense
donc je suis”.
Mais
pour en arriver à cette conclusion, il dut renoncer à
percevoir combien étroitement il était lié
au tissu d'une réalité plus vaste. Il dut se forcer
à ignorer le fait que les mots qu'il se disait à lui-même
dans son isolement provenaient de lignées de centaines de
milliers d'humains, ceux qui avaient inventé le langage entre
2,4 millions d'années et 40.000 ans avant lui, les Aryens
qui avaient jeté les bases du Latin, les Romains qui avaient
fait évoluer ce même Latin et les Européens
qui l'avaient jusqu'au 17e siècle remodelé en fonction
de leurs besoins. Il dut se forcer à ignorer les humains
qui avaient inventé la première hache de pierre, qui
avaient appris à fondre le métal, qui avaient avec
ce métal forgé les outils ayant permis de façonner
le bois dont sa propre demeure et son mobilier étaient faits.
Il dut se forcer à ignorer l'enchaînement des espèces
cultivées, les exploitations agricoles, les transports, les
marchés qui le nourrissaient. Bien plus, il dut se forcer
à ignorer la servante qui était censé tenir
sa maison pour lui, la servante qu'il avait séduite et qu'il
avait rendu enceinte. Cette grossesse était-elle un produit
de l'imagination de Descartes ? Un artefact découlant de
son interprétation du monde ? La sexualité de Descartes
est-elle simplement une médiation symbolique par laquelle
votre imagination et la mienne interprète le monde ? Je suppose
que la servante enceinte des œuvres de Descartes considérait
que le pénis de ce dernier et son propre état de grossesse
étaient réels.
JPB.
: L'un de vos talents, nous le constatons une fois de plus, est
de faire surgir des exemples historiques très concrets, sinon
réalistes, à l'appui de vos thèses. Ceci dit,
pour poursuivre la discussion, comment situez vous votre propre
approche scientifique dans le parti philosophique que vous venez
d'exprimer ?
HB.
: Mon objectif est de comprendre le plus possible les causalités
en utilisant les sciences et la philosophie de notre temps. Toutes
les sciences et non pas une seule. Et faire appel à tout
ce qui constitue les humanités : tout de l'histoire, de la
littérature, des arts, tout ce à quoi l'on peut accéder.
Tous ces matériaux constituent des outils pour comprendre
la réalité. Mais je ne me satisfais pas de prendre
les arguments que je trouve à ma portée. Je cherche
à voir derrière les évidences qu'ils expriment
ouvertement. Je cherche à faire apparaître les questions
et les mystères qui se cachent derrière une première
approche nécessairement sommaire. Je cherche finalement ce
faisant à élever le regard constamment. A élever
votre propre regard. A élever la façon dont les autres
vivent et, plus important encore, la façon dont eux aussi
voient le monde.
JPB.
: Ce programme est noble. Mais, par exemple, comment réagissez
vous à des questions qui agitent certains milieux culturels
aujourd'hui, les perspective de Singularité défendues
par Ray Kurzweil et le Singularity Institute, ou celles sous-jacentes
aux concepts de transhumanité et de posthumanité ?
HB.:
Pour moi, la Singularité se produit à tous
moments. Chacun des grands sauts que nous avons évoqués
précédemment en sont des manifestations, depuis le
Big Bang jusqu'à la vie. Il s'est agi à chaque fois
de changements radicaux dans la nature de la réalité.
Chacun d'eux constituait une Singularité.
Mais
la nature humaine est incroyablement à courte vue. Nous demeurons
persuadés que nous ne changeons pas, à travers les
grands changements technologiques. Quand mon père est né
en 1908, à Asbury Park, New Jersey, la nourriture arrivait
en ville par des transports hippomobiles. Le véhicule à
moteur était une grande nouveauté. Le chemin de fer
était encore considéré comme une technologie
nouvelle. Le voyage du New jersey à Los Angeles . prenait
4 jours et nuits. A l'exception de quelques courageux aérostiers,
les hommes ne quittaient pas le sol. Par contre, quand j'ai eu 19
ans, l'on pouvait aller de New York à Los Angeles en moins
de 6 heures par jet. Cependant, je ne me représentais pas
comme appartenant à une espèce nouvelle radicalement
changée par les technologies. Quant à mon père,
il ne s'imaginait pas avoir traversé un évènement
aussi dramatique qu'une Singularité. Il en est de même
pour nous avec toutes les nouveautés et usages que nous permet
la société de l'information et de la communication.
Nous ne nous imaginons pas appartenir à une nouvelle espèce
radicalement modifiée par rapport aux précédentes.
Ce
qui est ironique est en fait que nous sommes bien une nouvelle espèce
radicalement modifiée. Mais nous ne nous représentons
pas, tout simplement, l'ampleur des modifications. Qui plus est,
nous ne nous ne nous représentons pas combien ces changements
doivent à la civilisation occidentale et à un capitalisme
qui ne se limite pas, loin s'en faut, à Wall Street.
JPB.
: Je suis content de votre propos concernant les changements de
l'espèce humaine et les technologies. Il rejoint un peu celui
que je viens de développer, si vous me permettez d'y faire
allusion, dans un livre à paraître prochainement, le
Paradoxe du Sapiens. Mais finalement, et pour en revenir à
vous, que seront les prochaines étapes de votre œuvre
?
HB.
: J'espère que vous entendrez parler de The Big Bang
Tango: Quarking In the Social Cosmos—Notes Toward a Post-Newtonian
Science. Dans ce livre, j'exposerai notamment cinq hérésies
scientifiques. Il devrait paraître vers 2016.
En
attendant, vous pourrez lire un ouvrage un peu différent
Einstein, Michael Jackson and Me—17 Years in the Power
Pits of Rock and Roll. J'espère que l'on y trouvera,
comme dans The Genius of the Beast, bien plus de vérités
scientifiques que ne le laisse présager le titre.