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2 novembre 2009
Réalisé par mail. Traduit et commenté par Jean-Paul Baquiast

Howard Bloom


Voir aussi la présentation de son ouvrage
The Genius of the Beast






Howard BloomHoward Bloom est l'auteur de
- The Lucifer Principle: A Scientific Expedition Into the Forces of History.

Voir notre présentation


- Global Brain: The Evolution of Mass Mind From The Big Bang to the 21st century.
Voir notre présentation

- How I Accidentally Started The Sixties
Téléchargeable
http://www.amazon.com/s/ref=nb_ss?url=search-alias%3Dstripbooks&field-keywords=-%09How+I+Accidentally+Started+The+Sixties&x=17&y=16

Pour en savoir plus
voir http://howardbloom.net/
voir aussi http://www.scientificblogging.com/howard_bloom

Jean-Paul Baquiast, pour Automates Intelligents. JPB.
Cher Howard Bloom, nous avons beaucoup apprécié vos divers ouvrages, y compris le dernier d'entre eux, The Genius in the Beast, dont nous venons de faire la présentation sur notre site.

Comme certains de nos lecteurs pourraient souhaiter approfondir certains points ou formuler des objections, nous avons pensé, vous comme moi, que la meilleure formule dans un premier temps consistait à anticiper leurs interrogations. Vous avez donc bien voulu accepter de répondre à quelques questions. Je vous en remercie. Voici donc la première de ces questions

JPB.: Ne craignez- vous pas avec The Genius in the Beast, d'apparaître, au nom de la connaissance scientifique, comme un avocat du capitalisme, et plus particulièrement du capitalisme financier américain, autrement dit de Wall Street, pour faire court ?

Howard Bloom, HB.: Votre question a quelque chose de terrifiant. Mais voici une première réponse :

Les deux premières règles que doit selon moi se fixer un scientifique sont :
• Rechercher la vérité à n'importe quel prix, y compris au prix de sa vie et
• Regarder le monde qu'il a sous les yeux comme s'il ne l'avait jamais vu, afin de renouveler le regard porté sur lui.

Ces deux règles dotent ceux d'entre nous qui s'adonnent à la réflexion scientifique de deux personnalités superposées. D'un côté on trouve celui qui est à la recherche d'une vérité «objective». De l'autre on trouve un «activiste» homme ou femme qui fait de son mieux pour changer et si possible améliorer le monde.

Mais ceci nous confronte à un dilemme. Comment peut-on être un scientifique qui regarde le monde comme s'il ne l'avait jamais vu si l'on ignore ses propres passions et celles de son entourage ? Y compris les passions politiques qui vous positionnent à gauche ou à droite. Y compris en amont les forces qui font émerger une gauche et une droite.

Un autre principe de la science enseigne que celle-ci doit faire des prédictions et essayer de contrôler leurs réalisations éventuelles. Si cela est vrai, comment ignorer le besoin de prédire les directions que doit prendre la société ? Et comment ignorer l'importance des sociétés modernes, pluralistes, démocratiques, ces sociétés qui permettent à la science de prospérer ? Comment ignorer les réalisations et le destin de la Civilisation Occidentale ? Comment ignorer les réalisations et le destin du capitalisme. Plus important encore, comment ignorer le rôle du travail, de cette activité à laquelle nous dédions l'essentiel de notre vie éveillée ? Et comment ignorer le rôle de la monnaie, cette force qui gouverne nos émotions selon des modes dont nous ne percevons qu'une faible partie ? Autrement dit, en résumé, comment se satisfaire de l'idée simpliste et largement fausse que l'ensemble du capitalisme est représenté par une unique institution, Wall Street ?

