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Jean-Jacques
Kupiec est chercheur en biologie et en épistémologie
au centre Cavaillès de l'Ecole Normale Supérieure
de Paris. Il s'était fait connaître du public
cultivé en publiant avec Pierre Sonigo ce qui fut une
sorte de coup de tonnerre dans le ciel encore serein de la
biologie moléculaire et du déterminisme génétique
: "Ni Dieu ni gène. Pour une autre théorie
de l'hérédité" (Seuil, 2000, réédité
en 2003). Voir
notre présentation de ce premier livre
Depuis Jean-Jacques Kupiec a poursuivi ses recherches, afin
de développer la théorie, ou si l'on préfère,
le paradigme de l'ontophylogénèse, présenté
dans ce premier livre. Dans cette ligne de pensée,
l'ouvrage "L'origine des individus" constitue un
travail considérable visant à faire connaître
le phénomène d' "expression stochastique
des gènes" dont l'auteur a été indiscutablement
le premier à proposer un modèle explicatif,
ceci dès 1980.
Mais
c'est aussi un manifeste philosophique et politique visant
à illustrer, dans un milieu de plus en plus pénétré
par l'influence des chercheurs et des entreprises américaines,
le type de recherches fondamentales auxquelles les scientifiques
français excellent, et qui leur sont de plus en plus
interdites aujourd'hui, faute des quelques milliers d'euros
qui pourraient leur permettre de travailler sans s'obliger
à produire en quelques mois un produit applicatif immédiatement
commercialisable.
Nous
remercions Jean-Jacques Kupiec d'avoir accepté cet
entretien. Il nous a donné l'occasion d'aller avec
lui au-delà des propos du livre, leur donnant ainsi
un sens supplémentaire particulièrement éclairant.
Automates Intelligents
Jean-Paul
Baquiast (JPB) pour Automates Intelligents :
La première question que suscite non seulement la lecture
de votre livre mais les nombreux échos très favorables
qu'il a reçu dans la presse, tant scientifique que généraliste,
concerne la pénétration en profondeur des idées
véritablement révolutionnaires que vous défendez
avec quelques collègues. Ces idées peuvent être
résumées par quelques formules qui ont fait date :
l'ontophylogenèse, le darwinisme cellulaire, l'hétéro-organisation.
Elles ont été présentées dans la recension
de votre livre publiée précédemment sur ce
site. Ce que nous appellerions volontiers la bastille de la biologie
moléculaire, de l'empire du «Tout-génétique»,
des carrières et des business qui y sont associés,
en France comme ailleurs, commence-t-elle à se fissurer ?
Avez-vous en d'autres termes gagné la bataille entreprise
depuis plus de trente ans?
JJK.
: La bataille a effectivement commencé pour moi en 1981
puisque j'avais à cette date exposé les principes
de ce que j'appelle le darwinisme cellulaire à un colloque
organisé par mon professeur de génétique Jean
Tavlitzki(1). Depuis je les ai repris et
développés dans deux articles publiés en 1983
et 1986, puis une autre série d'articles dans les années
1990, dans lesquels j'ai intégré de nouvelles données
expérimentales et les résultats de la recherche épistémologique
que j'avais entreprise entre temps.. «Ni Dieu ni gène»
a marqué l'extension de ces idées dans le grand public.
Où en est-on aujourd'hui?
Nous
sommes dans une situation charnière. Il est clair que le
dogme de la biologie moléculaire n'est plus. Il n'y a plus
personne pour le défendre. Ce dogme enseignait qu'il existe
une relation causale, linéaire, allant du gène à
l'organe. La biologie moléculaire et la génétique
qui s'en inspirent sont déterministes. Elles excluent la
participation de tout mécanisme probabiliste (on parle de
hasard, mais nous y reviendrons) dans le construction de l'individu
lors de l'ontogenèse.. Or il est expérimentalement
démontré aujourd'hui, par de multiples preuves, que
le hasard intervient dans l'expression des gènes, c'est-à-dire
dans la manière dont les gènes fabriquent les protéines.
C'est ce que j'appelle l'expression stochastique des gènes
– stochastique étant synonyme d'aléatoire.
JPB.
: La bataille est donc gagnée ?
JJK.
: Je ne dirais pas cela. Aujourd'hui, on n'entrevoit encore
qu'à peine les conséquences de cette découverte.
Certes, de plus en plus de chercheurs sont attentifs à la
théorie du darwinisme cellulaire. Mais ceci se fait à
plusieurs niveaux. Il y a en effet diverses façons d'interpréter
les faits expérimentaux. On peut considérer que les
expériences traduisent une marge de fluctuation dans les
systèmes biologiques, mais que la théorie antérieure
reste fondamentalement valable. On peut aussi considérer
qu'elles impliquent un remaniement complet de la théorie,
ce qui est mon point de vue. Même en ce cas, il apparaît
différentes opinions dans la communauté des biologistes
– je parle de ceux qui sont déjà alertés
par l'importance de la découverte des mécanismes de
hasard et des mécanismes probabilistes dans l'expression
des gènes. Il y a néanmoins un progrès certain.
En témoigne le livre que nous avons publié, «Le
hasard au cœur de la cellule» où se sont exprimés
de nombreux chercheurs venus d'horizons différents. Il ne
s'agit donc plus d'idées totalement marginales(2).
On ne peut pas dire que la partie soit entièrement gagnée.
Il subsiste encore des noyaux de résistances très
forts. Il est évident cependant que dorénavant les
têtes de pont sont solidement établies...
JPB.
: C'est Syllepse qui a édité ce dernier livre.
Il s'agit d'un éditeur qui s'affiche comme matérialiste,
ce qui est rare et bien utile dans un monde où prolifèrent
les influences spiritualistes de toutes origines...
JJK.
: Il est vrai que derrière la façon d'interpréter
les mécanismes que j'ai décrits se trouvent des enjeux
philosophiques plus importants, et donc des résistances.