Pour moi, rechercher la vérité à n'importe quel prix, y compris au prix de sa vie» signifie s'opposer aux activités criminelles quand je les rencontre. S'opposer aux beuveries, aux bagarres, aux vols divers, toutes choses que j'ai faites depuis mon arrivée à New York en 1964. S'opposer aux massacres de masse – quelque chose que j'ai essayé de faire en 1981 quand deux ethnies africaines s'affrontaient d'une façon que je sentais potentiellement génocidaire. Il s'agissait en fait des Hutus et des Tutsis dont les conflits ont provoqué un million de morts dans les années 1990. Si le rôle du scientifique est de prévoir et prévenir, quand il prévoie le risque de génocides potentiels, il doit faire de son mieux pour l'empêcher. Il ne suffit pas de déplorer les morts une fois qu'ils se sont produits. Il ne suffit pas d'en tirer profit ensuite comme l'on fait les auteurs de films et de livres sur le Ruanda. Si vous exploitez à votre profit un massacre de masse que vous auriez pu et du prévoir et dénoncer, vous devenez un complice des meurtriers.

Ce n'est pas ainsi que s'exprime la grandeur, la spiritualité de la science. Par contre étudier les circonstances d'un massacre de masse afin de prédire l'éventuel suivant et faire ce que l'on peut pour tuer celui-ci dans l'œuf, c'est là l'esprit de la science.

Le crime que je prévoyais lorsque j'ai commencé à composer The Genius of the Beast: A Radical Re-Vision était le massacre de masse de la civilisation occidentale. Massacre dont seraient responsables les propres représentants de cette civilisation, ceux qui avaient perdu confiance en elle. Ceux qui étaient prêts à faire ce que les profiteurs du génocide ruandais avaient fait. Ceux qui applaudissaient le massacre de masse au nom de la morale. Mais qu'est-ce que j'entends par applaudir un massacre de masse au nom de la morale ? Aucun des critiques de la civilisation occidentale ou de la civilisation américaine, à notre connaissance n'a jamais appelé au génocide, n'est-ce pas ? Et pourtant ? En sommes nous bien certains ?

Quand l'Empire romain s'est effondré, la moitié de la population européenne mourut. Les gens sont morts de faim et de maladie. Les politiques qui avaient identifié les points faibles de Rome et appelé à sa chute plutôt qu'à sa réforme et à sa transformation furent les complices de ces massacres de masse. Les « sociaux-critiques » extrémistes de l'époque ont appelé à la chute d'une infrastructure qui nourrissait, logeait et habillait des millions d'hommes. Une infrastructure qui donnait à des millions d'hommes la liberté de créer et d'innover. Dans le cas de la Romanité, le résultat fut plus qu'un massacre de masse. Ce fut une mort cérébrale culturelle. L'Europe a cessé d'innover pendant six cent ans. Elle a perdu la capacité d'améliorer la vie de ses citoyens. Et ce ne fut que 1.200 ans plus tard qu'elle a retrouvé la qualité de vie de ceux qui vivaient au temps de l'Empire romain. Ce furent1.200 ans, soit soixante générations, de misère humaine. Pour ceux qui veulent « rechercher la vérité à n'importe quel prix, y compris au prix de sa vie », ne pas reconnaître ce que fut un tel recul est inexcusable.

Il y a aussi le fait tout simple que je suis Juif. Ceci fait une grosse différence. En 2001, j'ai regardé les Twin Towers du WTC brûler à partir du toit de mon immeuble dans Park Slope, Brooklyn, à environ deux milles de là. En tant que Juif je savais que les hommes ayant attaqué ces Tours voulaient ma mort, pour deux raisons. Ils me voulaient mort comme Américain et ils me voulaient morts comme Juif. L'interprétation qu'ils se faisaient de leur religion imposait un génocide. Et j'étais l'une de ces cibles de ce génocide.

Je veux bien mourir pour quelque chose d'important. Mais je ne veux pas mourir pour la destruction de la civilisation qui nous a donné, à vous comme à moi, le fruit de la science. Or faites moi confiance, les militants islamistes ne SONT PAS les représentants de l'islam pluraliste qui a encouragé le rapprochement des sciences entre l'Asie et l'Europe au 10e siècle. Je le sais personnellement car j'ai passé cinq ans à étudier chacun des mots composant les déclarations publiques de Ben Laden. J'ai étudié aussi le Hadith, les témoignages oculaires rapportant la vie de Mahomet et ses paroles. J'ai étudié aussi les premières biographies de Mahomet rapportées par Ibn Ishaq et al Tabari. J'ai étudié enfin les travaux des étudiants islamiques modernes dont Ben Laden et ses semblables ont tiré leurs idées. J'étudie le travail de sape des Salafistes conduits dans le monde entier.

J'ai été profondément troublé quand des amis à moi que je respecte ont commenté la chute des Tours comme s'ils l'avaient eux-mêmes planifiée. Quand ils m'ont dit : « La civilisation Occidentale est la pire des civilisations de l'histoire. Elle mérite de périr» . J'ai alors commencé à écrire The Genius of the Beast pour leur répondre. Je ne voulais pas initialement faire de ce livre un ouvrage scientifique. Je voulais en faire un Hymne. Je voulais célébrer les miracles invisibles de la civilisation occidentale. Une Ode aux réalisations stupéfiantes que nous sommes trop aveugles pour percevoir. Mais ce travail s'est transformé en une œuvre d'inspiration scientifique.

Cela m'a conduit en effet à faire ce que j'ai défini comme l'une des caractéristiques du travail scientifique : «Regarder le monde que l'on a sous les yeux comme si on ne l'avait jamais vu, afin de renouveler le regard porté sur lui». Pour moi c'était aussi rechercher la vérité à n'importe quel prix, y compris en l'espèce le prix de l'impopularité. Y compris celui d'apparaître comme complètement démodé, complètement réactionnaire, un défenseur des crimes de la civilisation occidentale. Pour moi la vérité consiste à voir les crimes et faire en sorte qu'ils ne puissent se renouveler. Mais parallèlement la vérité me demande de voir les triomphes. La vérité exige de faire ce que fait un neurochirurgien quand il tente d'extraire une tumeur cérébrale. Il doit soigneusement identifier les aires qui vous permettent de parler et de rêver, afin de ne pas les sectionner en enlevant la tumeur.

Aussi vous avez raison. The Genius of the Beast était à l'origine conçu comme un travail polémique, ne reculant pas devant les points de vue subjectifs. Mais plus j'approfondissais les origines de la civilisation occidentale et sa contribution à l'histoire de l'espèce humaine, plus m'apparaissaient des choses que j'avais sous les yeux et que je ne voyais pas. Et plus alors le travail scientifique l'emportait en moi sur le travail du polémiste. Un nombre grandissant de nouveaux concepts scientifiques et de nouveaux puzzles scientifiques à résoudre me venaient à l'esprit. J'ai découvert alors que, dès le début, ce livre était destiné à changer la façon dont vous et moi nous voyons le monde. Et c'est ce qu'il est devenu, je l'espère.

JPB : Personnellement, je n'en doute pas et je le prends comme tel, même si nécessairement certains de vos arguments appellent discussion. Mais, en dépassant la question de la civilisation occidentale, n'êtes vous pas excessivement optimiste, messianique pour utiliser un de vos termes, quand vous expliquez que l'évolution en général, de la cosmologie à l'anthropologie en passant par la biologie, tend à promouvoir de meilleures solutions que celles existantes. Beaucoup d'évolutionnistes considèrent que l'évolution ne tend à rien du tout. Elle serait, si je puis dire, stochastique et neutre. Elle peut conduire à des catastrophes aussi bien qu'à des progrès (pour ne pas mentionner l'inévitable disparition finale de notre univers telle que la prédisent les cosmologistes actuels).

HB. : L'évolution s'accomplit dans la catastrophe. Elle utilise les cataclysmes pour créer. Notre rôle est d'arrêter son addiction à la destruction, son addiction à la souffrance et à la mort.