C'est pourquoi je continue à penser que nous ne sommes pas
à l'abri d'une récupération. Il s'agit du même
phénomène de résistance que le travail de Darwin
avait suscité, à une bien plus grande échelle,
dès sa parution. Il y a eu des récupérations
spiritualistes multiples, provenant des tous les partisans de l'émergence
et l'évolution créatrice de type bergsonien. Ils ont
repris l'idée d'évolution pour en faire autre chose.
Or je constate qu'il y a déjà des gens qui s'efforcent
de faire de même aujourd'hui avec l'expression stochastique
des gènes et l'ontophylogenèse. C'est tout le courant
de l'auto-organisation, dont les défenseurs sont les descendants
des émergentistes spiritualistes.
Il
s'agit d'une véritable imposture intellectuelle. Les gens
de l'auto-organisation n'ont jamais mis en avant des théories
intrinsèquement probabilistes, surtout au niveau de l'expression
des gènes. Maintenant que les biologistes moléculaires
ont démontré le rôle fondamental du hasard en
biologie moléculaire– ils ne pouvaient pas faire autrement
– les partisans de l'auto-organisation essaient de récupérer
les mécanismes correspondants pour les mettre à leur
sauce.
Sur
l'auto-organisation, l'émergence et…le réductionnisme
JPB.
: Arrêtons-nous sur deux points de vocabulaire : vous
avez cité dans votre livre, comme ici dans cet entretien,
les concepts d'auto-organisation et d'émergence en expliquant
qu'ils excluent le rôle du hasard et de la sélection
par le milieu extérieur. N'avez-vous pas de ces concepts
une vue un peu réductionniste ? Il me semble que beaucoup
de ceux qui évoquent l'auto-organisation dans les systèmes
n'affirment pas qu'il s'agit de systèmes qui s'auto-organiseraient
d'eux-mêmes ou sous l'influence d'un quelconque élan
vital. Ils s‘auto-organisent par interaction avec un milieu
et par sélection. C'est ce que montre bien par exemple le
gros livre que E.O. Wilson vient de consacrer aux fourmis(3).
Il n'y dit pas que les fourmilières sortent de la cuisse
de Jupiter. Elles résultent pour lui de ce que Gilbert Chauvet,
entre autres, nommait «le hasard contraint». Je dois
dire, en appui de votre point de vue, que Wilson n'emploie pas de
façon systématique le terme d'auto-organisation. Il
parle de «superorganisme» comportant plusieurs paliers
d'organisation.
JJK.
: Il faut en effet de la clarté dans les débats intellectuels.
Il y a eu des définitions très fortes du concept d'«
émergence »(4). Celle-ci était
présentée par les partisans de l'auto-organisation
comme résultant d'un phénomène d'organisation
spontanée dans le cadre de conceptions holistes. Mais on
ne peut pas dire une chose et son contraire quand il s'agit d'en
venir à la réalité expérimentale. A
partir du moment où l'on dit que cette organisation se fait
sous contrainte, il ne s'agit plus d'auto-organisation mais de ce
que j'appelle l'hétéro-organisation. Autrement dit,
on revient dans le champ du darwinisme. Le concept d'auto-organisation
n'a plus de validité.
Précision
importante : je ne connais aucun réductionniste, aussi obtus
soit-il, pour penser qu'un système ne se constitue pas par
interaction entre ses constituants (par exemple les molécules).
Même Monod, prototype des réductionnistes, parle de
morphogenèse spontanée. La question posée n'est
pas celle de l'interaction des constituants d'un système,
que nul ne conteste. Elle est de savoir ce qui guide ces interactions.
Et là on trouve soit des chercheurs de bonne foi qui se laissent
embarquer dans un spiritualisme implicite du fait de la confusion
volontairement répandue, soit de ceux que je n'hésite
pas à nommer des esprits malhonnêtes. Il y a clairement
un courant de pensée apparu fin XIXe siècle, début
XXe, qui a mis en avant le concept d'émergence sur lequel
s'appuient les théoriciens de l'auto-organisation.
Pour
les tenants de ce courant holiste-émergentiste, l'organisation
apparaît spontanément. Quand vous mettez en présence
telles ou telles molécules, des propriétés
nouvelles vont spontanément émerger. Pour un matérialiste,
cela pose un vrai problème, car cela signifierait qu'il y
a saut qualitatif non réductible aux éléments
de départ. On se trouverait alors dans une forme de création
ex nihilo. On ne parle pas encore de l'influence d'un Dieu extérieur
à la nature. Mais on s'en rapproche. On immerge Dieu dans
la nature. Supposer une espèce de Création rampante
est proche du spinozisme. C'est la position d'Henri Atlan.
Dans
l' "Origine des individus",
j'ai consacré un chapitre entier à la question. Ce
n'est pas que j'aie une position a priori. Je voulais seulement
regarder si les théories de l'auto-organisation peuvent répondre
aux problèmes concrets qui sont posés par la stochasticité,
par ces aspects probabilistes qui sont découverts à
l'heure actuelle par les biologistes moléculaires eux-mêmes.
J'ai présenté et discuté les principaux penseurs
de l'auto-organisation : Prigogine, Kauffman, Atlan, Paul Weiss
et d'autres biologistes américains. Dans certains cas, leurs
travaux ont une certaine pertinence, par exemple celui que vous
avez cité. Mais dans leurs analyses, on s'aperçoit
qu'ils ne parlent plus réellement d'auto-organisation. D'un
côté, on trouve des affirmations théoriques
relatives à la création spontanée de propriétés
qualitativement nouvelles, d'un autre côté, en analysant
concrètement les modèles qu'ils proposent, on s'aperçoit
qu'ils mentionnent toujours des contraintes environnementales. Ils
les intègrent dans leurs modèles. Ils ne pourraient
pas ne pas le faire sans nier l'évidence, mais ils n'en tiennent
pas compte dans le discours final, dans la manière dont ils
conceptualisent le phénomène.
Je
donne l'exemple des convections de Bénard(5),
qui constituent l'exemple paradigmatique toujours évoqué
par les partisans de l'auto-organisation. Celles-ci ne se produisent
que si on applique un gradient de température. Il s'agit
donc d'une contrainte extérieure, produisant par conséquent
ce que je nomme une hétéro-organisation. Dans tous
les cas analysés dans mon livre, j'ai mis en évidence
les contraintes externes appliquées aux systèmes au
sein des modèles qu'ils ont développés. Je
ne mets pas en doute ces modèles concrets. Prigogine savait
résoudre des équations différentielles. Je
conteste la récupération de ces mécanismes
réels par le concept d'auto-organisation, laquelle selon
moi relève du tour de passe-passe. C'est un enjeu très
important pour les matérialistes.
Quant
au mot émergence, que nous utilisons ici, je ne vais pas
prétendre l'interdire. Il existe et désigne très
bien le fait que constamment de nouvelles choses apparaissent au
regard de l'observateur, y compris dans la vie quotidienne. Il y
est bien adapté. Par contre, il est aussi devenu un concept
clairement défini dans un dispositif théorique. Il
a été utilisé par les partisans du holisme
et de l'auto-organisation. Je fais un certain nombre de citations
dans lesquelles les auteurs affirment la création spontanée
de propriétés irréductibles et inexplicables.
On ne peut selon eux que les constater, mais non les expliquer.
Autrement dit, on réintroduit de l'irrationnel dans le domaine
scientifique. Les matérialistes doivent y faire très
attention. Ce n'est pas un hasard si aux Etats-Unis, des fondations
connues comme créationnistes telle la Fondation Templeton
soutiennent à fond les théories de l'auto-organisation.
Je
voudrais ajouter que le mot de réductionnisme est un peu
considéré de nos jours comme désignant une
maladie honteuse de la pensée. Or il ne faut pas oublier
que la science a toujours été et demeure réductionniste.
Il s'agit d'un autre mot pour désigner la méthode
analytique. Les grandes avancées de la biologie ont toujours
été réalisées par des chercheurs utilisant
cette méthode. Il faut le dire même y compris en tenant
compte des critiques que l'on peut lui faire a posteriori. Critiquer
le réductionnisme génétique, c'est critiquer
une forme de réductionnisme très particulière
et non critiquer le réductionnisme en général.
Pour moi, d'ailleurs, le réductionnisme génétique
n'est pas un vrai réductionnisme, au sens scientifique profond.
Comme vous savez, je mets en avant le fait qu'il faille réintroduire
dans les mécanismes biologiques l'importance du hasard brownien,
les lois de la physique et plus particulièrement les lois
de la physique statistique. Or cette position exprime une forme
de physicalisme, une forme de réductionnisme, encore plus
forte que le réductionnisme génétique. Comme
je l'indique dans mon livre, il n'y a pas de différences
de nature entre les lois physiques et les lois biologiques (ce qui
ne veut pas dire que la biologie soit la même chose que la
physique). Or dire cela, c'est défendre une forme de réductionnisme
que je trouve indispensable.
JPB.
: On pourrait ajouter que parler de mouvement brownien ne veut
pas dire que les molécules individuelles (à supposer
que ce concept de molécule individuelle ait un sens) n'obéissent
pas à de micro-lois qu'un instrument très puissant,
comme celui dont rêvait Laplace, pourrait observer. Chaque
molécule est soumise aux lois de Newton.
Sur
le hasard
Ceci
nous reconduit à votre théorie de l'ontophylogenèse.
Vous faites appel au hasard, mais vous ne dites pas qu'il s'agisse
d'un hasard de nature extranaturelle. C'est un hasard qui pourrait
être analysé si l'on pouvait remonter au niveau des
micro-déterminismes qui font que tel gène active telle
protéine et non telle autre. C'est un hasard qui laisse ouvert
la voie à des études plus approfondies...
JJK.
: Bien sûr. Le mot hasard est généralement
mal compris. On est obligé d'employer ce mot pour que les
gens comprennent ce que l'on veut dire, mais c'est un très
mauvais terme. Il sous-entend en quelque sorte l'irrationalité.
Le mot adéquat est probabilité. Le calcul des probabilités
est une technique qui permet une approche rationnelle de toute une
série de phénomènes qui auparavant étaient
couverts par le mot hasard. On s'est aperçu que l'on pouvait
avoir une approche rationnelle grâce à un outil technique
développé par l'homme, le calcul des probabilités,
qui permet de réintroduire de la rationalité là
où l'on n'en voyait pas. C'est tout le contraire de ce que
l'intuition commune entend quand on fait appel à l'absence
de causes, au chaos, etc. Le calcul des probabilités permet
de faire des prédictions très précises.
JPB.
: Vous n'ignorez pas que c'est exactement ce que disent les
physiciens quantiques. Même si vous ne voulez pas, très
modestement, sortir de votre discipline, la biologie, il peut être
utile de faire remarquer les convergences. Elles font apparaître
ce que l'on pourrait appeler une science des méta-systèmes,
une méta-science, qui devrait être très éclairante
à l'avenir...
JJK.
: C'est possible en effet. Je crois cependant qu'il faut être
d'une extrême prudence dans l'exportation des concepts d'une
discipline à une autre. Je me place en disant cela du point
de vue de la biologie. La biologie du XXe siècle a souffert
d'une importation non contrôlée des concepts de la
cybernétique : les notions de programme, d'information, y
ont été particulièrement funestes. Personnellement,
je suis conscient de mes limites et je ne veux pas me hasarder à
parler de choses que je connais moins bien.
JPB.
: Ceci vous honore. Convenez cependant que si les notions de
programme ou d'information développés par l'informatique
linéaire des années 1960 sont mal venues en biologie,
les nombreux travaux menés avec des populations de robots
évolutionnaires donnent aujourd'hui un sens très concret
au darwinisme appliquée à la biologie. On voit comment,
sans que cela ait été programmé à l'avance
par des programmeurs de génie, de tels robots acquièrent,
selon les processus du hasard contraint, différentes capacités
non seulement propres aux êtres vivants mais aussi à
leurs cerveaux.