Mais approfondissons un peu ce que sous tend votre dernière phrase. Il s'agit de deux erreurs scientifiques très répandues, si vous me permettez de le dire : la neutralité et la stochasticité. Construisez une simple courbe des évolutions cosmologiques et le fait que l'univers n'est pas stochastique et moins encore neutre vous apparaîtra comme plus qu'évident. L'univers est une machine en constante croissance et complexification. Son origine à partir de la singularité initiale suivie du Big Bang fut un massif pas en avant. Il en fut de même de tout le reste de l'évolution, depuis les particules initiales jusqu'aux galaxies et les molécules biologiques réplicantes que nous connaissons sur la Terre et dans lesquelles nous avons identifié la Vie. Aucun de ces pas en avant ne fut le résultat d'un processus stochastique. Pourquoi dès le début, au lieu de trouver des millions ou milliards de quarks différents n'en a-t-on trouvé que seize ? Il n'y avait pas de hasard, les types de quarks étaient rigidement déterminés. Il en fut de même de toutes les autres émergences. Je suis désolé de le dire, mais la stochasticité et la neutralité ne résistent pas aux évidences. Elles peuvent se trouver dans d'autres types d'univers, mais pas dans le nôtre. Parler de stochasticité et de neutralité est adopter un discours religieux sous couvert de science.

JPB.: Si vous raisonnez ainsi, quelle est votre position dans le débat entre le déterminisme et le libre-arbitre ? Plus précisément, pensez vous, comme tout votre travail scientifique semble le montrer, que les humains, lorsqu'ils prétendent prendre des décisions volontaires, sont déterminés par différentes causes que la science peut ou ne peut pas (à l'heure actuelle) expliciter? Si cela était le cas, comment pourriez vous promouvoir par ailleurs, comme vous le faites, l'humanisme et une sorte de volontarisme individuel ?

HB.: Vous évoquez là une autre des erreurs de la pensée scientifique telle que conçue par certains, l'illusion qu'il faut choisir entre ceci et cela. L'univers est-il réglé par le déterminisme ou soumis au libre arbitre ? Le cosmos est-il matériel ou s'agit-il d'une entité dotée d'immanence, comportant une « réalité » implicite ? L'évolution et les humains sont-ils dirigés par leur passé, par la causalité, ou par leur futur, par la téléologie ? En fait, autant que je puisse le voir, les oppositions se rejoignent au sommet. La réalité est une sorte de continuum possédant deux extrémités qui ne se distinguent pas, comme les deux extrémités d'un cordon de rideau unique. La réponse aux questions du type : ceci ou cela, aux questions impliquant le dualisme, comme celle de savoir qui a commencé, de l'œuf ou de la poule, est que ce sont les deux. Pour moi, ceci est vrai du déterminisme et du libre arbitre. 99 ,99% de ce que nous sommes est prédéterminé. Mais nous avons une aire de liberté et de choix dans le 0.01% restant. Et les différences que peut produire ce 0,01% soumis à des itérations persistantes sont énormes.

Comment fut construite la Grande Muraille de Chine? Brique par brique. Une brique à la fois. Le libre arbitre est difficile à concevoir. Mais nous le faisons exister quand nous persistons dans nos entreprises.

JPB. : Je poursuis mon questionnement, si vous voulez bien, afin que nos lecteurs comprennent bien le fond de votre philosophie. Comment vous situez vous dans le débat « réalisme versus non-réalisme » ? Autrement dit, considérez-vous qu'il existe une Réalité (des entités, des phénomènes) existant indépendamment de l'observateur mais que celui-ci peut décrire de plus en plus précisément et objectivement grâce à la science ? Ou a l'inverse, considérez vous que l'observateur, ses sens, ses instruments, son cerveau construisent une « histoire » (a narrative) qui, si elle est accepté par les autres, devient la réalité au regard de ces autres ?

HB. : Voici encore une question qui me terrifie. Est-ce que l'interprétation que nous nous faisons de ce que nous voyons, le passage par une vision du monde préalable, déterminent-elle ce que nous voyons ? La réponse est Oui. Est-ce que notre perception change radicalement la réalité ? La réponse est Non. La physique quantique a-t-elle raison de dire que les particules ne choisissent pas leur état tant que nous ne les avons pas observées ? Pas le moins du monde. Chaque particule est soumise à l'observation permanente de toutes les autres particules. Un photon, par exemple est un boson. Et les bosons se déplacent en bandes. Sont-il aveugles aux mouvements de chacun de leurs collègues ? Pas le moins du monde. A leur manière bien particulière, ils « voient ». J'ai fait une conférence en 2006 devant un cénacle de physiciens quantiques à Moscou sur le thème « Pourquoi tout ce que vous savez de l'équation de Schrödinger est faux ». Nous pourrons en reparler une autre fois.

Essayons de voir la question d'une prétendue nature subjective de la réalité à travers les yeux de l'homme qui a tenté l'expérience la plus audacieuse qui soit sur le sujet, le philosophe qui a rendu publique et voulu expérimenter la notion que le cosmos n'est qu'un des fantasmes qui peuplent nos rêves. Je pense à Descartes. Pourquoi dis-je que Descartes voulu expérimenter la notion que le cosmos n'est qu'un des fantasmes qui peuplent nos rêves, vos rêves ? Parce que si le monde entier n'est qu'une invention de votre imagination, je n'existe pas. Et si le monde entier est le produit de ma propre imagination, vous n'existez pas. Non plus qu'aucun des auditeurs à qui ce discours s'adresserait.

Et si tout est le produit d'un fantasme de votre imaginaire, Descartes n'a pas existé. Descartes a essayé de s'isoler complètement du reste du monde pour voir le type de vérité qui demeurait lorsqu'il avait rompu toutes ses relations avec la matière et les autres humains. Il a quitté la France pour une ville étrangère, Amsterdam, où personne ne le reconnaîtrait. Il a pris un logement dans une petite maison anonyme au second étage où il pouvait s'isoler de l'humanité. Il s'est enfermé dans une pièce avec un bureau, une chaise, une plume et une boule de cire d'abeille qu'il pétrissait quand il réfléchissait. Il a enduré cet isolement pendant des mois, cherchant à distinguer ce qui demeurait après qu'il se soit coupé du monde entier. Il a conclu finalement que la seule vérité qui restait était le Cogito ergo sum : “Je pense donc je suis”.

Mais pour en arriver à cette conclusion, il dut renoncer à percevoir combien étroitement il était lié au tissu d'une réalité plus vaste. Il dut se forcer à ignorer le fait que les mots qu'il se disait à lui-même dans son isolement provenaient de lignées de centaines de milliers d'humains, ceux qui avaient inventé le langage entre 2,4 millions d'années et 40.000 ans avant lui, les Aryens qui avaient jeté les bases du Latin, les Romains qui avaient fait évoluer ce même Latin et les Européens qui l'avaient jusqu'au 17e siècle remodelé en fonction de leurs besoins. Il dut se forcer à ignorer les humains qui avaient inventé la première hache de pierre, qui avaient appris à fondre le métal, qui avaient avec ce métal forgé les outils ayant permis de façonner le bois dont sa propre demeure et son mobilier étaient faits. Il dut se forcer à ignorer l'enchaînement des espèces cultivées, les exploitations agricoles, les transports, les marchés qui le nourrissaient. Bien plus, il dut se forcer à ignorer la servante qui était censé tenir sa maison pour lui, la servante qu'il avait séduite et qu'il avait rendu enceinte. Cette grossesse était-elle un produit de l'imagination de Descartes ? Un artefact découlant de son interprétation du monde ? La sexualité de Descartes est-elle simplement une médiation symbolique par laquelle votre imagination et la mienne interprète le monde ? Je suppose que la servante enceinte des œuvres de Descartes considérait que le pénis de ce dernier et son propre état de grossesse étaient réels.

JPB. : L'un de vos talents, nous le constatons une fois de plus, est de faire surgir des exemples historiques très concrets, sinon réalistes, à l'appui de vos thèses. Ceci dit, pour poursuivre la discussion, comment situez vous votre propre approche scientifique dans le parti philosophique que vous venez d'exprimer ?