Je
voudrais aussi vous dire un mot de la neurologie. Si l'on considère
que le cerveau est composé (image) de milliers d'unités
discrètes interagissant pour produire à tout instant
des milliers de représentations du monde, lesquelles entrent
en compétition pour produire une formulation langagière
unique à la suite de contraintes internes et externes diverses,
ne pourrait-on pas pour décrire ces mécanismes utiliser
les formules que vous appliquez au darwinisme cellulaire ?
JJK.
: C'est exact. Il y a deux théories faisant appel au
darwinisme pour expliquer le fonctionnement du cerveau, celle de
Danchin et Changeux (1973) dite de la stabilisation sélective
des synapses(6), et celle d'Edelman, qui
a plus ou moins reprise celle de Changeux sous le nom de darwinisme
neural (1987) On peut citer aussi les descriptions darwinienne du
système immunitaire. Rien de cela n'est remis en cause, bien
au contraire.
Réunifier
l'ontogenèse et la phylogenèse
JPB.
: Je pense que vous devriez ici, pour ceux qui liront cet entretien,
expliquer pourquoi vous avez proposé d'unifier l'ontogenèse
et la phylogenèse. C'est véritablement le
point le plus fondamental de votre théorie (je souligne),
le plus révolutionnaire, le plus susceptible de répercussions
multiples. Il faut absolument que les lecteurs le comprennent...
JJK.
: Oui. Rappelons que l'on désigne par ontogenèse
la genèse de l'individu, la phylogenèse désignant
celle de l'espèce. Depuis toujours, on a considéré
qu'il s'agissait de deux processus différents, pour lesquels
il fallait développer deux théories différentes.
Dans la période actuelle on a, d'un côté, pour
la phylogenèse, une théorie de l'évolution
qui est la théorie néo-darwinienne faisant appel à
la sélection des variants apparus lors de certaines mutations
et de l'autre côté, concernant l'ontogenèse,
l'embryogenèse des animaux adultes qui est sous contrôle,
autrement dit qui résulte, de l'expression du programme génétique
inclus dans l'ADN.
Or
le problème fondamental est qu'en fait les espèces
n'évoluent pas. L'espèce chien n'a pas évolué
en renard. Non plus que l'espèce cheval en âne. Tout
simplement parce que l'espèce est une entité abstraite.
Ce ne sont pas les espèces qui évoluent, mais des
individus. Dans la réalité, la seule chose qui existe,
c'est la reproduction continuelle des individus. Il faut donc nécessairement
qu'il y ait un point de contact entre les deux théories.
J'insiste
là-dessus, car la question n'est pas évidente. Elle
est pourtant essentielle, car elle a des implications philosophiques.
Cette question traverse à mon avis toute l'œuvre de
Darwin. Celui-ci a déconstruit le réalisme de l'espèce
(le fait que l'on considère l'espèce comme une réalité
en soi) pour en arriver à une conception généalogique
qui se traduit par l'idée d'un continuum d'individus. Comme
on avait jusqu'ici considéré qu'il y avait deux processus
différents, on a développé pour les expliquer
deux théories différentes. C'est de là que
proviennent toutes les contradictions théoriques et expérimentales
(car la théorie influence les expériences que l'on
bâtit à partir d'elles) ayant jusqu'à présent
affecté la biologie.
J'ai
crée le concept d'ontophylogenèse pour dire qu'il
n'y a qu'un seul processus et que l'on ne doit avoir qu'une seule
théorie pour le décrire. La théorie néodarwinienne
actuelle a opéré une régression théorique
par rapport à Darwin puisque celui-ci n'avait de l'espèce,
comme nous venons de le dire, qu'une conception généalogique.
Dans le cadre de la biologie moléculaire, on en est revenu
à un réalisme de l'espèce : celle-ci correspond
à une structure identifiable correspondant elle-même
à une information génétique.
JPB.
: Ce que vous avez montré, sauf erreur de formulation
de notre part, c'est qu'un seul et même processus, celui de
la sélection des variants apparus au hasard, peut jouer aussi
bien dans la formation de l'individu adulte au moment de l'embryogenèse
(le darwinisme cellulaire) que dans la sélection des individus
adultes capables de survivre aux contraintes de l'environnement
et susceptibles d'être regroupés ensuite par un observateur
extérieur en catégories homogènes que l'on
baptisera espèces par commodité, s'ils présentent
des caractères globalement semblables...
JJK.:
Oui. On peut noter d'ailleurs que l'idée darwinienne selon
laquelle il n'existe que des reproductions d'individus avait été
clairement exprimée par Claude Bernard dans un texte dont
je donne la citation intégrale.
JPB.
: Vous avez bien fait de rendre hommage à Claude Bernard,
trop souvent oublié aujourd'hui. Mais comment expliquez-vous
que des gens supposés intelligents, et qui ne soient pas
guidés par une idéologie spiritualiste, aient pu supporter
si longtemps la contradiction induite par le néo-darwinisme
?
JJK.
: C'est qu'en biologie, les implications idéologiques
sont si fortes qu'il a fallu un considérable travail scientifique
pour se dégager des a priori psychologiques, philosophiques,
métaphysiques qui gênent le développement des
idées. En biologie, ces a priori sont encore plus prégnants
qu'en physique. On y parle constamment non seulement des espèces,
mais aussi de l'espèce humaine. Or renoncer au réalisme
de l'espèce, renoncer à l'idée que l'espèce
est une entité réelle, c'est aussi renoncer à
l'idée que l'espèce humaine serait une entité
réelle. En tant qu'être humain, nous avons probablement
là un problème par rapport à notre propre identité.
Les concepts d'information et de programme génétique
ont donc réintroduit le réalisme des espèces,
en partie sans doute de manière inconsciente pour résoudre
ce problème d'identité. On affirme ainsi qu'il existe
une structure réelle correspondant à une information
et un programme génétiques qui définissent
l'Homme. De là découlent toutes les régressions.
JPB.
: Le concept de stéréospécificité,
que vous avez très largement démoli, visait à
démontrer qu'il y avait un ordre moléculaire, correspondant
à l'ordre de l'espèce.
JJK.
: Les biologistes moléculaires ont projeté le
concept d'espèce ou de spécificité sur le monde
moléculaire. La stéréospécificité
des molécules repose en effet sur l'idée que les molécules
sont spécifiques, qu'il y a des classes de molécules
lesquelles réagissent les unes avec les autres d'une façon
définie, et qu'il existe finalement un ordre moléculaire.
On évacue totalement le hasard (au sens que nous avions défini
toute à l'heure) du monde moléculaire de la biologie.
On veut montrer qu'au niveau moléculaire, il règne
un ordre parfait des molécules, une sorte de défilé
militaire du 14 juillet, les bataillons de molécules entrant
en scène les uns après les autres. Or on s'est aperçu
que cela était faux. Cet ordre moléculaire est
le reflet de l'ordre correspondant à l'information génétique
contenue dans les gènes. C'est d'ailleurs inscrit dans l'étymologie
du mot qui vient de genos en grec c'est-à-dire le
genre ou espèce.
La
structuration des protéines
JPB.
: Le concept de stéréospécificité
était lié à la découverte du repliement
de la molécule et à la possibilité qu'elles
ont de mettre ainsi en concordance des sites actifs afin de produire
des interactions univoques entre elles. Cela est-il abandonné
aujourd'hui ?
JJK.
: Oui et non. Les biologistes moléculaires considèrent
toujours qu'il existe une structure tridimensionnelle des protéines.
Mais, pour vous donner une idée, ils savent aujourd'hui que
30 à 60% des protéines ont des régions entières
qui ne peuvent pas spontanément donner de structures secondaires,
donc qui ne pourront pas donner de structures tridimensionnelles.
On les appelle des régions intrinsèquement désordonnées.
Ceci n'a rien d'anecdotique. Très souvent il s'agit de plus
de 50% de la protéine. Ce ne sont pas des régions
marginales, car elles touchent aux sites actifs. Dans certains cas,
c'est la protéine entière qui est totalement désordonnée.
Qu'est-ce
qui confère alors leur structure à ces protéines
? Ce n'est pas l'information contenue dans le gène, comme
l'affirme le dogme génétique, mais c'est le fait qu'elles
rencontrent une autre protéine. C'est donc l'interaction
avec une autre protéine qui va stabiliser la protéine.
Mais en fonction de l'autre protéine rencontrée, la
première sera stabilisée sous des formes totalement
variables. On sait maintenant qu'une protéine impliquée
dans la structuration de la chromatine et l'expression des gènes
peut se stabiliser, interagir, avec plusieurs dizaines de gènes
différents. Dans certains cas, deux protéines peuvent
interagir ensemble de deux façons différentes. Il
y a donc là obligatoirement un élément d'aléatoire
considérable.
Ceci
pour dire que l'absence de la stéréospécificité
ne signifie pas seulement qu'une protéine puisse interagir
avec de nombreux partenaires parce qu'elles ont les mêmes
séquences d'interaction. Elle signifie aussi que la protéine
est intrinsèquement capable de se structurer différemment.
Ce qui fait que la protéine est ce qu'elle est, c'est son
histoire en temps réel dans la cellule, et pas l'information
codée dans le gène dont elle est issue. On est donc
obligé de remettre en cause de fond en comble tout ce que
l'on s'imaginait connaître. Ce dont nous parlons en ce moment
résulte de travaux très récents, parallèles
à ceux concernant l'expression des gènes.
JPB.
: Il reste que, comme pour ce qui concerne l'expression stochastique
des gènes, les gens qui étudient ce que vous appelez
la structuration stochastique des protéines, en fonction
des partenaires qu'elles vont rencontrer, n'en tirent pas toutes
les conclusions qui s'imposeraient.
JJK.
: Oui. Il faut tenir compte de l'échelle d'observation
à laquelle on se place. Au niveau moléculaire, il
n'y a pas de spécificité, il y a de la stochasticité.
Mais, au niveau macroscopique, à notre niveau, il apparaît
une forme d'ordre. Nous parlions d'espèces. Elles évoluent
lentement. Il y a des individus qui se ressemblent parce qu'ils
sont proches généalogiquement, dans le temps. Toute
la question est de savoir pourquoi malgré tout il y a de
l'ordre qui apparaît au niveau macroscopique. La théorie
de l'ontophylogenèse que j'ai proposée consiste à
dire que c'est justement là qu'interviennent les contraintes.
Ceci veut dire que le niveau moléculaire est intrinsèquement
aléatoire. On pensait que cela constituait un inconvénient
en biologie, en empêchant par exemple l'apparition d'individus
viables. Or c'est un avantage car il s'agit d'une réserve
de diversité, de plasticité adaptative. Mais cette
diversité est contrôlée par les contraintes
sélectives qui viennent de l'environnement et qui se propagent
dans l'organisme via les structures cellulaires et pluricellulaires.
Cela, c'est la théorie du darwinisme cellulaire. C'est donc
un renversement complet par rapport au principe du programme génétique.
JPB.
: Il me semble que vous devriez mettre en valeur une conséquence
importante de votre théorie. Au niveau macroscopique et dans
l'espace de quelques générations, les modalités
d'évolution des individus et des espèces n'apparaissent
pas. Mais si l'on veut rentrer dans le détail et faire apparaître
des mutations fussent-elles initialement mineures mais pouvant être
lourdes de conséquences, il faut comprendre comment elles
se produisent. Vous avez évoqué dans votre livre cette
problématique à propos de l'étude de la cancérisation
dont le processus peut s'initialiser au niveau d'une seule cellule.
J'y reviendrai plus loin.
JJK.