HB. : Mon objectif est de comprendre le plus possible les causalités en utilisant les sciences et la philosophie de notre temps. Toutes les sciences et non pas une seule. Et faire appel à tout ce qui constitue les humanités : tout de l'histoire, de la littérature, des arts, tout ce à quoi l'on peut accéder. Tous ces matériaux constituent des outils pour comprendre la réalité. Mais je ne me satisfais pas de prendre les arguments que je trouve à ma portée. Je cherche à voir derrière les évidences qu'ils expriment ouvertement. Je cherche à faire apparaître les questions et les mystères qui se cachent derrière une première approche nécessairement sommaire. Je cherche finalement ce faisant à élever le regard constamment. A élever votre propre regard. A élever la façon dont les autres vivent et, plus important encore, la façon dont eux aussi voient le monde.

JPB. : Ce programme est noble. Mais, par exemple, comment réagissez vous à des questions qui agitent certains milieux culturels aujourd'hui, les perspective de Singularité défendues par Ray Kurzweil et le Singularity Institute, ou celles sous-jacentes aux concepts de transhumanité et de posthumanité ?

HB.: Pour moi, la Singularité se produit à tous moments. Chacun des grands sauts que nous avons évoqués précédemment en sont des manifestations, depuis le Big Bang jusqu'à la vie. Il s'est agi à chaque fois de changements radicaux dans la nature de la réalité. Chacun d'eux constituait une Singularité.

Mais la nature humaine est incroyablement à courte vue. Nous demeurons persuadés que nous ne changeons pas, à travers les grands changements technologiques. Quand mon père est né en 1908, à Asbury Park, New Jersey, la nourriture arrivait en ville par des transports hippomobiles. Le véhicule à moteur était une grande nouveauté. Le chemin de fer était encore considéré comme une technologie nouvelle. Le voyage du New jersey à Los Angeles . prenait 4 jours et nuits. A l'exception de quelques courageux aérostiers, les hommes ne quittaient pas le sol. Par contre, quand j'ai eu 19 ans, l'on pouvait aller de New York à Los Angeles en moins de 6 heures par jet. Cependant, je ne me représentais pas comme appartenant à une espèce nouvelle radicalement changée par les technologies. Quant à mon père, il ne s'imaginait pas avoir traversé un évènement aussi dramatique qu'une Singularité. Il en est de même pour nous avec toutes les nouveautés et usages que nous permet la société de l'information et de la communication. Nous ne nous imaginons pas appartenir à une nouvelle espèce radicalement modifiée par rapport aux précédentes.

Ce qui est ironique est en fait que nous sommes bien une nouvelle espèce radicalement modifiée. Mais nous ne nous représentons pas, tout simplement, l'ampleur des modifications. Qui plus est, nous ne nous ne nous représentons pas combien ces changements doivent à la civilisation occidentale et à un capitalisme qui ne se limite pas, loin s'en faut, à Wall Street.

JPB. : Je suis content de votre propos concernant les changements de l'espèce humaine et les technologies. Il rejoint un peu celui que je viens de développer, si vous me permettez d'y faire allusion, dans un livre à paraître prochainement, le Paradoxe du Sapiens. Mais finalement, et pour en revenir à vous, que seront les prochaines étapes de votre œuvre ?

HB. : J'espère que vous entendrez parler de The Big Bang Tango: Quarking In the Social Cosmos—Notes Toward a Post-Newtonian Science. Dans ce livre, j'exposerai notamment cinq hérésies scientifiques. Il devrait paraître vers 2016.

En attendant, vous pourrez lire un ouvrage un peu différent Einstein, Michael Jackson and Me—17 Years in the Power Pits of Rock and Roll. J'espère que l'on y trouvera, comme dans The Genius of the Beast, bien plus de vérités scientifiques que ne le laisse présager le titre.


© Automates Intelligents 2009

 





 

 

 

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