: Bien sûr. Nous, en tant qu'observateurs, nous faisons
des regroupements permettant de parler d'espèces. Mais il
n'y a jamais deux entités qui soient rigoureusement identiques.
Là, on aborde la question du nominalisme et la querelle des
universaux. Darwin l'avait bien dit. Il a écrit quelque part
que « nul ne peut nier que les individus ne sont jamais coulés
dans le même moule ». Darwin a rédigé
des pages entières pour démontrer qu'il n'existe pas
de noyaux structurels d'invariance. Tout peut varier et c'est cette
variabilité qui permet l'évolution. Ceci dit, les
regroupements que nous créons, à notre échelle,
ont une certaine validité. Nous avons besoin de nous repérer,
ne pas confondre un cheval et un chien.
JPB.
: Dans une certaine mesure, on peut donc dire que le milieu
influence la façon dont l'individu se reproduira. Il entraîne
des conséquences sur ce que l'on appelle l'espèce.
Ne pourrait-on dire que l'on en revient d'une certaine façon
au lamarckisme. Tout ne se fait pas par mutations désordonnées.
Quand je parle du milieu, il s'agit du milieu naturel et pas du
milieu culturel. On sait depuis longtemps que le milieu culturel
influe en termes épigénétiques sur le développement
des individus regroupés en société, mais il
s'agit d'une problématique différente de celle examinée
ici. Je fais allusion dans ma question à un milieu extérieur
à l'individu et à l'espèce. Pour reprendre
l'image canonique des girafes, si celles-ci ont acquis un long cou,
ce n'était pas pour brouter les feuilles des arbres élevés
ni même en étirant leur cou pour ce faire. Elles ont
acquis un long cou parce que des mutations survenues au hasard,
au sein des cellules germinales de lignées d'individus contraints
par la nécessité de survivre en se nourrissant de
feuilles d'arbres, ont ouvert à ces individus un nouveau
créneau d'adaptation, la possibilité d'atteindre le
sommet des arbres – mutations au hasard n'étant pas
survenues dans d'autres lignées d'individus, par exemple
chez les chèvres.
JJK.:
Vous avez raison, mais comme vous l'indiquez vous-mêmes, on
n'en revient pas avec ma théorie au lamarckisme proprement
dit. De plus, on peut préciser qu'il ne s'agit pas d'une
influence du milieu répétée à chaque
génération. Je pense que le milieu s'intériorise.
A un moment donné, nous disposons d'une certaine structure.
Cette structure est le résultat de toute notre histoire passée,
qui remonte à la première cellule vivante. Cette structure,
on la transmet à nos descendants dans nos cellules germinales.
Un œuf, l'ovocyte chez les mammifères, est une cellule
déjà hautement structurée. Cette structure
est le résultat de contraintes environnementales ayant agi
dans l'histoire de la lignée généalogique dont
nous sommes le dernier maillon. Nous la transmettons à nos
descendants et c'est cette structure là, la structure cellulaire,
qui va contrôler l'expression des gènes, qui va permettre
de réduire et d'orienter la stochasticité inhérente
au niveau moléculaire.
Comme
cette structure, en ce qui nous concerne, représente ce que
nous appelons l'être humain, l'individu qui va être
créé à la génération suivante
sera aussi un être humain. Ceci explique que, sans faire appel
à la notion de gène, on puisse comprendre la reproduction
de structures appartenant à la même espèce.
Précisons à l'occasion qu'il existe deux structures
qui vont rester en interaction permanente avec l'environnement et
évoluer en conséquence, indépendamment du vieillissement
qui affecte le reste du corps. Il s'agit du cerveau et du système
immunitaire.
JPB.
: Je reviens sur ces points qui sont importants. Dans une première
version de la recension que j'avais faite de votre livre, j'avais
écrit : «On peut
dire d'une façon imagée que les molécules sont
agitées d'un mouvement brownien n'excluant pas la construction
temporaire de structures qui se désassemblent aussitôt
qu'assemblées, sauf à rencontrer un environnement
favorable, atomique ou thermique, propice à leur persistance.
Ces structures, qui ont toutes par définition des composants
et des organisations différentes (aucun plan d'ensemble ne
guidant leur assemblage) entrent en compétition darwinienne
les unes avec les autres. Celles qui survivent constituent des structures
plus complexes que l'on pourrait qualifier de niches écologiques
imposant des contraintes sélectives orientées aux
nouvelles venues. Chacune constituent à son niveau des «milieux
extérieurs» jouant le rôle d'agents sélectifs
au sein d'un milieu intérieur plus vaste. Ainsi apparaissent
des tissus, des organes, des fonctions et de nouvelles sources de
création de structures. Progressivement des structures cadres
se forment et se stabilisent.».
Or
vous m'avez répondu : «Ce
passage est important. Il pose la question de l'origine. Pour moi,
il n'y a pas construction de structures puis constitution d'un environnement.
Ce qui laisserait intacte l'idée d'une origine homogène
et identifiable. Du fait du caractère intrinsèquement
probabiliste du réel, on est d'emblée dans l'hétérogène,
donc d'emblée il y a un intérieur et un environnement.
De manière plus explicite : il n'y a pas d'origine».
J'ai donc retiré mon paragraphe.
Mais dans la suite de ce que nous disons ici, pouvez vous m'expliquer
cette remarque, alors que précisément je pensais avoir
traduit votre pensée. Je n'avais pas fait allusion à
une origine quelconque – sauf peut-être à l'émergence
initiale de la matière à partir de l'énergie
du vide quantique.
En
revanche ,
je voulais exprimer une idée que j'avais retenue en travaillant
avec un ami biologiste, malheureusement mort depuis, Gilbert Chauvet,
père de la « physiologie intégrative »(7).
Il avait réalisé un modèle informatico-statistique
du corps humain et de son évolution illustrant le principe
de ce qu'il avait, lui aussi, nommé le hasard contraint.
Sans se placer comme vous au niveau moléculaire, il n'en
était pas loin, car il étudiait notamment le devenir
des intrants pharmacologiques dans l'organisme. Ce type d'approche,
je suppose, vous ne le niez pas…
JJK.
: Non, bien sûr. Votre passage était bon et il
ne fallait pas le retirer. Mais je voulais seulement attirer l'attention
sur le fait qu'il pouvait induire un malentendu sur la question
de l'origine. On aurait pu penser en vous lisant qu'il existait
une origine, par exemple au niveau moléculaire, à
partir de laquelle toutes les molécules et structures macromoléculaires
se seraient constituées. Or cette idée de l'origine,
pour les matérialistes, pose un problème important.
Comme mon livre s'intitule l'Origine des individus, ce qui fait
allusion à l'Origine des espèces de Darwin, j'ai voulu
préciser dans l'introduction qu'il fallait exclure du champ
la question de l'origine, comprise comme l'origine temporelle, comme
le début d'une histoire. L'origine peut pour moi être
comprise de deux façons. Soit il s'agit de l'origine chronologique,
qui pose la question de l'avant et donc du Pourquoi, soit il s'agit
plus simplement du mécanisme qui donne naissance à…
Or Darwin ne parle jamais de l'origine chronologique. Parce que
c'est une question métaphysique dans laquelle il ne voulait
pas s'engager, dans la mesure où elle renvoie au Pourquoi.
Aujourd'hui,
des biologistes essaient de retrouver l'origine de la vie. Mais
pour moi, cela ne dira pas grand-chose sur les origines de la vie
et moins encore sur ce qu'il y avait avant car ils utilisent pour
leurs essais la connaissance qu'ils ont de la vie telle qu'elle
est devenue aujourd'hui. Quant à la « réalité
» quantique dont vous m'avez parlé et dont la matière
et la vie seraient issues, je ne peux y voir par définition
que du stochastique. Si la réalité est intrinsèquement
stochastique, elle l'était au temps t. Donc l'origine est
floue. Et si elle était stochastique, elle était déjà
riche de plusieurs potentialités. Elle était hétérogène
et non homogène. Autrement dit, il existait d'emblée
des frictions entre un environnement et quelque chose que l'on pourrait
considérer comme un intérieur. Ceci est important.
JPB.
: En vous écoutant et sans vouloir à tout prix
vous entraîner dans la cosmologie théorique (dont je
ne parle moi-même qu'en béotien), je suis frappé
de la convergence entre ce que vous dites et par exemple les hypothèses
de la théorie des cordes, selon lesquelles un nombre quasiment
infini d'univers aux variables fondamentales différentes
peuvent se matérialiser à tous moments du fait des
fluctuations aléatoires du vide. Dès qu'un de ces
univers émerge, il se construit avec des lois fondamentales
qui constituent ses propres processus de sélection des structures
physiques voire biologiques voire neurologiques qui peuvent y apparaître.
On retrouverait donc alors, à la vaste échelle des
multivers, une généralité dans un processus
stochastique contraint du type de celui que vous décrivez...
JJK.
: Je suis d'accord avec vous, mais je pense qu'il faut être
prudent quand on opère des généralisations..
Modélisation
informatique de l'ontophylogenèse.
JPB.
: Je voudrais vous poser une autre question, relative à
la réutilisation possible des modélisations informatiques
que vous avez réalisées en appui de votre théorie
de l'ontophylogenèse. L'objectif serait d'étendre
le champ de la programmation génétique, de façon
à faire évoluer des systèmes artificiels obéissant
non aux lois d'un darwinisme simple (mutation/sélection)
mais aux logiques plus complexes que vous avez étudiées.
Je pense en effet qu'il serait intéressant de simuler l'ontophylogenèse
pour comprendre ce qui se passe dans des organismes tels que ceux
désignés sur notre site par le concept de bioanthropotechniques,
ou dans un autre domaine, pour comprendre comment des cerveaux artificiels
pourraient construire des idées cohérentes à
partir d'entrées-sorties multiples…et aléatoires....
JJK.
: Je pense que oui. Des chercheurs s'y intéressent déjà.
J'ai des contacts avec un scientifique québécois,
Jean Jules Brault, qui y réfléchit(8).
J'ai également rencontré des collègues du LIP6,
dont Samuel Landau, ou du monde des Télécommunications,
par exemple Dominique Pastor. Ils veulent faire du «bioinspiré»
dans le domaine du traitement de signal ou analyse du web.
JPB.
: C'est très bien, mais cela devrait être beaucoup
plus général. Il existe des quinzaines de projets
financés par la recherche européenne qui portent sur
la robotique évolutionnaire. Chacun d'entre eux, me semble-t-il
aurait le plus grand intérêt à s'intéresser
à vos idées.
Le
financement des recherches en France
JJK.
: Vous avez raison, mais je me bats déjà dans
mon domaine pour obtenir quelques crédits de recherche. Je
ne me vois pas encore ouvrir un nouveau front. Dans mon domaine,
vous serez certainement intéressé de savoir que j'ai
participé avec des collègues dont Olivier Gandrillon
à l'Université Claude Bernard de Lyon, Guillaume Beslon
à l'INSA de Lyon, François Chatelain au CEA et Andras
Paldi au Généthon d'Evry, à la création
d'un consortium. Il s'agit d'équipes d'expérimentateurs
qui travaillent directement sur ces idées d'expression stochastique
et de différenciation cellulaire.
JPB.
: Je suppose que vous déplorez, comme beaucoup de vos
collègues, le peu d'intérêt que manifestent
pour des recherches comme les vôtres ceux qui en France financent
la recherche fondamentale...
JJK.
: Oui. Je constate que les idées nouvelles, telles que celles
que je défends, ont un plus grand écho à l'international
qu'en France. C'est important à dire car en France on a de
plus en plus tendance à n'attribuer de valeur qu'à
ce qui est publié à l'étranger. J'avais ainsi
été contacté, bien avant d'écrire la
version française de mon livre, par l'éditeur de la
version anglaise(9). De ce point de vue,
qui n'est pas forcément le mien, mon travail est donc reconnu.
Mais je constate par ailleurs que des articles reprenant souvent
de manière très proche ce que j'avais précédemment
publié paraissent dorénavant dans des revues étrangères,
sans bien entendu me citer.
JPB.
: Je trouve cela scandaleux, sachant que votre livre est non
seulement révolutionnaire mais représente un travail
de longues années. Cependant ce que vous dites ne m'étonne
pas. Pour des raisons relevant de différentes causes, dont
un masochisme intellectuel certain, les Français considèrent
que rien de valable ne peut être réalisé en
France. Il existe une névrose d'échec française.
Tout doit provenir des Etats-Unis. Le soft-power américain
a bien joué son rôle de colonisateur puisqu'il nous
en a persuadés, ceci dès avant la seconde guerre mondiale.
Mais l'aveuglement continue. D'un autre côté, l'incompétence
scientifique de nos décideurs, tant politiques qu'universitaires,
ne contribue pas à renverser la tendance.
Comme
vous le savez, nous avons créé ce site et cette Revue,
Christophe Jacquemin et moi, à titre individuel et bénévole,
pour lutter contre cette névrose française consistant
à cette intériorisation d'une prétendue infériorité
de nos productions par rapport aux productions américaines.
Mais notre audience reste limitée. Nous rencontrons constamment
des gens qui se félicitent d'avoir réussi à
imiter ce qui avait été fait à Boston trois
ans auparavant. Vous pouvez être certain que ceux qui vous
plagient en ce moment aux Etats-Unis, sans vous référencer,
vont réintroduire sous peu vos thèses en Europe, sous
pavillon américain. A ce moment tout le monde s'extasiera
sur la créativité anglo-saxonne !
JJK.
: Oui, ils le font déjà. Mais que faire contre cela
?
JPB.
: Après vous avoir écouté, nous nous demandons
si vous ne devriez pas faire un effort pour convaincre le grand
public de l'intérêt pratique des recherches sur l'ontophylogenèse.
Le darwinisme parle à beaucoup de bons esprits, qui voient
à peu près ce dont il s'agit. On en a même tiré
des conséquences politiques qui ont beaucoup nui à
la science, comme celles relatives à l'élimination
obligée des faibles par les forts. Dans votre domaine, ne
pourriez-vous pas montrer que des enjeux très forts pourraient
découler d'un approfondissement de vos recherches. Je pense
par exemple à la lutte contre le cancer. Vous en parlez dans
votre livre. Il est évident que, si vos recherches ne peuvent
mener directement à la prévention de la cancérisation,
elles semblent éclairer directement les mécanismes
par lesquels une cellule se met brutalement, peut-être par
hasard, à proliférer en s'affranchissant des contraintes
résultant du fonctionnement normal de l'organisme. Pourquoi
ne pas déposer un projet de recherche fondamental portant
sur un ou plusieurs aspects de cette question ?
JJK.
: Je ne dis pas non, mais je crains que nous ne soyons dans un pays
où l'on n'ose plus rien faire d'audacieux. La crise y aide,
bien évidemment. Il faut en finir. Mais comment ? Je suis
persuadé que ce que je suis en train de faire est meilleur
que ce qui se fait aux Etats-Unis. Mais nous avons besoin de soutiens
matériels pour poursuivre de telles recherches. J'ai déposé
des projets de financement. Le consortium dont je vous ai parlé
le fait à son tour. Pourtant, systématiquement, nos
demandes sont rejetées. Personne ne veut prendre de risques.
JPB.
: Cela tient sans doute en partie au fait que les biologistes
qui vous jugent pour vous financer se sentent menacés dans
leur carrière par de tels projets. Il s'agit d'un problème
que l'on rencontre partout.
Pour
notre part, nous aimerions faire quelque chose pour vous aider,
en dehors de publier le présent entretien. Peut-être
pourrons-nous en reparler. Christophe Jacquemin et moi, nous vous
assurons qu'en tous cas nos colonnes, comme l'on dit, vous sont
ouvertes. Vous êtes au cœur de véritables problématiques,
non seulement de connaissances fondamentales, mais de santé
publique. Nous devons en persuader nos lecteurs.
JJK.
: Merci.
Notes.
Ces notes sont d'Automates Intelligents et n'engagent pas Jean-Jacques
Kupiec.
(1) Lire de Jean Tavlitzki et Emile Noël l'ouvrage
«12 clefs pour la biologie», Belin 1985 (2) « Le hasard au coeur de la cellule, probabilités,
déterminisme, génétique » Collection
Matérialogiques, Editions Syllepse, février 2009,
collectif dont Jean-Jacques Kupiec a coordonné la rédaction.
(3) Bert Hölldobler et E.O. Wilson. The Super-Organisme.
The Beauty, Elegance and Strangeness of Insect Societies. Norton
2009. Nous présenterons prochainement ce livre admirable
sur ce site. (4) Emergence «forte» par opposition
à l' « émergence faible ». Ce dernier
terme se borne à désigner l'apparition au regard d'un
observateur de phénomènes que sa connaissance trop
imprécise des déterminismes sous-jacents ne lui avait
pas permis de prévoir : on parle par exemple de l'émergence
d'une nouvelle souche virale. Voir notre discussion de l'émergence
dans notre article «De
l'évolution et de l'émergence» (5) Convections de Bénard : voir Cellules
de Bénard http://fr.wikipedia.org/wiki/Cellules_de_Benard (6) Sur Jean-Pierre Changeux : voir notre recension
de son ouvrage Du
Vrai, du Beau et du Bien (7) Sur Gilbert Chauvet, voir notamment notre
entretien (8) Jean-Jules Brault. Voir http://www.polymtl.ca/recherche/rc/professeurs/details.php?NoProf=83 (9) La version anglaise de l'ouvrage est paru en
mars 2009 chez World Scientific, sous le titre "The Origin
of Individuals" .